CHAPITRE XXI
COURAGE DE M"! DU CLOS.— MORT DE M. L'ABBÉ LEMAITRE, SULPICIEN, ET DE M. L'ABBÉ VIGNAL, SULPICIEN.—TORTURE ET MORT DE M. DE BRIGEAC.
L'héroique défense de Dollard et de ses compagnons avait tellement porté la terreur parmi les Jroquois, qu'ils se tinrent tranquilles pendant le reste de l’année 1660. Mais au commencement de 1661, ils vinrent
‘donner de très mauvaises étrennes ” aux habitants de Villema: rie. Au mois de février, ils firent prisonniers d'un même coup treize hommes, et au mois de mars, ils en tuèrent quatre et en amenerent dix en captivité.
Cette affaire du mois de février fit ressortir le courage d’une femme de Villemarie, Mme du Clos. Les colons, sans armes, sauf M. Le Moyne, armé d’un mauvais pistolet, s'étaient rendus aux champs ; ils travaillaient lorsqu'ils furent surpris par un parti d'Iroquois. Ne pouvant leur résister, n'ayant pour défense que des instruments de travail, ils prennent la fuite ; mais 1ls sont serrés de près, et ils vont être faits prisonniers. Alors Mme du Clos, s'apercevant de leur danger, prend sur ses épaules une charge de fusils et court au-devant d'eux. Les colons cessent de fuir et les Iroquois arrêtent leur poursuite. ‘ Il est vrai, dit M. Dollier de Casson,
que si ces armes eussent été plus en état, on “en eût pu faire quelque chose de plus avantageux ; mais toujours cette amazone mérita-t- “elle bien des louanges d’avoir été si généreuse “ à secourir les siens et à leur donner un moyen “ si nécessaire pour attendre une plus grande assistance. ”
À ce combat en succédèrent d’autres aux mois de mars et suivants, aussiles Relations des Jésuites pour l’année 1661 disent-elles : “ Après la prise ‘“ de treize colons au mois de février, dix autres “du même Montréal tombèrent en captivité.
“ Puis d’autres encore et encore d’autres ; de “ sorte que pendant tout l'été, cette île s’est “toujours vue molestée par ces lutins” Heureux ceux qui trouvaient la mort dans ces combats, ils échappaient ainsi aux tortures atroces endurées par ceux qui étaient faits prisonniers.
La barbarie des Iroquois était si grande et ils se vengeaient avec une telle cruauté, qu'ils s’attaquaient même aux cadavres de ceux qui avaient succombé eu luttant avec eux. Le récit que fait la Mère Marie de lIncarnation est effrayant ; après avoir dit qu’on ne savait ce qu'étaient devenus les cadavres de ces malheureux, elle ajoute : “ Enfin l’on découvrit le lieu “ par le moyen des chiens, que l’on voyait tous “ les jours revenir soùls et pleins de sang. Cela “ fit croire qu'ils faisaient curée de corps morts. “ Chacun se mit en armes pour aller reconnaître “la vérité. Quand on fut arrivé au lieu, on “ trouva çà et là, des corps coupés pat la moitié, “ d’autres charcutés et décharnés, avec des têtes, “ des mains, des jambes éparses de tous côtés, et “ chacun prit sa charge afin de rendre aux dé- “ funts les devoirs de la sépulture chrétienne. # Mme d’Ailleboust rencontra à l’improviste un “ sauvage qui avait attaché devant son estomac
“Ja carcasse d’un corps humaiïn et les mains ‘ pleines de jambes et de bras. ”
La perte de ces braves et pieux colons causa une profonde douleur à Villemarie. “ Mais, dit ‘à ce sujet M. Dollier de Casson, Dieu qui n'aflige les corps que pour le plus grand bien des âmes, se servait merveilleusement bien de toutes ces disgrâces et frayeurs pour tenir ici un chacun dans son devoir à l égard de l’éternité. Le vice était alors quasi inconnu à “ Villemarie et la region y fleurissait de toutes “ parts. ”
Une autre mort qui fut aussi très cruelle pour tous les colons fut celle, le 29 août 1661, de M. l'abbé Lemaitre, prêtre de Saint-Sulpice, arrivé depuis deux ans à Villemarie. C’est lui qui, lorsque M. Olier désigna, pour la première fois, les prêtres de Saint- -Sulpice, devant accompagner M. de Queylus, disait à son supérieur qu’il était prêt à aller chercher les sauvages dans leur pays pour leur prêcher l’évangile.
