LIVRE CINQUIEME
MOEURS DU TREIZIÈME SIÈCLE. — SlMPLICITÔ
des habitations kt des vetements. — entraves de la culture rt de l'industrie.
— Circonstancié devenues plus favorables. — Proches de la population dans le nord. — Affluence des etrancers. — SÉ- CURITÉ RENDUE AUX VILLES ET AUX CAMPA- GNES. — Manufactures, constructions
MARITIMES, ACCROISSEMENTS DE LA NAVIGA- TION.— Influence des différentes classes de la société sur le développement dbs arts. — Profession militaire et chevalerie. — Opinions et institutions religieux ses. — Constructions des temples , leur architecture , leurs sculptures. — dé- CADENCE du gout. — Propagation d'erreurs et de préjugés. — Magiciens, sor« ciers, sectaires, enthousiastes. — remarques sur l'état du oommerce.— exploitations et travaux qui le favorisent. — Change et intérêt de l'argent. —Injustes PERSÉCUTIONS CONTRE LES JUIFS. —
Relations de l'ordre teutomque avec les anséates. — Agrandissement et puissance de cet ordre.
L'obligation où nous sommes de revenir quelquefois sur différentes questions qui nous ont occupé précédemment, résulte des variations que l'état des sciences et la direction de l'esprit humain durent éprouver d'âge en âge. 11 convient que leur marche soit tracée, car nous avons à suivre, à travers ces périodes historiques, les progrès de l'intelligence des nations et ceux de l'humanité même : le tableau des siècles qui nous ont précédés nous explique par quelle transition les arts, le commerce, le génie des peuples qui durent leur célébrité à leurs institutions, à leurs travaux , à l'activité de leur industrie, se sont successivement développés.
Ne jugeons point, par l'état actuel de la population et de la culture des pays du nord, de ce qu'elles étaient dans le douzième et le treizième siècle. Les villes offraient alors de nombreuses réunions; mais la plupart des campagnes étaient désertes :
on jouissait de trop peu de sécurité pour isoler les habitations; et les terres restaient en friche, partout où l'on n'était pas à portée de leur donner des soins journaliers. Les communes et leurs banlieues dont le ter-
ritoire était cultivé m trouvaient distribuée! comme des oasis dans de
vastes solitudes, et la barbarie de Quelque! usages, dérives du système féodal et des servitudes domaniales, tendait a frapper la terre de Stérilité.
La chasse était l'exercice habituel des classes de la nation qui avaient le droit de porter les armes. Les seigneurs, les châtelains, les familles privilégiées la regardaient comme une image de la guerre; ils s'essa\ aient a ses fatigues, à ses périls, et maintenaient ainsi cet esprit militaire qui les entraînait à de plus hautes entreprises. Ce fut un coup mortel pour l'agriculture : on ne pouvait rendre lâchasse abondante qu'en laissant en friche de vastes territoires et en conservant aux animaux sauvages le profond abri des forets, sans lequel ils auraient manqué d'asile et de nourriture. On obligeait même le laboureur d épargner ceux qui venaient dévaster ses récoltes : il ne pouvait se défendre de leur agression que par des clôtures, souvent trop nasses ou trop faibles pour arrêter ces agiles ou puissants ennemis.
Quoique la quantité des bêtes fauves auxquelles on faisait la guerre offrit longtemps un moyen de subsistance aux habitants qui pouvaient se pourvoir de gibier dans les marchés , cette ressource était bien moins assurée que celle qu'on put tirer ensuite de l'éducation des animaux domestiques : on remplaça insensiblement l'une par l'autre-, et l'on put aisément se convaincre des avantages d'un tel changement, lorsqu'on eut sous les yeux le spectacle d'un grand nombre de métairies, où le cultivateur rassemblait dans sesétables cette nombreuse famille d'animaux privés , qui, nourris autour de lui , accoutumés à sa voix et à son empire, lui rendaient le prix de ses soins par leurs services et leurs travaux journaliers, par la tonte de leur toison, par leur lait, par des engrais favorables à la culture. Cette nouvelle ressource devint plus générale , quand
l'exercice de la chasse fut plus restreint, que de rajtes forêts furent essartées, abattues, et que l'agriculture s emparant de ses conquêtes rendit toutes les classes d'une nation plus laborieuses, plus sédentaires, plus propres a donner à la terre toute sa valeur.
On avait commencé à mieux sentir le prix du travail, et lésinasses entières obéirent à cette première impulsion; m, lis la marche de l'industrie était lente, indécise, et l'on se borna longtemps à subvenir aux simples nécessités de la vie.
D'abord on ne connaissait dans les ménages ordinaires aucune espèce de luxe : la plupart des hommes étaient couverts de vêtements de peau; la poterie était rare; on mangeait en commun dans la même jatte; une seule coupe suffisait, comme dans les anciennes agapes, et l'usage de la faire circuler à la ronde dans quelques festins solennels s'est longtemps conservé chez différents peuples.
Si une grande simplicité régnait aussi dans les maisons des riches, c'est à l'imperfection des arts qu'on peutattribuer une partiede leurs privations : ils ne connaissaient pas la lumière des bougies; on avait des torches résineuses pour éclairer les festins du soir : les boucheries étaient plus rares : la cherté du vin obligeait de s'en sevrer fréquemment, et l'on n'en buvait pas pendant l'été. On bâtissait en bois les maisons particulières , et la coutume de les construire en pierre ou en brique ne fut reprise que dans le quatorzième siècle. L'usage des cheminées s'établit vers la même époque : la fumée du foyer ne s'échappait auparavant que par une ouverture pratiquée au milieu du toit. Il était rare d'avoir plus de deux lits , et souvent on se réduisait 5 un seul, quand on avait à recevoir un étranger.
Les maisons des seigneurs n'avaient d'abord été qu'une four, un simple donion , recevant le jour par quelques étroits soupiraux : on y joignit ensuite une habitation plus vaste , éclai*
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rée par des fenêtres donnant sur une cour intérieure : le donjon n'en était plus que la citadelle. Quelquefois ces maisons étaient llanquées ou surmontées de plusieurs tourelles qui leur donnaient des moyens de détense.
Quoique l'invention du verre soit très-ancienne, et que le hasard ait pu conduire à cette découverte en faisant remarquer la vive action du feu sur quelques substances vitrifiables , il se passa un grand nombre de siècles avant qu'on fit usage de sa transparence pour éclairer les maisons : on se servait de talc, de gypse réduit en feuille, et d'autres substances ou tissus amincis, qui laissaient passer les rayons du jour. L'usage des vitres fut trouvé ou perfectionné à Venise, d'où il se répandit dans les autres pays :
on l'appliquait d'abord aux fenêtres des églises, et l'on en trouve des exemples en France et en Allemagne dès le milieu du sixième siècle. On s'en servit ensuite jusque dans les régions du Nord, pour éclairer les simples habitations et se préserver de la r'gueur du froid ; mais la composition du verre y fut longtemps grossière , avant de s'épurer dans les creusets et les usines de la Bohême.
Pour maintenir la simplicité dans les meubles et les vêtements , on publia quelquefois des loissomptuaires; elles aidaient à distinguer par les costumes et les usages les différentes classes de la société; ces lois pouvaient prévenir les caprices de la mode; mais en établissantune routine immuable, elles nuisaient au développement de l'industrie. Cet état stationnaire se faisait remarquer dans la plupart des régions du Nord, et Ton ne pouvait y répandre l'aisance et le bien-être , avant d'y avoir attiré une plus nombreuse population.
Nous avons indiqué précédemment la cause de l'affaiblissement et de la dispersion des premiers habitants de ces contrées. Les uns avaient péri au milieu des fléaux de la guerre, d'autres avaient été expatriés par le vainqueur, ou s'étaient volontairement exilés pour chercher d'autres établis-
sements ; mais depuis cette époque il s'était opéré dans le déplacement des populations un mouvement contraire, qui tendait à réparer les pertes des contrées du Nord , et à rét iblir une espèce de nivellement entre tous les pays propres à la culture. Une région abandonnée par ses anciens habitants devait naturellement en attirer d'autres si la bonté du sol leur offrait des moyens de subsistance; et ilsetrouvait dans toutes les parties de l'E.urope un assez grand nombre d'hommes mécontents de leur situation , inquiets, misérables ou persécutés , pour qu'ils cherchassent une nouvelle patrie et qu'ils pussent y espérer plus de bienêtre. Des familles indigentes quittaient leur pays où elles n'avaient plus rien à perdre : des artisans, chargés des ustensiles de leur profession , allaient de ville en ville, cherchant du travail et du pain, et terminaient leurs courses cosmopolites dans la cité qui pouvait leur offrir quelques ressources permanentes. Chaque ouvrier cherchait un lieu de refuge et des moyens d'existence, conformes à ses penchants:
il trouvait un emploi dans la classe des hommes de guerre, dans celle des artisans ou des laboureurs :1a culture avait besoin de bras, le commerce en s'agrandissant pouvait nourrir un plus grand nombre de familles; l'activité des chantiers de plusieurs ports offrait du travail à tous les ouvriers qui pouvaient concourir à la construction des navires : on avait à les pourvoir ensuite de matelots; et cette nouvelle profession assurait aux hommes robustes et laborieux des ressources habituelles.
L'arrivée de ces colonies étrangères se faisait surtout remarquer dans les ports : il s'y trouvait deux espèces de population ; l'une était fixe et sédentaire, elle comprenait les habitants du lieu ; l'autre était flottante et accidentelle; elle se composait des matelots qui ne s'étaient engagés que pour une seule expédition , ou des étrangers qui étaient venus essayer un nouveau séjour. La sagesse des lois et l'abondance des ressources
VILLES ANSLATIQUES.
retenaient souvent Lee hommes qui n'avaiont d'abord formé qu'un établissement temporaire, et ils aspiraient .1 devenir citoyens de la \éile où ils avaient obtenu un accueil favorable.
Pour nous expliquer tous ces changements de patrie, ne perdons pas de \ ue l'état de desordre et de confusion où se trouvaient alors plusieurs contrées , surtout dans ces parties orientale s de l'Europe, OÙ de nombreuses populations, refoulées vers l'occident par l'invasion des Tartares, sous le règne de Gengis-kan et de ses successeurs, erraient d'un pays à l'autre avant de trouver un abri paisible. Les routes d'Allemagne furent couvertes de ces malheureux pèlerins : la fatigue et la misère en tirent périr une grande partie; d'autres obtinrent quelques terres incultes, et ceux que Ton admit dans les cités s'y mêlèrent aux anciens habitants.
