MASSACRE DE TROIS COLONS PAR LES IROQUOIS
Nous devons maintenant revenir en arrière pour raconter certains faits dont nous n’avions pu parler à leur date, afin de ne pas interrompre le récit du voyage et de la guérison en France de Mlle Mance, ainsi que du départ de France et de l’arrivée en Canada des sœurs de la Congrégation et des Filles de Saint-Joseph.
Au mois d'octobre 1657, un brave colon de la
pointe Saint-Charles, Nicolas Godè, construisait sa maison aidé de son gendre, Jean de Saint- Père, et de son serviteur, Jacques Noël, lorsqu'une trentaine d’'Iroquois se présentèrent, Les colons les reçurent en amis, leur donnèrent à manger, et n'ayant aucun soupçon, montèrent sur le toit pour continuer leur travail, Les Iroquois tirent a:ors sur eux leurs arquebuses, et cette décharge les tue tous les trois, F*1is pour rapporter des trophées dans leur tribu, 118 arrachent la peau de la tête de Nicolas Gudè et de Jacques Noël et tranchent la tête de Jean de Naint-Pére, afin de pouvoir emporter avec eux sa belle chevelure. Jean de Saint-Père n'avait que trente-neuf ans. Ce massacre causa une grande dou'e ‘ur dans Ja colonie, “ car, dit M. Dollier de
“ Casson. il est bien aflligeant de voir périr, par
“ de si infâmes trahisons, les meilleurs habitants “qu'on ait, surtout Jean de Saint-Père, d’un ‘esprit vif, d’une piété sincère et d'un juge- “ ment excellent.”
Les assassins ayant pris la fuite avant d’être découverts, les colons ne purent venger cette infame trahison. “ Au reste, rapporte M. Dollier de Casson, le Ciel trouva cette action si noire qu'il punit ces barbares par des reproches qu'il tira de la langue d'un de ceux qu'ils avaient ‘tués. Ce que j'avance est un dire commun qui prend son origine du dire même de ces assassins. Ils ont assuré que la tête de feu Saint - Père, qu'ils avaient coupée, leur fit quantité de reproches en l’'emportant, et qu’elle leur disait en fort bon iroquois, quoique de son vivant le défunt ne l’entendît pas : {4 nous tues, tu nous fais mille cruautés, tu veux anéantir les Français, tu n'en viendras pas à bout; ils seront un jour vos maîtres et vous leur obéirez, vous avez beau faire les méchants. Les Iroquois
disent que cette voix se faisait entendre de temps en temps, le jour et la nuit, et qu'ils en “étaient effrayés et que cela les importunant, “ tantôt ils mettaient la tête dans un endroit, “tantôt dans un autre; que même parfois, ils “ mettaient quelque chose dessus pour l’empé- “cher de se faire entendre, mais qu'ils n’y “ gagnaient rien. Enfin ils l’écorchèrent et je- “ tèrent le crâne de dépit, mais toutefois, 1ls ne “ cessaient pas d'entendre la voix du côté où ils ‘“ mettaient la chevelure. Si cela est, conime il “y a peu d'apparence que ce soit une fiction “sauvage, il faut dire que Dieu, sous les ombres “ de la mort, voulait leur faire connaitre ce qui est arrivé depuis. ”
M. Dollier de Casson prétend avoir reçu ce récit de personnes dignes de foi, qui l'avaient entendu de la bouche de ces [roquois. La sœur Bourgeoys raconte, elle aussi, ce prodige: “ Les “ sauvages, écrit-elle, ayant emporté la tête de “ Saint-Père, on rapporta quelques jours après “ que cette tête leur parlait. M. Cuillerier, qui, “ayant été pris, était dans leur pays, a attesté “ que cela était vrai; d’autres ont assuré aussi “que la tête parlait et que les sauvages l'ont “entendue plus d’une fois. ”
Ce crime exécrable montra d'ane manière bien touchante de quels sentiments de mansuétude et de charité sont animées les âmes vraiment chrétiennes. En effet, quelques-uns des compagnons des assassins ayant été faits prisonniers, les veuves de Jean de Saint-Père et de Nicolas Godë, Mathurine Godè et sa digne mère, Françoise Gradoiïs, s'empressèrent d'aller trouver M. de Maisonneuve pour le solliciter en faveur des prisonniers, le priant de ne leur faire aucun mal et même leur apportant de quoi manger.
L'assassinat que nous venons de raconter fut
le commencement d’une nouvelle guerre avec les Iroquois, dont les détails sont donnés avec beaucoup de précision par la Relation des Jésuites sur les événements qui se sont passés dans la a rance, guerre très longue, qui mit plusieurs fois le pays en grand danger et pendant laquelle Villemarie fut d’un grand secours pour toute la colonie française.
Pour mettre Villemarie dans un meilleur état de défense, M. de Maisonneuve fit construire, sur l'emplacement occupé aujourd’hui par le carré Dalhousie, un moulin redoute entouré de pieux, qui fut appelé moulin du Coteau, pour le distinguer de celui construit déjà et nommé moulin du Fort.
De leur côté les prêtres de Saint-Sulpice firent construire deux habitations à l'extrémité des deux terres Sainte-Marie et Saint-Gabriel qu'ils avaient prises à concession. bâties comme des redoutes, placées dans des endroits avancés, et habitées par des hommes courageux employés à la culture des terres, ces maisons aidèrent beaucoup à la défense de Villemarie comme le constate M. Dollier de Casson : “ Ces deux terres, “ dit-il, situées à l'extrémité de cette habitation (Villemarie), servirent beaucoup à son soutien, à cause du grand nombre d'hommes que ces messieurs de S Saint-Sulpice avaient en l’un et à l’autre de ces deux lieux, qui étaient alors comme les deux frontières de la cité. Il est vrai qu'il leur en avait bien coûté, surtout les deux premières années, les hommes étant alors très rares et les vivres hors de prix ; mais les années suivantes, ils attirèrent de France un grand nombre d’engagés qui, y faisant leur résidence ordinaire, tenaient en assurance tout “ le pays. ?
Dans cette guerre se signalèrent par leur
piété, leur dévouement et leur courage, Raphaël Closse, pour qui, en récompense de son désintéressement et de sa vertu, les Associés de Montréal avaient obtenu du roi des lettres de noblesse et auquel M. de Maisonneuve donna le premier fief accordé dans l’île de Montréal ; Zacharie Dupuis, un auxiliaire dévoué de M. de Maisonneuve, hoinme d’une haute piété et d'une grande valeur, nommé aide-major ; Pierre Picoté de Belestre, arrivé avec la dernière recrue, et le brave Adam Dollard, sieur des Ormeaux, qui, par son courage et son héroïque sacrifice, comparable aux plus belles actions dont l’histoire fasse mention, sauva la colonie d’une ruine certaine.