LIVRE QUATORZIÈME
SOMMAIRE
SITUATION DES ANSÉATES PENDANT LA GUERRE DE 1778. — RÈGLEMENTS SUR LA NAVIGA- TION. — Traités entre les puissances du Nord sur la neutralité armée. — Influence commerciale de l'indépendance des États-Unis. — Renouvellement du traité de Hambourg avec la France. — Guerres de la révolution française. — Suite d'événements militaires et de traités. — Infractions aux droits des neutres , ET EXTENSION IMMODÉRÉE DU DROIT DE BLOCUS. — RÉUNION DES VILLES AN- SÉATIQUES A LA FRANCE. — Guerre de 1812 et 1813. — Hambourg mis en état de siège. — Travaux pour fortifier cette place. — Armements de l'Europe contre la France. — Retour de la dynastie des Bourbons. — Le roi rappelle de Hambourg la garnison française. — Indemnités accordées AUX VILLES ANSÉATI- QUES. — Rétablissement de leur indépendance ET DE LEUR RANG DANS LA CONFÉDÉ-
tion germanique. — Travaux exécutés dans leurs ports. — démolition du pont de l'Elbe. — Incursions des barbaresques.
L'époque où nous sommes parvenus va ouvrir aux nations de l'Europe occidentale un plus vaste champ d'hostilités , mêler les intérêts de toutes les parties du monde, préparer de nouvelles crises au commerce, mais
l'en faire sortir victorieux, et lui offrir en perspective des relations plus étendues. De grandes colonies sont entrées en guerre avec leur métropole; celles de l'Amérique anglaise trouvent des auxiliaires en Europe: les dissensions deviennent à la fois politiques et commerciales , et plusieurs gouvernements qui n'y prennent aucune part ont du moins à se défendre des actes de violence, et à prendre des mesures pour veiller aux intérêts et au maintien de leur neutralité.
Les Anséates cherchaient à se tenir à l'écart de ces grandes commotions :
n'étant plus assez nombreux et assez forts pour les braver, ils avaient la prudence de s'y soustraire; après avoir eu, dans les jours de leur suprématie, . une grande influence sur le sort des autres peuples, ils étaient soumis à une espèce de réaction , et se trouvaient entraînés par les événements qu'ils avaient dominés autrefois. Il devient nécessaire de rendre compte des actes qui s'accomplissaient autour d'eux , afin de mieux juger de leur propre situation, et de montrer avec quelle habileté ils parvinrent à prolonger leur existence et à s'ouvrir un passage à travers les écueils qui les environnaient.
Les droits des neutres , ceux auxquels les villes anséatiques étaient intéressées à s'attacher, et qui paraissaient les plus favorables à la conservation de leur commerce, étaient entièrement conformes à ceux que la France proclama en 1778, dans son traité d'amitié et de commerce avec les États-Unis d'Amérique. Il fut permis aux sujets et habitants de l'un et de l'autre pays de se rendre librement avec leurs vaisseaux et leurs marchandises dans les ports et les places des puissances ennemies des deux parties contractantes ou de Tune d'entre elles, et de faire le commerce, non-seulement d'un port ennemi à un port neutre, mais aussi entre deux ports ennemis. La liberté des bâtiments assurait celle des marchandises, et l'on jugeait libre tout ce qui se trouvait à bord des navires, soit français ,
VILLES AYSI \Tlnl I v
soit américains, quand même la totalité ou un" portion de leur chargement appartiendrait aux ennemis de Tune des deux nations.
Cette liberté de navigation et de commerce devait s'étendre sur toute sorte de marchandises, a l'exception de celles qui étaient désignées sous le nom de contrebande de guerre; et l'on comprenait dans cette classe les armes, canons, bombes avec leurs tusces. boulets, poudre, piques, épées, lances, hallebardes, mortiers, grenades , salpêtre , fusils, balles , boucliers, casques, cuirasses, autres armes défensives ou offensives, chevaux avec leur équipement , et toute espèce d'instruments de guerre. On ne devait pas considérer comme prohibes les draps , les étoffes et tissus destinés pour vêtement, l'or, l'argent, les autres métaux, le charbon, lescéréales, les salaisons, les vins, le tabac, le sucre, le sel , et toutes les provisions servant à la nourriture de l'homme et au soutien de la vie. On ne mettait pas non plus au nombre des objets de contrebande les cotons, chanvre , lin, goudron, poix, cordes, câbles, toile à voile, ancres, nîcàts, planches, madriers et bois de toute espèce , articles propres à la construction ou à la réparation des vaisseaux , et objets quelconques, n'ayant pas la forme d'un instrument préparé pourla guerre.
