‹ Villemarie [microforme]Chapitre 60 sur 68 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

ARRIVÉE EN CANADA DE MM. DE TRACY, DE COURCELLES ET TALON.—LE RÉGIMENT DE # CARIGNAN - SALIÈRES ” — CONSTRUCTION DE TROIS FORTS.—— EXPÉDITION CONTRE LES IRO-

QUOIS.

M. le marquis de Tracy, que Louis XIV avait choisi comme jieutenant-général du Canada, à cause des grandes qualités qu'il avait montrées dans les différents emplois que le Roi lui avait confiés, était aussi un homme d’une grande piété.

“ Il arriva à Québec, disent les Relations des “ Jésuites, le dernier jour de juin 1665, si faible “et si abattu de la fièvre qu'il ne pouvait être ‘“ soutenu que par son courage.

“ Les habitants de Québec s'étaient préparés “ à lui faire la plus magnifique réception qu’il “leur fût possible ; mais M. de Tracy refusa “ tous ces honneurs, et se contenta des cris de “joie, qui commencèrent au moment où il sor- “tit de son vaisseau, et qui l’accompagnèrent “jusqu'à l’église, où le son des cloches l’invi- “ tait.

“ Mgr de Petrée (Mgr de Laval) l’attendait à ‘“ l'entrée de l’église, revêtu pontificalement, “ accompagné de son clergé. Il lui présenta # l’eau bénite et la croix, et le mena auprès du “ chœur, à la place qui lui avait été préparée

‘“ sur un prie-Dieu. Mais M, de Tracy, quoiqu'il “ se sentit fort faible, et qu'il fût encore tour- ‘“ menté de la fièvre, ne voulut pas le prendre, et se mit à genoux sur le pavé, sans vouloir même se servir du carreau qui lui fut pré- ‘“senté. On chanta le Te Deum avec l'orgue et la musique.

‘ Lorsqu'il fallut sortir de l'église, Monsieur l'Evêque vint reprendre M. de Tracy et le reconduisit jusqu’à la porte dans le même ordre et avec les mêmes honneurs qu'il avait reçus en entrant. ”

La magnificence de M. de Tracy et de ses officiers, ainsi que leur éclatante piété produisirent à Québec une grande joie, ainsi que le constate la Mère Marie de l'Incarnation : “ M. le “ marquis de Tracy, dit-elle, est arrivé avec un “grand train. Je crois que c’est un homme “ choisi de Dieu pour l'établissement solide de “ ces contrées, pour la liberté de l'Eglise et pour “ l'ordre de la justice. Il est d’une haute piété ; “ toute sa maison, ses officiers, ses soldats imi- ‘ tent son exemple, C'est une chose ravissante “ de voir son exactitude ponctuelle à se rendre “ Je premier à toutes les cérémonies de la reli- “ gion, jusque-là qu’il est resté plus de six heures “ dans l’église sans en sortir. Son exemple a “ tant de force, que le monde le suit comme les “enfants suivent leur père. Cela nous donne “ beaucoup de joie et nous ravit. ”

M. 4 ‘racy, ainsi que la reine Anne d’Autrich un grand nombre de seigneurs et les plus gra «> mes de France, avait une dévotion toute pe ‘culière pour Sainte-Anne. À preuve le mag que tableau, dont nous avons une copie sous les yeux, qu’il donna à l’église de Sainte-Anne de Beaupré, le 17 août 1666.

Le régiment envoyé par Louis XIV au Canada

pa

= pe

fut celui de Carignan-Salières, qui est célèbre dans notre pays comme ayant été la source de nombreuses familles existant encore. Les compagnies qui le composaient arrivèrent à des époques différentes, du 17 juin au 12 septembre 1665. Sur les vaisseaux qui portaient les dernières compagnies, se trouvaient M. de Courcelles, gouverneur-général, et M. Talon, intendant.

Le retard dans l’arrivée des dernières compagnies fit ajourner la guerre au printemps suivant; cet ajournement eut aussi pour cause le grand nombre de soldats qui étaient arrivés malades à Québec.

“ Les soldats s'étaient toujours bien portés “jusqu'à Tadoussac, disent les Relations ; mais, “par un accident inconnu, la maladie s'étant “ mise dans un de ces vaisseaux, il débarqua près “ de cent trente malades qui furent reçus par les ‘“ Religieuses Hospitalières, avec toutes les cha- “rités imaginables ; et comme, pour si grande “ que fût la salle, elle ne pouvait pas contenir “tout ie monde, on se vit obligé de faire de leur ‘ église un second hôpital ; T£sus-CHRIST cédant ‘“ volontiers sa place à ses membres. ”

Les Hospitalières, qui ne se ménageaient guère, ne se donnant aucun repos, ni jour ni nuit, pour. sauver les corps de ces malades, ne négligeaient pas le salut de leurs âmes. Il y avait plusieurs hérétiques parmi eux ; mais grâce au zèle des sœurs, ‘“ plus d’une vingtaine ont fait abjuration ‘‘ de leur héresie avec de grands sentiments des “obligations qu'ils ont à Dieu, qui leur fait “trouver le chemin du Paradis, par celui du “ Canada. ”

Tout en renvoyant la guerre à l’année suivante, M. de Tracy voulut s'assurer de certains passages conduisant au pays des Iroquois, en y

faisant construire des forts qui serviraient aussi de magasins pour les troupes et de retraites pour les soldats malades ou blessés.