M. Lemaître, dès son arrivée à Villemarie, fut chargé de l’économat du séminaire. Quoiqu'un peu surpris de cette fonction qui na le rapprochait sœuère des sauvages, 1l ne se décourageait pas, convaincu qu'il était que ces sauvages viendraient le chercher eux-mêmes pour être instruits des vérités de la foi. En attendant, il apprenait leur langue, et, quand quelques-uns d'entre-eux venaient à Villemarie, il leur faisait des cadeaux et leur donnait des vivres ; ce qui l'avait rendu populaire parmi eux. Il avait une orande dévotion à saint Jean-Baptiste et Dieu permit que les [roquois lui tranchassent la tête le jour anniversaire de celui où Hérode fit couper celle de Jean.
Ce jour-là, M. Lemaitre après avoir dit sa messe, porté par sa piété et la fête du jour à
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désirer “de sacrifier sa tête pour Jésus-Christ comme l'avait fait son saint Précurseur, ” alla surveiller une quinzaine d'ouvriers travaillant dans un champ à KSaint-Gabriel. Ils avaient laissé leurs armes de côté et d'autre, par une imprudence d'autant plus blâmable que, selon ce qu'ils dirent à M. Lemaitre, ils étaient convaincus qu'il y avait des [roquois cachés aux environs. Pendant quelques instants, M. Lemaître fut attentif; il surveillait les environs ; mais bientôt occupé à la lecture de son bréviaire, il alla donner dans une embuscade d’[roquois. Ceux-ci se dressent tout d’un coup, en poussant leur huée ordinaire et veulent courir sur les travailleurs. Pour leur donner le temps de retrouver leurs armes, M. Lemaître barre le passage aux [roquois, s'arme d’un couteau dont il se sert comme d’un espadon et crie aux travaillcurs de prendre courage et de se mettre en défense.
Les Iroquois, furieux de voir ce prêtre les empêcher d'atteindre les travailleurs, le tuèrent à coups de fusil, non qu'ils eussent peur d’être blessés par son coutelas, dont il ne se servait que pour les intimider, mais parce qu’ils ne pouvaient le prendre vivant et qu'ils voulaient .e venger, Frappé mortellement, M. Lemaître a le courage de courir vers ses travailleurs, en leur disant de se retirer ; puis il tombe mort; il était Agé de querante-quatre ans.
[] fallait pour mettre le comble à nos infor- “ tanes, disent, à propos de cette mort, les Rela- “tions des Jésuites, que l'Eglise eût part à ces sanglants sacrifices et qu’elle mêlât son sang avec nos larmes par le massacre d’un de ses ministres sacrés, M. Lemaître, homme également zélé et courageux pour le salut des âmes.” M. Lemaitre étant mort, les Iroquois
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lui coupèrent la tête ainsi qu'à un des travailleurs, Gabriel de Rié.
La mort de M. Lemaitre fut suivie de circonstances merveilleuses sinon miraculeuses. “ La sœur Bourgeoys, dit M. Faillon, rapporte qu’on regardait comme un fait constant que ce saint prêtre avait parlé après que sa tête eùt été séparée de son corps.” De plus la sœur Morin, la sœur Bourgeoys et M. Dollier de Casson rapportent un fait miraculeux qui impressionna beaucoup les [roquois. Voici le récit de M. Dollier de Casson : \
“ On dit une chose bien extraordinaire de M.
Lemaiître, c’est que le sauvage qui emportait sa tête l'ayant enveloppée dans son mouchoir, ce linge reçut tellement l'impression de son visage que l’image en était parfaitement gravée dessus et qu'en voyant le mouchoir, l’on reconnaissait M. Lemaitre, Lavigne, ancien habitant de ce lieu, homme très résolu, m'a dit avoir vu le mouchoir imprimé, comme je viens de le dire, étant prisonnier chez les Iroquois, lorsque ces malheureux revinrent après avoir fait ce méchant coup. Il assure que le capitaine de ce parti ayant, à son arrivée, tiré le mouchoir, et lui Lavigne, y reconnaissant dessus le visage de M. Lemaître, il se mit à lui crier: “ Ah!
