JIM VERS
(Iraient exercer la piraterie, et tenter des incursions sur le territoire, ennemi ; on leur permettait de vendre leurs prises dans ces deux ports, et ceux de Golwiz et de Ribniz leur furent également ouverts.
Depuis trois ans la Suède était ravagée parla guerre; la population des côtes ne jouissait d'aucune sécurité, et la misère à laquelle on l'avait réduite lui inspirait enfin l'amour du pillage.
Les pirates qui infestaient tous les rivages maritimes, y trouvèrent un grand nombre d'associés, et une foule d'hommes avides de butin se répandirent sur les mers. Comme leur but, ou du moins leur prétexte, était de ravitailler Holmia, dont Marguerite faisait continuer le siège , ils se donnèrent le nom de frères V italiens.
L'autorisation de faire des armements en course pour attaquer les navires ennemis remonte au temps où les gouvernements eux-mêmes n'avaient pas encore de forces navales.
Les rois avaient recours aux navires de leurs sujets, et choisissaient les commandants et les officiers supérieurs des escadres qu'ils avaient ainsi réunies : les mêmes vaisseaux pouvaient servira la guerre ou au commerce; et les armateurs qui les avaient équipés cherchaient tour à tour à s'enrichir par de paisibles spéculations, ou par les dépouilles enlevées à l'ennemi.
L'habitude d'armer en guerre et en marchandises les navires particuliers ne se perdit point lorsque les gouvernements eurent créé une marine qui leur appartint, et lorsque la construction, l'équipement et l'armement des vaisseaux de guerre se firent à leurs frais. On espérait nuire encore plus à l'ennemi , en multipliant les moyens d'attaque dirigés contre lui, et les armements en course des particuliers continuèrent d'être encouragés ; mais cette espérance de supériorité devenait illusoire, car l'ennemi jouissait du même avantage; il pouvait également prendre pour auxiliaires tous les armateurs privés : c'était agrandir de part et d'autre le champ des hostilités;
c'était multiplier les occasions de se dépouiller mutuellement.
Une extension de maux si préjudiciable aux intérêts privés pouvaitelle s'accorder avec ces règles de Sociabilité qui prescrivent de borner les fureurs de la guerre , de ne nas poursuivre les populations désarmées, et de n'engager dans la lutte de deux gouvernements ennemis que les hommes appelés à décider eutre eux ces grands différends? Mais lorsque ces principes de raison et de modération eurent commencé à s'appliquer à la guerre de terre, on continua d observer une législation maritime oui autorisait en pleine mer la prise de toutes les propriétés particulières appartenant a l'ennemi. On aurait épargné sur la terre la personne et les biens des habitants inoffensifs; mais la mer les livrait à la merci des ravisseurs.
Il résultait de cette contradiction entre les usages de la guerre de terre et de la guerre de mer, que la première laissait encore subsister quelques relations d'éuuité naturelle et d'humanité entre deux États ennemis. Quels que fussent les actes d'indiscipline et de violence d'un corps de troupes armées et victorieuses, ses excès avaient des bornes : il était d'ailleurs intéressé à ménager les ressources d'un pays conquis, à ne pas nuire aux travaux de l'agriculture, à la récolte des fruits de la terre, au paisible exercice des arts et métiers; mais en parcourant la mer on n'y voulait souffrir aucune entrave ; et des peuples qui se croyaient autorisés à retenir tout ceque le naufrage avait rejeté sur leurs bords, se trouvaient conduits à s'emparer de tout ce qu'un ennemi avait confié à l'Océan.
La piraterie entrait dans les mœurs des anciens habitants du Nord ; et cet usage remontait aux temps où des essaims de guerriers, appartenant à un pays pauvre et sans culture, allaient chercher sur d'autres rives des moyens de subsistance, et se fixer quelquefois dans des contrées plus fertiles. Ce système d'incursions périodiques avait été organisé d'une manière régulière,
\1LLLS WM.ATIQULS.
et nous mons rendu compte, dans les premiers livres de cette histoire, des principales expéditions qui en avaient «■le le résultat.
L'abolition de l'ancienne piraterie dn iSoni fut ensuite l'ouvrage du
christianisme : elle eut lieu en Danemark, vers l'année 101(3, sous le règne de Canut le Grand; et la confrérie de Roschild se dévoua noblement a faire cesser ce barbare usage; mais il régnait toujours sur d'antres rives de la Baltique. Le pays des Slaves ne fut converti que dans le douzième siècle; la Crusse ne le fut que dans le siècle suivant; les mœurs anciennes y luttaient encore contre les principes des nouvelles doctrines, et le goût de la piraterie fut sans doute un des plus difficiles à extirper : il s'était transmis d*âgi en âge, jusqu'à l'époque dont nous nous occupons ici.
Les Vitaliens ne furent que trop bien secondés dans leurs violences, et cette association, d'abord formée contre l'ennemi , s'étendit bientôt davantage :
sa licence n'eut plus de frein , et ceux qui lui avaient donné des armes ne purent ni la conduire ni la comprimer.
Des brigands sans chefs , sans gouvernement, sans discipline, cherchaient indistinctement leur proie, et se prétendaient cependant ligués pour une guerre légitime. Leur station dans l'ilcde Gothland, dont ils s'étaient emparés, leur permettait d'intercepter la navigation par des croisières habituelles : Wisby, longtemps célèbre par son commerce, était devenue leur place d'armes; ils y avaient élevé des fortifications et ils y trouvaient un refuge dans le besoin. Leur audace s'accrut avec leurs forces : déjà ils ne naviguaient plus isolément eten aventuriers; leurs Hottes parcouraient la mer : ils pillèrent la Seanie, attaquèrent et réduisirent en cendre Malmoë, soumirent d'autres villes du littoral, et s'élevèrent le long des côtes de Norvège jusqu'à Bergen, qui était alors le marché le plus fréquenté par les Auséates. LesVitaliens y firent un riche butin , et après avoir ravagé la ville par le fer et le feu, ils se retirèrent
dans les porta dont ils étaient maîtres. D'autres Hottes exerçaient ailleurs
la piraterie. Plusieuri rivages étaient
dévastés tOUr à tour; mais leurs principales expéditions se dirigeaient \eis llolnua, toujours assiégée par les Danois ; ilsy introduisaient des vi\r< s.
harcelaient les assiégeants, et réservaienl aux plui cruels supplices les prisonniers qu'ils faisaient sur l'enn mi. Ils les enfermaient dans des tonneaux, au fond desquels on avait pratique une ouverture assez large pour que la tète put y passer : chaque prisonnier occupait un tonneau séparé, et il y restait jusqu'après le jugement public qui le condamnait à mort.
Les cruautés des Vitaliens déterminèrent le pape BonifaceIXa excommunier leurs cbeis ; et le souverain pontife ne permit a l'évêque d'TJpsal de révoquer cet anathcme que pour ceux qui apaiseraient la justice divine par des aumônes envers les pauvres ou par d'autres pieuses libéralités.
Les brigands ne se bornaient plus à attaquer les places ennemies; ils arrêtaient les navires mêmes des villes anséatiques : tout était confondu dans leurs déprédations ; leur nombre croissait de jour en jour , et la terreur de leurs armes gagnait tous les rivages.
La pêche du hareng attirait alors vers les côtes de la Seanie un grand nombrede bâtiments : cette navigation fut bientôt interrompue. Le pillage des marchandises et des navires se multiplia tellement que les Vitaliens excitèrent une indignation générale, et que les villes anséatiques cherchèrent à remédier à des maux si graves. Elles invitèrent, en 1394, les habitants de Rostock et de Wismar à rendre le butin que les pirates y avaient déposé, à les rappeler et à révoquer les autorisationsdonnées* leursarmements. Les Anséates désiraient conclure la paix avec la reine Marguerite ; et dans cette vue, les envoyés de Lubeck et de Hambourg eurent avec ceux de la reine une conférence pour traiter de la délivrance du monarque captif et des autres conditions du traité. On se sépara sans rien conclure; mais les
L'UNIVERS
mêmes députés se réunirent l'année suivante à ceux de Grypswald , de Thorn, d' lilbing, deDantzig, de Revel, pour reprendre cette négociation.
Enfin, les sept villes obtinrent que la reine ne retiendrait plus Albert et son fils. Elle devait recevoir dans trois ans une rançon de soixante mille marcs d'argent pur : les villes se portaient garantes du payement; Holmia leur serait donnée en dépôt jusqu'au terme fixé, et l'on remettrait ensuite à la reine cette place, ou la personne du roi, si ce prince ne remplissait pas ses engagements. Albert renonçait à ses droits sur la Suède; il obtint à ce prix la liberté , et il retourna dans le Mecklembourg avec son fils ; mais au bout de trois ans ce prince n'ayant pas acquitté les sommes promises, et ne s'étant pas constitué de nouveau prisonnier, les villes anséatiques remirent Holmia aux troupes de la reine, qui fut alors maîtresse de toute la Suède ; et cette princesse affermit en 1397 son autorité sur les trois royaumes par le traité d'union de Calmar.
Les Vitaliens, que le retour de la paix ne faisait pas renoncera la piraterie , mais qui ne pouvaient plus colorer des mêmes prétextes leurs hostilités habituelles , prévirent que de plus grandes forces allaient se réunir contre eux : ils avaient enlevé Éric, fils d'Albert; ce jeune prince vivait au milieu d'eux, dans l'île de Gothland dont ils étaient toujours maîtres, et ils avaient augmenté les fortifications de Wisby, pour s'y mettre en défense.
