CHAPITRE XXXIIT
MM. DOLIIER DE CASSON ET DE GALINÉE PARTENT POUR ALLER ÉVANGÉLISER LES OUTAOUAIS.
—PLANTATION D'UNE CROIX SUR LES BORDS DU LAC ÉRIÉ.—PRISE DE POSSESSION DE CE PAYS AU NOM DU ROI.-——-RETOUR DES MISSION- NAIRES.
M. de Queylus, ayant envoyé M. Trouvé et M. de Fénelon à Kenté pour y fonder une mission, “trouva bon que deux prêtres du Séminaire allassent hiverner dans les bois avec les sauvages pour les instruire de notre religion et s'instruire eux-mêmes dans leur langue. ” L'un fut M. Barthélemy “lequel a rendu beaucoup de services pour le salut de plusieurs ; ” l’autre, M. Dollier de Casson, toujours zélé pour la sanctification de ces barbares. M. Dollier de Casson ne passa pas tout l'hiver dans les bois, et revint à Villemarie après avoir reçu une lettre de M. de Queylus. Dans cette lettre, son supérieur lui annonçait qu'un esclave, d’une nation très éloignée, lui ayant fait une description très avantageuse de son pays, habité par des peuples nombreux, d'esprit et de cœur très bien disposé, il lui semblait voir dans ce fait une occasion suscitée par la Providence pour pénétrer, sous la conduite de ce sauvage, chez des nations encore inconnues, qui seraient peut-être plus faciles à évangéliser.
Arrivé à Villemarie, M. Dollier de Casson témoigna sa joie à M. de Queylus d'avoir été choisi pour cette nouvelle mission, et se disposa à partir. Ileut pour compagnon M. l'abbé de Galinée, qui, par ses connaissances astronomiques et mathématiques, devait rendre de pres services.
Mgr de Laval approuva hautement ce voyage et donna à M. Dollier des lettres de pouvoir semblables à celles qu'il avait données, l’année précédente, à M. de Fénelon. Dans ces lettres, Mgr de Laval dit que M. Dollier de Casson s'était senti attiré de Dieu à travailler à la conversion des sauvages, dans les nations qu'on nomme Outaouais, placées à une grande distance. Il voulait désigner non les Outaouais, proprement dits,mais les peuples voisins du Mississipi ; parce que les Outaouais prétendent que ce fleuve leur appartenait. ‘“ C’est pour cela, disent les “ Relations de 1667, que tous ces sauvages, quoi- “ que fort différents de nation entre-eux,qui vien- ‘“ nent en traite chez les Français du Canada, “ portent le nom général d'Outaouais. ”
Dans le même temps, M. Cavelier de la Salle, qui venait de s'établir sur la seigneurie que le Séminaire lui avait donnée, se préparait à faire un voyage dans les mêmes pays, par suite des récits que lui avaient faits des [roquois au sujet d’une rivière, l'Ohio, aboutissant à la mer, et dont l'embouchure était éloignée de huit à neuf mois de marche, Les Outaouais, comme l’a fait remarquer M. Dollier, appelaient Mississipi, la même rivière que les Iroquois appelaient Ohio. “ L'amour du castor, dit M. Faillon, et plus “encore l'espérance de trouver le chemin de la “ Chine par ce fleuve, que M. de la Salle croyait ‘“ se décharger dans la mer du Sud, étaient les ‘motifs qui l’engageaient à entreprendre ce “voyage ; car les difficultés que les Français
“# éprouvaient pour arriver à la Chine, en côtoyy
ant l'Afrique et en passant par le cap de Bonne- ‘ Espérance, leur faisaient désirer depuis longtemps de trouver un passage par l'Amérique, et cette idée flatteuse encourageait la plupart des navigateurs qui exploraient le Canada, ” M. Dollier et M. de la Salle, s'étant munis des effets nécessaires à leur long voyage, se disposèrent à partir. M. Dollier équipa trois canots et engagea sept hommes et M.de la Salle quatre canots et quatorze hommes. “ Tout ce monde prêt ‘ à partir, dit M. Dollier de Casson, il arriva une ‘ fächeuse affaire qui retarda le départ de quinze “jours; c'était un assassinat fâcheux d’un con- “ sidérable Iroquois commis par trois soldats “ des troupes de Montréal; ce qui menagçait “ d'un grand renouvellement de guerre, si on “n'y donnait pas ordre plutôt.” Ces trois soldats furent condamnés à mort, et, comme ils avaient prié M. Dollier de ne les abandonner qu'après leur exécution, il retarda son départ jusqu'à ce jour, 6 juillet 1669. Dans la première journée, les voyageurs allèrent au Sault Saint-Louis et au fief de Saint-Sulpice, appelé ensuite la Chine.
