‹ Villemarie [microforme]Chapitre 61 sur 68 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

NOUVELLE EXPÉDITION CONTRE LES IROQUOIS, COMMANDÉE PAR M. DE TRACY.—-VICTOIRE DES FRANÇAIS.-—PROTECTION DE DIEU,

Les deux expéditions dont nous venons de parler n’ayantpas donné de résultatssatisfaisants, M. de Tracy résolut d'aller de nouveau porter la guerre chez les Iroquois. 11 composa son armée de six cents soldats du régiment de Carignan, de six cents habitants du pays et de cent

Hurons ou Algonquins, et prit lui-même, malgré son âge avancé, soixante-deux ans, le commandement de ces troupes. Le départ eut lieu le 14 septembre 1666, jour de l’exaltation de la sainte Croix, et presque tous les soldats firent à cette occasion une confession générale. ‘ Ils “ sont si fervents, écrit la Mère Marie de l’In- “ carnation, qu’ils ne craignent aucun danger, “et il n’y a rien qu'ils ne fassent et qu’ils n’en- “treprennent. Il semble à toute cette milice “ qu'elle va assiéger le Paradis, et qu’elle espère “ le prendre et y entrer, parce que c’est pour le “ bien de la foi et de la religion qu’elle va com- “ battre.” Quatre prêtres suivaient les troupes : le P. À. Albanel, $. J., le P. Raffeix, S. J, l'abbé du Bois d’'Esgriselles, aumônier du régiment de Carignan,et M. Dollier de Casson,prêtre de Saint- Sulpice, tout récemment arrivé avec trois confrères.

Cent dix habitants de Villemarie faisaient partie de ces troupes ; M. de Tracy leur fit le même honneur que M. de Courcelles, “les fai- ‘sant marcher assez loin devant jusqu'à la vue ‘ des villages ennemis, bravant les plus grands “ périls qu'on pût encourir. M. Ch. Lemoine “eut l'honneur pareillement d'en être capitaine ‘et M. de Bellestre celui d’en être lieutenant. ” Trois autres gentilshommes de Villemarie se trouvaient aussi dans cette armée. M. Charles d’Ailleboust des Musseaux, qui, pour cette occasion,abandonna la robe du juge pour l'épée du soldat ; M. de Hautmesnil, qui, ayant suivi les deux autres expéditions, avait failli périr dans celle de M. de Courcelles ; etenfin M. de Saint-André. M. d’Ailleboust “ ne vint pas jusqu’au pays (des “ Iroquois) pour une morsure d'ours qui l’em- “ pêcha. ”

Cette petite armée eut beaucoup à souffrir, d'abord par les fatigues que lui occasionnèrent les portages, pendant lesquels il fallait porter à bras les bateaux, les vivres, les armes, les bagages, et enfin les deux petits canons de campagne ; puis par le manque de vivres, lorsqu'elle fut arrivée dans le voisinage des Iroquois. Par crainte de la famine, on fut obligé de rationner les hommes. Les officiers y tenaient la main très sévèrement, comme le constate M. Dollier de Casson dans son langage humoristique. ‘“ Au “ reste ce prêtre (lui-même) fit un bon noviciat ‘ d’abstinence sous un certain capitaine qui peut “ être appelé le grand Maître du jeûne, du moins “ cet officier aurait pu servir de père-maître en ce “ point chez les Pères du € M. l'abbé Du- “ bois y pensa mourir absoWkment de faim. Pour “ l'ecclésiastique de Saint-Sulpice, il était d’une “ complexion plus forte. Mais ce qui l’affaiblis- “ sait beaucoup, c'était les confessions de nuit,

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“travaux spirituels qu'il fallait faire pendant “ que les autres dormaient. Ce qui fit qu'il ne put jamais sauver un homme qui se noyait devant lui, ce qu'il aurait fait aisément, sans cette grande faiblesse, augmentée par la fa- “tigue de la marche par suite d'une mauvaise ‘ paire de souliers qui n'avaient plus que le des- “sus, ce qui était bien rude surtoût en ce lieu ‘où l+s pierres aiguës pavent l’eau et le rivage, “ Ces choses l’ayant rendu paresseux, quand il “se fut déshabillé pour se jeter à la nage, il “n'était plus temps. Cette tentative eut une ‘ bonne récompense, parce que cet homme étant “en quelque façon aux RR. PP. Jésuites, un “ des Pères l'ayant remercié de ce qu'il avait “ voulu faire, il lui répondit que la faiblesse de “]a faim l'avait empêché de faire davantage.