La guerre allait en effet se poursuivre contre eux avec plus de vigueur; et les députés anséates réunis à Lubeck étaient convenus que les villes de Dantzig, de Thorn et d'Elbing, entretiendraient des croisières contre les Vitaliens dans le bassin oriental de la Baltique; que Lubeck ferait croiser dans ses parages occidentaux, et que l'on construirait, aux frais de la confédération , de plus grands vaisseaux de guerre. Les Lubeckois en armèrent vingt : ils tinrent la mer pendant quatre mois, visitèrent la plupart des
golfes, et harcelèrent les pirates; mais pour extirper le mal il fallait de plus grands efforts. Les brigands, qui s'attendaient au dernier supplice s'ils étaient faits prisonniers, vendaient chèrement leurs jours et leur liberté :
souvent ils étaient vainqueurs ; etdans leurs défaites mêmes ils échappaient à l'ennemi par l'agilité de leurs manœuvres et la rapidité de leur fuite.
On décréta en 1397 de nouveaux armements dans la seconde assemblée qui se tint à Lubeck : les préparatifs ne furent cependant faits que pour l'année suivante ; et dans cet intervalle les pirates continuèrent leurs dévastations.
Les villes de Prusse qui obéissaient à l'Ordre teutonique avaient à se plaindre des fréquentes incursions des Vitaliens: Conrad de Jungingen, grand maître de l'Ordre, entreprend de les chasser de l'île de Gothland. Il équipe une flotte nombreuse, ayant à bord quatre mille hommes d'infanterie et un corps de cavalerie : il s'empare de l'île entière, attaque et met en fuite les vaisseaux des Vitaliens , et affaiblit tellement leurs forces dans cette expédition, qu'ils abandonnent la mer Baltique et se réfugient dans les parages de l'Océan.
Albert, informé de la prise de l'île de Gothland, voulut alors y rentrer; mais le grand maître qui l'avait enlevée aux pirates ne se proposait point d'y renoncer. Marguerite espéra ellemême s'en emparer , et cette princesse envoya des troupes pour faire le siège de Wisby : ainsi trois compétiteurs se disputaient cette possession. L'empereur Wenceslas intervint : une convention se fit à Copenhague; et l'île de Gothland fut cédée, moyennant une indemnité pécuniaire en faveur de l'Ordre teutonique, à Éric XIII, neveu de la reine Marguerite, qui l'avait placé en 1396 sur le trône de Suède.
La retraite des Vitaliens sur les côtes de l'Océan atlantique allait changer le théâtre de leurs hostilités. Hambourg était appelé par sa situation à supporter les principales charges de la guerre, et cette ville avait surtout à
VILLES ANSÊATIQÎTS.
maintenir la libre navigation de l'Elbe , dont elle avait obtenu la jouissance par ses conventions avec les habitants du Dittmarck et des autres paye riverains. Déjà depuis un siècle elle avait fait élever un pharedansl'ilede .\euenwerk, située a IVmboiichuredu Meuve:
le pape Boniface VIII lui avait accordé leprivilege d'y ériger un autel portatif, où Ton célébrerait les saints myss pour les navigateurs qui aborderaient sur la plage; et la concession de l'île lui avait été formellement faite par les ducs de Saxe et de Westphalie. Les Hambourgeois tirent en 1394 une autre acquisition plus importante, celle du bailliage de Ritzebuttel, qui fut également confirmée par le duc de Saxe-Lawenbourg. Ce territoire, situé sur la rive méridionale de l'Elbe, servit à en protéger la navigation : il devint aussi un lieu de relâche pour les vaisseaux qui, avant de prendre la mer ou de remonter le fleuve, pouvaient être retenus par quelques obstacles, et avaient à compléter ou à réduire leur lest, à prendre ou à déposer une partie de leur chargement.
Les Vitaliens avec lesquels on était alors en guerre étaient allés s'établir sur le littoral de la Frise, où ils occupaient quelques positions fortifiées, et après s'être affermis dans ce lieu d'asile, ils étendirent au loin leurs violences et leurs pillages ; ils parurent sur les côtes de Belgique, d'Angleterre, de France et d'Espanne : on dit même qu'ils naviguèrent aussi vers le nord jusqu'au Groenland, mais qu'ils perdirent dans cette expédition plus de la moitié de leurs navires.
Les Frisons favorisaient leurs pirateries et ils y prenaient part pour s'enrichir : Groningue et d'autres villes à l'occident de l'Ems eurent recours à leurs services contre la Hollande. Les
Premiers lieux où ils s'établirent dans Ost-Frise sont "Wittmund, Brucke , Aiirichshave, Marienhave : ils y avaient leurs quartiers d'hiver, et "devenus maîtres des principaux points du rivage, ils purent infester habituellement par leurs incursions les embouchures de l'Lms . de l'Elbe et du VVéser.
La Ligne Anséatique délibéra sur
les moyens de les poursuis re : il fut convenu que l'on armerait à ses frais de plus grands navires pour rétablir la liberté dei men : les seigneurs de Frise furent invites à chasser de leur territoire ces brigands maritimes :
on pria le grand maître de l'Ordre teutonique de favoriser cette entreprise, et l'on eut principalement recours à la reine Marguerite, pour obtenir des secours de plus contre une association que ses brigandages mettaient en état d'hostilité contre tous les peuples.
Dans les nouvelles négociations qui eurent lieu à Lubeck et a Nikôping entre les villes auséatiques et les couronnes du ?sord, on renouvela les engagements antérieurs. Les habitants de Rostock et de Wismar, premiers auteurs de la réunion des Vitaliens, rentrèrent en grâce avec la reine : on somma le comte d'Oldenbours et les seigneurs de Groningue et de Dockum de se joindre à une expédition contre les pirates; et dans l'année 1400 une flotte, dont Lubeck et Hambourg avaient armé la plus grande partie, se mit en mer, gagna les cotes de Frise, se joignit aux vaisseaux de Brème, de Groningue, Kampen , Deventer. et attaqua les Vitaliens à l'embouchure même de l'Ems. Ceux-ci éprouvèrent une sanglante défaite : leurs prisonniers furent jetés à la mer ou livrés au supplice; et l'on occupa deux de leurs repaires, "Withmund et Grothusen :
les seigneurs d'Ems et d'Aurich s'engagèrent à ne plus recevoir les pirates, et les gouverneurs de l'Ost-Frise conclurent même avec les villes anséatiques une alliance pour les expulser.
Cependant la guerre s'étant rallumée entre les Hollandais et les Frisons, ceux-ci eurent encore recours aux Vitaliens : leurs déprédations s'accrurent ; ils enlevèrent près de Héligoland plusieurs navires de commerce.
Les Hambourgeois assemblèrent alors leurs vaisseaux armés; ils descendirent l'Elbe , attaquèrent en mer les pirates; et après un combat acharné, où ils leur prirent soixante-douze na-
V UNIVERS
vires avec leurs chefs, la flotte revint triomphante à Hambourg, et les prisonniers furent décapités. D'autres brigands échappés au vainqueur continuaient leurs hostilités; mais la flotte remit à la voile : on les attaqua de nouveau, et cent cinquante prisonniers que Ton lit sur eux éprouvèrent le même sort.
Le droit de protéger la navigation de l'Elbe dérivait des privilèges que la ville de Hambourg avait obtenus des empereurs : Charles IV les avait confirmés en 1 359 , et cette ville avait besoin, pour la sûreté de son commerce, d'une entière liberté de navigation.
Les pirates ayant accordé en 1404 de nouveaux secours aux Frisons contre les Hollandais, Hambourg et Lubeck envoyèrent des députés à Amsterdam pour rétablir la paix : un corps de quatre cents hommes que Ton fit débarquer sur les côtes de Frise attaqua les châteaux qui servaient de retraite aux brigands et qui recelaient leurs larcins. Ceux de Falder, de Norden,dePilsum, furent détruits, et ceux d'Arle, de Béruma, Grothusen, Osterhusen, furent remis au comte de Frise, à condition qu'il fermerait aux Vitaliens les embouchures de l'Ems et du Wéser, et que les navigateurs des deux villes trouveraient en cas de besoin un abri dans ses ports et dans ses châteaux.
Il y eut à Hambourg en 1410 une nouvelle députation des places maritimes, dont le but était d'extirper la piraterie; six ans après on suivit à Lubeck une négociation semblable. Les Brémois firent des armements pour assurer la navigation du Wéser : ils s'emparèrent de quelques territoires situés vers l'embouchure de ce fleuve, et obtinrent des comtes d'Oldenbourg l'engagement de ne plus protéger les Vitaliens. Ceux-ci commençaient à reparaître sur le littoral du Dittmark :
les Hambourgeois s'en plaignirent au duc de Sleswick , et les liaisons des habitants avec les pirates furent interrompues.