Les marchandises prohibées pouvaient être saisies à bord d'un navire ; mais le surplus de la cargaison devait être relâché, et le navire pouvait le transporter librement à sa destination, et même dans des places ennemies , à l'exception néanmoins de celles qui se trouvaient assiégées , bloquées ou investies.
Les principes exposés dans ce traité furent rappelés dans les règlements que la France publia bientôt sur la navigation des neutres en temps de guerre. On reconnut qu'ils pouvaient librement suivre leurs relations de commerce , soit avec les neutres, soit avec l'ennemi, en exceptant néanmoins les cas de blocus et la contrebande de guerre ; mais on se réserva
de révoquer cette liberté de communications, si dans le délai de h\ mois les puissances « nnemies n'accordaient pas la réciprocité.
Lorsque la France < ut fait connaître par cette déclaration la conduite qu'elle se proposait de suivre eni rs les neutres, pendant la guerre qui venait d'éclater entre elle et la Grande-Bretagne, plusieurs gouvernements, résolus à garder la neutralité . publièrent des ordonnances et desédits analogues aux dispositions prises par le gouvernement français.
De ce nombre fut'un règlement du sénat de Hambourg, qui prescrivait à ses ressortissants de ne prendre aucune part aux armements et aux hostilités des belligérants, de ne leur porter aucune contrebande de guerre, et de se munir de tous les papiers de bord nécessaires pour constater la nationalité des navires et la légalité des chargements.
Un édit de même nature venait d'être promulgué en Toscane, et l'on y déclarait la franchise du port de Livourne. D'autres actes, qui avaient également pour but le maintien de la neutralité , furent publiés successivement à Naples, à Rome, en Suède, en Hollande, à Gênes, à Venise, à Constantinople. Mais ces actes étaient isolés : aucune résolution n'avait été prise en commun ; et chacun des États pouvait être attaqué ou lésé par un belligérant, sans pouvoir compter sur l'assistance effective de ceux qui partageaient néanmoins son opinion.
Les puissances voisines de la Baltique songèrent à concerter entre elles la défense de leur navigation et de leur commerce. La situation de leurs États rendait cet accord plus facile et peutêtre plus nécessaire; et Catherine II prit l'initiative des actes qui amenèrent une association maritime entre les gouvernements du Nord , et constituèrent leur système de neutralité armée. Cette impératrice ût remettre aux cours de Londres, de Versailles et de Madrid , une déclaration du 28 février 1780, où elle exposa les règles qu'elle était disposée à suivre envers
L'UNIVERS
les belligérants. Ces règles se réduisent aux points suivants : que les vaisseaux neutres puissent naviguer lib rement de port en port, etsurles côtes des nations en guerre; que les effets appartenant aux sujets des puissances ennemies soient libres sur les vaisseaux neutres, à l'exception de la contrebande de guerre; que pour déterminer ce qui caractérise un port bloqué, on n accorde cette dénomination qu'à celui qui est attaqué par des vaisseaux suffisamment proches pour qu'il y ait danger évident d'y entrer.
La czarine annonça que, pour soutenir ces principes, elle faisait appareiller une partie considérable de ses forces maritimes : elle fit aux cours de Stockholm et de Copenhague la proposition de s'unir à ses résolutions; les deux puissances y accédèrent, et publièrent en ce sens des règlements et des manifestes.
