CHAPITRE XXII
ENTRÉE DE LA SŒUR MARIE MORIN À L'HOTEL- DIEU DE VILLEMARIE. — FORMATION DE LA MILICE DE LA SAINTE FAMILLE.-——-DÉLIVRANCE D'UN MILICIEN.
Les colons de Villemarie étaient sans cesse exposés à périr sous les coups des Iroquois ou à être faits prisonniers. Ces sauvages tantôt attaquaient les colons à force ouverte, tantôt se cachaient en embuscade, tout autour des maisons pour fondre sur ceux qui viendraient à sortir. Les sœurs de la Congrégation, les filles de Saint- Joseph, à l'Hôtel-Dieu, furent plusieurs fois très sérieusement menacées par ces barbares, qui passaient souvent des nuits entières cachées dans la cour de l'Hôtel-Dieu pour saisir celles des Sœurs que le service des malades obligerait à sortir. Mais Dieu veillait sur les hospitalières et il ne leur arriva aucun mal. ‘ Dieu, dit la “sœur Morin, ôtai. aux Iroquois la connaissance “ du mal qu'ils auraient pu nous faire ; très as- “ surément sa providence nous gardait et sa “ puissance nous défendait contre eux. ”
C'est en cette année 1662, au milieu de ces dangers, que la sœur Marie Morin quitta sa ville natale, Québec, pour entrer à Villemarie dans la communauté des filles de Saint-Joseph. Elle allait là où le danger était le plus grand et où on était le plus exposé à souffrir pour sa foi.
Agée seulement de seize ans, douée d’une grande mémoire et d'une grande facilité pour l'étude, elle apprit rapidement les langues des sauvages et put ainsi catéchiser et instruire ceux qui venalent à l'Hôtel-Dieu. La sœur Morin, qui vécut jusqu’à 85 ans, a écrit des Annales qui abondent en faits précieux pour l'histoire de la conie.
Elle nous apprend que de 1660 à 1666, par suite de la guerre contre les froquois, l'Hôtel-Dieu fut presque toujours rempli de malades. Elle nous fait connaitre les frayeurs continuelles des pauvres hospitalières. ‘Toutes les fois, dit-elle, “que quelques-uns des nôtres étalent attaqués, ‘on sonnait le tocsin pour inviter les habitants “ à aller les secourir. Ma sœur de Brésoles et “moi montions au clocher, afin de ne pas em- “ ployer un homme qui allait courir sur l’ennemi. De ce lieu élevé nous voyions quelquefois “Je combat dans ses détails, ce qui nous causait “ beaucoup de frayeur, lorsqu'il était très proche ‘et nous faisait redescendre au plus tôt. Quand “on sonnait le tocsin, ma sœur Maillet tombait ‘aussitôt en faiblesse, et ma sœur Massé demeu- ‘“’rait sans parole dans un état à faire pitié; ‘“ l'une et l’autre allaient se mettre alors dans un “coin du jubé, devant le Très Saint Sacrement ‘pour se préparer à la mort. Dès que j'avais “ appris que les Iroquois s'étaient retirés, j'allais “le leur dire, ce qui les consolait et semblait “leur redonner la vie. Ma sœur de Brésoles “ était plus forte et plus courageuse et la juste ‘frayeur dont elle ne pouvait se défendre ne “ l'empêchait pas de servir ses malades, ni de “ recevoir ceux qu'on apportait blessés, ou morts. “ Les prêtres du Séminaire ne manquaient pas “ de courir un ou deux au champ de bataille ‘“ pour confesser les moribonds, et ceux-ci ne con-
VILLEMANIE. 137
servaient le plus souvent de vie qu’'autant ‘qu'il en fallait pour être en état de recevoir les sacrements et expiraient sur la place aussitôt ‘après. Ces Messieurs exposaient ainsi leur vie, toutes les fois que le service du prochain le demandait sans prendre aucune arme pour se défendre, ce qu'on doit regarder comme un zèle excellent et une charité très sublime. ” Les luttes incessantes avec les Iroquois rendaient très dangereux les travaux des champs ; surtout en 1662, les colons de Villemarie ne purent cultiver leurs champs. Aussi eurent-ils recours à Québec, où, étant moins exposé, on avait pu faire les semences et la moisson. Le 2 juin 1662, on envoya aux colons de Villemarie un secours de cent minots de blé. Pour les acheter, les Pères Jésuites donnèrent soixante livres et Mgr de Laval le reste de la somme.
