TREMBLEMENT DE TERRE AU CANADA.—SA DURÉE.—-SON ÉTENDUE
“ Le ciel et la terre nous ont parlé bien des “ fois depuis un an, disent les Relations des Jésuites de 1663. C'était un langage aimable et inconnu; qui nous jetait en même temps dans la crainte et dans l'admiration. Le ciel a commencé par de beaux phénomènes, la terre a suivi par de furieux soulèvements, qui nous ont bien fait paraitre que ces voix de l'air, muettes et brillantes, n'étaient pas pourtant des paroles en l’air, puisqu'elles nous présageaient les convulsions qui nous devaient faire trembler en faisant trembler la terre.” C’est le 5 janvier 1663 que commença le tremblement de terre qui fut ressenti dans tout le Canada. Avant d'en faire le récit nous devons tout d’abord constater que ce phénomène fut surtout extraordinaire par sa durée—du 5 janvier au mois de septembre de la même année; par son étendue--depuis l’île de Percé et Gaspé, à l'embouchure du Saint-Laurent, jusqu’au delà de l’île de Montréal, dans la Nouvelle-Ecosse et dans l'Acadie, soit sur deux cents lieues de longueur et sur cent de largeur-—; et surtout par la protection visible de Dieu sur les habitants du Canada, Sauvages et Français, pendant ce désastre. Cette protection est en effet aussi
évidente que le fait même du tremblement de terre ; car malgré son étendue et son intensité, pas un habitant du Canada ne perdit la vie pendant toute sa durée, ce que constatent dans leurs écrits le P. Lalemant, la Mère Marie de l'Incarnation et M, Boucher, gouverneur des Trois- Rivières. Nous devons donc, nous aussi, y voir une marque de la protection de Dieu sur ce peuple “contre lequel il ne se fâchait que pour le ramener à Lui et pour le sauver.”
Outre les signes précurseurs de ce terrible événement dont nous parlons en commençant, plusieurs personnes, parait-il certain, eurent une connaissance surnaturelle du tremblement de terre qui allait avoir lieu. Le P. Lalemant cite une bonne chrétienne qui “ vit en esprit, le soir “même que ce désastre commença, quatre
spectres effroyables qui occupaient les quatre
côtés des terres voisines de Québec, et les
secouaient fortement comme voulant tout ren-
verser: ce que, sans doute, ils auraient fait, si
une puissance supérieure et d’une majesté
vénérable, qui donnait le branle et le mouve-
ment à tout, n’eût mis obstacle à leurs efforts.” D'autres personnes entendirent distinctement des voix leur annoncer qu'il devait arriver des choses étonnantes.
Donc le 5 février 1663, au même instant, dans tout le pays du Canada, on entendit un grand bruit, sourd et confus, semblable à celui du feu qui aurait pris dans les maisons. A ce bruit tout le monde sort dans la rue, “ pour fuir un incendie si inopiné. “ Mais au lieu de voir la ‘“ fumée et la flamme, dit le P. Lalemant, on fut “ bien surpris de voir les murailles se balancer ‘et toutes les pierres se remuer comme si elles “<e fussent détachées ; les toits semblaient se ‘“ courber d’un côté puis se renverser de l’autre,
“les cloches sonnaient d’elles-mêmes, les pou-
‘tres craquaient; la terre bondissait faisant danser les pieux des palissades d'une façon
‘qui ne paraissait pas croyable, si nous ne l'eussions vu en différents endroits
“ Alors chacun s'enfuit, les enfants pleurent
dans la rue, les hommes et les femmes saisis
de frayeur ne savent où se réfugier, pensant à tout moment devoir être ou accablés sous les ruines des maisons, ou ensevelis dans quelque abime qui allait s'ouvrir sous leurs pieds. Les uns prosternés à genoux dans la neige, crient miséricorde , les autres passent le reste de Ja
nuit en prières, parce que la terre continua à
être agitée toute la nuit avec un certain branle
semblable à celui des navires sur la mer, de
sorte que quelques-uns ont ressenti les mêmes ‘ soulèvements de cœur que sur la mer.
“ Le désordre était bien plus grand encore
dans les forêts ; il semblait qu'il y eût combat.
entre les arbres qui se heurtaient ensemble
On eût dit que les troncs se détachaient de
leurs places pour sauter les uns sur les autres avec un fracas et un bouleversement qui fit dire à nos Nauvages que toute la forêt était ivre. La guerre semblait étre même entre les montagnes, dont les unes se déracinaient pour se jeter sur les autres laissant de grands abimes aux lieux d'où elles sortaient. Tantot elles enfonçaient les arbresdont elles étaientchargées bien avant dans la terre jusqu'à la cime, tantôt elles enfouissaient les branches en bas, qui “ allaient prendre la place des racines, de sorte “ qu'elles ne faisaient plus qu'une forêt de troncs ‘renversés.”
