‹ Villemarie [microforme]Chapitre 50 sur 68 · CERTES SE · texte numérisé non relu

CERTES SE

rien ne peut lasser et les résultats si meurtriers pour eux de leurs nombreux assauts font hésiter les Troquois ; ils en viennent à se demander s’il ne vaudrait pas mieux abandonner le siège où ils ont déjà perdu tant de monde. Le huitième jour donc, un grand nombre des [roquois sont décidés à se retirer; d’autres, craignant la honte de fuir devant 22 hommes seulement, veulent continuer l'attaque, “ déterminés pour ce coup- “ Jà à tous périr au pied du Fort ou bien à l’em- ‘ porter. ”

La lutte recommence alors plus terrible, plus sauvage. Les [roquois se précipitent à corps perdu et tête baissée sur le Fort, s’attachant la palissade et se mettant à la saper à coups de hache malgré les décharges continuelles que les assiégés faisaient sur eux.

De leur côté les Français redoublent d'énergie et de courage ; les grenades leur manquent, ils y suppléent au moyen de canons de fusils qu'ils chargent jusqu’à crever et qu'ils lancent sur les Lroquois. ‘’ [ls s'avisent même, disent les Rela- “tions des Jésuites, de se servir d’un baril de “ poudre auquel une mèche enflammée est attachée ; ils le jettent par-dessus la palissade ; mais, par malheur, ayant rencontré en l'air une branche, le baril retombe et éclate dans le Fort où il cause de grands ravages : la plupart des Français eurent le visage et les mains brûlés du feu et les yeux aveuglés de la fumée que “ fit cette machine. ”

Les [roquois profitent de ce désastre qui avait estropié ou tué plusieurs des défenseurs du Fort pour faire une brèche.

Il fallait périr ; le moment était venu où ces braves allaient trouver cette mort qu'ils ambitionnaient. Dollard est tué; ses compagnons ne sont pas découragés par cette fin glorieuse ; la

lutte continue jusqu'au moment où les Français étant presque tous massacrés, les [roquois renversent la porte du Fort et y entrent en foule. Les survivants, l'épée dans la main droite, le couteau dans la main gauche, frappent de toute part avec furie pour empêcher les [roquois de faire des prisonniers. Et de fait le carnage fut &i grand qu'il ne resta vivant qu’un seul homme capable d’être fait prisonnier et deux autres qui étaient sur le point de mourir. Ces braves voulaient bien mourir pour leur pays et leur religion, mais ils ne voulaient pas être faits prisonniers, pénétrés de cette pensée du Sage : Laudavi magis mortuos quam viventes. C’est pour cela, que d'après ce que rapportent les Relations des Jésuites, “ un Français fit un coup surprenant ‘car voyant que tout était perdu, et s’apercerant que plusieurs de ses compagnons, blessés “a mort, vivaient encore, il les acheva à coups ‘“ de hache pour les délivrer par cette inhumaine “ miséricorde des feux des [roquois. Et de fait, “ Ja cruauté succédant à la fureur, deux Français ‘ayant été trouvés parmi les morts, on les fit “Ja proie des flammes. Au lieu d'huile pour “ adoucir leurs plaies, on y fourra des tisons “ enflammés et des alènes toutes rouges ; au lieu “ de lit pour soutenir les membres de ces pauvres ‘ moribonds, on les coucha sur la braise, ” Quant au Français qui était en état d’être amené prisonnier, les Iroquois lui firent souffrir les tortures les plus cruelles; il les supporta avec une patience si héroïque qu'elle transportait de rage ses bourreaux. Enfin, après des souffrances inouïes, il fut brûlé. Le chef Huron, Anahoutaha, et les quatre Algonquins périrent avec les dix-sept Français avec lesquels ils avaient vaillamment combattu.

Si les vingt-deux défenseurs du petit Fort

périrent tous dans cette lutte de plus de huit jours, ils firent payer bien cher leur victoire aux doi Ceux-ci perdirent, parait-il, un tiers de leur armée dans cette sanglante affaire. Ce qui est certain, c'est qu'ils furent tellement effrayés du résultat si meurtrier pour eux de ce combat, qu'ils renoncèrent à leur projet. Ils se disaient : ‘Si dix-sept Français n'ayant pour ioute défense qu'un misérable réduit qu'ils ont trouvé là par hasard, onttué un si grand nombre de nos guerriers, comment serlonsnous donc traités par eux, si nous allions les attaquer dans des maisons de pierre, disposées pour se défendre et où des hommes de pareil courage se seraient réunis ? Ce serait une folie de nous, nous y péririons tous. Retirons-nous donc et reprenons le chemin de nos bourgades C'est ce qu'ils firent. ”