‘Ce bon Père, entendant. ce discours, le tira à “part et lui donna un morceau de pain, assai- “ sonné de deux sucres tout différents, l'un de Ma- ‘ dère et l’autre de l'appétit. ”

Malgré toutes ces souffrances, la petite armée s’avançait èn bon ordre. À son approche, les habitants du premier bourg prirent la fuite, sans attendre l'attaque et se retirèrent dans un village plus éloigné. De là, ils faisaient de grandes huées, tiraient des coups perdus sur les soldats ; mais quand ils entendirent les vingt tambours battant la charge et quand ils virent les Français chargeant tête baissée, ils prirent de nouveau la fuite, le chef en tête. Ce village était rempli de vivres,de meubles et de toutes sortes de choses. Il restait encore deux autres villages à emporter : ils furent pris avec la même facilité. Et cependant les Iroquois s'étaient préparés pour une résistance vigoureuse, car dans le dernier village,qui était entouré d’une palissade de vingt pieds et flanqué de quatre bastions, on trouva

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un amas prodigieux devivres,et une grande provision d’eau pour éteindre le feu, s’il en était besoin, Ce qui décida les Iroquois à la retraite fut qu'ils étaient persuadés que l’armée était composée de quatre mille hommes au moins.

On vit dans cette erreur des Iroquois une nouvelle preuve de la protection du Ciel sur les Français. À ce sujet la Mère Marie de l’Incarnation dit: “M.de Repentigny, qui commandait nos “ habitants m'a assuré qu'étant sur la montagne ‘ pour découvrir de là s’il n’y avait pas d’enne- “mis dans les environs, il jeta la vue sur notre ‘armée, et elle lui parut si nombreuse qu'il crut “que les anges s’y étaient joints, ce qui le mit “ hors de lui-même. Quoiqu'il en soit, Dieu a ‘fait en notre faveur ce qu'il fit autrefois pour “ le peuple hébreu, qui jetait l’épouvante dans “ l'esprit de ses ennemis de sorte qu’il en de- “ meurait victorieux sans combattre. Il est cer- “{tain qu'il y a eu du prodige dans toute cette “affaire, car si les Iroquois, fortifiés et munis “ corame ils l’étaient, avaient tenu ferme, ils au- “ raient donné bien de la peine et fait un grand “ déchet à notre armée. ”

Un ‘2 Deum solennel fut chanté pour remercier Dieu de sa protection. Les quatre prêtres célébrèrent le saint sacrifice, puis on planta la croix avec les armes de France pour prendre possession de ces pays au nom de Dieu et du Roi. On brûla ensuite toutes les cabanes, tous les forts et tous les grains.

Après ces expéditions, qui firent périr un grand nombre de soldats par le froid, la famine et les privations, on cantonna la plus grande partie de l’armée dans les nouveaux Forts.

M. l'abbé Dubois assistait les soldats malades au Fort Chambly. Comme ceux du Fort de Sainte-Anne, le plus proche du pays des Iro-

quois, étaient dépourvus de tout secours spirituel, M. de Tracy écrivit à M. Souart pour le prier d’y envoyer un prêtre.

M. DOLLIER DE CASSON PART POUR LE FORT SAINTE-ANNE.— IL SAUVE UN SOLDAT PRIS DANS LA GLACE.—MALADIE DES SOLDATS AU FORT ; LEUR PIÉTÉ.—M. TALON VISITE VILLE- MARIE À L'ÉDIFICATION DE TOUS.

M. de Tracy ayant demandé à M. Souart d’envoyer un prêtre de Saint-Sulpice au fort de Sainte-Anne, il n’y eut personne dans la Communauté qui n'estimât ce poste comme fort avantageux parce qu'on devait y avoir l’occasion de bien souffrir et de beau:oup s'exposer pour Dieu.

M. Souart choisit M. Dollier de Casson ; excellent choix pour un aumônier de troupes, car avant d'entrer dans l’état ecclésiastique, M. Dollier de Casson avait été capitaine de cavalerie sous M. de Turenne, et s'était acquis l'estime de ce général par son courage et ses actions d'éclat. Il était d’une grande taille et d’une force si extraordinaire qu'il portait deux hommes assis sur ses mains.