Cependant les Vitaliens avaientétendu leurs intelligences dans l'intérieur
du pays et jusqu'au voisinage de Hambourg. D'autres brigands liés avec eux, et connus sous le nom de chenapans et de flibustiers , continuaient de désoler le commerce des villes anséatiques : leur principal repaire était le château de Bergedorf, et ils avaient établi leurs communications avec les forets, par une galerie souterraine dont ils avaient masqué l'ouverture :
cette issue permettait aux brigands de sortir sans être remarqués, et d'échapper aux armes et à la poursuite de leurs ennemis. Ils attaquaient les marchands et les voyageurs qui se rendaient d'un pays à l'autre; et tantôt on les entraînait dans les bois, on pillait leurs biens et on les relâchait ensuite; tantôt on les conduisait, les yeux bandés, jusqu'à Bergedorf où on les plongeait dans les cachots, et iis ne pouvaient savoir dans quel lieu on les retenait prisonniers. Les troupes envoyées par Hambourg et Lubeck pour attaquer ces brigands pouvaient d'autant moins les atteindre, que le duc Henri de Saxe paraissait disposé à les soutenir, malgré les plaintes que les deux villes lui adressaient. Enfin deux bourgmestres, Jordan Pletskow de Lubeck et Heinrisch Hoyer de Hambourg, marchèrent sur Bergedorf avec deux mille hommes d'infanterie et huit cents de cavalerie, parmi lesquels se trouvaient un grand nombre de bourgeois et de marchands qu'animait l'amour de la patrie; la place se rendit après une courte résistance :
elle fut pillée et brûlée; mais les brigands se retirèrent dans le château, où ils continuèrent de se défendre.
On fit usage, pour les réduire, d'arquebuses, de pierriers, de canons, dont la fabrication était encore grossière : le cinquième jour, on alluma au pied de leurs retranchements des matières inflammables et résineuses, dont la fumée fut si épaisse que les défenseurs offusqués , par ce nuage et poursuivis par la flamme, se réfugièrent dans l'intérieur des retranchements : les assiégeants donnèrent l'escalade, et la garnison se rendit, à condition qu'elle sortirait librement.
VILLES ANSlUTIQl ES.
Les troupes alliées marchèrent ensuit»* sur Eliepen bourg , autre asile de
brigands, situé sur l'Elbe, dans le lied que Ion nomme aujourd'hui Knvhenwanlt'u : la garnison était trop faible
pour résister; elle ouvrit ses portes; et les troupes de Lubeck et de Brème allèrent s'emparer de Cuddeworte, qu'elles démolirent : elles auraient poursuivi leurs avantages, si les prinvoisins n'avaient pas ménage entre les deux partis une suspension d'armes. Leurs différends furent conciliés dans une diète tenue à Perleberg, où se reunirent le prince Frédéric de Brandebourg, le duc Guillaume de Lunebourg et d'autres souverains. 11 fut convenu en 1430 que le duc de Saxe abandonnerait à perpétuité aux deux villes de Hambourg et de Lubeck les châteaux de Bergedorf et de Riepenbourg avec leurs appartenances, le péage et le bac d'Eslinger et la moitié de l'Herzogenwald.
Dès ce moment Bergedorf et Riepenbourg furent regardes comme une possession commune à l'une et à l'autre ville : on s'accorda sur leur administration, et le commandement en lut dévoiu tour à tour à deux sénateurs, l'un de Lubeck, l'autre de Hambourg; la durée de leurs fonctions était d'abord de quatre années; elle fut ensuite de six ans. On comprit aussi dans ce gouvernement les quatre paroisses qui composaient la Fierlande; c'étaient celles de Kirchenwarden, d'Alten-gamme , de JNeuengamme et deKursIack. Les habitants de la Fierlande étaient originairement une colonie venue des Pays-Bas : ils avaient conservé leurs moeurs et leurs usages primitifs : c'était une nation active et industrieuse, qui devait sa richesse au travail et à la fertilité de ses terres cultivées en jardin. La proximité de Hambourg l'attachait à cette place par des rapports habituels : les Fierlandais y venaient vendre le lait de leurs troupeaux , les produits de leur pêche et de leur chasse, les légumes et les fruits de leur territoire, et ils ont continué de pourvoir par
leurs fécondes ressources à ia con* BOtnmation d'une cité qui s'est agrandie de jour en jour.
Lors |U6 les Vitaliens eurent perdu dans l'intérieur du continent leurs derniers auxiliaires, il leur restait encore quelques possessions sur le littoral, et particulièrement dans la Frise, où ils Vendaient leurs services à quelques seigneurs en guerre avec leurs voisins. Mais en 1422 on tint une assemblée à (ironingue, pour mettre un terme à ces hostilités toujours renaissantes : il fut résolu que les Vitaliens qui occupaient Dockum et le château d'Ems seraient compris dans le traité de paix s'ils évacuaient ces places dans six mois : ils étaient tenus de quitter la Frise; on raserait les fortifications qu'ils auraient abandonnées; et s'ils ne voulaient pas en sortir, ils seraient expulsés du pays par le secours des confédérés. Comme ils refusaient de partir, Hambourg et Lubeck armèrent une escadre, y embarquèrent mille hommes de bonnes troupes, des canons, d'autres instruments de siège, et attaquèrent le château d'Ems dont ils s'emparèrent : un grand nombre de pirates furent tues, et cent cinquante prisonniers furent livrés aux exécuteurs. De là on tourna ses forces contre la place de Dockum qui se rendit et dont on ruina les retranchements.
Les Vitaliens continuaient cependant de tenir la mer : ils tirent en 1430 une incursion dans le Weser et ils s'avancèrent jusqu'à Brème; mais ils ne purent surprendre cette ville où l'on prit subitement les armes, et ils ne parvinrent à s'emparer que du vaisseau de garde qui se trouvait à l'ancre en avant du port.
Une si longue suite d'agressions, à peine interrompues par quelques armistices dont on violait bientôt les conditions, fit enfin juger aux Hambourgeois qu'il leur était nécessaire d'acquérir et de garder quelque poste militaire, sur un littoral dont on n'avait pas encore pu déloger entièrement l'ennemi. Ils parvinrent à s'emparer par surprise de la place d'Ems,
L'UNIVERS
?[u'ils avaient conquise une première ois, mais qu'ils avaient rendue à un seigneur frison; ils accrurent les fortifications de cette ville, et la firent gouverner par leurs magistrats. Cependant ils reconnurent, après une occupation de quelques années, que cette possession leur procurait peu d'avantages, et qu'elle faisait porter sur eux tout le poids d'une guerre qu'ils n'avaient d'abord entreprise que pour la cause commune : alors ils se déterminèrent à renoncer à cette conquête, et ils cédèrent la ville et le château d'Ems à Ulric, comte de l'Ost-Frise, dont les domaines venaient d'être érigés en fiefs de l'Empire. La guerre des Vitaliens touchait à son ternie : ils furent affaiblis par de nouvelles défaites : leurs principaux chefs avaient péri, et il ne resta plus que le nom de cette association de brigands, qui s'était rendue redoutable pendant un siècle.
La guerre que la Ligue Anséatique avait eue à soutenir contre les pirates n'était pas la seule entrave mise à la prospérité de son commerce : celui qu'elle faisait avec la Grande-Bretagne fut exposé à de nombreuses vicissitudes dont nous avons à rendre compte.
Le marché d'Angleterre avait d'abord offert à la Hanse des avantages d'autant plus grands que les Anglais prenaient eux-mêmes peu de part, aux expéditions des navires chargés de l'échange de leurs productions avec celles du continent; mais ils virent ensuite avec jalousie les bénéfices que cette circulation procurait au pavillon étranger. Edouard III voulut les affranchir de l'intervention et du monopole des Anséates , en encourageant la navigation et le commerce de ses propres sujets : il leur permit, pendant six années, l'exportation des laines et des peaux, et celle des étoffes et des draps fabriqués en Angleterre:
une compagnie de commerce s'établit à Londres, et s'unit bientôt à une autre corporation d'aventuriers, qui entreprenait, à ses risques et périls, de faire passer sur le contineut les
marchandises anglaises. Les privilèges de ces associations n'étaient que temporaires : on voulait soumettre a l'épreuve du temps une si grande innovation : il fallait obtenir que le génie de la nation s'y prêtât ; et le succès d'une première tentative permit au gouvernement de hasarder davantage.
Un acte de navigation, publié en 1381 sous le règne de Richard II, défendit l'exportation des marchandises anglaises par tout autre navire que ceux des nationaux.
Les Anséates souffrirent impatiemment la perte d'une branche de commerce dont ils avaient joui exclusivement : ils usèrent de représailles, en ne permettant eux-mêmes l'exportation de leurs produits qu'à bord de leurs bâtiments. En même temps ils avaient recours à des négociations , pour obtenir la révocation des privilèges accordés par Richard II aux négociants anglais ; mais ils ne purent y parvenir ; et Henri IV qui succédait à ce prince consentit seulement à renouer de paisibles relations avec eux , en déclarant, et en faisant enrôler dans la chancellerie de Westminster que, si les marchands anglais étaient reçus amicalement dans les ports d'Allemagne , les marchands teutoniques jouiraient dans les ports d'Angleterre des mêmes avantages.
Ce palliatif ne remédiait point aux embarras d'une situation si précaire :
les entraves, les limites du système d'exportation étaient les mêmes; et les prétentions de la Ligue Anséatique et les refus de l'Angleterre firent bientôt interrompre toutes leurs relations de commerce. Les vaisseaux britanniques n'étaient plus admis dans les ports de la confédération , et ceux qui lui appartenaient ne l'étaient plus en Angleterre : il y eut de part et d'autre des mesures de rigueur et des
f»oursuites contre les navigateurs et es négociants qui avaient enfreint ces règlements prohibitifs. Ces actes que lçs gouvernements n'avaient pas toujours ordonnés, mais qu'ils ne désavouaient pas , donnaient lieu à de fré quentes représentations; et l'on se
frisait do pari et d'autre des promesses de conciliation qui restaient infructueuses.
