‹ Villemarie [microforme]Chapitre 59 sur 68 · CHAPITRE XXVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIIL

DESTITUTION ET RENVOI DE M. DE MAISON- NEUVE EN FRANCE.—SA MORT À PARIS.

Nous avons déjà raconté les calamités, les douleurs, les deuils qui avaient si souvent frappé les colons de Villemarie; mais aucune de ces calamités, aucune de ces douleurs, aucun de ces deuils ne les fit aussi cruellement souffrir que le départ définitif, pour la France, de M. de Maisonneuve, départ qui eut lieu en l’année 1665. M. Dollier de Casson le constate en ces termes : “ Cette année (1665) le roi envoya des troupes “ en Canada; la joie fut grande ; mais Montréal “ fut dans le deuil par le départ de M. de Mai- ‘* sonneuve, qui nous quitta pour toujours.”

En 1665, Louis XIV, qui depuis 1663 s'était mis à la tête de l’œuvre de la Nouvelle-France, envoya en ce pays des troupes régulières sous la conduite de M. de Tracy, nommé lieutenant général.

Peu de temps après son arrivée, quatre mois à peine, M. de Tracy destitua M. de Maisonneuve et lui ordonna, dit la sœur Morin, de repasser en France, “ comme étant incapable de “ la place et du rang de gouverneur qu'il tenait “ici; ce que j'aurais peine à croire, si nine autre “ que la sœur Bourgeoys me l'avait ssuré. Il “ prit ce commandement comme un ordre de la “ volonté de Dieu et repassa en France, non “ pour s’y plaindre du mauvais traitement qu'il

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“recevait, mais pour y vivre petit et humble, ‘ comme un homme du commun.”

M. de Tracy savait pourtant que les Messieurs de Naint-Sulpice prétendaient avoir des lettres patentes du roi leur octroyant la nomination du gouverneur de Montréal, aussi, dans les lettres où il nommait M. Du Puis en remplacement de M. de Maisonneuve, il eut la précaution de supposer que ce dernier allait faire un voyage en Europe. ‘ Nous avons jugé ne pou- ‘ voir faire un meilleur choix pour commander ‘ en son absence, que de la personne du sieur “ Du Puis, et ce autant de temps que nous l’es- ‘timerons à propos.”

Mais pas plus à Québec qu'à Villemarie, M.

de Tracy ne trompa personne ; on comprit que la destitution et le départ de M. de Maisonneuve étaient définitifs. Nous en avons la preuve dans une lettre de la Mère Juchereau, de l’Hôtel-Dieu de Québec, qui montre en quelle estime était tenu M. de Maisonneuve, tant pour les grands services que, pendant vingt-quatre ans, ‘il avait rendus au pays, que pour son désintéressement et sa charité. “ Ce fidèle servi- ‘teur de Marie, à laquelle il s'était engagé par ‘ vœu, dit la Mère Juchereau, vécut à Montréal “ comme le père et le protecteur du peuple qu'il

: gouvernait, recevant chez lui tous ceux qui

‘ n'avaient point d'asile, et les aidant au delà de “ ce qu'ils osaient attendre de lui. Son désinté- “ ressement était si parfait qu'il ne s’est jamais ‘“ approprié la moindre chose des présents con-

“ sidérables que les Sauvages lui faisaient ; il F : distribuait {out aux soldats de sa garnison et

‘aux habitants de la ville. Pendant près de

“ vingt-quatre ans qu'il demeura dans le pays, “ils acquit l'estime de tout le monde dans les “temps les plus fâcheux de la guerre des Iro-

“ quois, où il signala sa valeur et où sa bonne “ conduite le fit souvent admirer ; et, quoiqu'il remplit parfaitement tous les devoirs de son emploi, il fut rappelé de son gouvernement et retourna en France. Il continua d'y vivre chrétiennement, comme il avait fait en Canada, et son humilité l’empêcha de témoigner Jamais aucun ressentiment de ce qu'on lui avait préféré des personnes qui ne le valaient 4 pas.”

Ce témoignage de la Mère Juchereau envers M. de Maisonneuve a été pleinement ratifié par l'histoire. Tout le monde reconnait les grandes

ualités de M. de Maisonneuve comme homme

e guerre, comme administrateur, et même comme juge; tout le monde apprécie les services qu’il a rendus à la colonie de Villemarie, en exposant sans cesse ses jours pour la défendre, en prodiguant ses biens pour secourir les colons malheureux; tout le monde s'accorde à reconnaître sa piété, sa foi, et le zèle qu'il a toujours montré pour le triomphe et la propagation de notre sainte Religion parmi les Sauvages. À Montréal, surtout, plus que partout ailleurs, M. de Maisonneuve est regardé comme un héros et un héros chrétien; sa mémoire y vivra et y sera bénie tant que Montréal existera.

Comment expliquer sa destitution et son renvoi en France, au moment surtout où, la guerre contre les [roquois allant être poussée avec vi-

ueur, les services d’un homme d’une telle vaeur et d'une si grande expérience, eussent été si nécessaires ? Cette explication serait difficile, longue, et nous ferait sortir de notre cadre; disons plutôt avec M. Leblond dans sa “ Vie de Mlle Mance ” : “ Il manquait à la vertu achevée “ de M. de Maisonneuve le couronnement du “ malheur.”

si

Il quitta le Canada sans emporter aucun bien et en abandonnant même aux pauvres de l'Hôtel- Dieu six mille livres qui lui étaient dues par le magasin. Accompagné de son seul domestique, Louis Frin, il se retira à Paris où il vécut toujours sembluble à lui-même, “ content d’avoir consacré ses plus belles années à Ja fondation de Villemarie et d'avoir exposé mille fois sa vie pour le service de son Dieu.” Vivant dans la retraite, pratiquant avec assiduité tous ses devoirs de chrétien fervent, il était heureux d’avoir fait à son Dieu le :acrifice de son repos et de lui avoir donné sa vie.

Ses pensées et son affection étaient toujours pour les colons de Villemarie qu'il avait tant aimés. Aussi quel bonheur pour lui lorsqu'il reçut dans sa retraite la visite de la sœur Bourgeoys. Elle en a fait elle-même le récit. ‘“ Le ‘“ lendemain de mon arrivée (en 1670) dit-elle, ‘ j'allai au Séminaire de Saint-Sulpice pour sa- ‘voir où je pourrais trouver M. de Maisonneuve. “ Il était logé au Fossé-Saint-Victor proche des ‘“ PP. de la Doctrine chrétienne, et j'arrivai chez “ Jui assez tard. Il n’y avait que quelques jours “qu'il avait fait garnir une petite chambre et “ construire une cabane à la façon du Canada, “afin d’y loger quelques personnes qui vien- “ draient de Montréal. Je frappais à la porte et “ Iui-même descendit pour m'ouvrir, car il était ‘ logé au deuxième étage, avec Louis Frin, son “ serviteur, et il m'ouvrit la porte avec une très ‘“ grande joie.”

M. de Maisonneuve vécut encore onze ans après son départ du Canada; il rendit sa belle âme à Dieu, le 9 septembre 1676 ; son corps fut transporté dans l’église des PP. de la Doctrine chrétienne, où eurent lieu ses obsèques.

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