D'autres cultivateurs, venus de l'intérieur de l'Allemagne et de la Bohême, s'avancèrent jusqu'aux bords de la Baltique, à la suite des guerres qu'on y avait longtemps soutenues contre les nations idolâtres. Un pays dévasté par le fer et la flamme ou par de violentes persécutions avait besoin de nouveaux habitants : il fut ouvert à un grand nombre de familles pauvres qui espéraient y sortir de l'indigence par le travail, et qui regardaient un changement de situation comme un bienfait.
On vit dans le douzième siècle un grand nombre de colons hollandais se transplanter au nord de la Frise :
les uns suivirent le littoral de la mer et ils se répandirent dans les pays situas au nord de l'Elbe, d'autres gagnèrent le pays des Vendes : les souverains leur accordèrent des terres incultes qu'ils devaient mettre en valeur, et ils leur permirent de se gouverner selon leurs propres lois et de choisir eux-mêmes leurs magistrats.
Ces émigrations avaient suivi de près l'époque où la mer du Nord vint former le Zuydersée, après avoir rompu les puissantes digues dont on retrouve encore des vestiges dans les îles et les
7* Livraison. ( villes anséatiqces. )
lamines qui s'étendent a l'entrée de cegrandgolfe. La plupart des hommes échappés aux Ilots quittèrent précipitamment les régions basses du voisinage, dans la crainte d'une nouvelle irruption : Pévéque de Hambourg leur lit unv concession de territoire; la ville en reçut d'autres au nombre descs habitants ; elle dut à leur industrie et à leur amour du travail une partie des progrès de ses manufacturée et de son commerce.
Le nombre des étrangers, leur origine nationale, leur mélange avec les anciens habitants des pays où ils venaient se fixer, eurent nécessairement de l'influence sur la langue des uns et des autres, sur les usages qui leur devinrent communs, et sur la direction de leurs rapports politiques et commerciaux. Ces colonisations, ces rapprochements nous expliquent la diversité des dialectes qui s'établirent dans différentes contrées du Nord et dont plusieurs parvinrent à acquérir la fixité d'une langue particulière. On reconnaît, si on les compare entre eux , qu'ils dérivent d'une source commune, et leur divergence résulte de leur amalgame avec l'idiome de quelque autre nation.
Cet alliage des langues germaniques qui se sont ensuite séparées les unes des autres , quoiqu'on puisse leur retrouver une physionomie semblable, est sans doute un des plus importants phénomènes du moyen âge. Leurs différences n'étaient pas devenues assez nombreuses pour que les peuples voisins les uns des autres ne pussent pas mutuellement se comprendre : la langue allemande avait d'ailleurs conservé sa prééminence dans tous les pays qu'embrassait la Ligue Anséatique;elle y devint la langue usuelle des commerçants et des navigateurs, celle dans laquelle furent écrits la plupart des traités conclus par les Anséates, celle des comptoirs qui leur appartenaient dans plusieurs pays.
Les peuples qui ont entre eux des relations habituelles ont besoin de recourir à un même langage : tantôt ils empruntent celui de la nation prépon.
L'UNIVERS
durante, comme ils le firent sur les bords de la Baltique; tantôt la fusion de leurs différents idiomes fait naître un dialecte commun auquel ils ont tous participé, et c'est ce que Ton put remarquer dans la langue franque de tous les navigateurs de la Méditerranée, langue nécessairement mobile dans ses constructions, dans ses acceptions de mots, dans ses principes même , selon la situation des ports et des échelles où il devient nécessaire d'être compris.
Les différentes contrées du Nord, repeuplées et mises en valeur par ce concours d'étrangersdont elles avaient favorisé l'établissement , recueillaient journellement les fruits de leur hospitalité. Chaque pays reçut le genre de culture auquel lé climat, l'exposition , la nature du sol pouvaient le rendre propre, et l'on doit attribuer à cette variété de productions celle des professions et des genres d'industrie qui furent souvent préférés par les habitants d'une même contrée, et qui lui assignèrent parmi les nations agricoles, manufacturières ou commerçantes, un rang et un caractère plus déterminés.
Les progrès de l'industrie avaient suivi ceux de la culture; mais la marche en avait été plus lente et moins assurée. Les arts, en effet, ne peuvent point parvenir dès l'origine à l'état de perfection qui leur est destiné : ils ont leur enfance et leur accroissement; ils dérivent souvent d'une cause fortuite, d'une rencontre inattendue* c'est un germe que l'esprit d'invention doit féconder, et qui ne peut ensuite être développé que par l'expérience et la méditation. Un seul exemple et quelques remarques, dont on peut faire l'application à d'autres genres d'industrie, suffiront pour indiquer ce mouvement progressif.
L'art de la filature et du tissage , dont on s'occupait dans l'intérieur de la famille , ne servit d'abord qu'à son usage : il était exercé par les femmes; on le pratiquait dans toutes les classes , et jusque dans le palais des rois. Leurs filles mêmes y prenaient part : .
elles donnaient l'exemple à des fileresses placées sous leur direction; le chanvre et le lin s'enroulaient sur leurs fuseaux; et de premiers travaux à l'aiguille les conduisaient à ceux delà trame où les filssont entrelacés. L'art du tisserand , connu dès les temps les plus anciens, et retrouvé ensuite à diverses époques, chez différents peuples qui n'avaient eu sans doute aucune relation entre eux, nous indique assez positivement qu'il est quelques procédés d'industrie, dont tous les nommes placés dans une situation semblable peuvent également concevoir les principes , et dont ils ont été quelquefois avertis par les ouvrages même de la nature. Ici l'on pouvait avoir pour modèle l'entrelacement des fibres de quelques végétaux , les toiles filées et formées par divers in-. sectes, plusieurs espèces débourres ou de feutre dont le tissu peut être aminci et assoupli par le foulage.
La simple découverte d'un art y amène ensuite de nombreuses modifications. Différentes étoffes furent ornées de broderies , que l'on fit à l'aiguille, avant d'avoir inventé les machines qui devaient les exécuter plus régulièrement : on put en varier les couleurs, lorsque l'art de la teinture vint à se perfectionner ou à se retrouver; car une partie des arts connus desanciens s'était perduedansles premiers siècles de la barbarie du moyen âge.
Cette industrie , que l'on avait d'abord exercée chez soi , le fut ensuite par des hommes qui s'attachaient à une profession particulière, et c'est dès cette époque qu'un art peut faire de véritables progrès, par l'effet d'une habitude exclusive, par la dextérité qu'elle donne, et par les observations que la pratique introduit dans la théorie.
Chaque réunion d'habitants comprit alors quelques artisans , dont les professions étaient diverses et adaptées aux besoins de la population : on avait dans un bourg le tisserand, le corroyeur, le forgeron, le ferronnier et d'autres ouvriers. Souvent on né-
VILLE! AMÊÀTÎQ1 : S.
gligeait leur nom propre, et ils n *«■- (aient désignés que par le titra da leur métier . Cas états, qui sa transmettaient da père en lils dans plusieurs pays, laissaient aux descendants la surnom de leurs devanciers ; et ce fut ainsi que l'hérédité des noms vint a S'établir dans Ull grand nombre de familles. Ne fut-ce pas aussi par cette voie qu'elle vint quelquefois a se perdre? La fils qui changeait d'état recevait u\\ autre surnom en quittant la profession de son père : il devenait pour ainsi dire un nouveau chef de famille, et commençait la lignée des artisans semblables qui allaient le suivre.
Si l'exercice des métiers variait quelquefois d'une génération à l'autre, les changements d état étaient moins fréquents dans les hautes classes de la société, où la richesse dispensait du travail, où Ton s'attachait a la profession des armes, à l'exercice de la magistrature, aux diverses fonctions du gouvernement. On peut ranger dans cette classe les hommes qui reçurent les noms de chevalier, d'écuyer, de nage, de capitaine, ceux de prud'homme, avocat, bachelier, ceux de le vasseur, forestier, fauconnier, ou tel autre surnom rappelant l'emploi dont ils étaient revèti i : les titulaires de ces places jouissaient d'un rang
3ui leur faisait désirer de conserver et e transmettre le même nom; tandis que l'exercice des métiers , longtemps mis entre les mains des esclaves, restait frappé d'une espèce de réprobation.
Cependant cette défaveur ne se remarquait point dans la plupart des villes anséatiques qui, accoutumées à se gouverner elles-mêmes, n'avaient pas adopté les préjugés des monarchies, et s'étaient constamment attachées à étendre les privilèges de la bourgeoisie et des corps et métiers.
L'habitude du travail y avait passé dans toutes les classes ; les familles les plus richesen donnaient l'exemple, et chaque ville devenait un vaste atelier qui occupait la population entière
Les manufactures étaient moins avancées dans le nord de l' \lleinamip
que sur les rives de l'Escaul ; et < ta différence explique l'intérêt que trouvaient les villes anséatiques a fréquenter les marches de Flandre, a y chercher les étoffes et tous les genres de tissus (pie l'on pouvait porter de contrée en contrée jusqu'au fond de la Baltique. La facilite de se pourvoir ainsi d'objets manufactures, appropries à tous les états et a tontes les classes d'habitants, détournait les Anséates du soin de fabriquer euxmêmes ces différents articles. Placés entre les producteurs agricoles et les manufacturiers, ils étaient les agens d'une grande circulation commerciale; ils présidaient à cet échange de richesses, ils le favorisaient par l'activité de leurs expéditions maritimes; et l'art de la construction des vaisseaux était devenu pour eux le plus nécessaire : il exigeait l'emploi d'un assez grand nombre d'ouvriers et de professions différentes, pour les retenir longtemps dans l'exercjce de cette industrie.
Les navigateurs, pouvant alors s'aider de la direction de l'aimant vers le pôle, reconnaissaient plus aisément leur route, et tentaient avec confiance de lointaines expéditions. Mais cet instrument qui leur servait de guide n'avait été perfectionné qu'avec lenteur : les anciens n'avaient attribué à l'aimant que la faculté d'attirer le fer, et l'on ne connut en Europe sa polarité que dans le onzième siècle.
Il fut longtemps difficile d'appliquer à la navigation cette propriété que l'on rangeait parmi les qualités occultes. L'aiuuille aimantée, que l'on désignait sous les noms de calamité, ?nagnète, marinette, n'était pas assez mobile quand on la faisait flotter sur l'eau, à l'aide d'un fétu de paille qui lui servait d'appui; et l'on ne put en rendre l'utilité pratique que lorsqu'on eut trouvé le moyen de la soutenir sur un pivot qui lui laissait une libre direction, de la renfermer dans la boîte ou boussole dont elle a retenu le nom , et de mesurer toutes les va-
nations de ses mouvements, à l'aide des divisions du cercle dont cette aiguille parcourait les degrés.