Cependant quel que fût cet état de mésintelligence, les villes anséatiques évitèrent constamment l'éclat d'une rupture. Leur guerre contre les \ italiens avait longtemps occupé leurs forces maritimes : il était, pour eux, d'une sage politique de ne pas disséminer leurs moyens de défense, et de ne pas avoir à soutenir dans des parages différents deux guerres à la lois. La plupart des villes anséatiques étaient d'ailleurs trop engagées dans les discussions et les intérêts des puissances du Nord , pour ne pas se réserver les moyens d'y intervenir librement et à leur gré, de secourir leurs alliés, de combattre leurs adversaires, et de protéger à main armée leurs privilèges de commerce et leur indépendance politique si souvent menacée. Ainsi, dans ses démêlés avec l'Angleterre, la Hanse se bornait à des actes de réciprocité, à des négociations, à des compromis ; et en se voyant forcée de renoncer au monopole du commerce, elle cherchait du moins à se soutenir avec avantage dans la concurrence qui commençait à s'établir. Intéressée à un rapprochement, mais toujours soigneuse de ses droits , elle eut recours à la médiation de l'Ordre teutonique; et les bons offices du grand maître Conrad de Jungingen déterminèrent le gouvernement anglais à nommer en 1406 des envoyés, qui furent munis de pleins pouvoirs , pour traiter avec l'Ordre et avec la Hanse teutonique. Cette intervention eut du moins pour résultat d'écarter une guerre qui paraissait imminente, d'adoucir par quelque tolérance la rigueur des prohibitions, et de mêler insensiblement les intérêts commerciaux de deux nations, qui pouvaient prospérer l'une et l'autre, sans se nuire mutuellement.
Ce ne fut qu'après trente ans de négociations, suivies et abandonnées à plusieurs reprises , qu'un traité de commerce fut conclu en 1436 par Henri VI, roi d'Angleterre, avec le 9e Livraison, (villes ANSÉATIQFES. )
grand maître de l'Ordre, teutonique et avec les villes anséatiques. Celles-ci étaient alors en guerre avec le Danemark; elles av. lient vu détruire tous
les privilèges qui leur appartenaient
dans le port de Bergen; et leurs députes, réunis à Lubeck, s'étaient adresses de nouveau à l'Ordre teutonique, pour l'intéresser au rétablissement de leurs droits et pour obtenir de lui des secours. Les proconsuls de Lubeck , de Hambourg, Cologne et Dantzig, étaient chargés de cette mission : ils vinrent offrir au grand maître, résidante Marienbourg, le titre de Protecteur de la Ligue Anséatique; et ce guerrier, flatté de l'honneur qu'on lui déférait, embrassa vivement les intérêts de la confédération et conclut avec elle un traité solennel. Le grand maître écrivit aux rois d'Angleterre et de Danemark, au duc de Bourgogne et aux autorités des villes où les comptoirs des Anséates étaient établis, afin d'obtenir le redressement de leurs griefs; d'autres orateurs de la Ligue furent envoyés en Angleterre, en Flandre, en Danemark, en Norvège et à Novogorod.
Les démêlés sur lesquels on avait à s'entendre avec le gouvernement britannique ne furent néanmoins que momentanément apaisés. On voulait, de part et d'autre, retenir quelque supériorité d'avantages; et l'intérêt privé faisait renaître des discussions que les clauses ambiguës d'un traité ne donnaient pas toujours les moyens d'éclaircir. Il aurait été sans doute utile de reconnaître que le commerce entre deux États ne peut prospérer qu'avec de mutuelles concessions :
comme il se compose d'échanges entre les objets que l'on importe et ceux qui doivent être exportés, il est naturel que les navires de l'une et de l'autre nation puissent également participer à ce double transport; mais une telle simplicité de vues blessait des prétentions rivales; et quoique l'on reconnût la nécessité du partage, on y voyait un sacrifice auquel on ne pouvait se résigner.
Pendant la durée de cette mésintcl-
L'UNIVERS
jigence, et pendant la guerre contre les Vitaliens, la Ligue Anséatique avait reconnu la nécessité d'unir plus intimement tous ses membres. Ses députés s'assemblèrent fréquemment ; et les délibérations de leurs diètes embrassèrent les différents intérêts de leur politique, de leur marine et de leur commerce.
Nous citerons au nombre de leurs recez les plus remarquables ceux de 1412, 1417 et 1418 qui se rapportent à cette époque. Ils défendent de vendre des vaisseaux aux étrangers, et de construire pour eux des navires dans les ports des villes anséatiques. D'autres dispositions s'appliquent à la piraterie. Les patrons de navires qui reprennent sur un pirate les marchandises dont il s'est illégalement emparé , ont le droit d'en conserver une moitié, et l'autre moitié doit être remise au propriétaire : mais si cette reprise est faite par les bâtiments de guerre des villes alliées, les marchandises sont restituées en entier à leur premier possesseur. Il est interdit de donner aux Vitaliens aucun secours en armes , en munitions de guerre, en vivres, ou de toute autre nature. Les villes les plus voisines d'un port où l'on a signalé des pirates doivent y envoyer des bâtiments pour les détruire. On ne peut acheter aucune marchandise qui ait été pillée par des pirates, ou qui ait été rejetée par la mer.
D'autres clauses ont déterminé l'appui que l'on doit se prêter mutuellement, en cas de péril de mer, ou de naufrage. Le patron qui a besoin d'assistance pour entrer dans un port doit être aidé par ceux qui s'y trouvent mouillés avant lui, et son équipage est tenu de lui obéir lorsqu'il se porte lui-même au secours d'un vaisseau en détresse. L'équipage d'un navire qui fait naufrage doit aussi aider au sauvetage des marchandises; et si le prix des secours qu'il donne aux négociants n'a pas été convenu entre eux, les magistrats de la ville anséatique ou du comptoir le plus voisin peuvent le fixer.
Des règles sont établies par les
mêmes recez, sur la saison de l'année où la navigation doit être suspendue. Aucun navire ne doit mettre à la voile, dans la mer du Nord pour la Baltique et réciproquement , depuis la Saint-Martin jusqu'au 2 février : cette règle ne subit qu'un petit nombre d'exceptions, pour les bâtiments dont la cargaison pourrait être avariée par un trop long chômage. D'autres navires ne doivent pas même partir, avant le 22 février, du port où ils ont niverné. Mais pendant les mois où la mer est close, il est encore permis de remonter les fleuves avec de petits navires, dont le chargement ne doit pas excéder un poids de vingt-cinq lastes.
Les précautions dont nous venons de rendre compte avaient été prises pour la sûreté des navigateurs et du commerce, dans une saison où les parages habituellement fréquentés par les Anséates sont souvent embarrassés par les glaces , souvent exposés à l'obscurité des brumes et à la violence des tempêtes : si l'art de la construction et la science nautique devaient triompher un jour d'une partie de ces dangers , les autres tiennent à l'intempérie du climat, qui continue d'interrompre annuellement dans la Baltique l'accès et les communications de quelques ports.
On régla par le recez de 14 1 2 le tirage d'eau et le chargement que les navires ne devaient pas excéder : cette mesure devenait nécessaire, afin que Ton pût pénétrer, à travers les bancs et les bas-fonds , jusque dans les ports où l'on devait débarquer. La surcharge d'un navire lui aurait fait courir le risque de s'engraver ou de faire naufrage; et le patron qui contrevenait à cet ordre pouvait être condamné, même lorsqu'il arrivaitsans encombre, à une amende qui lui faisait perdre le fruit de sa spéculation illicite.
Quelques articles des recez de la diète étaient relatifs aux devoirs des patrons et à ceux des équipages. Un patron devait être muni, en mettant à la voile, d'un certificat delà ville d'où il partait , et il devait en rappor-
VILLES UISÊATIQUES.
un autre du lieu do son déchargement : il avait à payer les gagea de iei matelots, un tiers avant le départ ,
un tiers au point de destination , et le • aussitôt après son retour. I il
matelot (|ui ne se rendait pai a bord quand il avait reçu son premier payement encourait la peine capitale, s'il abandonnait son patron au milieu du danger et si Ton pouvait le reprendre ensuite, il était emprisonne pendant deux mois : il subissait , en cas de récidive, une détention de trois mois; et on le marquait à l'oreille, pour qu'il fût reconnu et qu'il servit d'exemple.
11 n'était pas permis de prêter à la grosse sur le corps et la quille d'un bâtiment, sons peine de confiscation de l'argent prête. On voulait que le navire restât indépendant des chances d'un emprunt, qu'il ne put pas être détourne de sa destination, et offrir, en changeant de mains, moins de sécurité aux propriétaires de sa cargaison.
Ces nombreuses dispositions nous montrent avec quelle sollicitude la diète s'occupait des différentes questions qui intéressaient les navigateurs des villes anséatiques : elle s'attachait avec le même soin à étendre leur commerce chez les nations étrangères, à lui assurer de nouveaux privilèges, et à le faire jouir du monopole, partout où il pouvait offrir aux acheteurs des marchandises de meilleure qualité et à plus bas prix que celles des nationaux eux-mêmes. On retrouve dans tous les traites de cette époque la preuve de la prépondérance commerciale que la Ligue avait acquise chez des peuples où l'industrie avait fait moins de progrès, où le goût du luxe s'était néanmoins introduit, et où l'on avait à pourvoir également aux premiers besoins de la multitude et aux fantaisies des riches et des grands.