Ils furent obligés, pendant près de quarante lieues, de traîner leurs bagages et de porter leurs canots, à cause ‘“ des bouillons d’eau.” Durant près d’un mois, ils n’eurent pour nourriture que du blé de Turquie, cuit à l’eau ; et pour couche, la terre ; de sorte qu'avant d’être à cent lieues de Montréal, “il n’y eut personne parmi eux qui n'éprouvât les atteintes de quelque maladie.”
Arrivés au village de Sonnontouan, ils furent plusieurs fois en danger d’être massacrés par les sauvages qui y habitaient. M. Dollier de Casson, par suite des privations, devint si malade qu'il faillit mourir. Il disait: “J'aimerais mieux
“# mourir au milieu de ces bois, dans l'ordre de “ Ja volonté de Dieu, comme j'ai la confiance d'y “être, qu'au milieu de tous les miens dans le ‘“ Séminaire de Villemarie, ”
M. Dollier étant rétabli, les voyageurs quittèrent ce village et arrivèrent à une rivière qui est la décharge du lac Erié dans le lac Ontario, Pendant le voyage M. Dollier célébrait trois fois par semaine la messe sur un petit autel soutenu par des avirons et entouré des voiles de leurs canots, ‘ de cette sorte, dit M. de (alinée, nous “avons eu le bonheur et le bien de célébrer le ‘“ saint sacrifice dans plus de deux cents endroits “où il n'avait jamais été offert,” M. de la Salle et ses hommes abandonnèrent en cet endroit les deux missionnaires pour retourner à Villemarie, et arrivèrent au lieu même de l'ile de Montréal d'où ils étaient partis quatre mois auparavant, M. de ja Salle avait fait envisager son expédition comme pouvant procurer la découverte d’un passage pour aller à la Chine ; aussi donnat-on par ironie le nom de la Chine à l'endroit d'où il s'était embarqué.
Les missionnaires, arrivés le 14 octobre, au, bords du lac Erié, y construisirent une cabane pour y passer l'hiver; mais fatigués par les grands vents qui soufflaient sur le lac, ils transportèrent cette cabane dans un bois et la construisirent de manière à pouvoir s’y défendre longtemps. À son extrémité fut placé un autel où M. Dollier célébrait la messe trois fois par semaine, Tous les hommes y assistaient, se confessaient souvent et recevaient la sainte communion. La prière était faite en commun soir et matin, ainsi que d’autres pieux exercices.
Ayant passé cinq mois et onze jours dans ce lieu, les missionnaires, avant de partir, le dimanche de la Passion, 23 mars 1670, allèrent
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planter une croix sur le bord du lac Erié et firent attacher au pied de la croix les armes de Louis XIV, comme prise de possession par le Roi de ces terres non occupées. Le jou: de Pâques, ils s'arrètèrent pour célébrer la fête, et tous firent la communion pascale. Partis de nouveau, ils firent vingt lieues le même jour ; accablés de fatigue, ils négligèrent de mettre toutes leurs hardes à l'abri, de sorte que les eaux s'étant très élevées dans la nuit, emportèrent les hardes d’un des canots des missionnaires, et, ce qu'il y eut de plus malheureux, c'est que la chapelle de M. Dollier de Casson fut entièrement perdue, Privés par cet accident de recevoir le sacrement de l'Eucharistie et de le donner à d’autres, ils résolurent de retourner à Villemarie pour avoir une autre chapelle et des marchandises à échanger avec les Sauvages contre des provisions.