Dès que Ton put s'éloigner des côtes avec plus de sécurité, on reconnut aussi le besoin de donner aux navires plus de solidité et de grandeur, a(in d'en proportionner la force à celle des vagues et des tempêtes de la haute mer.
La forme que Ton donnaitaux corps de navires, dans les principaux chantiers de construction, dépendait du genre particulier de navigation auquel ils étaient destinés. Il fallait moins de carène et plus de largeur aux bâtiments destinés au cabotage duZuydersée et des autres parages où la mer a peu de profondeur. Cette largeur qui leur donnait plus d'assiette sur les (lots ne les exposait pas à sombrer sous voile par l'effet des coups de vent : on pouvait d'ailleurs accroître encore cette proportion, à l'aide de deux appendices , en forme d'ailes, qui s'attachaient aux flancs d'un bâtiment, et qui s'étendaient ou se reployaient à volonté. Les vaisseaux destinés à de longues navigations avaient un tirant d'eau plus considérable; et la profondeur de leur quille tixait mieux vers le fond de la calle le centre de gravité du navire dont elle assurait l'équilibre ; mais quand ils revenaient au port avec leur chargement , il fallait souvent recourir à des allèges, qui les enveloppaient alors en forme de berceau, et qui les empêchaient de s'engraver, en les relevant davantage.
Si l'art de la navigation et l'activité des chantiers maritimes firent naître dans la plupart des villes anséatiques un grand nombre de professions différentes, l'art de la guerre et ses nombreux besoins y tirent aussi élever des établissements où se préparaient tous les moyens d'attaque et de défense.
Les machines destinées au siège des places étaient généralement empruntées des Romains; Philippe-Auguste avait opéré en France cette rénovation au commencement du treizième siècle, etlesautres États de l'Europe l'avaient imité. Les tours roulantes les batis-
tes, les catapultes , les béliers, tous les engins militaires dont on avait retrouvé la forme dans les traditions et les descriptions des auteurs anciens, se fabriquaient dans de vastes ateliers ,et ce travail se subdivisaitentre différentes classes d'artisans. L'armement des hommes de guerre et toutes les nécessités des camps développaient d'autres branches d'industrie : des fabriques de boucliers, de casques, de cuirasses et d'autres pièces d'armure défensive, occupaient de nombreux ouvriers : on forgeait des epées, des haches , d'autres armes d'estoc et de taille, des lances de toute forme, une grande variété d'armes de trait :
l'art de la destruction et le soin de sa propre sécurité étaient assez inventifs, pour multiplier les moyens d'attaquer l'ennemi ou de chercher un abri contre l'agression.
D'importantes mutations s'étaient opérées dans la formation et l'équipement des corps militaires : la cavalerie en devint la principale force. Des hommes couverts de ter, et montés sur des coursiers dont la tête était protégée par un chanfrein , et dont le poitrail et les flancs étaient également cuirassés, ne pouvaient plus conserver dans leurs prisons de fer la souplesse de mouvement , que des armes moins complètes et plus légères leur auraient permise. On cherchait, avant tout , a les rendre invulnérables. Armés de leur lance, de leur hache, d'une massue, d'un cimeterre, ils portaient le ravage dans les rangs d'une infanterie qui ne pouvait opposer aucune résistance à ces fléaux exterminateurs. Les simples fantassins étaient à peine protégés par un casque et un faible bouclier; et s'ils pouvaient se mesurer entre eux à force égale , un cavalier dont les armes étaient impénétrables pouvait aisément s'ouvrir un sanglant passage à travers leurs rangs. Une si grande supériorité dans les moyens d'attaque explique la plu-
fiart des exploits gigantesques dont e moyen âge nous a légué la tradition : elle affaiblit le merveilleux qui les environnait, elle ramène aux pro-
portionsde In nature humaine ta personnages remarquables qui paraissent les avoir excédées le plus. Ce
sont la ces hommes fameux nui dominèrent en effet leur siècle : la fable , chez les peuples anciens , en aurait fait des dieux; plus tard ee furent des héros : ils conservent encore aujourd'hui ce earaetere , cette désignation; niais du moins ils ne sortent pas des bornes de l'humanité.
Dans les temps dont nous parcourons ici les annales, ce génie militaire tut celui qui opéra le plus de changements dans les destinées des nations, dans leur puissance, dans les limites de leur territoire; mais nous n'avons à nous occuper ici que de l'influence qu'il eut sur leur industrie, et de la direction qu'il donna à leur commerce : c'est à ce point de vue que se rattachent nos observations, et nous sommes conduits à reconnaître que les arts et les professions qui ont contribué le plus a perfectionner l'art de la guerre sont souvent celles qui ont assuré dans la suite la prospérité sociale. Les artisans , par une espèce d'expiation , ont alors changé d'emploi : le même génie a donné à ses inventions et à ses travaux un caractère différent, il lésa consacrés à la paix, et au bien-être public et particulier dont elle est la source.
Les Anséates avaient eu, comme les autres nations de l'Europe , leur siècle d'enthousiasme religieux , leurs croisades , leurs expéditions lointaines : ils avaient eu dans leur propre pays des guerres contre leurs voisins et quelquefois des dissensions entre eux. Une grande prospérité commerciale se développa pour eux, à la suite de ces événements ; l'industrie faisait des progrès rapides , et la plupart des inventions , des procédés usités dans les manufactures, appartiennent au treizième et au quatorzième siècle. On tendait à retrouver les arts anciens, et l'on y joignait des découvertes nouvelles , précieuses conquêtes de l'esprit de méditation.
L'influence des professions militaires sur le développement de l'indus-
trie devint encore plus sensible aines la création de la chevalerie, qui s'etendit dans le Word comme dans les autres contrées de l'Europe. Une institution qui exigeait un si grand nombre d'articles pour son armement , son équipement, tes tournois, ses fêtes militaires , donnait une nouvelle activité aux ateliers , aux manufactures des villes les plus industrieuses. Les Anséatescultjvèrentces différentes branches de travail et de commerce : ils étaient d'ailleurs disposés à favoriser un établissement qui fut utile a l'affermissement de l'ordre public. La chevalerie concourut en effet à la répression du brigandage , à la défense des voyageurs , que l'on s'engageait à protéger depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, au soutien de la justice et de l'innocence, dont un guerrier se déclarait le champion , dans toutes les causes abandonnées au jugement de Dieu.
Les cérémonies religieuses et militaires que l'on pratiquait en recevant un chevalier lui indiquaient ses premiers devoirs. On lui prescrivait une piété fervente, la loyauté, la fidélité à sa parole, le dévouement envers la classe la plus faible : tous les objets de son culte se retrouvaient dans cette devise : Servir Dieu, l'honneur et les dames. Les femmes germaines étaient généralement révérées; elles avaient des sentiments nobles, de la vertu, et l'on remplissait avec zèle l'engagement de les défendre contre l'oppression.
Tsous ne confondrons point les hommes qui jouissaient du rang de chevalier ou d'écuyer, à raison de leurs fiefs et de leurs tenures féodales, avec ceux qui ne recevaient ce titre que comme admis dans l'ordre de la chevalerie, et qui, après avoir mérité cette distinction par des actes de bravoure, étaienttenusdelajustiûer par un constant exercice de toutes les vertus militaires. Leurs épreuves, leur réception , leur caractère ont été signalés dans d'autres écrits; il serait étranger à notre sujet de reproduire ici les mêmes images.
Le tableau commercial que nous
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avons tracé successivement et à plusieurs reprises montrequelleétait I im- DOrtance des relations tonnées par la Ligue anséatique, des marchés qui lui étaient ouverts sur tous les points, et de la plupart des importations et des exportations dont elle avait acquis le monopole. Quelle que fût l'activité du travail dans plusieurs grandes villes de manufacture, les produits de la maind'œuvre y devenaient insuffisants : le nombre des acheteurs se proportionnait, non-seulement aux progrès de la population, mais à l'accroissement de son bien-être. La vente d'un grand nombre d'articles était d'ailleurs favorisée par les opinions religieuses, et par cette multitude de pieux établissesementsqui s'étaient formés dans toutes les parties de l'Europe. Ainsi le temps du carême, et les jours d'abstinence qui revenaient fréquemment dans le cours de l'année , assuraient la vente et la consommation des nombreux produits de la pèche, du sel destiné à les conserver, et d'une grande quantité de fruits, de légumes, de racines et d'autres plantes potagères.
On fabriquait pour l'usage des couvents et des chapitres différentes espèces d'étoffes dont il fallait varier le tissu et les couleurs, selon la différence des ordres religieux : la confection de leurs vêtements, de leur chaussure, des meubles de leurs cellules, des reliquaires, des chapelets, de tous les emblèmes d'un Dieu crucifié, de ses saints, de ses confesseurs, de ses martyrs, occupait un grand nombre d'états et de professions différentes. La plupart de ces travaux étaient simples, et les progrès de l'art s'y faisaient peu sentir; mais ils étaient plus remarquables , et l'on recherchait à la fois ieluxe des ornements et la perfection de la main-d'œuvre, dans les fabriques dont les produits étaient consacrés à la parure des autels et aux grandes cérémonies du culte .chrétien : ici nous voyons employer l'or et la soie et tout ce que l'art peut offrir de plus parfait, dans les décorations du clergé et dans les célébrations des fêtes. Le projet de rendre honneur à la Divinité
semble avoir relevé le génie des arti sans, dont la classe comprenait alors les artistes et les ouvriers : ils attachent une noble émulation à se surpasser, pour offrir au ciel le tribut de tous leurs efforts. Cette pompe, ces signes éclatants attirent les yeux d'un peuple immense; la piété se mêle à ses émotions, elle s'anime, et le cœur est pénétré d'un respect plus profond envers l'Être suprême auquel ces hommages sont adresses : c'est pour lui que l'art a déployé ses merveilles; il serait resté moins puissant, moins ingénieux, s'il ne se fût attaché qu'à la terre.
Cette inspiration naturelle, qui porta toujours les hommes à élever leurs regards vers le ciel, i,e fut cependant pas suffisante pour les ranimer constamment à ces principes de beauté et de grandeur que l'on a\ ait observés dans les anciens monuments religieux.
La barbarie s'était introduite dans les arts, dont les Goths et les Vandales avaient détruit les plus précieux modèles, et l'architecture gothique était venue remplacer celle dont les artistes delà Grèce et de Rome avaient tracé les belles proportions. Les temples qu'érigèrent les peuples du centre et du nord de l'Europe eurent un caractère de majesté; mais ils s'écartaient des règles anciennes; ils remontaient vers l'enfance et la simplicité de l'art, ils étaient nus et sans ornements; et lorsqu'on voulut, dans le onzième siècle, relever la pompeet la magnificence des édifices religieux, un autre goût, celui de l'architecture mauresque, présida à ces grands travaux. On en avait emprunté l'usage des Arabes, des Sarrasins , dont les domaines en Orient avaient été envahis pendant les croisades : les mêmes nations occupaient alors une partiedel'Espagneetdu midi de la France; elles y avaient érigé des monuments civils et religieux, et l'Europe, qui leur devait les progrès de ses connaissances, imita dans ses plus somptueux édifices le genre d'architecture qu'ils avaient adopté , et qu'ils avaient chargé d'ornements.