“ malheureux tu as donc tué Aaouandio (c’est le “ nom qu'ils lui donnaient), car je vois sa face “ sur ce mouchoir ? ” Alors ces sauvages resserrèrent ce linge sans que jamais depuis ils l’aitent voulu donner ou même montrer à personne, pas même au R. P. Le Moyne, Jésuite, qui sachant la chose fit tout son possible pour l'avoir.” M. Dollier de Casson rapporte qu'on lui a rapporté bien d’autres choses extraordinaires touchant M. Lemaitre, tant sur les pronostics qu’il a faits sur sa mort que touchant les choses du présent
et de l'avenir, mais il ajoute : “Je laisse le tout entre les mains de Celui qui est le Maitre des temps et des saisons, et qui en réserve la connaissance ou bien la donne à qui bon lui semble. ”
En automne les Iroquois redoublèrent leurs attaques avec plus de fureur et de rage, s’approchant toujours plus près de Villemarie.
Le 25 octobre, M. l'abbé Vignal, Sulpicien, se gndit avec treize hommes dans une petite île, l’Ile-à-la-Pierre, un peu au-dessus de l’île Sainte- Hélène, afin d'y extraire des pierres pour finir la maison des Sulpiciens, logés provisoirement à l'Hôtel-Dieu.
À peine débarqués, les travailleurs, sans se préoccuper des Iroquois dont pourtant on leur avait signalé la présence dans l’île, allèrent insouciamment à leur travail, qui d’un côté qui de l’autre, sans prendre leurs armes. ‘“ Un d’en- “tre eux, dit M. Dollier de Casson, qui ne fut “ pas le moins surpris, alla vaquer à ses néces- ‘© sités, se mettant sur le bord de l’embuscade “des ennemis auxquels il tourna le derrière.
Un Jroquois, indigné de cette insulte, sans dire “ mot, le piqua d’un coup de son épée emman- “ chée. Cet homme, qui:n'avait jamais éprouvé “de seringue si vive et si pointue, fit un bond à ‘ce coup en courant à la voile vers ses compa- ‘“ gnons qui incontinent virent l'ennemi et l’en- ‘ tendirent faire une grosse huée, ce qui effraya “tellement nos gens, dont une partie n'était pas “ encore débarquée, que tous généralement ne “ songèrent qu'à s'ontoir. s’oubliant ainsi de leur ‘ordinaire bravoure. ”
Claude de Brigeac, un jeune gentilhomme de 30 ans, “ venu à Villemarie comme soldat, par pur motif de religion, dans l'intention d'y sacrifier sa vie pour l'établissement de l’Église :a-
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tholique, ” qui était le chef de cette petite expédition, n'était pas encore débarqué. En voyant l'épour ante et la déroute des Français, il se jette à terre, en encourageant ses hommes à la lutte et fait tête aux Iroquois. I] les empêche ainsi d'avancer et tue leur capitaine d’un coup de fusil, ce qui un moment fait reculer ces sauvages. Mais voyant que M. de Brigeac est seul] ils font sur lui une décharge générale qui lui casse le bras et lui fait tomber son arme des mains ; ils le saisissent, le traïnent sur les rochers la tête et le visage en bas tout le long de l'île. D’autres tirent sur un bateau plat qui tàchait de prendre le large et tuent plusieurs personnes entre autres deux braves enfants de famille: J.Bte Moyen, âgé de 19 ans et Joseph Duchesne, âgé de 20 ans.