Par ce combat du Long-Suut, 21 mai 1660, Dollard et ses vingt-et-un compagnons sauvèrent non seulement Villemarie mais le Canada tout entier. La preuve nous en est fournie par les Relations des Jésuiles en ces termes : ‘Il faut ici “ donner la gloire à ces dix-sept Français de “ Villemarie et honorer leurs cendres d’un éloge “ qui leur est dù avec justice, et que nous ne “ pouvons leur refuser sans ingratitude. Tout “ était perdu s'ils n’eussent péri et leur malheur ‘a sauvé 6e pays, où du moins conjuré l'orage “qui venait y fondre, puisqu'ils en ont arrêté “les premiers efforts, et détourné tout à fait le ‘ cours. ”

La mère Marie de l’Incarnation, qui habitait Québec, n’est pas moins explicite dans une lettre qu'elle écrivait de Québec. “ Nous nous “ sommes vus à la veille que tout était perdu, ‘et cela serait arrivé si l’armée Troquoise qui ‘“ venait ici n’eût rencontré dix-sept Français et

quelques sauvages chrétiens. C’est une chose admirable de voir la Providence et la conduite de Dieu sur ce pays, qui sont tout à fait audessus des conceptions humaines, De son côté, M. Dollier de Casson témoigne de l'importance du dévouement de ces braves Français : “ On peut dire que ce grand combat “a sauvé le pays qui sans cela était ratilé et perdu, suivant la créance commune. Ce qui me fait dire que quand l'établissement du Montréal n'aurait eu que cet avantage d’avoir sauvé le pays dans cette rencontre et de lui avoir servi de victime publique en la personne de ses dix-sept enfants qui y ont perdu la vie, il doit à toute postérité être tenu pour considérable, 81 jamais le Canada est quelque chose, puisqu'il l’a ainsi sauvé dans cette occasion, sans parler des autres occasions. ”?

Dollard et ses braves compagnons ont droit à la reconnaissance et à l'admiration de tous les Canadiens, car sans leur dévouement héroïque, le pays était perdu et la colonie à peine naïssante eût été pour toujours ruinée et engloutie sous les flots des sauvages Troquois.

Mais si nous devons tant de reconnaissance à ces brares, combien n’en devons-nous à Dieu qui au moment de ce grand danger suscita ces vengeurs qui firent à leur religion et à leur foi le sacrifice de leur vie. Et ils étaient bien décidés à mourir ces braves qui, avant d'aller au combat, se purifièrent de toutes souillures en se confessant et en recevant la sainte Eucharistie, pour être mieux en état de paraître auprès de celui pour lequel ils allaient donner leur sang.

Tous ces héros, sauf Dollard, dont le nom est resté populaire, sont encore inconnus ; nous savons qu'ils ont sauvé notre pays, mais nous ne connaissons pas leurs noms. Il y a là pour tous

les Canadiens, et surtout pour les habitants de Montréal, une injustice à réparer. Aussi, nous associant de tout notre cœur au vœu formé par M. Faillon, souhaitons-nous, comme lui, ‘ voir ‘élever un jour, dans la cité de Villemarie, un monument splendide qui rappelle d'âge en âge, avec les noms de ces braves, l'héroique action du Long-Saut.”

Ou du moins, #i ce vœu est irréalisable, lorsque le monument de la Saint-Jean Baptiste sera construit, qu'on y mette à la place d'honneur, une plaque de marbre sur laquelle seront inscrits les noms de Dollard et de ses compagnons.

Le registre mortuaire de la paroisse de Villemarie à la date du 3 juin 1660 nous fait connaitre les noms de Dollard et de ses compagnons ; c'étaient :

Adam Dollard, sieur des Ormeaux, commandant, âgé de 25 ans ; Jacques Brassier, 25 ans ; Jean Tavernier, dit La Hochetière, 28 ans ; Nicolas Tillemont, 25 ans ; Laurent Hébert, dit La Rivière, 27 ans ; Alonie de Lestres, 81 ans : Nicolas Josselin, 25 ans ; Robert Jurée, 24 ans ; Jacques Boisseau, dit Cognac, 23 ans ; Louis Martin, 21 ans, Christophe Augier, dit Desjardins, 26 ans ; Etienne Robin, dit Desforges, 27 ans : Jean Valets, 27 ans ; Réné Doussin, sieur de Sainte-Cécile, £0 ans ; Jean Lecomte, 26 ans : Simon Grenet, 25 ans ; François Crusson, dit Pilote, 24 ans.

A ces dix-sept héros chrétiens, il faut ajouter le brave Anahoutaha, chef des Hurons, et Metiwemeg, capitaine Algonquin, «vec les trois autres de sa nation qui moururent eux aussi dans le Fort.

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