Les riches manufactures occupées
de In parure de* autels le lurent ensuite de l.i décoration des palais; et dans un
siècle, où le pouvoir Souverain jouissait d'une espèce de consécration, il reconnaissait le besoin de s'entourer
d'une pompe proportionnée a sa dignité : les gOÛtS OOS SUJetS et. lient siin-
ples; mais le trône s'em ironnait d'éclat Les magistrats des villes libres usaient du même prestige; et la magnificence des fonctions et des cérémonies publiques suffisait à des citoyens, plus attaches à l'illustration de leur pays et aux signes de sa prospérité ou Je sa grandeur, qu'à la jouissance d'un luxe individuel. Les hommes se confondaient dans la foule; et les honneurs personnels étaient réservés seulement a ceux qui avaient bien mente de leur patrie : cette reconnaissance publique était rare; mais on en appréciait encore mieux les témoignages.
Amenés par l'étendue de notre sujet à le considérer sous de nombreux rapports, nous avons cru devoir offrir différentes suites d'observations et d'images, qui ne s'appliquent point d'une manière exclusive aux villes anséaliques, et qui peignent la situation générale des grandes contrées de l'Allemagne, où elles étaient dispersées. Il serait difficile de se restreindre à des remarques spéciales sur la part que chacune de ces villes a pu prendre au cours des événements, lorsqu'une même impulsion sociale entraînait à la fois l'Europe entière, et quand on avait partout sous les yeux les mêmes modèles d'imitation.
Si nous prétendions séparer entièrement du tableau général des nations du moyen âge celui de tous ces points isolés , et distribués de distance en distance dans une longue zone territoriale, l'étude minutieuse de tous ces intérêts de localité n'amènerait qu'un assemblage confus de documents auxquels la postérité peut rester indifférente et n'attacher aucun prix. Ce- genre de détails doit se conserver dans les archives des cités , et entrer dans leurs annales particulières; mais il se perdrait dans l'histoire d'une confédération , dont il faut ex-
pliquer l'agrandissement par des ses plus générales, et dont les affaires sont habitui llement i c celles di s autres nai ons.
r»d nombre des villes de la ligue auséatique en constituait la force; mais, quoiqu'elles tinssent les
unes aux autres par des obligations
et (les droits communs, nous avons
vu que la plupart de ces villes n'étaient pas indépendantes, et avaient des institutions analogue s à cell< s
COUtréeS plus vastes où elles étaient enclavées. Les mœurs particulières, le degré des connaissances, la
marche do l'opinion, participaient du caractère imprimé aux mitions environnantes. En les considérant sous ce point de vue, il nous a paru que les traits qui leur appartiennent d'une manière générale pouvaient être groupés et présentés dans leur ensemble, et que cette peinture du mouvement qui entraînait alors les sociétés civiles, et des causes qui en avaient favorisé ou ralenti les progrès, faisait mieux concevoir à travers quels écueils la confédération des Anséates avait eu à se diriger, dans des temps si orageux et si féconds en naufrages.
Le caractère des siècles que nous avons parcourus était tout à la fois militaire et religieux. La guerre avait ses intervalles, et la paix pouvait alors laisser un mouvement plus libre à la navigation et au commerce; mais les opinions religieuses étaient constantes; leur action n'avait pas d'intermittence; elles se maintenaient dans tous les pays, et celles qui régnaient dans le moyen âge méritent encore quelques développements.
On peut attribuer au treizième et au quatorzième siècle l'érection d'un grand nombre de temples, dans les villes les plus remarquables par leur population et leurs richesses. Ces majestueux édifices , dont les dimensions et les ornements sont supérieurs aux constructions précédentes et à la plupart de celles qui ont été entreprises depuis, n'étaient pas l'ouvrage d'une seule génération : on se léguait de
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l'une à l'autre les travaux commencés ; et comme le nouvel âge héritait du zèle religieux de ses devanciers, on continuait sur le même plan et avec la même ardeur les monuments consacrés à Dieu. Ne les avait-il pas adoptés pour l'assemblée des fidèles? le clergé et les ordres monastiques, où l'esprit de corps se perpétuait immuablement, ne veillaient-ils pas à la continuation de ces grands ouvrages et n'y attachaient-ils pas leurs intérêts et leur gloire? la société religieuse ne mourait point; elle poursuivait sans relâche ses grandes entreprises et y déployait toutes les ressources de Part.
Nous remarquons au nombre des monuments qui s'élevèrent dans les villes anséatiques les cathédrales de Cologne, de Brème, de Brunswick, de Munster , de Magdebourg, de Dantzig ; et si nous étendons nos recherches dans des villes plus méridionales qui eurent avec les Anséates d'importantes relations de commerce, nous voyons s'élever en Flandre les majestueuses églises de Bruges, de Gand, d'Anvers, de Malines, de Bruxelles, d'Aix-la-Chapelle; en France, celles de Rouen, de Paris, de Reims, de Strasbourg : les villes de Trêves sur la Moselle, de Mayence sur le Rhin, d'Augsbourg, de Nuremberg , de Paderborn dans le cœur de l'Allemagne, ont leurs grands monuments religieux. L'art byzantin s'y combine avec celui des Sarrasins : les voûtes sont hardies, élancées et terminées en ogive; les appuis qui les soutiennent ont pour enveloppe des faisceaux de colonnes nombreuses dont le fut est délié , et dont les chapiteaux sont découpés avec délicatesse : on a sculpté artistement les arêtes qui suivent le cintre des voûtes ou qui les partagent en divers compartiments; et le marbre ou la pierre ont pris la forme de guirlandes ou de festons , suspendus à différentes parties de ces édifices.
La majesté de l'ensemble et l'élégance des détails se sont ainsi réunies dans les plus belles constructions religieuses du moyen âge. L'architec-
ture y trouva longtemps des modèles à suivre : elle voyait la forme des monuments complètement adaptée aux vues que l'art avait dû se proposer : tout était disposé dans les temples pour porter l'Ame au recueillement, pour l'élever au-dessus des régions terrestres, pour prêter aux cérémonies pieuses la pompe la plus imposante, et montrer aux hommes agenouillés au pied des autels qu'ils étaient dans le palais du Roi des rois.
On a soutenu avec vraisemblance que la société des francs-maçons avait présidé pendant longtemps a la construction de ces basiliques, dont les églises de Salisbury, d'Amiens, antérieures au quatorzième siècle, nous offrent de parfaits modèles : quelques remarques viennent à l'appui de cette assertion. Les chrétiens ont, dans tous les âges , élevé des monuments à la Divinité : ils se sont appliqués à y joindre, autant que l'état des arts le permettait, un caractère de grandeur et de majesté; et l'on conçoit aisément qu'une classe d'hommes particulière se soit consacrée à ces travaux , qu'elle ait légué son exemple à ses successeurs , et qu'on ait séparé du vulgaire une association chargée d'ériger au Très-Haut des temples et des autels. Dans les premiers siècles de l'Église, ils maintinrent avec soin les relations qu'ils avaient entre eux: leurs liens durent même se fortifier pendant les crises de persécution, et lorsque les chrétiens accomplissaient leurs rites en secret, dans les cryptes, dans les temples souterrains, qu'ils faisaient creuser au milieu des rochers pour y célébrer les saints mystères.
Le christianisme, éprouvé par de longues et sanglantes luttes, en sortit enfin victorieux : les sanctuaires qu'il avait fallu cacher sous les voûtes de la terre se relevèrent avec magnificence au milieu du jour; et les hommes chargés de la construction de ces édifices reprirent librement leurs travaux, sans renoncer aux liens secrets qui les avaient unis dans des temps plus orageux. Ces monuments religieux suivirent le sort et les progrès
VILLES 1H8ÉATIQ1 ES.
lu christianisme; ils se multiplièrent en Europe; cl si l'on remarque l'analogie de leur architecture, dr leur
forme, «I*1 leur distribution, on croit v voir Pouvrage d'une même corporation, dont les membres correspondaient habituellement entre eux, et
allaient souvent d'un pays à l'autre porter leurs plans, régler les proportions des édifices et en entreprendre l'exécution.
Les inscriptions de plusieurs enlises du moyen fige nous rappellent qu'elles turent construites par des maîtres maçons; on ne leur donne aucun autre' titre. Leur profession n'était pas régie , comme celle des autres artisans, par des règlements de corporation, et ils tenaient entre eux des chapitres annuels où ils fixaient le prix de leur ouvrage. L'importance que la religion donnait a leurs travaux explique aisément les franchises dont ils pouvaient jouir, et que leur nom même nous rappelle encore; mais leur exemple prouve à quel point une institution ancienne peut être changée par le cours des âges. Le droit qu'ils avaient eu de construire des temples put cesser d'être exclusif, lorsque la société eut à employer un beaucoup plus grand nombre d'ouvriers pour la bâtisse de ses habitations. Les mêmes artisans furent alors indistinctement appliqués aux constructions civiles et religieuses; et l'ancien corps privilégié put changer de caractère, et s'éloigner du but primitif de son association; il a lopta les idées cabalistiques que les opinions du temps favorisaient : ses titres , ses grades , cette organisation, qui avaient appartenu dans le principe à l'exercice d'une profession, devinrent honorifiques : on ne vit plus que des symboles moraux et philosophiques dans les images de ces instruments de maçonnerie , dont la forme pouvait rappeler ses premiers travaux.
L'architecture était celui des beauxarts qui s'était ranimé le premier; il fallut attendre plus longtemps la renaissance de la sculpture. Les conditions sociales qui la firent prospé-
rer autrefois avaient changé : la même nature n'était p:is sous les yeux du Statuaire; les modèles se prêtaient moins aux exigences de l'art; on avait perdu les règles sans lesquelles ii ne
peut se maintenir.
C'était dans les régions du Midi que les anciens avaient choisi les véritables types de la beauté, et qu'ils s'en étaient formé un modèle idéal , en empruntant et en réunissant les charmes que la nature avait disséminés et répartis entre ses plus parfaites créatures. Les artistes des autres contrées avaient moins à choisir :
ceux du moyen âge n'apprirent qu'à copier d'une manière servile ce qu'il aurait fallu imiter et rectifier avec goilt ; et les défauts de leurs ouvrages durent paraître encore plus sensibles dans la copie des formes humaines.