Ils se mirent donc en route, se dirigeant vers Sainte-Marie-du-Saut où, après avoir été très souvent à la veille de manquer de vivres, ils arrivèrent le 25 mai, jour de la Pentecôte,
Les Pères Jésuites Dablon et Marquette qui y résidaient, comme étant leur principal établissement pour la mission des Outaouais, les reçurent avec toute la charité possible. Les deux jours qui suivirent leur arrivée, les voyageurs y firent leurs dévotions avec d'autant plus de bonheur qu'ils en étaient privés depuis près d’un mois et demi.
MM. Dollier et de Galinée désiraient ardemment regagner Villemarie dont ils étaient éloignés de plus de trois cents lieues, car ils voulaient en repartir pour aller hiverner chez les Outaouais et de là se rendre, au printemps suivant, chez les peuples du Mississipi pour les évangéliser. Munis d'un guide que leur procu-
rèrent les Pères Jésuites, ils partirent le 28 mai, et après un voyage très heureux, où ils n’eurent que dix-huit portages à faire, ils arrivèrent à Villemarie le 18 juin.
MM. Dollier et de Galinée avaient eu une excellente idée en attachant au pied de la croix qu'ils avaient plantée les armes du Roi en signe de prise de possession ; M. Talon s’en félic itait, A . ce sujet il écrivait en France : “ MM. Dollier “et de Galinée, prêtres de Saint-Sulpice, ont : os le lac Ontario et visité des nations ‘inconnues... Je ferai planter partout où ies ‘sujets du Roi se porteront les armes de Sa “ Majesté avec celles de la religion; estimant “que sices précautions ne sont pas présente- “ ment utiles, elles le penvent devenir dans une “autre saison. On assure que la pratique des “ Jroquois est d’arracher les armes et les pla “ cards des écrits qu'on attache aux arbres des “ lieux dont on prend possession, et ils les “ portent aux Anglais. Ainsi cette nation peut “ connaître par là qu'on prétend en demeurer “les maîtres.”
Ni le voyage de MM. Dollier et de Galinée ne donna pas de résultats quant à la conversion des sauvages, il excita le zèle pour découvrir de nouveaux pays et en prendre possession au nom du Roi. Dès leur retour, en effet, M. Talon envoya dans ce but des hommes au pays des Outaouais et d’autres à la découverte de la mer du Sud ef de la baie d'Ifudson.
x CHAPITRE XXXIV.
t, DÉPART DE M. DE QUEYLUS POUR LA FRANCE ;
dr SA MORT.—DÉPART Dé MM. DE COURCELLES
nt ET TALON.—-MORT DE LA MÈRE MARIE DE
8 L'INCARNATION.—MORT DE Mile MANCE.
a Dans l'automne de 1671, M. de Queylus se
ht décida à partir pour la France. Ce voyage avait
P- pour but de régler ses affaires en ce pays, de
e manière que ses revenus lui arrivassent désor-
>S mais avec régularité. Ce généreux prêtre em-
à.- l'loyait presque toute sa grande fortune au sou-
s tien et à la prospérité de Villemarie, de plus il
»s voulait établir à ses frais un hôpital pour les
LÉ sauvages vieux ou infirmes ; il lui fallait donc
) réunir toutes ses ressources et surtout assurer l'envoi régulier de ses revenus.
Le M. de Queylus partit, amenant avec lui M.
n l'abbé d’Allet et M. l'abbé de Galinée ; il dési-
le gna pour le remplacer, comme supérieur, M.
n ù Dollier de Casson.