En voyant tendre au même but un si grand* nombre de cités diverses, on peut sans doute admirer cette uniformité de direction, qui semblait résulter d'un même intérêt , quoique la plupart des villes ne fussent pas indépendantes. Sans nous plonger
dans lea détails de leurs institutions, 4a leurs usages et des événements qui leur sont propres, nous avons à les considérer comme un grand faisceau, remarquable par la reunion de ses l'ornons suivons l'esprit qui anime un si vaste corps, et qui lui imprime un grand mouvement politique, commercial et intellectuel. Tontes fefl relations qui unissaient entre eux les Anseates se trouvaient placées sons la garantie d'une législation commune, destinée a consacrer a la t'ois les obligations et les droits des associes.
Déjà nous avons reconnu ces principes de jurisprudence et d'équité, dans les premiers temps où se constituait la Ligue Anséatique: ils n'avaient pas ensuite changé de nature, car les règles de morale d'où ils dérivaient étaient immuables; mais ils durent recevoir plus de développement, lorsqu'on eut à les appliquer à des circonstances et à des questions qui n'avaient pas été prévues dans l'origine. Ainsi quand les violentes agressions des pirates eurent forcé la Ligue Anséatique à prendre les armes, non-seulement pour arrêter leurs pillages, mais pour reprendre les dépouilles dont ils s'étaient emparés, le droit de recousse sur les marchandises arrachées de leurs mains dut être déterminé avec précision. Quand les gouvernements eurent contracté l'usage de faire eux-mêmes des armements maritimes, et de ne plus se borner à faire servir aux opérations de la guerre les bâtiments du commerce, ils continuèrent néanmoins d'autoriser les armements particuliers; mais la course qui leur était permise fut assujettie à des règlements. Elle dut être exclusivement dirigée contre les propriétés appartenant à l'ennemi.
La capture des marchandises qu'il avait à bord d'un bâtiment neutre fut permise aux armateurs; et lorsqu'on s'emparait d'un bâtiment ennemi on devait faire aux neutres la restitution des objets qu'ils y avaient chargés.
Ces maximes sont directement contraires au principe que le pavillon couvre la marchandise; mais il serait prématuré d'en faire ici la comparai-
L'UNIVERS
son, et nous croyons devoir la réserver pour une autre époque, où cette seconde règle a plus généralement prévalu.
L'usage des contrats d'assurance mutuelle se répandit dans tous les ports; les affaires de banque et de change se multiplièrent : on avait partout des facteurs et des correspondants : les valeurs monétaires de différents pays tendaient à s'assimiler :
quelques-unes des monnaies les plus accréditées servaient de types pour les évaluations; et de même qu'on avait adopté en France uour signe d'unité les pièces frappées a Tours sous le règne de saint Louis , et les écus d'or frappés à Florence vers la même époque, on établit à Lubeck en 1340, avec l'autorisation de l'empereur Louis V, une monnaie d'or, du même poids et du même titre que les florins, ainsi nommés du lieu de leur origine.
L'empereur Charles IV en fit frapper de semblables; et ces pièces, ayant cours dans l'Allemagne entière , aidèrent à simplifier les calculs et les opérations des négociants.
Les membres de la Ligue s'emparèrent, pour étendre leur commerce, de toutes les améliorations qui furent introduites dans l'exercice des arts, dans l'économie rurale, dans les travaux des manufactures. Aucune époque du moyen âge n'avait été plus féconde en inventions utiles, soit dans les villes anséatiques, soit dans les autres villes impériales, où de sages institutions favorisaient le développement de l'industrie. Des procédés plus ingénieux s'étaient établis dans les fabriques les plus usuelles : les toiles, les étoffes se raffinaient, les ameublements étaient plus commodes et d'un goût plus recherché : le bien-être créait à la fois de nouveaux besoins et de nouvelles ressources pour y satisfaire. Chaque pays acquittait son tribut : on importait d'une région dans l'autre les animaux, les végétaux qui pouvaient s'y naturaliser, et l'on s'enrichissait mutuellement par ces échanges et ces transplantations. La culture , en se diversifiant , s'appropriait mieux aux différences de
localités : elle était encouragée par l'accroissement des consommateurs, elle l'était par la facilité des exportations : les brasseries se multipliaient dans le nord; l'art de travailler les métaux s'était perfectionné : en les appliquant à la mécanique, on donnait a ses rouages plus de solidité, et l'on offrait à l'adresse et aux forces humaines de nouveaux leviers.
L'invention du verre et son usage généralement répandu donnèrent lieu à un commerce important, quand les verreries d'Allemagne, celles de Bohême surtout, durentservir, par l'abondance et la variété de leurs fabrications, au vitrage des édifices, aux usages de la table, à différents articles de luxe ou d'ameublement. Les plus hautes sciences, les lois de l'optique surtout, commençaient à en tirer un plus grand parti': on connaissait, dans le quatorzième siècle, l'emploi des lunettes ordinaires, mais sans prévoir encore qu'il devrait conduire un jour à de merveilleusesdécouvertes sous la voûte étoilée du ciel.
Cette période du moyen âge est remarquable surtout par l'invention de la poudre à canon, généralement attribuée à Berthold Schwartz, moine franciscain de Mayence, quoique les historiens orientaux lui donnent uneorigine plus ancienne. Cette découverte allait changer tous les principes delà tactique et de l'art militaire ; elle conduisit à l'invention des armes à feu : mais on n'appliqua d'abord cette force d'explosion qu'à des armes pesantes, destinées à battre en brèche et à faire crouler l'enceinte des murailles assiégées ; et l'on ne fit usage qu'un siècle après d'armes plus commodes, que l'on rendit assez légères pour qu'elles fussent portatives.
Plusieurs villes anséatiques profitèrent bientôt de cette découverte. Lubeck eut en 1360 un moulin à poudre :
le duc Alfred de Brunswick fit forger en 1365 la première coulevrine : vingt pièces de canon furent fondues à Augsbourg en 1372, les unes étaient d'airain, les autres de fer. D'abord on ne lançait que des boulets de pierre, de
VILLES ANSÉATIQTJES.
cinquante, soixante-dix et jusqu'à cent vingt livres; mais ensuite od réduisit les proportions du calibre et le
poids des projectiles. En 1378 Lubeck lit usage de canons , an siège de Dannebergdont les inséates cherchaient
in|)arer. pendant la guerre qu'ils avaient a soutenir contre \A aldeinar.
\ussi longtemps que les villes an- Béatiques eurent a combattre de communs ennemis, l'identité de leurs intérêts et le besoin de se défendre les tinrent constamment réunies. Ainsi les guerres qu'elles eurent à soutenir pour établir leur independanceet pour affermir leurs premières relations de commerce, leur prescrivaient l'emploi simultané de toutes leurs forces. Il était également nécessaire quelles concourussent avec le même ensemble aux expéditions entreprises contre la piraterie. La sécurité de leur navigation l'exigeait ; maisquelques incidents particuliers tendaient à disjoindre les forces des confédérés. Toutes les expéditions militaires ne leur semblaient pas avoir le même caractère d'utilité.
Les principaux membres de la Ligue étaient quelquefois accusés de n'avoir eu en vue que leurs propres avantages ; et les charges paraissaient plus pénibles à ceux qui avaient moins de part aux compensations. Appelés à contribuer de leur personne ou par des subsides aux opérations de la guerre, ils calculaient avant tout l'étendue de leurs sacrifices : ils refusaient le service, ils se plaignaient du fardeau des contributions; et les plaintes qui s'élevèrent dans quelques villes sur la levée et l'exagération des impôts y troublèrent à plusieurs reprises la paix intérieure et l'ordre public.
Il était rare que ces commotions n'amenassent pas de sanglantes querelles : on avait à vaincre d'aveugles résistances ; et comme les libertés publiques ne pouvaient s'étendre qu'aux dépens de différents corps privilégiés, ceux-ci étaient dépossédés parla force, et il était rare qu'une multitude impétueuse et passionnée n'abusât pas de ses premiers avantages. Aussi on vit éclater, dans le treizième siècle , des
troubles souvent excites par des factieux, qui, sous prétexte d'arracher le
peuple a l'oppression, commirent en
son nom de si ura\es désordres qu'ensuite il en désavoua une partie.
Ces mouvements tiimultuaires auraient été plus difficiles i calmer dans les pays où la forme du gouvernement rendait plus inégales les différentes classes d'habitants et irritait la jalousie des hommes dont elle comprimait l'ambition. Mais on était moins exposé à ces profondes haines dans les villes qui, se régissant par des lois plus populaires , ne reconnaissaient pas les mêmes distances entre les citoyens , et regardaient la prospérité publique comme essentiellement fondée sur la base de l'industrie et du commerce.
Telle était sous ce rapport la situation des villes anséatiques : les hommes appelés à jouir des droits politiques y étaient plus nombreux : néanmoins les conditions n'étaient pas égales pour tous, et la répartition ou la surcharge des impôts donnait lieu à d'autres différends.
Une des principales taxes du moyen âge était la capitation, charge qui pèse d'une manière trop inégale sur les fortunes et les classes différentes de la société. Dans quelque proportion qu'elle soit réduite , elle écrase le prolétaire, l'infirme, la famille réduite à la pauvreté : elle porte, spécialement dans les villes, sur les artisans dont la foule est beaucoup plus nombreuse que les autres classes réunies ; et comme les plaintes qu'elle excite ont pour elles la multitude , elles ne peuvent pas être imprudemment écartées par le gouvernement.