Le caractère religieux du moyen âge eut d'ailleurs une grande influence sur celui des monuments de sculpture dont les églises étaient ornées : on y rassemblait les images des saints, et tous les symboles de i'humilité chrétienne devaient se retrouver dans leurs statues. On y remarque peu de variété dans les attitudes , peu de plis dans les draperies : aucun vêtement n'accuse les formes, aucune passion ne change les physionomies : quelques tvpes généraux ont été adoptés, pour distinguer les images qui sont en vénération; vous les reconnaissez auxsignes de l'apostolat et de l'évangile, aux palmes des guerriers chrétiens, aux instruments du martyre, à l'auréole de la gloire ; mais né demandez pas de parfaites imitations de la nature. On ne veut rien emprunter des chefs-d'œuvre de l'antiquité païenne, et l'on semble craindre un reproche d'idolâtrie, si l'onadopteun style et des formes qu'elle avait consacrés. Le genre humain ne professe plus ces opinions et ces dogmes qui dérivaient de la religion des sens, quand toutes les forces mystérieuses de la nature se métamorphosaient en êtres animés et surnaturels, quand les eaux, les champs, les airs avaient leurs dieux, et qu'il s'établissait entre eux une
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longueet brillante hiérarchie. Cepeuplede divinités avait fait place a la monarchie d'un seul ; et Ton voulut faire oublier, par les images et le caractère d'un culte, aussi majestueux/ mais plus austère et moins sensuel , la pompe et les attraits des cérémonies du polythéisme. La plupart de ses anciens monuments avaient été détruits, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne; d'autres avaient été ensevelis sous les décombres des temples et des cités : on ne les avait pas encoreexhumésdu milieu des ruines; et la réapparition de ces dieux mutilés était réservée pour de meilleurs temps, où ils ne redeviendraient pas un sujet d'idolâtrie; mais où ils reprendraient dans l'empire des arts ce caractère d'immortalité qui appartient aux chefsd'ceuvredu goût et du génie.
L'exercice des arts utiles, que l'on avait également reçus des peuples anciens, avait éprouvé moins d'altérations dans le moyen âge: une pratique habituelle, fondée sur des besoins sans cesse renaissants, pouvait empêcher qu'ils ne dégénérassent, et la tradition première ne se perdait jamais.
Prenons encore pour exemple l'art du tisserand et les diverses manufactures qui se rattachent à cette industrie; nous voyons partout et dans tous les siècles la même nécessité d'y recourir : le pauvre a besoin de vêtements simples, le riche veut se parer de fines et brillantes étoffes. Quelles que soient les formes de gouvernement, les lois auxquelles on obéit et la classe où l'on est rangé dans l'ordre social, les besoins sont constants; les raffinements du luxeaugmentent, l'expérience éclaire, et l'on tend à multiplier ses jouissances. Mais les beaux-arts ne procèdent point ainsi : leurs progrès tiennent au perfectionnement du goût, et le goût peut s'égarer plus aisément que l'instinct et le sentiment du besoin : il est mobile de sa nature, il cède au caprice de la mode, à l'attrait de la nouveauté, au désir d'essayer des combinaisons nouvelles. Lesbeaux-arts n'appartiennent qu'à une partie de la 60ciété : la classe qui les cultive est peu
nombreuse, et celle qui doit apprécier leurs travaux se trompe quelquefois :
un semblablejugementexigedes lumières, il exige l'habitude de voiret de comparer; et comme les modèles en ce genre sont ton jours rares, le goût se détériore et s'éloigne des plus digues sujets d'imitation. Des ouvrages imparfaits remplacent ceux des anciens; ils deviennent à leur tour des objets d'étude; et si quelque génie mieux inspiré tend à relever la décadence de l'art en se rapprochant davantage de la nature, il ne peut avancer que lentement et avec hésitation dans unerouteoù il a perdu ses guides. La science n'est pas encore venue à son secours; i'anatomie n'a pas révélé le jeu des muscles et des autres organes qui expliquent tous les mouvements des corps animés, et toutes les modifications de leurs formesetde leurs surfaces : l'art de la perspective aérienne n'est pas connu, celui de la perspective linéaire est oublié, et toutes les œuvres du dessin participenlde l'état de langueur où les beauxarts sont plongés.
Dans la marche des sciences exactes il semblait qu'on n'eût pas à craindre les mêmes erreurs : mais il fallait se délier des procédés mêmes de l'instruction : on inventait des systèmes, avant d'avoir observé un assez grand nombre de faits; l'imagination s'opposait au savoir, et après avoir établi des principes hasardés, on en déduisait unesuitedeconséquencesabsurdes.La science n'appartenait qu'à un très-petit nombre d'hommes; elle avait trop de mystères pour être à la portée de la foule et pour dissiper la crédulité ou l'ignorance.
L'algèbre queles Arabes avaient conduite jusqu'aux équations du second degré, était encore une science secrète qui avait pénétré d'Espagne et d'Italie dans le reste de l'Europe, et dont les adeptes pouvaient abuser aisément. L'emploi de ses signes, et l'obscurité dont on environnait ses calculs, contribuèrent sans doute à propager les opinions déjà formées sur la puissance des nombres et sur celle de quelques caractères dont la
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magie faisait Uttge. Toutes CM conibinaisonsde signes comparatifs, ou d'équation, ou de multiplication , semblaient d'abord enveloppées d'un voile; mais elles venaient a s éclaircirà l'aide de plusieurs opérations Micces-
lives; et le vulgaire, apercevant sans Je comprendre oe rapprochement de signes el de lettres dont la valeur lui était inconnue, tt voyant jaillir de tous ees calculs un résultat admirable auquel il ne s'attendait point, attribuait à l'emploi des signes une vertu secrète , quil n'eût fallu chercher que dans Té tendue de l'intelligence et la justesse du raisonnement.
On conçoit quel parti purent tirer de cette science occulte un grand nombre de fourbes qui cherchaient à fasciner les yeux de la multitude. Les nombres avaient paru mystérieux, les lettres le huent également , et le langage des imposteurs se chargea de mots et de combinaisons de syllabes aussi absurdes qu'étranges. On les employa dans les opérations les plus ténébreuses , dans la nécromancie où l'on évoquait les morts pour deviner l'avenir, dans la magie qui avait recours aux démons pour produire des effets surnaturels, dans la sorcellerie qui faisait un pacte avec eux , et cherchait dans la vertu des paroles, des caractères, et quelquefois des plantes, les moyens d'opérer des maléfices et de commander au sort.
L'art de tromper se divisait ainsi en plusieurs branches , et Ton avait voulu s'adressera tous les genres de crédulité. Ici la chiromancie apprenait à lire la destinée des hommes dans quelques lignes de leurs mains et dans les plis que l'habitude du mouvement y avait formés : là c'était sur le jeu de leur physionomie qu'on leur prédisait les événements. L'influence des astres, des saisons, et du retour périodique de quelques phénomènes célestes , fut étudiée à son tour , et chaque genre d'observations et d'erreurs enfanta des systèmes.
Quels siècles furent plus féconds en préjugés que ceux qui ont passé devant nous! Et cependant l'esprit hu-
main avili commencé i sortir <i léthargie. Longtemps assoupi au milieu des ténèbres et de la barbarie,
il s'était réveillé dana les jours de calme qui avaient suivi ces grandei
calamités; mais en l'exerçant il eslayait quelquee voies nouvelles, et se trompait soin eut de direction. L'ignorance ne s'éclaire que graduellement :
elle s'égare encore avant d'atteindre a la vérité ; et quand les erreurs ont pénètre dans la multitude, dont elles flattent les opinions, ou dont elles animent les espérances, il est difficile de lui ravir ses illusions et de les faire évanouir.
Tri fut le sort des préjugés qui accréditèrent la divination, les évocations, l'emploi des signes, des gestes, des procédés auxquels on eut recours pour ébranler l'imagination , ou pour agir sur l'économie animale. Quelques-uns de ces derniers phénomènes pouvaient sans doute être réels; mais avant que la physique et d'autres sciences naturelles parvinssent à les expliquer, le charlatanisme les faisait attribuer à une science suruaturelle, que l'on prétendait avoiracquise en entrant en relation avec les puissances de l'abîme.
Il résulta de ce rapprochement d'idées que les études et les sciences mystérieuses du moyen âge furent souvent confondues avec la magie, et qu'elles attirèrent à leurs adeptes des persécutions religieuses, dont la cause remontait à des temps anciens, et dont lanimosité se renouvela et s'accrut à plusieurs époques.
Dans les premiers siècles de l'Église on avait pris en haine les écrits profanes : le concile de Carthage en avait interdit la lecture aux laïques; le goût des discussions théologiques éloignait celui de la littérature; il ouvrait à l'imagination un champ illimité. Les livres saints, la révélation, tous les rapports de l'homme avec le ciel furent discutés , analysés ; et toutes les spéculations religieuses tirent naître un si grand nombre d'ouvrages qu'il fallut , pour les transcrire , effacer d'anciens manuscrits , trop hostiles sans
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doute aux vérités qu'on voulait mettre en lumière pour que l'on fût disposé à les respecter.
Dans le treizième siècle cette philosophie scolastique nuisait encore à la renaissance des bonnes études, et dirigeait les esprits vers des recherches abstraites dont elle ne parvenait pas à dissiper les obscurités.
L'habitude de copier laborieusement les écrits des anciens, et particulièrement ceux qui avaient un caractère religieux, apprit à quelques libres penseurs , séparés delà foule des écrivains vulgaires, à méditer sur les annales ecclésiastiques des siècles précédents. Ils comparaient les traditions anciennes aux usages actuels ; ils voyaient par quelles institutions successives le culte primitifs'était affermi ou altéré , quelles avaient été les variations de la discipline, comment s'était établi le pouvoir temporel des souverains pontifes , et par quels degrés ils étaient parvenus à disposer des couronnes. Cette religion , prêchée par des hommes simples et propagée au milieu des persécutions, avait pour chef un prince de l'Église, devenu supérieur à tous les autres : il avait mis en mouvement la chrétienté tout entière; il avait présidé aux guerres saintes et à toutes les grandes entreprises : son autorité , redoutable aux rois sur le trône , avait pénétré dans l'intérieur des familles ; elle imprimait un caractère religieux à tous les principaux actes de la vie.
Cependant cette puissance universelle n'était pas exercée d'une manière uniforme. Des dissensions s'étaient élevées autour de la chaire de Saint- Pierre et dans plusieurs pays soumis à son obédience. Les diseussionsdogmatiques avaient amené la liberté de penser dans les questions religieuses; et les hommes les plus courageux, les plus éloquents, prêchaient quelquefois de nouvelles doctrines, ou répétaient devant la foule assemblée autour d'eux celles de leurs devanciers.