Afin d'activer la culture des terres et de pourvoir ainsi à la subsistance de la colonie, M. de Maisonneuve, par une ordonnance en date du 4 novembre 1662, déclara que tous les soldats et serviteurs qui, “ sans préjudicier à leurs engagements, défricheraient des terres sur le àomaine des seigneurs, jouiraient de ces torres jusqu'à ce que on leur en eût donné ailleurs également défrichées. ” En intéressant à la prospérité générale les soldats et les serviteurs, nourris jusqu'alors par le travail des autres, M. de Maisonneuve montra de nouveau sa sagesse, etsa grande expérience. Il réussit pleinement, car avant 1 fin de l’année soixante-deux personnes se mire à défricher les terres des seigneurs.
Après avoir trouvé ainsi de nouveaux frarailleurs, M. de Maisonneuve chercha les meilleurs moyens pour protéger leur vie. A cet effet, et pour avoir toujours sous la main un corps de valeureux soldats, prêts à se porter partout où se
pa
montraïient les ennemis et à protéger les travailleurs, il proposa aux colons de former une confrérie-militaire sous le nom de Milice de la Sainte- Famille de Jésus, Marie et Joseph. Cette proposition réponduit si bien à l'esprit de dévouement, à la foi si robuste de ces colons qui voulaient ctablir l’église catholique en Canada au prix de leur vie, que l'ordonnance de M. de Maisonneuve, instituant la Milice, fut publiée le 28 janvier 1663, et que quatre jours après, le ler février, cent quarante hommes se présentèrent pour en faire partie.
Dans cette ordonnance M. de Maisonneuve dit : ‘“ Sur les avis qui nous ont été donnés de “ divers endroits, que les froquois avaient formé ‘‘le dessein d'enlever de surprise ou de force “ cette habitation, et le secours que Sa Majesté “ nous a promis n'étant pas arrivé encore : nous, “ attendu que cette ile appartient à la sainte Vierge, “avons cru devoir inviter et exhorter ceux qui ‘“ sont zélés pour son service, de s’unir ensemble “ par escouades, chacune de sept personnes, et “après avoir élu un caporal à la pluralité des “ voix, de venir nous trouver pour être enrôlés “ dans notre garnison, et en cette qualité suivre “ nos ordres pour la conservation de ce pays.” M. de Maisonneuve termine ainsi: * Ordonnons “au sieur Du Puis, major, de faire insinuer le “ présent ordre au greffe de ce lieu et ensemble “ les noms de ceux qui se feront enrôler, pour “ leur servir de marque d'honneur comme ayant “exposé leur vie pour les intérêts de Notre- “ Dame et le salut public. ”
L'un de ces miliciens fut bientôt victime des Jroquois ; 11 montra dans les tourments le courage d’un martyr. C'était la veille de la Pentecôte, une quarantaine d'Iroquois s'emparèrent
de lui après que dans le combat il eût eu un œil crevé, Dès qu'il füt fait prisonnier, il adressa une ardente prière à la sainte Vierge, la conjurant de ne pas permettre qu’un des enfants de sa famille périt. Sa prière terminée, il fut plein de confiance et suivit ses bourreaux avec la plus grande tranquillité. Le soir, lorsqu'on Jui liait les mains et les pieds, 1l disait : “ Les voilà, liez. ‘serrez; Jésus-Christ en a souffert bien plus “ pour moi, quand on l’étendit sur la croix ; je ‘ suis content de vous obéir, et d’imiter ainsi “ l'obéissance que mon Maitre a rendue à ses “ bourreaux. ”
Malgré les prières nombreuses qui étaient faites à Villemarie pour ce milicien et malgré son inaltérable confiance en Marie il ne voyait aucun moyen humain d'échapper à son malheureux sort, tant la surveillance était continuelle.
Jependant sa confiance en sa protectrice ne fut pas trompée. Des Algonquins chrétiens, de la Mission de Sillery, voulant tenter quelque coup contre les froquois, rencontrèrent ceux qui torturaient le milicien. Après un sanglant combat, les Algonquins furent vainqueurs ; le milicien, étendu par terre, les mains et les pieds liés, s'écrlia: je Suis Français. À ces mots, les Algonquins s'empressent de le délier et il tombe anssitôt à genoux pour remercier sa puissante libératrice. De retour à Villemarie, il est fêté par tous les colons, et le récit de sa délivrance ranime chez eux la confiance en Marie. “Il n’a “ pas été méconnaissant de ce bienfait, ajoute le : Lallemant, ne pouvant entendre parler de “ la sainte Vierge sans fondre en larmes, et pu- “ bliant sans cesse les merveilles qu'elle a opé- ‘“rées pour sa délivrance: car il devait périr ‘ pendant le combat entre les Iroquois et les Al- “gonquins, par les balles qui siflaient à ses
‘oreilles et qui jetaient par terre tous ceux qui “ étalent autour de lui.”
Dans ces heuieux temps de la colonie où les colons n'avaient d'autre souci que de s'assurer la possession du Ciel, ceux qui mouraient sans enfants laissaient leurs biens à Dieu en les léguant à leur église paroissiale pour iaquelle tous les colons avaient une profonde affection.