Le sénat de plusieurs villes anséatiques se trouva quelquefois exposé à une si pénible épreuve. Si les besoins de l'État lui faisaient regarder comme impossible la réduction des taxes , il cherchait à temporiser, à obtenir contre les mécontents l'appui des corporations plus paisibles , à balancer l'autorité tumultueuse des artisans par celle de la bourgeoisie, moins nombreuse , mais plus riche, et plus intéressée au maintien de l'ordre public. C'était à
L'UNIVERS
l'opinion de cette classe de citoyens que le sénat avait habituellement recours; et en effet elle formait une ligne intermédiaire entre lui et les corporations des arts et métiers. Les hommes admisdans la bourgeoisie avaient souvent commencé par l'exercice d'une profession. Cette classe moyenne comprenait les négocia nts en exercice, ceux qui s'étaient retirés du commerceaprès lui avoir du" leur fortune, les propriétaires de maisons et de domaines ruraux, les officiers publics , les magistrats entre lesquels se partageaient leS différents emplois de la société, et tous les hommes enfin admis à y occuper quelque rang par leurs fonctions , et habiles à faire partie du sénat, soit qu'ils y fussent appelés et adjoints par les titulaires eux-mêmes, soit qu'ils eussent à concourir personnellement à la nomination de ce grand corps de l'État.
Ces premières remarques sur l'organisation sociale la plus généralement admise dans les villes anséatiques nous aideront à suivre les dissensions qui s'y manifestèrent par intervalles ; elles pourront aussi nous expliquer par quels moyenstermes, par quelles voies de conciliation on parvenait ày rétablir le calme. Il est, heureusement pour l'humanité , peu de crises sociales qui ne laissent quelque prise à une transaction , lorsqu'elles commencent et se terminent dans une même cité. Les émotions publiques peuvent y être plus fréquentes que dans un grand Etat, mais elles s'apaisent plus promptement. Les liens de famille , ceux que l'amitié ou l'habitude avaient formés peuvent encore retenir l'essor des passions et des inimitiés publiques, et cette communauté d'origine a préparé etfacilité plus d'une réconciliation.
Si nous examinons la situation politique de quelques-unes des villes les plus importantes, nous pouvons remarquer que les habitants de Cologne rendaient hommage à leur archevêque et lui juraient fidélité, aussi longtemps qu'il les maintiendraitdans leurs droits et leurs privilèges : après avoir reçu leur
serment, l'archevêque confirmait par écrit leurs anciens franchises. Cette ville dépendait immédiatement de l'Empire, et l'électeur n'y exerçait sa propre juridiction que dans les' affaires criminelles. Toutes les fois qu'il voulut étendre son autorité , il rencontra une vive résistance; et les habitants donnèrent ,en 1 297, une preuve remarquable de leur attachement aux libertés publiques. L'électeur avait levé un corps de troupes pour les soumettre : ils sortirent des portes, marchèrent à sa rencontre; et déposant les clefs de la ville sur le champ de bataille, comme un prix réservé au vainqueur, ils attaquèrent les troupes de l'archevêque , les taillèrent en pièces, et rentrèrent victorieux dans la cité.
On essaya encore dans la suite de.
restreindre les privilèges dont Cologne jouissait. Un électeur exigeait qu'on lui livrât une des portes de la ville ; il en fit la demande au sénat ; et un enfant de neuf ans, fils d'un sénateur, voyant son père vivement inquiet, lui demanda et apprit la cause de sa tristesse : « Eh bien , lui dit-il , enlevez de « ses gonds une des portes, envoyez- « la à l'électeur à Bonn, et faites mu- « rer cette entrée. » Cet avis fut adopté : l'archevêque mourut , sans avoir pu se venger du refus dérisoire qu'il venait d'essuyer ; et un enfant de neuf ans fut longtemps admis à siéger au sénat , en mémoire de cet événenement.
Dans les villes qui n'étaient pas la résidence d'un évêque, et où les droits de l'Église et du pouvoir suprême n'étaient pas réunis dans la même personne, l'autorité ecclésiastique était souvent en rivalité avec l'autorité civile; toutes deux s'exerçaient dans une sphère particulière et séparée; mais leur ligne de démarcation n'était pas toujours assez précise pour qu'il n'y eût pas de fréquentes collisions entre elles. L'histoire de Hambourg nous offre, en 1335, un exemple de ces querelles de juridiction, où l'on montra de part et d'autre le plusd'animosité.
Depuis que les archevêques de Hambourg et de Brème avaient établi leur
lence dans la seconde ville, le chapitre qu'ils avaient laissé à Hambourg
;i\ .ut continué de jouir de m s anciens privilèges, et ils furent fixés en i Î70, pat une conventioneutreluiet lescn.it :oh i l'enceinte territoriale ou s'exercerait l'autorité du chapitre, les genres d'affaires qui rassortiraient au pouvoir civil ou ecclésiastique , les droits dont l'église jouirait pour la collation des bénéfices et pour l'inspection et la direction des écoles ; mais ce règlement lit encore dans l'indécision un si grand nombre de cas . que les disi lissions se renouvelèrent dans la suite avec plus de violence et d'aigreur. Celles qui éclatèrent en 1335 furent occasionnées par une différence d'opinion sur le divorce, que la loi civile autorisait, mais qui était repoussé par les lois canoniques : cette question fut bientôt perdue de vue et lit place à d'autres diflicultés plus graves.
Le chapitre n'ayant pas de force armée pour prévenir ou venger quelques actes de violence de ses adversaires, eut recours à l'excommunication contre le sénat et la bourgeoisie:
il lit suspendre la célébration du culte, sortit de la ville, recourut à l'autorité du saint-siége, à celle de l'empereur Charles IV, obtint l'intervention du roi de Danemark, du comte de Holstein, de quelques autres autorités souveraines ou religieuses, et n'ayant pu forcer la courageuse résistance du gouvernement, il consentit entin,en 135-5, à entrer en arrangement avec lui. Lechapitre conserva les immunités de ses maisons, la juridiction sur les ecclésiastiques, la collation des bénéfices, le droit d'acquérir des biens-fonds qui seraient soumis à la taille : toutes les bulles lancées contre le sénat et la bourgeoisie furent révoquées. On continua de reconnaître et de distinguer les deux juridictions civile et religieuse; mais les limites en furent mieux définies; et lechapitre craignit d'engager une lutte nouvelle qui pouvait lui faire perdre quelques-uns de ses derniers avantages.
L'autorité de la bourgeoisie s'était progressivement accrue dans les dif-
férentes \illes anséatiques qui jouissaient du droit de s.' gouverner : elle ten lait a affranchir l'autorité civile
du contrôle d'un autre pouvoir : » Ile.
souffrait même avec impatience 1'» sercicê simultané de deux législations rivales, 1 t cherchait a circonscrire plus étroitement le domaine de la juridiction et de l'influence religieu;
Mais a côte delà bourgeoisie commençait à B'é/ever un autre corps, plus puissant, plus tumultueux, celui UUi supporte dans chaque société la fatigue du jour et les plus nombreuses charges de l'État. Cette multitude, si énergique dans ses efforts, si mobile dans ses passions , et dont il faut toujours assurer le bien-être, n'avait pas dans chaque pays le même caractère , parce qu'en effet elle ne se composait pas d'éléments semblables. La classe occupée des travaux des champs était la plus paisible et la plus dispersée : répandue dans les hameaux , où elle jouissait d'un heureux état de médiocrité, elle n'embrassait pas dans ses vues un long avenir. Ses vœux, ses espérances s'étendaient du temps des semailles à celui de la récolte; et si elle était épargnée par les taxes, elle s'en tenait à la modeste aisance que le travail et la nature Jui avaient assurée.
Le grand nombre d'artisans, de fabricants et de manufacturiers. auxquels était abandonné l'exercice de toutes les professions, avait ses corporations, ses règlements distincts, et entrait davantage dans le mouvement général de la société. Chaque communauté avait ses privilèges : toutes n'avaient pas les mêmes intérêts; elles se bornaient à défendre les prérogatives qui leur étaient propres : il était rare qu'il y eut de l'unanimité dans leurs plaintes; et si plusieurs se prononçaient contre le gouvernement, d'autres lui restaient attachées : l'appui des corporations pouvait donner quelque force aux mécontents, mais il offrait aussi quelques moyens de leur résister.
La classe des matelots et des autres hommes attachés au service des ports formait dans les villes maritimes
L'UNIVERS
une niasse de population beaucoup plus redoutable : elle se composait d'hommes plus exercés aux fatigues et aux périls de la navigation, endurcis au travail , vivant sous le ciel, accoutumés à une existence aventureuse, et animés de passions fortes, impétueuses et faciles à exalter. Les agitateurs y trouvaient des partisans , disposés à tout entreprendre , s'ils parvenaient à les séduire, et à leur faire espérer quelque prix de leur coopération. Reportons-nous à l'époque où ce genre de séduction était plus facile, où l'ignorance des classes inférieures les tenait moins en garde contre tous les pièges, où l'organisation des différentes parties de la société ne procédait encore que par tâtonnements, et n'arrivait que par des épreuves incomplètes et successives à quelques améliorations compatibles avec l'esprit du siècle. Cette marche progressive était embarrassée par un grand nombre d'obstades : il fallait pour calmer les passions chercher souvent à les diriger, paraître céder à l'orage, louvoyer à travers les écueils; et si les périls devenaient plus imminents, si le gouvernement d'une ville anséatique était dans l'impuissance d'y rétablir l'ordre public, alors on avait recours à la médiation de quelques-uns de ses confédérés, et l'on se prévalait de la promesse que s'étaient faite tous les Anséates de se prêter une mutuelle assistance contre l'anarchie.