On n'avait que la voie de la prédication pour les répandre tt les accréditer, dans un temps où un si petit
nombre savaient lire et où les écrits étaient rares. L'enthousiasme est d'ailleurs plus communicjitif dans une réunion d'hommes dominés par un même esprit. On l'avait reconnu, à l'époque de la publication des croisades:
la voix puissante d'un seul ermite avait éveillé cette passion religieuse dans la foule qui accourait à lui : quelques apôtres, tels que saint Bernard et Foulques de JNeuilly, avaient disposé du même levier pour soulever la multitude; et ce qu'avaient fait quelques hommes pour exciter le zèle religieux fut ensuite imité par les ennemis de la cour de Rome.
Les controverses religieuses n'avaient pu d'abord être suivies qu'entre des personnages versés dans la langue des saintes Ecritures; mais ceux-ci, pour acquérir de nouveaux partisans, et pour intéresser la masse du peuple à l'objet de leurs querelles , traduisirent les livres saints en langue vulgaire. En cherchant à écarter ainsi le voile mystérieux qui les environnait, on dénatura plus d'une fois le sens des paroles , les images symboliques, les différentes ûgures de langage, qui varient selon le génie et l'imagination des peuples. Il résultait de ces altérations ou de ces obscurités, que chaque parti s'appuyait sur un même passage différemment interprété : on était d'autant moins disposé à s'entendre , que l'une et l'autre opinionsemblaientavoir une base commune , que les adversaires persistaient dans leurs assertions, et ne s'accordaient à choisir et à reconnaître aucune autorité arbitrale qui pût prononcer entre eux.
Les conciles voulurent intervenir dans ces différends. Il était naturel que les catholiques les regardassent comme régulateurs de la foi , et ils se conformèrent aux décisions du concile de Toulouse qui, en 1229, avait défendu aux laïques d'avoir chez eux les saintes Écritures ; mais les nouveaux sectaires ne déféraient point à cette autorité, et ils ne purent concevoir pourquoi on leur dérobait la connaissance des livres où leurs premiers
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VILLES LNSÉÀTTQUES.
devoirs religieux M trouvaient traces.
On avait vu re| araître la secte tics manichéens , qui reconnaissaient deux principes, celui du bien et celui du mal, et qui, après s'être répandus une
seconde fois dans l'empire d'orient SOUS le nom de paulicieilS, avaient été transplantes en Bulgarie, d'où ils s'étaient répandus dans le centre et l'occident de l'Europe : ils y turent désignés sous les différents noms de Bulgares, Catharistes, Picards, Patarins, Albigeois. Les croisades dirigées contre eux en firent périr un grand nombre; mais l'esprit d'innovation et le prosélytisme avaient fait des progrès, ils ne firent que changer de direction,
Une autre congrégation de dissidents avait été fondée en 1160 dans le midi de la France, par Pierre Valdo, négociant de Lyon : leurs rapides proavaient alarmé l'église romaine, l'autorité publique, et on les avait poursuivis à la fois comme sorciers et comme séditieux. Ceux qui échappèrent à la persécution cherchèrent un abri au delà des Alpes , d'autres se retirèrent en Allemagne: l'humanité, la pitié s'intéressèrent à leur malheur, et en protégeant des proscrits on devint aussi partisan de leurs opinions.
Cette espèce de fermentation religieuse se propagea bientôt en ïhuringe, en Saxe, en Bohême , où la secte des lollards fut répandue en 1315 par Lollard Walther. Ils prétendaient que la messe, le baptême, l'extrêmeonction étaient inutiles; que Lucifer et d'autres anges avaient été injustement chasses du ciel et qu'ils y seraient un jour rappelés : ils niaient l'immaculée conception , la présence du corps de Jésus-christ dans l'Eucharistie, l'éternelle punition des fautes commises sur la terre : ils disaient que l'église romaine n'était pas celle du Christ, mais des infidèles; que l'usage des viandes était toujours permis; qu'on n'avait
{>as de jours de fête à observer; que 'intercession des saints était inutile.
IVous ne rappelons ici qu'une partie de leurs dogmes ; mais c'en est assez pour expliquer les persécutions religieuses qui furent dirigées contre eux;
Lollard Walter fut brillé à Cologne en 1322; plusieurs de ses disciples le lurent en Autriche et en Bohème. Leur secte y lit cependant des progrès; elle
était favorisée par Millecz, chanoine de Prague; elle le fut en Saxe par
Albert , évéque d'Halberst.idt , en Angleterre par Simon Langham, archevêque de Cantorbcrv ; et l'on peut reconnaître dans ses principes ceux qui furent ensuite professes par \\ Iclef, et qui regagnèrent la Bohême où ils avaient pris naissance.
D'autres sectes envahissaient différentes parties de l'Allemagne: on y avait contracté, pendant les querelles des empereurs et des papes, l'habitude des discussions avec le saint siéue; elles prirent un caractère religieux, lorsque la politique et la guerre leur manquèrent ; et l'autorité , les dogmes de l'église romaine furent souvent attaqués par des novateurs , divisés quelquefois dans leurs croyances, mais constamment réunis contre la puissance qu'ils voulaient ébranler.
Des sectaires, assemblés en Souabe, avaient publiquement prêché.en 1248 dans la ville de Hall que le pape était hérétique , les évêques simoniaques, et que les péchés des prêtres les privaient du pouvoir de punir spirituellement les délits ou de les absoudre. La confrérie des béguins , qui devaient leur nom à Lambert le Bègue, leur instituteur, s'était formée près de Cologne vers la fin du même siècle elle se joignit bientôt à celle des fratricelles, fondée à Macerata en Italie, d'où elle s'était répandue au midi jusqu'en Sicile, au nord jusque daus la basse Allemagne.
Le but avoué et ostensible de ces congrégations était d'introduire la réforme dans les mœurs ; mais leurs adhérents joignirent bientôt à leursmaximes tous les excès d'un faux zèle; et ce spectacle de fanatisme fut donné à l'Europe entière par \esjlagellants,qu\ parurent en Italie en 1260, vers la fin du règne d'Alexandre IV. Ils prétendaient expier les crimes d'autrui par les rigueurs de leur propre pénitence; et pour satisfaire la justice de Dieu, ils allaient en procession dans les villes, nus jus-
L'UNIVERS
?|u'à la cointure, et tous armés d'un ouet, dont ils se frappaient avec violence, en implorant pour les pécheuri l'intercession de la Vierge et la miséricorde de Dieu. Celte eruelle dévotion fut pratiquée et propagée avec tant de frénésie, elle lit naître tant de désordres dans une société d'enthousiastes, où les hommes, les femmes, les enfants allaient pêle-mêle, de ville en ville et de royaume en royaume, renouveler ces sanglants spectacles, attirer la foule et faire de nouveaux prosélytes, que la puissance civile s'unit partout à celle du saint-siége, pour réprimer une secte dont les progrès commençaient à l'alarmer.
Cependant on les vit reparaître en Allemagne, en 1349, à la suite des maladies contagieuses qui avaient ravagé cette contrée. Le peuple se flagellait publiquement dans les villes, pour apaiser la colère de Dieu : deux cents fanatiques vinrent à Spire, sous la conduite d'un chef, et avec des torches et des bannières : ils portaient des vêtements noirs où une croix rouge était attachée; des fouets pendaient à leur ceinture : ils se flagellaient le matin , le soir et dans la nuit, ne s'arrêtaient qu'un jour dans chaque paroisse, et après avoir ému la multitude , par la rigueur d'une peine qui avait à leurs yeux plus d'efficacité que les sacrements, ils allaient éveiller dansd'autres villes le même fanatisme.
Un ange, disaient-ils, avait apporté dans l'église de Saint-Pierre à Jérusalem une lettre qui autorisait leur mission : on y lisait l'ordre donné par Jésus-Christ de se bannir de sa patrie pendant trente-quatre jours et de se flageller : les crimes dont le monde offrait le funeste exemple ne pouvaient être rachetés qu'à ce prix; et le sang que répandaient ces martyrs volontaires, en se déchirant à coups de fouet, se mêlait à celui de Jésus-Christ pour la rémission des péchés.
Tant d'aberrations devaient avoir un terme. Les pèlerinages de la secte des flagellants augmentaient les discordes civiles et religieuses dans tous les pays qu'ils parcouraient ; et après avoir
visité les différentes contrées de l'Allemagne, ils y furent enlin contenus par des mesures sévères : l'absurdité de leurs dogmes parvint à les discréditer, et d'autres opinions généralement répandues remplacèrent celles qui tombaient en désuétude.
Nous n'avons pas dû , en parcourant les annales du moyen âge, passer sous silence les différentes vicissitudes des arts, des opinions et des croyances, non-seulement chez les Anséates,mais chez les autres peuples qui entretenaient avec eux des relations habituelles. Tout est lié dans la marche des sociétés dont les intérêts sont communs : elles s'assimilent les unes aux autres par la fréquentation; elles se prêtent mutuellement leurs connaissances ou leurs erreurs, et se placent au même rang dans la civilisation.
On peut donc apercevoir dans les villes anséatiques le même mouvement, les mêmes oscillations intellectuelles que dans la vaste contrée qui les environne; mais on y remarque de plus une tendance qui leur est propre , le désir d'assurer par leur industrie et leur navigation la prééminence commerciale qui fut le principe de leur grandeur. Cette pensée les occupe sans cesse, elle forme le caractère qui les distingue, elle nous ramène à les suivre dans cette carrière où elles se sont engagées; et nous allons y rentrer pour parcourir les événements qui intéressent leur commerce et leur puissance.
Les progrès d'un peuple ont toujours besoin d'une direction prévoyante et éclairée : elle est naturellement confiée à son gouvernement , à ses magistrats, et c'est par leur bienveillante et journalière influence que peuvent sedévelopper les ressources publiques.
L'heureuse situation des villes anséatiques avait favorisé leur activité commerciale; mais ce fut la sagesse de leurs institutions qui la maintint et l'agrandit, en encourageant les arts utiles, en assurant du travail aux hommes laborieux, en accueillant les étrangers qui pouvaient concourir à la prospérité de l'État par leur indus-
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trio, leur fortune OU leurs connaissait
1 Administration de la villa de Hambourg méritait d'être citée comme exemple, par l'exercice impartial de l«1 justice, par les hospices formés
en faveur des malades, (1rs infirmes.
des vieillards, par les soins donnes à l'enseignement, par les mesures paternelles que Ton avait prises pour veiller au maintien du bon ordre et de. la sécurité publique et particulière.