Dans ce but, quatre compagnies de Carignan- Salières accompagnées de cent volontaires et d'un grand nombre de sauvages, partirent de Québec, le 23 juillet, se rendirent aux Trois- Rivières et, ayant traversé le lac Saint-Pierre, rebâtirent, à l'entrée de la rivière Richelieu, le fort que M. de Montmagny ; avait établi en 1642. Le deuxième fut établi dix-sept lienes plus haut, au pied d’un courant d’eau appelé Saut de Richelieu, et le troisième environ trois lieues plus haut. Le premier fut appelé fort de Richelieu et plus tard de Sorel, du nom de l'officier qui l’avait rebâti et qui y commandait ; le second, fort Saint-Louis, plus tard de Chambly, du nom de l'officier qui le construisit, et le troisième, fort de Sainte-Thérèse.

M. de Courcelles après avoir visité les troupes qui travaillaient aux forts leur assigna des quartiers d'hiver. M. de Salières, colonel du régiment de Carignan, alla hiverner à Villemarie.

Les nouveaux forts furent d'une grande utilité pour les chrétiens Algonquins à qui les Iroquois faisaient une guerre acharnée. Ils venaient avec leurs failles camper auprès de ces forts et de là ils se livraient en toute sécurité à de grandes chasses très productives. La chair des animaux tués servait de nourriture aux Français et les peaux étaient portées aux magasins du pays.

Les soldats français, sachant que la guerre que l’on allait entreprendre était une guerre sainte, faite pour la gloire de Dieu, avaient de véritables sentiments de piété. “ Ce qui les anime “tous, dit la Mère Marie de l’Incarnation, c’est “ qu’ils vont combattre pour la Foi. Il y a bien “ cinq cents soldats qui ont pris le scapulaire ;

me

VILLEMARIE. 17ù

“ c'est nous qui les faisons, à quoi nous travail- “ lons avec bien du plaisir. ”

Pour profiter des bonnes dispositions des soldats et châtier les sauvages dont l'audace redoublait, on résolut d'aller attaquer les Agniers dans leurs propres villages. Ÿ de Courcelles fut le chef de cette expédition (19 janvier au 17 mars 1666) ; il s’y donna des peines infinies par le peu d'expérience que lui et ses soldats avaient de la guerre en ce pays. “ Soixante et dix habi- ‘tants de Villemarie, sous le commandement “ de M. Charles Le Moyne, faisaient partie de “ l'expédition. Le gouverneur, les sachant les mieux aguerris, leur fit l'honneur de leur donner la tête en allant et la queue au retour ….… M. le gouverneur se reposait beaucoup sur eux tous, il leur témoignait une confiance particulière et les caressait grandement ; il les appelait ses capots bleus... Ni tout son monde eût été de pareille trempe, il eût été bien en état d'entreprendre davantage qu'il ne pût.

Dans cette occasion et dans toutes les autres, M. le Gouverneur a toujours trouvé le peuple de Villemarie plus prompt et plus prêt à marcher qu'aucun autre ; ce qui a fait qu'il a toujours eu une affection toute particulière pour le Montréal ; ce que ayant été trouvé à redire par une personne, il lui répondit—Que voulez-vous, je n'ai trouvé de gens qui m'’aient mieux servi pendant les guerres et qui m'’aient mieux obéi.”

Cette malheureuse expédition, pendant laquelle les soldats nouvellement arrivésde France souffrirent énormément du froid et de la famine, n’atteignit pas le but qu'on s'était proposé ; cependant elle donna aux sauvages une grande crainte des armes françaises. Plusieurs tribus envoyèrent des ambassadeurs auprès de M. de

Tracy pour traiter de la paix. Afin de s'assurer des dispositions réelles de ces tribus et afin de voir si on pourrait se fier à elles pour une paix durable, on envoya de Québec quelques Français dans les villages des ambassadeurs.

À peine ces envoyés étaient-ils partis que M. Jacques Le Ber apportait à Québec la nouvelle de nouveaux meurtres commis par les Iroquois à Villemarie et au fort Chambly.

Une nouvelle expédition, commandée par M.

de Sorel partit pour aller châtier les Iroquois. Elle comptait trois cents hommes, parmi lesquels un bon nombre d'habitants de Villemarie. Un peu avant d'arriver aux bourgades, on rencontra des Iroquois ayant à leur tête le bâtard Flamand. Il dit à M. de Sorel qu'il se rendait à QC 1ébec pour traiter de la paix avec M. de Tracy. M. de Sorel le crut et ramena à Québec sa petite armée. Cette seconde expédition n'eut aucun résultat.

Page 1