L'occasion d'exercer ce droit d'intervention ne se présentait que trop fréquemment : chaque ville renfermait quelque semence de trouble : on vit, en 1375, plusieurs corporations de Brunswick se soulever contre le sénat:
les ouvriers qui leur appartenaient attaquèrent les sénateurs, en firent périr quelques-uns, expulsèrent les autres, etles remplacèrent par des magistrats qu'ils croyaient plus dévoués à leur cause. Mais cet exemple d'insurrection fut désavoué par la Ligue Anséatique; elle ne reconnut pas le nouveau gouvernement ; elle exclut même cette ville de la confédération, jusqu'après le rétablissement du sénat
qu'on avait si violemment détruit.
Cette exclusion allait priver Brunswick de tous les avantages politique et commerciaux que la Ligue lui avait procurés; et cette ville reconnut bientôt le besoin de renouer ses relations interrompues. Lubeck, Hambourg et Lunebourg lui offraient leur médiation : il fallut plusieurs années pour pacifier les troubles; et enfin les négociateurs obtinrent le rappel des sénateurs qu'on avait expulsés, le désaveu des mesures prises contre eux, et la réintégration de Brunswick au nombre des villes anséatiques. Le gouvernement fit célébrer de saints offices , pour le repos de l'âme de ceux qui avaient péri , et une dépuration égale à leur nombre fut envoyée à Rome en pèlerinage. Ce dernier mode d'expiation était alors un des plus usi-" tés; et des clauses analogues se retrouvent quelquefois dans les autres actes de réconciliation, conclus vers la même époque. Elles reposaient sur ce principe • Que la plupart des délits et des violentes agressions étaient rachetables par des compositions personnelles : cette législation dérivait du système féodal; les canons de l'Église y avaient joint et substitué quelquefois leur propre autorité , et l'expiation se bornait enfin à une peine canonique. On avait d'ailleurs senti que la mort, donnée au milieu des dissensions et des guerres civiles, ne pouvait pas être assimilée à un meurtre, à un homicide ordinaire, et qu'il n'y avait pas toujours lieu de poursuivre devant les mêmes tribunaux les auteurs d'un crime imputable aux fureurs des partis.
La ville de Hambourg, qui venait de concourir par ses bons offices à pacifier les troubles de Brunswick, avait elle-même donné des exemples d'insubordination contre les autorités publiques : on vit, en 1376, la plupart de ses corps de métiers s'unir aux autres artisans et s'insurger contre le sénat. Ils demandaient que la capitation fût réduite de moitié, et qu'on annulât plusieurs ordonnances qu'ils prétendaient contraires à leur indus-v
VILLES A.NSl-.VTIQI I s.
trio : mais l»' sttiat sut habilement
f)roliter dea divisions établies entre.
[tisane et les bourgeois qui exerçaient le commerce : il obtint quelques jours pour délibérer sur les obligations qu'on voulait .lui imposer ; et lorsqu'il put compter sur l'appui des bourgeois, et sur celui de plusieurs corps de métiers qui n'avaient pris aucune part à la révolte, il se refusa a la diminution d'une charge néoessaire aux dépenses publiques. 17cmeute parut alors apaisée; cependant causes de mécontentement et de division subsistaient encore; elles devaient bientôt se manifester avec plus d'éclat.
Les, Habitants de Lunebourg, l'une des villes anséatiques les plus considérables, eurent aussi, en 139G, des démêlés avec les ducs, quijeherebaient à restreindre leurs privilèges. Hambourg et Lubeck, s'étant déclarés en leur faveur, prirent les armes contre le duc qui mettait des entraves à leur navigation sur les fleuves, et furent dédommagés, en faisant la paix, des sacrifices que la guerre leur avait coûtés.
Des troubles, plus difficiles à calmer, éclatèrent à Lubeck en 1408. Le rang supérieur que cette ville occupait dans la confédération lui imposait des dépenses plus considérables :
les habitants se plaignirent de la gravité des charges; ils nommèrent soixante citoyens pour examiner et surveiller l'emploi des revenus publics et ils formèrent un nouveau sénat, après avoir mis en fuite les anciens membres , qui se réfugièrent à Hambourg et adressèrent leurs plaintes à l'Empereur. L'exemple de Lubeck fut suivi à Rostock, à Wismar, et les sénats de l'une et de l'autre ville furent également déposés.
L'empereur Sigismond cassa le nouveau sénat de Lubeck; et cette ville ayant été mise au ban de l'Empire, les autres membres de la Ligue Anséatique fjspendirent momentanément leurs .dations avec elle. Hambourg aurait pu tirer avantage de cette circonstance, pour chercher à remplacer Lu-
beck dans la direction des affaires de la Hanse; mais Hambourg respecta les
titres d'un allié, et lui offrit sa médiation en 1415, pour pacifier de si graves
différends entre les magistrats et la bourgeoisie. Le parti du nouveau sénat se discréditait de jour en jour :
l'Empereur insistait sur le rétablissement de l'ancien, et enfin celui-ci fut réintégré en 1416. Ceux de Kostock et de wismar le furent également ; mais l'esprit d'insurrection n'était pas éteint dans ces deux villes, et en 1428 il s'y ranima avec une extrême violence et lit plusieurs victimes.
Les luttes que le sénat de Hambourg eut à soutenir contre les prétentions de la bourgeoisie et des corporations ne purent être apaisées q ne par des concessions faites à l'autorité du grand nombre. Il fallait bien, pour faire cesser le mécontentement du peuple, avoir égard à ses plaintes et améliorer sa condition : ce sont là des devoirs imposés à toute administration paternelle; et le gouvernement ne peut en effet en exercer aucune autre. Il sent d'ailleurs combien il a de ménagements à garder, dans une ville qui constitue l'État tout entier, et qui réunit dans son enceinte tous les pouvoirs, depuis l'origine et les éléments de la souveraineté jusqu'aux fonctions des plus hautes magistratures.
Dans un territoire plus étendu, le gouvernement a plus de force, et compte surdes ressources qui lui sont propres : l'autorité du nombre est plus divisée; l'unité de masse et d'action lui manque plus aisément. Il s'élève, sur différents points, des intérêts de localité qui peuvent être opposés l'un à l'autre ; et le gouvernement qui sait profiter avec art de cette variété de besoins , de cette dissidence d'opinions , est moins embarrassé dans sa marche, moins exposé à d'invincibles résistances. Mais lorsqu'il est réduit à l'enceinte d'une ville , il se trouve sans cesse en présence de tout le peuple qui lui a remis ses pouvoirs : l'opinion publique fait satorce; elle observe et juge tous ses actes : il devient plus difficile de la dominer; et quel-
L'UNIVERS
quefois il faut paraître céder à ses fluctuations, pour ne pas être entraîné par toute la violence de son cours.
L'habileté de ce gouvernement ei>tde temporiser, de faire subir aux questions difficiles une discussion nouvelle, de faire pénétrer au milieu des passions publiques les conseils de la raison et de la modération, auxquels les bons esprits se rallient, et qui tempèrent enfin les mouvements de la multitude.
Tel était généralement le but que se proposaient les magistrats de ces États populaires. Placés au premier rang dans la Ligue Anséatique , ils cherchaient à conserver les avantages de leur situation commerciale et de leur indépendance politique : souvent appelés à intervenir comme médiateurs clans les affaires et les discussions intérieures de leurs voisins, ils sentaient le besoin de mettre un terme à leurs propres agitations, et de conserver avec soin cette réputation de sage>se, qui avait été le principe de leur influence dans la Ligue et de leur considération dans l'Europe entière.
Ce caractère de prudence et de justice se retrouve dans les concessions que le sénat de Hambourg fit en 1418 à la bourgeoisie et aux corporations d'arts et métiers, dont la turbulence et les plaintes lui avaient d'abord inspiré de vives inquiétudes. Il fut résolu qu'aucun bourgeois ne pourrait être arrêté sans une sentence du juge ; que dans les affaires importantes et qui intéressaient l'État lui-même la bourgeoisie devrait toujours être consultée ; qu'on ne pourrait , sans son aveu , ni entreprendre une guerre, ni ordonner les dépenses que cette rupture rendrait inévitables; que ses intérêts seraient spécialement protégés, soit dans l'exercice du commerce et dans le recouvrement de ses créances , soit contre les dénis de justice des tribunaux, ou les actes violents et arbitraires des gouvernements étrangers.
La participation de la bourgeoisie aux affaires publiques se trouvait réglée par cet acte; et si l'autorité executive continuait d'appartenir au
sénat, du moins elle se trouvait tempérée par les délibérations et l'assentiment d'un conseil plus nombreux, qui représentait le peuple et qui était investi de sa confiance. Ce conseil devint ensuite une sauvegarde pour l'autorité du sénat, contre lequel il avait d'abord paru formé : il établit une espèce de contre-poids entre le pouvoir exécutif et le peuple : celui-ci n'avait plus les mêmes motifs pour recourir à une émeute contre ie sénat lorsqu'il avait a se plaindre de lui, et il pouvait paisiblement faire usage de l'intervention du grand conseil, composé d'hommes pris dans son sein , et organe naturel de^es vœux et de ses représentations.