Le^ précautions redoublaient à l'entrée de la nuit; et comme les rues n'avaient pas d'éclairage, chacun devait rentrer chez soi , au signal du couvre-feu. Un surveillant, en sentinelle au sommet du beffroi, donnait avec, la cloche l'alerte aux habitants, si un incendie se manifestait, s'il éclatait quelque trouble, si Ton pouvait craindre un danger public : il proclamait les différentes heures de la nuit; et ce cri était répété par d'autres gardes qui parcouraient les différents quartiers, pouvaient se rallier dans le besoin , et prévenaient toute espèce de désordre, pendant leurs rondes qui se prolongeaient jusqu'au jour. Cet emploi, toujours donné à des hommes dignes de conlianee, s'est conservé, à travers les vicissitudes des événements; et, par un louable esprit de corps, leur probité, leur intégrité première s'est constamment maintenue, sans qu'ils aient abusé contre l'autorité publique des moyens de vigilance et de force qu'elle leur avait remis.
L'activité du commerce ne laissait négliger aux habitants aucune des ressources agricoles que les pays voisins pouvaient offrir à leur industrie; et,
{>armi les plantes dont on favorisa a culture ou l'importation, nous devons remarquer celles dont la consommation fut accrue de jour en jour par l'établissement et le nombre des brasseries. On avait observé dans les temps les plus anciens la faculté d'extraire de toute espèce de grains farineux une liqueur fermentée , et l'on y avait eu recours pour la fabrication de la bière dans les climats où la vigne n'était pas connue. Les peuples du
nord de l'Europe donnaient a cette boisson le nom de cervoise ; ils en faisaient usage comme de l'Imlromel,
et ils avaient remarqué que l'orge devait être préférée pour la préparation
de ce breuvage. On apprit à la manipuler avec soin, a l'aide du germoir, de la touraille, du moulin, des cuves , des chaudières, où l'on faisait passer ce grain pour en graduer convenablement la fermentation; et l'on reconnut, après de nombreux essais, que le mélange du houblon avec cette liqueur la rendait moins visqueuse, plus salubre, légèrement amere, et propre a se conserver davantage.
La culture de cette plante fut alors encouragée dans les différents pays du Nord où l'on établit des brasseries :
les houblons de Pilsen et de Spalt en Franconie étaient renommés par leur qualité : un brasseur, nommé Breyhahn, citoyen de la ville d'Halberstadt, reçut des honneurs publics dans sa patrie, pour avoir découvert et pratiqué le perfectionnement dû à l'emploi du houblon, et pour avoir amélioré les procédés de la fabrication.
Les brasseries se multiplièrent dans plusieurs villes anséatiques, et cette branche d'industrie développa et fit fleurir un nouveau commerce.
D'autres contrées du Nord s'appliquèrent a la culture des céréales, dans la vue d'en extraire différentes espèces de liqueurs: Dantzig s'occupa spécialement deleur distillation; et ses eauxde-vie de grains passèrent dans les marches de l'Europe entière : l'exemple de cette fabrication se propagea, et l'on tira parti dans d'autres villes anséatiques de tous les grains, de tous les fruits qui pouvaient subir une fermentation vineuse. On établit des pressoirs pour le cidre dans les lieux où le pommier pouvait être cultivé : si une température trop faible ne permettait pas que le fruit parvînt à une complète maturité, du moins elle y développait assez d'acide vineux pour qu'on put en tirer un piquant et agréable breuvage.
Les villes anséatiques avaient de nombreuses relations avec Cracovie ,
L'UNIVERS
et l'exploitation des mines de sel de Wielitska était devenue la base d'un commerce très-étendu. On avait découvert ces salines en 1252, sous le règne de Boleslas V : leurs travaux , leurs fouilles occupèrent un grand nombre d'ouvriers; et l'on était parvenu, dans lessiècles suivants, à y pratiquer les vastes excavations qui forment aujourd'hui l'étage supérieur de ces ateliers souterrains. Cet étage se composait de plusieurs galeries , et l'on avait taillé dans la mine des tables , des sièges et d'autres meubles à l'usage des travailleurs : on y voyait même des chapelles dont les autels , les piliers , les statues étaient en sel, et «à l'office divin se célébrait les jours de fête. D'autres salles avaient été agrandies par les progrès de l'exploitation : les voûtes, les plafonds en étaient également soutenus par des colonnes de sel , dont la cristallisation reflétait le feu des flambeaux, et donnait à ces édifices l'apparence du palais des fées.
Nous avons déjà remarqué que les produits de plusieurs mines d'or et ; d'argent alimentaient le commerce des i villes anséatiques. Mais les filons du [minerai s'épuisaient successivement :
il fallait, pour les suivre, creuser plus profondément le flanc des montagnes et les couches de la terre : les travaux allaient être plus pénibles, plus onéreux, et le sol devenait plus avare de ses richesses. On avait commencé par la facile récolte de quelques grains, de quelques paillettes d'or :
elle s'était faitedans le lit des rivières et dans celui des ravins passant à travers les sables aurifères dont ils entraînaient les débris; les noms donnés à différents lieux en attestent encore l'ancienne opulence , et ils contrastent aujourd'hui avec leur état de dénûment.
On descendait dans la plupart des mines , à l'aide d'un câblequ'un rouage mû par l'eau faisait dérouler; et parvenu au fond du gouffre on avait sous les yeux le spectacle de tous les travaux des mineurs. Les uns taillaient les flancs de la mine , ouvraient de nou-
velles galeries , et roulaient les blocs qu'ils avaient détachés; d'autres les transportaient sur des chariots, jusqu'aux puits, aux orifices, par où l'on devait extraire le minerai. Les ouvriers sortaient tous les soirs de leurs souterrains; mais les chevaux qu'on y avait descendus devaient y rester, jusqu'à ce qu'ils fussent hors de service : il en était de même dans les mines de sel; et ces animaux y perdaient la vue de bonne heure.
Les fabriques et les exploitations que nous venons de signaler trouvaient un débouché habituel , soit dans l'intérieur de l'Allemagne, soit dans les ports de Flandre, où nous avons vu que venaient s'enchaîner les relations des Anséates avec les navigateurs du Midi. Les marchandises qu'on y apportait du Levant furent toujours recherchées par les Occidentaux : ils devaient les payer en argent , avant qu'ils eussent eux-mêmes des manufactures qui pussent leur offrir des moyens d'échange; et ce commerce obligeait les négociants chargés de ce genre de relations à se pourvoir d'une quantité de numéraire qu'ils ne pouvaient quelquefois se procurer que par la voie des emprunts. L'intérêt de l'argent était alors très-élevé : le taux le plus habituel était de douze à quatorze pour cent; il descendait rarement à dix ; on l'avait vu s'eJever jusqu'à vingt. Les variations dépendaient du plus ou moins de rareté de l'argent, ou de différentes causes locales et accidentelles , telles que la guerre et le peu de sûreté des communications. L'argent était devenu lui-même l'objet d'un commerce généralement répandu , et les opérations de banque, de change, de prêt, furent pendant longtemps entre les mains des Italiens, plus connus dans les autres parties de l'Europe sous le nom de Lombards. On fit ce commerce avec plus d'activité dans quelques villes du midi de la France, surtout à Cahors; et les banquiers de nos provinces méridionales se trouvaient compris sous la désignation générique de CaorsitiL
Mais la principale nation occupée de ce trafic étaient les Juifs, peuple cosmopolite répandu dans toutes les contrées. La persécution qui les menaçait dans les pays catholiques, leur interdiction de tous les emplois civils , la défense d'acquérir des propriétés, les taxes personnelles et toutes les charges auxquelles ils étaient soumis avaient généralement conduits à thésauriser, non pas pour enfouir le numéraire, mais pour le faire ensuite circuler par des emprunts, dont ils cherchaient à hausser les intérêts, en les calculant sur les risques personnels auxquels ils étaient soumis, et sur les besoins des emprunteurs qui recouraient à leurs services.
Leurs profits, leurs richesses leur furent souvent imputés à crime : on en regardait la cause comme illégale; on se plaignait du taux excessif des intérêts de leurs créances ; et leurs nombreux débiteurs, dont la plupart devenaient insolvables, ameutèrent plusieurs fois contre eux la fureur populaire, en donnant un caractère religieux aux persécutions qui atteignaient une classe entière. Ce n'était plus seulement à l'usure que l'on déclarait la guerre, c'était aux descendants d'une nation proscrite : on faisait retomber sur eux, de race en race, l'accusation d'un déicide; et la flétrissure dont on cherchait à les marquer était d'autant plus ineffaçable , que les enfants de cette nation restaieut isolés au milieu des autres peuples : leurs familles s'unissaient entre elles , soit parce que leur religion le voulait ainsi, et leur défendait de s'allier avec les Moabites et les autres ennemis du peuple de Dieu; soit parce que l'Église romaine , qui , les repoussait de sa communion , les avait privés de toute participation à ses sacrements et à l'assemoléedes fidèles.
Les poursuites dirigées contre eux dans le moyen âge en firent périr un grand nombre. Chaque siècle avait offert ces tristes exemples de persécution; et cette inimitié invétérée qui ne s'assoupissait que par intervalles s'était réveillée avec plus de violence
8* lAvraiton. iVlLLKS AKSÉATVJUES.)
au signal des croisades. Les pèlerins armés qui, en 109(i, partirent d'Occident pour la terre sainte, sous la conduite de Gauthier sans avoir, s'étaient jetés sur les Juifs, partout où ils en avaient rencontré. L'humanité des évéques de Worms, de Spire, de Trêves, parvint à en sauver quelques-uns dans les lieux de leur résidence ; mais il y eut de nombreuses exécutions à Cologne, à Mayence; et des cruautés semblables ensanglantèrent la Bavière. Les Juifs ne pouvaient obtenir la vie qu'en changeant de religion : plusieurs abjurèrent, d'autres se donnèrent volontairement la mort :
on vit des mères égorger leurs enfants avant de se tuer elles-mêmes; elles disaient qu'il valait mieux les envoyer au ciel que de les abandonner aux chrétiens.
En 1146, lorsqu'on eut prêché la seconde croisade, le fanatisme du moine Rodolphe vint ranimer en Allemagne les mêmes fureurs contre les Juifs : la plupart n'échappèrent à la
Eroscription qu'en se retirant en Souae, en Franconie, et dans les autres villes du domaine impérial , où Conrad III protégea leurs personnes et leurs biens légitimement acquis. Frédéric Ier, prêt à partir en 1189 pour la troisième croisade, prévint de nouvelles persécutionsqui allaient éclatercontre eux : quelques-uns de ses successeurs l'imitèrent; et pendant un siècle le repos de cette nation ne fut pas troublé ; mais en 1298 un paysan, nomméRaindfleisch , prêcha dans le haut Palatinat, en Franconie etdansles contrées voisines, que Dieu l'avait envoyé pour détruire les Juifs : il leur imputa des crimes et des profanations, afin de les dévouer à la haine générale. Des bûchers s'allumèrent à Nuremberg, à Rothenbourg, à Bamberg et dans d'autres villes; on y brilla ces victimes de la superstition ou de la cupidité; et des familles entières, devançant l'heure du supplice, se jetèrent elles-mêmes dans les flammes.