Après avoir désigné M. Dollier de Casson, M. Souart ‘ qui devait avoir de la prudence pour tous ” se trouva fort perplexe ; d’un côté,il y avait la demande de M. de Tracy et des malheureux soldats qui manquaient de secours spirituels et d'un autre côté, le danger d'envoyer, sans escorte, un prêtre, à 265 lieues de Ville-

184 VILLEMARIE, marie, pendant un temps de guerre où il risquait d'être brûlé vif, Entre temps, deux solre du Fort de at étant arrivés à Villemarie, M. Dollier de Casson résolut de partir avec eux quoiqu'il fût souffrant en ce moment d'une grosse loupe au genou, qu'il avait rapportée de son expédition contre les lroquois et qu'il fût très affaibli par une abondante saigne, Après un jour de repos, il se mit en route avec les deux soldats après avoir obtenu de son Supérieur le congé “ qui fut diflicile à avoir.” Animés par son courage, trois braves colons, MM. Charles LeMoyne, Migcon de Branssat et Jacques Le Ber voulurent l'accompagner. Les voilà en route, obligés de chausser les raquettes et de porter un lourd fardeau sur les épaules, et ainsi ils arrivèrent an Fort Chambly.

‘ Là, comme le raconte M. Dollier de Casson ‘“ dans son Æistoire du Montréal, on lui refusa de “ l'escorter pendant 24 heures ; mais à la fin, ‘ commé on le vit résolu à partir nonobstant, “on lui donnx dix hommes dont un enseigne " qui demanda le commandement par l'amitié

w’il lui portait... [En allant au Fort Sainte- F dis il ne trouva rien de remarquable que la “ difficulté de marcher sur les glaces (au lac “ Champlain) qui les mit beaucoup en péril, et “même une fois, on croyait un soldat perdu, “ parce que la glace ayant rompu sous lui et ‘s'étant retenu avec son fusil sans couler tout “ à fait au fond, il ne pouvait remonter sur la “ glace à cause de ses raquettes qu'il avait aux ‘“ pieds. L’ecclésiastique (M. Dollier de Casson) “ le voyant en si manifeste péril pour l'amour “ de lui, crut qu'il se devait hasarder pour le “tirer de là, ce qu'il fit. Après s'être armé du “ signe de la croix, il alla à lui et le prit par les “ bras; mais cet homme étant si pesant et si

‘’embarrassé par ses raquettes, il ne le pouvait “tirer qu'à demi. Alors il demanda du secours, “mais personne n'était d'humeur à lui aider ; M. Darienne, l’enseigne,vint lui-même, n'osant commander à personne d'y aller. À eux deux, ils tirèrent ce grand corps et l’allèrent faire chauffer au plus vite, remerciant Dieu de l'avoir tiré de là.”

Pendant que M. Dollier de (asson et son escorte accomplissaient ce voyage périlleux, l’arrivée d'un prêtre était ardemment désirée au Fort Baiite lie où quarante soldats étaient atteints du scorbut. Deux étaient morts sans les secours de la religion, et plusieurs paraissaient à toute extrémité. “ Plusieurs moribonds, ajoute “ M. Dollier de Casson, jetaient vers le ciel la même clameur, lorsqu'à ce moment, il leur “envoya un prêtre. Ces soupirs, ces attentes et “ ces désirs firent, que tant loin qu'on le vit sur “ le lac Champlain, qui environnait le Fort, on “en alla donner l'avis à M. de Lamothe qui y ‘“ commandait. Il sortit de suite avec les offi- “ ciers et les soldats, allant tous avec une joie “ indicible au devant de lui, l’'embrassant avec ‘“ une affection si tendre, qu'on ne peut l’expri- “ mer; tous lui disaient :--" Soyez le bienvenu, “ que n'êtes-vous venu encore un peu plus tôt ; “ que vous étiez souhaité par deux soldats qui “ viennent de mourir; que vous allez apporter #“ de joie à tous nos malades ; que la nouvelle “ de votre arrivée les réjouit; que nous vous “ avons d'obligation.” Comme on lui faisait ces “ compliments, l'un le déchargeait de son sac, “ l’autre lui enlevait sa chapelle. On le mena “ ensuite au fort, où après quelques prières “ faites, il visita quantité de malades dans leurs ‘“ cabanes.”

La maladie épidémique qui sévissait au Fort

Sainte-Anne était causée par la mauvaise nourriture: viardes saiées et pain fait avec de la farine gâtée en mer. Tout était en si mauvais état que tous les soldats du fort auraient péri de faim et de misère, si M. de Lamothe n’eut envoyé à Villemarie un de ses cadets avec quel-

ues hommes. M. Souart et Mile Mance les

rent repartir avec plusieurs traîneaux chargés d'excellentes provisions. À l’arrivée de ces provisions, M. Dollier de Casson les fit entrer dans sa chambre et il commença à donner tous les matins du bouillon aux malades, “ sur lequel il ‘“ mettait un petit morceau de lard avec un “ morceau de volaille ; le soir, il donnait à chacun “ douze ou quinze pruneaux de Tours qu’il “ faisait cuire.”