L'esprit de mécontentement qui avait longtemps agité la plupart des villes anséatiques et qui avait amené des changements dans leur administration, s'était aussi manifesté dans d'autres parties de l'Allemagne, unies plus ou moins directement à la même confédération; et il tendait à obtenir la réforme de différentes institutions contre lesquelles l'opinion publique se prononçait hautement. Comme elles embrassaient un grand nombre de villes, l'autorité impériale pouvait seule les abolir partout à la fois : elle y donna ses soins; et nous devons signaler honorablement les efforts que fit l'empereur Albert II pour détruire en 1438 les tribunaux wehmiques, établis en Westphalie depuis plusieurs siècles. On remarque au nombre des villes anséatiques où ils étaient organisés, celles de Cologne, de Soëst, de Dor tmund , d'A rensberg , de Munster, d'Osnabruck, et quelques autres places moins importantes : ils étendaient aussi leur juridiction dans les comtés de la Mark et de la Lippe, dans les villes de Minden, Rhéda, Bentheim, et sur tout le reste de la Westphalie.
Éginhard, secrétaire de Charlemagne, et d'autres contemporains qui ont retracé les événements de son règne, ne font aucune mention de l'établissement des tribunaux wehmiques; et les premiers écrivains qui
VILLES AMÊATIQUES.
raient attribué à ce prince vivaient dans le quatorzième el le quinzième siècle : ce sont Herford et Eneas fijylvius, élevé ensuite au pontificat soirs le nom de Pie (I. Leur témoignage, opposé au silence des hommes qui avaient eu sous les yeux les netes civils, politiques et religieux deCharlemagne, ne suffirait pas pour constater qu'il fonda cette institution; et nous n'en retromons aucune trace évidente avant la lin du douzième siècle, époque du démembrement des ÊtatS qui avaient appartenu à Henri le Lion, duc de Saxe. L'empereur Frédéric Barberousse lit alors cession de la Westpliàllè à l'archevêque de Cologne, pour lui et ses successeurs.
Cette région était bornée au midi et à l'occident par le cours de la Lahn et par celui du Rhin jusqu'aux limites de la Frise; à l'orient par l'Êder, la Fulde et le Wéser jusqu'à l'embouchure de l'Ocklium dans le voisinage de Brème; au nord par l'Oldenbourg et le pavs des Frisons. La Westphalie a\ait été plus étendue; mais elle se trouvait renfermée dans cette enceinte quand les tribunaux secrets y furent institués; et les bornes primitives de leur juridiction ne nous permettent pas d'en faire remonter l'origine à une plus ancienne époque.
L'archevêque de Cologne exerçait, comme duc de Westphalie. une haute surveillance sur tous les actes de ces tribunaux : leurs décisions étaient rendues par de francs-juges, présidés par des comtes qui parcouraient le pays, et tenaient successivement leurs assises dans des lieux détermines : les deux principaux sièges de la cour wehmique étaient Dortmund et Arensberg : l'Empereur avait le droit de convoquer tous les ans un chapitre général, et l'on pouvait y reviser les statuts de cette corporation.
Tantôt les francs-juges s'assemblaient dans une place publique, ou sous un vaste hangard , ouvert de tous côtés; tantôt dans un champ, sous un tilleul, un vieux chêne, un orme, des aubépines : le tribunal portait le nom du lieu. On suivait gé-
néralement l'ancien tisane de rendre la justice en plein air; mais quoiqu'on eiH un grand nombre de spectateurs,
l'enceinte où se plaçaient les juges était gardée, et la présence de la foule ne nuisait pas au secret de leurs délibérations.
Ces cours Spéciales prononçaient sur un grafid nombre de questions
criminelles. Les délits religieux qu'on leur déferait étaient l'abjuration de la loi. la profanation des églises, l'hérésie, la magie, la transgression des préceptes du décâlogue et de l' Évangile : elles avaient aussi à juger les attentats contre l'ordre public, les violences, le vol commis dans les maisons , les incendies, les mauvaises mœurs, la désobéissance aux ordres du tribunal secret. Les limbes de cette juridiction étaient incertaines, du moins nous n'avons retrouvé aucun code où elles eussent été fixées ; et cette latitude indéfinie rendait leur autorité plus redoutable. On regardait les juifs et les païens comme indignes de comparaître à ce tribunal; mais ils n'étaient pas plus en sûreté : les uns étaient exposés à d'aveugles persécutions, les autres à des guerres qui exterminaient des populations entières.
Les causes webmiques se divisaient en trois classes différentes, celles de flagrant délit, de procédure inquisitoriale et de simple accusation. On se dispensait de tout examen ultérieur pour les prévenus pris en flagrant délit : pour abréger la procédure inquisitoriale, on introduisit la torture , et Ton s'en tint aux aveux, souvent faux, qu'arrachait l'excès de la souffrance. Lorsqu'un prévenu était simplement accusé, il devait obéir sous peine de mort à la troisième et dernière citation des francs-juges qui le sommaient de comparaître.
Ces jugements secrets inspiraient un tel effroi , que nul accusé n'osait s'y exposer volontairement : il était rare qu'on pût échapper à une sentence de mort, et ces tribunaux avaient plus de cent mille affiliés qui se chargeaient de l'exécution : les hommes qu'elle devait atteindre ignoraient le nom de
L'UNIVERS
leurs accusateurs, les crimes qu'on leur avait imputés, les juges qui les condamnaient, et dont le visage était couvert d'un voile : un glaive constamment suspendu sur leur tête allait les frapper dans l'ombre, sans qu'ils pussent le détourner.
La seule autorité supérieure dont les tribunaux wehmiques relevassent était celle de l'Empereur; mais ce monarque ne pouvait pas annuler leurs jugements : il avait seulement le droit d'en suspendre l'exécution, en accordant aux condamnés un délai de cent ans six semaines et un jour. Au reste, il était rare que l'on pût implorer sa clémence, lorsqu'on n'était pas jugé par contumace ; car le prévenu dont on avait saisi la personne était mis à mort aussitôt qu'on avait prononcé sa condamnation. Il était pendu à un arbre; et si le condamné était absent et qu'on pût l'atteindre dans sa fuite, il était frappé d'un poignard où l'on avait grave le sceau des cours wehmiques. On laissait l'arme plongée dans la blessure, afin que cette mort ne fût pas confondue avec un suicide, ou un meurtre, et qu'elle fût regardée comme une punition juridique.
Cette institution sanguinaire ne laissa enfin de sécurité qu'à ses affiliés , et pour jouir de ses prérogatives un grand nombre d'hommes puissants cherchèrent à lui appartenir. On vit des magistrats, des chefs de gouvernements monarchiques ou populaires, des bourgmestres, des princes , des empereurs même demander leur inscription sur les registres de la cour wehmique, espèce de livre d'or où se mêlaient les noms de tous ces privilégiés. Les francs-juges ne devaient exercer leur autorité qu'en Westphalie ; mais ils retendirent progressivement sur d'autres contrées; les unes subirent cet empiétement avec résignation, les autres lui résistèrent.
Lorsque la charge d'ârchichancelier de l'Empire eut été conférée à l'archevêque de Cologne, ses nouvelles fonctions politiques lui donnèrent la facilité d'étendre ses attribu-
tions judiciaires, et de les faire reconnaître dans toute l'Allemagne. L'autorité même des empereurs favorisa cette usurpation : plusieurs monarques reçurent , à l'époque de leur couronnement, le diplôme de franc-juge, des mains des comtes de Dortmund ; et Sigismond présida lui-même, en 1429,1e chapitre général convoqué dans cette place, où les archives aes tribunaux secrets étaient déposées.
Cette accession, cet appui donné par la puissance impériale, semblaient affermir encore l'autorité des cours wehmiques ; cependant, quoique Sigismond crût devoir la ménager, il reconnaissait la nécessité d'y introduire des réformes , et il eut recours, pour les préparer, à l'intervention de l'archevêque de Cologne, dont la suprét matie juridique avait été reconnue successivement par Charles IV et par Wenceslas. Le monarque hésitait encore de se déclarer contre une institution sous laquelle il avait fléchi luimême; mais l'empereur Albert II, successeur de Sigismond , voulant enfin reconstituer sur de plus solides bases la puissance de l'Empire, convoqua en 1438 une diète à Nuremberg.
L'Allemagne y fut réorganisée; on la partagea en quatre cercles , ceux de Bavière , de Souabe , du Rhin et de Westphalie : les institutions wehmiques furent abolies par un décret de cette diète; et sans doute elles auraient effectivement cessé, si le règne de ce prince se fût prolongé; mais Albert mourut l'année suivante; ses premiers successeurs n'eurent pas la même fermeté, et les tribunaux secrets purent encore exercer de nouveaux actes de violence, jusqu'à ce que leurs excès et leurs iniquités eussent soulevé contre eux l'indignation générale.
Si l'on considère la situation anarchique des peuples au milieu desquels les cours wehmiques furent établies, on conçoit le projet qu'eut leur fondateur de faire succéder une nouvelle forme de jugement aux bizarres ou cruelles épreuves que l'on faisait alors subir aux accusés. Celles de l'eau