Ratisbonnesauva les Juifs qui étaient dans ses murs : Albert, duc d'Autriche , parvint à réprimer dans ses
tu
I/UMVERS.
États les violences dont ils étaient menacés; et ce prince, étant devenu empereur, crut pouvoir leur rendre dans toute l'Allemagne la même sécurité; mais la haine des habitants était mal éteinte; elle se ralluma bientôt à Nuremberg, et l'on y condamna an gibet le célèbre Manlochée, auteur de savants commentaires sur leTalmud et sur les meilleurs ouvrages des rabbins.
Les Juifs de Frise et de Hollande en furent chassés par le comte Florent V, et ceux d'Allemagne le furent en 1309 par un éilit de l'empereur Henri VII.
Souvent ils avaient fait aux gouvernements des prêts considérables : on leur assignait, pour les rembourser, le recouvrement d'une partie des revenus publics; et quoiqu'ils eussent le droit de prélever sur les recettes la valeur de leurs créances, on leur reprochait de réduire ainsi les contributions, et l'on regardait comme illégaux tous leurs bénéfices.
La persécution contre eux se ranima en 1338 : un grand nombre furent tués en Franconie ; d'autres se réfugièrent en Westphalie, en Bohême et jusqu'en Alsace; mais dans cette province ils furent également proscrits.
Un hôtelier, du nom d'Armléder, se mit à la tête d'une troupe de fanatiques : il faisait porter devant lui une croix et une bannière, et allait de ville en ville, persuader aux peuples que leur salut dépendait de l'extermination des Juifs; il en flt une horrible boucherie, et cette férocité souleva enfin l'indignation générale :
Berthold, évéquede Strasbourg, parvint à se liguer avec plusieurs seigneurs d'Alsace pour délivrer la province d'un si grand fléau. Armléder, battu et poursuivi , espéra se relever en Allemagne, où les mêmes fureurs lui paraissaient faciles à ranimer; mais il tomba bientôt entre les mains de l'empereur Louis de Bavière , qui le fit mettre à mort.
Ainsi avait éclaté à plusieurs reprises une haine fanatique contre l'ancien peuple de Dieu. Cependant cette nation toujours vivante réparait ses
pertes : les rejetons, échappés à la fureur du glaive, allaient eux-mêmes enfanter une postérité nouvelle : Abraham en avait reçu la promesse; elle devait s'aceompnr jusque dans ses derniers neveux.
Telle était la confiance de ce peuple, au milieu même des persécutions les plus violentes. La dispersion de ses membres faisait du moins espérer qu'ils ne seraient pas proscrits à la fois dans tous les pays : ceux qu'on avait expulsés des bords du Rhin, du Danube ou de l'Elbe, se retiraient plus à l'orient; ils gagnaient les bords de laVistule : ïhorn,Dantzig, d'autres villes de Pologne et des pays voisins, leur offraient des lieux d'asile : ces vastes régions, si souvent ravagées par la guerre, avaient besoin de nouveaux habitants ; et les progrès de leur population et de leur culture étaient encouragés par un gouvernement étroitement uni à la Ligue Anséatique, et destiné à lui rendre un jour aeminents services.
Rappelons-nous, en suivant vers l'extrémité de la Baltique la direction du commerce des Anséates , que la plupart des villes de cette contrée appartenaient à l'Ordre teutonique. Ces places situées en Prusse, en Livonie, en Courlande, avaient une existence mixte : elles reconnaissaient le grand maître de l'Ordre pour souverain; mais leurs intérêts commerciaux les unissaient aux Anséates; elles avaient part aux charges comme aux avantages des autres confédérés; elles devaient contribuer comme eux à la sécurité de la navigation , à celle des communications par terre , au maintien des prérogatives et des réductions d'impôts, dont cette grande association jouissait en pays étranger. L'autorisation d'accéder à la Ligue leur avait été accordée parle grand maître; et lui-même désirait vivement la prospérité de cette confédération.
Pour apprécier le degré de force que la Ligue espérait recevoir de l'Ordre teutonique, il convient de rechercher quelles étaient alors les ressources dont cet ordre pouvait disposer;
VILLES ANSKVTIQUES.
et un semblable examen nous oblige • suivre les progrés de sa puissance, depuis l'époque où Herman deSaltza, Son quatrième grand maître, eut entrepris la conquête de la Pruj jusqu'à celle où l'Ordre eut affermi sa domination dans ce pays et dans les contrées voisines. Cette période embrasse plus de deux siècles; et la plupart des événements qu'elle renferme se trouvent lies à l'histoire des villes auséatiques.
Pendant le magistère d'IIerman de Saltza, l'Ordre tcu tonique avait reçu de l'empereur Frédéric II de nombreux domaines dans la Prusse et la Livonie:
le i\uc de Masnvie, attaqué par les païens , lui céd.i les territoires de Culm et de Libau s'il pouvait les en expulser : les chevaliers s'en empa rcrcnt,ils poursuivirent leurs conquêtes , fondèrent en 1 23 1 la forteresse de Thorn , et bientôt après celles de Culm, de Marienhourg, d'Elbing, de Braunsberg et d'Eilsbergj
Il fallut, en 1240, reprendre les armes contre les Prussiens ; et leduede Poméranie, leur auxiliaire, fut vaincu en voulant les sec mrir. La guerre se ralluma contre eux en 1 254 : Ottocare, roi de Bohême , le marquis de Brandebourg, les ducs d'Autriche et de Moravie, le landgrave de Thuringe et l'évèquc de Cologne avaient uni leurs forces à celles de l'Ordre teutonique; et ce fut une véritable croisade, dont le but était de détruire entièrement le paganisme dans les contrées voisines de la Baltique. Ces peuples , attachés à leur idolâtrie, n'étaient pas convertis par le vainqueur; ils revenaient à leurs dieux et reprenaient les armes, dès qu'ils avaient pu reparer leurs pertes : on voulut établir dans leur pays des colonies nouvelles pour les assujettir, et l'Ordre teutonique profita de ses accroissements successifs pour défendre et assurer ses conquêtes :
Kœnigsherg et Wélau furent fondés sur le Prégel ; Karsow le fut sur les frontières de la Lithuanie.Cetteguerre, qui dura quinze années, se renouvela ♦ncore plusieurs fois vers la fin du treizième siècle, et le grand maître
étendit sa domination SUl la lïusse entière.
Mais en créant vers le nord sa nouvelle puissance, l'Ordre teutonique
perdait ses possessions au fond de la Méditerranée : Saint-Jean <f Acre qui
en était le chef-lieu fut conquis en 1291 par le Soudan d'Egypte ; et lorsque les chrétiens eurent perdu ce dernier boulevard de la terre sainte, le petit nombre de chevaliers que la guerre avait épargnés se retirèrent à Venise; leur grand maître, Conrad Feuchtwangen , alla ensuite résider à Prague; et le chef-lieu du magistère fut successivement transféré a Marbourgdans le pays de Hesse et à Alarienbourg en Prusse , où il resta iixe pendant deux siècles.
Les possessions de l'Ordre en Livonie et en Eslhonie l'exposaient alors àde nouvelles guerres, soit contre les archevêques de Riga, soit contre les Lithuaniens et les Russes dont il touchait le terroire; et cette situation l'obligeait à distribuer dans toute la contrée les forces des chevaliers , de manière que toute l'autorité restât entre leurs mains, et qu'ils pussent aisément se rallier et se prêter secours dans toutes les occasions périlleuses.
Le grand maître régla l'organisation de l'Ordre, oui se composait des dignités ou des charges suivantes : le grand commandeur, premier officier destiné à remplacer le grand maître en cas d'ahsence; legrand maréchal, résidant à Rœnigsberg et chargé du commandement et de l'administration de l'armée; le grand hospitalier, établi à Elbiug; le drapier, chargé de la fourniture des vêtements, et le trésorier, résidant près du grand maître. L'Ordre teutonique avaitdes commandeurs particuliers àirfhorn , à Culm, à Elbing, dans les autres principales villes, et dans les châteaux et les forteresses : d'autres fonctionnaires avaient les titres d'hospitaliers, de maîtres des couvents , de celleriers, de proviseurs, de maîtres delà pêche, de pannetiers : ces différentes désignations indiquaient les emplois qUi s'y trouvaient attachés.
L'UNIVERS
Le caractère religieux et politique de l'Ordre teutonique lui imposait un double devoir à remplir. Créé d'abord pour la défense de la terre sainte et pour les secours à donner aux guer* ricrs pèlerins, il ressemblait aux autres ordres militaires et hospitaliers qui furent fondés pendant les croisades; mais lorsqu'il se fut élevé au rang des souverains, et qu'il eut été appelé à prendre part aux événements qui devaient changer de siècle en siècle la face de l'Europe, il dut avoir des armées proportionnées à sa puissance :
leur composition ne ressembla plus à celle des troupes qu'il avait entretenues, quand il ne formait encorequ'une association religieuse. Les chevaliers occupaient les différents grades de l'armée; ils commandaient les levées de la milice; et si une partie d'entre eux restait encore réunie pour former un corps d'élite , c'étaient ceux qui entouraient le grand maître de l'Ordre ou le grand officier chargé de commander à sa place, et qui devaient, durant la bataille , se porter aux postes les plus périlleux , cherchera relever la fortune et à décider la victoire* Les pertes de cette troupe de réserve étaient les plus difficiles à réparer ; mais les grandes familles d'Allemagne tenaient à honneur d'appartenir à un ordre si vaillant, où l'amour de la gloire, le zèle religieux, l'ambition trouvaient également à se satisfaire.
Les exploits et les conquêtes de l'Ordre teutonique avaient accru en Europe sa considération politique et militaire. Les ports qui lui appartenaient sur la Baltique le faisaient jouir de tous les avantages du commerce et de la navigation ; il participait aux privilèges accordés aux autres villes anséatiques, soit dans leurs relations mutuelles,soitdans leurs communications avec l'étranger. Il formait d'ailleurs, vers les limites orientales de la Ligue, un puissant boulevard contre les nations inquiètes et belliqueuses qui avaient souvent troublé cette partie de l'Europe, et dont les mœurs sauvages pouvaient y faire rétrograder la civilisation.