Pendant que ces terribles phénomènes s’accomplissaient sur la terre, de non moins effrayants avaient lieu sur les rivières. Des glaces de
cinq ou six pieds d'épaisseur se brisaient, sautaient en morceaux, laissant des trous d'où s'élevaient des colonnes de fumée, ou des jets de boue et de sable montant très haut. Les rivières quittaient leur lit, ou changeaient la couleur de leurs eaux. À cinq ou six lieues des Trois- Rivières, les crêtes de montagnes d'une prodigieuse hauteur, bordant Je Saint - Laurent, s'abaissèrent jusqu'à son niveau et y formèrent une puissante digue.
Des bruits terribles, des voix effrayantes qu'on entendait dans les airs augmentaient les alarmes. ‘On a vu dans les airs, dit le P Lalemant, des “ fantômes de feu portant des flambeaux en main, des piques et des lances de feu voltiger ‘sur nos maisons. On entendait comme des voix “ plaintives et languissantes se lamenter pen- “ dant la nuit, et ce qui est bien rare, des marsouins blancs jeter de hauts cris devant Trois- “ Rivières.”
Ce fait si extraordinaire faisait dire à la Mère Marie de l'Incarnation : ‘On a facilement cru “ que les démons se sont mêlés dans ce tremble- ‘ment de terre pour accroître les frayeurs que “Ja nature agitée devait nous causer. ”
À Villemarie, comme à Québec, le tremblement de terre se fit sentir le 5 février avec une extrême force. Il commença pendant la prière qu'on disait tous les soirs dans l’église de l'Hôtel- Dieu. La terre trembla tout à coup avec une telle violence que les plus grandes maisons étaient agitées, dit la sœur Morin, comme des châteaux de cartes. Les colons et M. Souart qui présidait à la prière sortirent de l’église, craignant d'être écrasés sous ses ruines. Tout le monde se couchait sur la terre, car les secousses étaient si violentes qu'on ne pouvait se tenir sur ses pieds. Au milieu de l’'épouvante générale la
LA
Mère de Brésoles, la sœur Macé et la sœur Maillé restèrent à prier devant le Naint-Sacrement.
On fut si effrayé à Québec quand commença la première secousse qui dura une demi-heure qu'on se crut à la veille du jugement dernier, On envahit les églises nuit et jour pour prier et se confesser. Le concours des pénitents dura depuis la nuit du 5 février jusqu'au milieu du mois suivant, les secousses continuant toujours. “ Quand nous nous trouvions à la fin de la “ journée, dit la Mère Marie de l'Incarnation, “ nous nous mettions dans la disposition d'être ‘ensevelis durant la nuit dans quelque abime, ‘et le jour venu, nous attendions continuelle- ‘ ment la mort.”
Ces frayeurs furent le moyen eflicace employé par Dieu pour opérer de nombreuses conversions. ‘“ En même temps que Dieu ébranlait les “ montagnes et les rochers de marbre de ces
contrées, on eût dit qu'il prenait plaisir à ébranler les consciences... Les prières publiques, les processions, les pèlerinages ont été continuels ; les jeûnes au pain et à l’eau fort fréquents ; les confessions générales plus :incères qu'elles ne l’auraient été pendant l’extrémité des maladies. ”
Les sauvages Algonquins et les restes des Hurons retirés à Québec ne furent pas insensibles à ces avertissements du ciel. Réfugiés dans les églises, où la présence du Saint-Sacrement les rassurait, ils se pressaient aux confessionnaux pour se préparer à une bonne mort. Plusieurs, jusqu'alors infidèles, se convertirent.
À Villemarie, dit la sœur Morin, la dévotion “ne fut pas si grande qu'à Québec. Chacun “ demeura chez soi et la porte de l'église fut “ fermée, Peut-être n'avait-on pas tant besoin
“ d'aller à confesse :
>; car en ce temps-là on y “vivait bien et dans une grande innocence. ?
À Villemarie, en effet, à cette époque, tous les colons étaient prêts à donner leur vie pour défendre leur pays et leur foi; ils ne s'occupaient que de pensées sérieuses et chrétiennes et venaient, comme nous l'avons raconté, de répondre avec empressement à l’appel que leur avait fait le 28 janvier précédent, M. de Maisonneuve en s'enrolant dans la milice de la Sainte- Famille,
Les secousses de ce tremblement de terre se firent sentir jusqu'au mois de septembre, de plus en plus espacées, de moins en moins violentes. Par suite de la grande sècheresse occasionnée par les feux qui étaient sortis des ouvertures de la terre et par suite des pluies abondantes on craignait de ne pouvoir rien récolter cette année. “ Le contraire arriva, dit la Mère “ Marie de l’Incarnation, car la moisson a été si “abondante que jamais l’on n'a récolté tant de “ blé ni d’autres grains dans ce pays. Pour les “ maladies, il n’y en a eu aucune ; vous voyez “ par là que Dieu ne blesse que pour guérir, et ‘que ces fléaux, que nous avons expérimentés, “ ne sont que les châtiments d’un bon père.”