M. Vignal, déjà blessé, voyant tout le monde en déroute, veut monter dans le canot de René Cuillérier, dont par imégarde il fait tremper le fusil dans l’eau, rendant ainsi cette arme inutile, Les [roquois profitent de cet accident et criblent de coups de fusil ce canot. M. Vignal tombe couvert de blessures et est fait prisonnier avec M. Cuillé rier. M. Vignal est jeté “comme un sac” dans un canot, M. “Cuillérier dans un autre. Tout ruisselant de sang et malgré ses atroces souffrances, ce saint prêtre : se levait de temps en temps et adressait aux autres prisonniers des paroles d'encouragement : “ Tout mon regret, leur “ disait-1l, est d’être moi-même la cause qui vous “a mis dans l’état où vous êles ; mes amis, pre- ‘ nez courage, endurez pour l'amour de Dieu. ? Les Iroquois ayant fait prisonniers MM. Vignal et de Brigeac, puis René Cuillérier et Jacques Dufresne, qui n'avaient pas été blessés, les amenèrent à la prairie de la Madeleine, en fac: Villemarie, où ils donnèrent des soins à
leurs blessés pour pouvoir les conduire dans leur village comme trophées de leur victoire. Mais M. Vignal était si grièvement atteint que les Troquois, ayant perdu tout espoir de pouvoir le guérir, le tuèrent au bout de deux jours, puis firent rôtir son corps sur un bûcher et le mangèrent. “ Ils lui donnèrent lieu ainsi, dit M. Dol- “ lier de Casson, d'offrir à son Créateur le sacri- ‘“fice de son corps en odeur de suavité, étant brûié sur un bûcher, comme le grain d’encens sur le charbon, sans qu'il restât rien de son Corps. ”
Ils prodiguèrent beaucoup de soins à M. de Brigeac, pour qu'il püt les suivre dans leur pays, où 1ls le réservaient à de grands supplices. Ils lièrent les deux Français qui n'étaient pas blessés chacun à un arbre, et comme un sauvage vit René Cuillérier priant Dieu tout bas, il lui demanda ce qu'il faisait, et il le détacha en lui disant : ‘“ Prie à ton aise, mets-toi à genoux.” Le lendemain, ils partirent vers le saut Saint-Louis, où ils se séparèrent en deux bandes, l’une amenant Jacques Dufresne et l’autre M. de Brigeac et René Cuillérier.
À force de soins, M. de Brigeac fut guéri de ses blessures, mais ce ne fut que pour endurer les supplices les plus cruels. Les Iroquois lui arrachèrent les ongles, les bouts des doigts et les faumèrent ensuite ; puis ils le coupèrent tantôt dans un endroit tantôt dans un autre ; ils l'écorchèrent, le frappèrent de coups de bâton et lui appliquèrent des tisons ardents et des fers rouges sur sa chair toute nue ; enfin ils n'épargnèrent rien pendant les 24 heures que dura son martyre pour le rendre plus atroce, Leur rage s’augmentait de la patience et du courage de ce martyr de Jésus-Christ “ qui, au milieu “ de ces atroces tortures ne faisait que prier Dieu
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“ pour leur conversion et leur salut ainsi qu'il “avait promis à Dieu de le faire, se voyant sur “ Je point d'entrer dans ces tortures, ” Enfin les sauvages voulant en finir, un d'eux lui donna un coup de couteau, lui arracha le cœur et le mangea, Puis après avoir ouvert son corps, ces barbares burent son sang et l'ayant haché en morceaux, firent cuire ces morceaux dans une chaudiere et les mangèrent.
Et pendant cette longue et douloureuse agonie, de Brigeac ne cessait de s’écrier : ‘ Mon Dieu, je vous prie de les convertir, MON DIEU, CON- VERTISSEZ-LES. ” Ce courage dans la souffrance, cette sollicitude pour les bourreaux se comprennent quand on réfléchit à la pureté de la vie de ce gentilhomme et au dessein qui l'avait fait venir à Villemarie pour offrir sa vie à Dieu
René Cuillérier et Dufresne furent épargnes et gardés prisonniers. Après une longue captivité, Cuillérier parvint à s'échapper et à regagner Villemarie.
On comprend la douleur que causèrent ces morts parmi les colons de Villemarie.
M. l'abbé Vignal était très aimé pour sa charité, son humilité et son esprit de pénitence. “ Sa mort, disent les Relations des Jésuites, a été “bien précieuse aux yeux de Dieu, puisqu'il “ l'a reçue de la main de ceux pour lesquels il ‘a souvent voulu donner sa vie,” Les Sœurs de Saint-Joseph furent très sensibles à cette mort, elles l’annoncèrent ainsi à leur sœurs en France : “ Nous nous flattions de posséder long- “ remps M. Vignai, qui nous avait été donné en ‘remplacement de M. Lemaitre, mais Dieu en “a disposé autrement et lui a fait éprouver le “ mème sort qu'à ce dernier. I] était très porté
“ pour nos intérêts et nous affectionnait beau-
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