ROLE DES ESCOUADES DE SOLDATS, FAIT EN CON- SÉQUENCE DE L'ORDONNANCE DE M. LE MAISONNEUVE LE Î1ER FÉVRIER 1663.
lère Escouade.—Jean de Lavigne, caporal ; Mathurin Rouillé ; Robert Peroy ; Julien Averty, dit Langevin ; Thomas Monnier ; Isaac Nafrechou ; Michel Guibert.
de Escouade.— Urbain Bodereau, dit Graveline, caporal; Jean Aubin; Pierre de Vauchy; Jean Cruerrin; Jacques Hordequin ; Claude Marcout ; Louis de la Porte.
3e Escouade. — Pierre Bonnefons, caporal ; Pierre Gadoys; André Pilet; J. Bte Gadoys; René Langevin; François Cail, Antoine Lafontaine.
4e Escouade.—Gabriel Lessel, dit le Clos, caporal: Maurice Adverty, dit Léger; François Le Ber ; Michel Morreau ; Jean Cadieux ; Pierre Richomme ; Pierre Malet.
5e Escouade.—Jean Gasteau, caporal ; Estienne de Naintes ; André Trajot; Barthélemi Verreau ; Pierre Coisnay ; Guillaume Hollier ; René Peron, dit le Carme.
Ge Escouade.—Gilbert Barbier, caporal; Estienne Truteau ; Jean Desroches ; Nicolas Godé ; Paul Benoist ; Pierre Papin ; François Bailly.
Te Escouade. — Pierre Raguideau, dit Saint- Germain, caporal ; Tècle Cornélius; Antoine
Beaudet ; Pierre Desautels, dit Lapointe; Jean Beaudoin ; Honoré Langlois, dit Lachapelle ; Jean de Niau.
8e Escouade.—Claude Robutel, caporal ; Robert Lecavalier, dit Deslauriers ; Bénigne Basset ; Jean Gervaise,; Urbain Tessier, dit Lavi gne ; Jacques Le Ber ; Charles Le Moyne.
9e Escouade. — Jacques Mousnier, caporal ; Jacques Roulleau ; Estienne Champeau ; François Tardivel ; Antoine Brunet ; François Leboulanger ; Robert de Nuemance.
10e Escouade—Jacques Testard, dit Laforest, caporal ; Charles Testard ; Jacques Millot ; Laurent Archambault; Jacques Dufresne ; André Charly, dit Saint-Ange ; Pierre Dagenest, dit Lespine.
11e Escouade. — Jacques LeMoyne, caporal; Jean Quentin: Julien Blois, ou Benoist; Grégoire Simon ; Laurent Glory ; Michel André, dit Saint-Michel ; Guillaume Grenet.
12e Escouade.— Louis Prudhomme, caporal ; Henri Perrin; Hugues Picard, dit Lafontaine ; Louis Chevalier; Jacques Beauvais, dit Naint- James ; Jean des Carryes; Jacques Mousseau.
dit Laviolette.
13e Escouade.— Mathurin Goyer, dit Laviolette, caporal ; Jean Leduc ; François Boisnay ; Pierre Gagnier; Guillaume Estienne ; Pierre Pigeon ; Laurent Bory.
14e Escouade.—Lle sieur de Sailly, caporal ; Gilles Lauson ; Guillaume Gendron ; Jean Chevalier ; Antoine Courtemanche : Pierre Tessier ; Pierre Saulnier.
15e Escouade—Pierre de Lugereat, dit Desmoulins, caporal ; Jean Lemercher, dit Laroche ; Mathurin Langevin, dit Lacroix ; Simon (Cralbrun ; Michel Paroissien ; Pierre Chicouanne; Antoine Renault.
16e Escouade.—Honoré Dasny, dit le Tourangeau, caporal ; Mathurin Thibaudeau ; Jean Renouil ; Charles Ptolomel ; Mathurin Younneaux ; Michel Théodore, dit Gilles ;: Jean Scelier,
17e Escouade.—Nicolas Hubert, dit Lacroix, caporal ; Pierre Lorrain ; Louis Loisel ; Marin Jannot, dit Lachapelle ; Mathurin Lorion ; Jean Chaperon ; Nicolas Millet, dit le Beauceron.
18e Escouade.—Jean Cicot, caporal ; Mathurin Jousset ; Jacques Beauchamps ; Elie Beaujean ; Fiacre Ducharme ; Simon Cardinal.
19% Escouade.—Jean Valliquet, caporal ; Urbain Greté ; Jacques Delaporte ; Pietre Gaudin ; Simon Despres ; René Filliastreau ; Louis Guertin.
20e Escouade.—Descoulombiers, caporal ; Brossard ; Brunier; Léger Hébert ; Lavallée ; Pierre Charon ; René Fezeret.
PISTE ae