Dès qu'un malade pouvait supporter le voyage, on l’envoyait en traineau à Villemarie, chez les Hospitalières, et, en revenant au fort, les traîneaux y apportaient des provisions dues à la générosité du Séminaire, des Sœurs et de quelques habitants. Faire quitter le fort aux mala-

des était le seul moyen de les guérir, car l'air était si infecté à Sainte-Anne qu'il n’en réchappa aucun de ceux qu'on ne put envoyer à Villemarie.

“ Ces maladies, ajoute M. Dollier de Casson duraient des trois mois entiers ; les malades étaient des huit jours à l’agonie. Ces moribonds étaient si abandonnés que personne ne les osaït approcher, hormis l’ecclésiastique et un nommé Forestier, chirurgien,qui se conduisit fort bien. L’ecclésiastique qui était toujours auprès des malades ne l’a jamais appelé, soit de jour, soit “ de nuit, qu'il n'ait été fort prompt à venir.” La plus grande piété régnait dans le fort, parmi les malades et parmi ceux qui étaient en santé, on y recevait fréquemment les sacre-

ments, la sainte communion, les prières y étaient réglées et chacun s'empressait d'y assister ; aussi “le missionnaire qui les servait s’en trouv” ‘abondamment payé de ses peines. Il assista a ‘“ la mort de onze de ces soldats, aussi bien dis- “ posés qu'on le pouvait souhaiter.” Quant au missionnaire, pour éviter le mal dont il se sentait un peu atteint, il était obligé “ d’aller entre ‘les bastions du fort où la neige était battue ‘ prendre l’air et faire des courses, ce qui l’au- “ rait fait prendre pour un fou, si on l'avait vu “se livrer à un exercice aussi violent. Il est “ vrai que cela étais plaisant de le voir réciter “un bréviaire à la course, mais comme il n’a- “vait pas d'autre temps, il croyait bien em- “ ployer celui-ci à dire.son office sans que Mes- ‘sieurs les Casuistes y puissent trouver à re- “ dire.”

Tous les malades reçurent les soins les plus assidus chez les Sœurs de Saint-Joseph de Villemarie ; ces bonnes Sœurs donnèrent aussi asile aux soldats des Forts Saint-Louis et Saint- Jean où l'épidémie s'était déclarée.

La dernière expédition, dans laquelle, comme nous l'avons dit, furent brülés les villages des Iroquois, avait rempli ces barbares d’une telle frayeur qu'elle leur avait ôté toute idée de reprendre les armes. “ Chaque arbre, dit M. Dol- “ lier de Casson, paraissait aux Iroquois être un “ Français et ils ne savaient où se mettre.”

Aussi malgré les grandes souffrances des soldats, malgré les nombreuses pertes de vies, causées par le froid, la faim et les maladies, on eut à se féliciter de cette expédition qui procura des avantages sérieux au pays et donna aux zélés missionnaires un vaste champ où ils portèrent ayec fruit la parole de Dieu. Lorsqu’en effet, à la suite de la paix qui régna entre les

Français et les Iroquois, à partir de 1666, les missionnaires purent aller évangéliser ces Sauvages, ceux-ci écoutaient la parole de Dieu avec ardeur, voyaient avec plaisir baptiser leurs enfants et leurs moribonds et plusieurs adultes même reçurent le baptême.

Dans le mois de mai de cette année 1667, Villemarie fut visitée par M. le marquis de Tracy et par M. l'intendant Talon. M. de Tracy y venait pour se faire mieux connaître des Sauvages, car c'était le lieu le plus avancé et celui où les Sauvages se rendaient le plus ordinairement. M. Talon s’y rendait, appelé par des fonctions d’intendant. Il s’acquitta de ses devoirs à la satisfaction et à l'édification de tous.

‘On le vit marcher, dit M. Dollier de Casson, “de maison en maison, suivant les côtes de “ l'Ile, afin de voir si tous étaient traités suivant “ la justice et l'équité, et si les besoins de quel- “ ques-uns n’exigeaient pas la participation de “ses libéralités et aumônes, de quoi, il s’est “dignement acquitté.”

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