Le roi de Danemark déclara que la Baltique devait être considérée comme une mer fermée, où toutes les nations pouvaient naviguer en paix , et où les vaisseaux armés des puissances belligérantes ne devaient commettre aucune hostilité : la France adhéra à ce vœu, ainsi que les autres cours du .Nord ; 'et bientôt la Russie et le Danemark conclurent une convention, par laquelle ils défendaient à leurs sujets tout commerce de contrebande avec les belligérants. L'une et l'autre cour se réglaient, pour la désignation des marchandises de contrebande , sur leurs traités de commerce avec l'Angleterre; elles voulaient que tout autre article fut entièrement libre; elles consacraient les principes de neutralité établis dans la première déclaration de la Russie, équipaient un certain nombre de vaisseaux et de frégates pour leurs stations et leurs convois, et se proposaient de protéger leur commerce et leur navigation par de mutuels secours. Cetteconvention, faite pour le temps de la guerre actuelle, devait aussi servir de base aux arrangements que l'on pourrait prendre à l'avenir, dans des circons-
tances semblables. D'autres puissances seraient invitées à accéder à cette convention , et seraient admises à en partager les avantages et les charges. La Russie s'engageait avec le Danemark à concourir à la sécurité de la Baltique, à la mettre à l'abri des troubles de la guerre et des courses des armateurs , et à défendre ses côtes de tout acte de violence et d'hostilité , autant que l'intérêt de leurs États le rendrait nécessaire.
Une convention où l'on exprima les mêmes principes fut conclue le 1er août 1780 entre la Russie et la Suède : on convint de l'armement des vaisseaux de guerre destinés à protéger les paisibles relations du commerce. La Suède, le Danemark , la Russie, furent liés parles mêmes engagements: les Pays-Bas y accédèrent quelques moisaprès; et le 8 mai 1781, la Prusse conclut avec la Russie une convention, par laquelle elle s'obligeait également à prendre des mesures pour garantir de toute hostilité la navigation de la mer Baltique.
Les villes anséatiques n'eurent pas à intervenir dans les négociations et les arrangements relatifs à la neutralité armée : elles ne pouvaient point offrir la coopération d'une force navale qui n'existait plus; mais leur commerce put profiter de la sécurité rendue à la mer Baltique, et leurs expéditions eurent une activité nouvelle.
Lubeck entretenait alors avec le Danemark, la Suède et la Russie, des relations très-étendues. Cette ville recevait en entrepôt les marchandises des autres pays; et lorsque leur entrée dans les États du Nord était soumise à des droits trop onéreux , le commerce parvenait à les y introduire en contrebande; il percevait aussi d'importants bénéfices de commission sur les envois qui lui étaient faits par les négociants de Hambourg et de Brème , et sur ceux des pays du Nord, qui devaient se distribuer dans les contrées plus méridionales.
Nous avons déjà signalé les avantages que procurait à la ville, de Hambourg sa position sur l'Elbe. L'Aile-
VILLES ANSÉAT1QUES.
magne entière était intéressée à la liberté de s;» navigation ; et cette liberté tenait àla nature même de la constitution germanique . uni mettait en comm a neutre tous les États de l'Empirela jouissanoede cette grande ligne de communication,et ne permettait pas qu'un seul d'entre eux voûtât s'approprier exclusivement ce qui devait être à l'usage de tous. C'était pour assurer le maintien de ces franchises que l'empereur Ferdinand II avait défendu en 1648 d'ériger aucun nouveau fort dans les îles de l'Klbe inférieur et sur ses rivages, et de n'établir sur ce fleuve aucune station navale qui put gêner le commerce. Cet ordre fut confirmé par d'autres capitulations des Empereurs, quidéfendirent de percevoir sur les rivières navigables de l'Empire des droits de licence et des exactions inusitées, et il le fut ensuite par le traité de Westphalie, qui supprima toutes les charges nouvellement imposées au commerce sans le consentement du chef et des électeurs de l'Empire. Le but des puissances contractantesétait de maintenir dans leur intégrité, et comme un bien appartenant à l'Allemagne entière, la libre circulation des fleuves navigables qui la traversent en différents sens , et qui facilitent et multiplient ses relations commerciales.
Ces franchises , placées sous la sauvegarde de l'Empire, furent favorables aux intérêts des Anséates ; et pendant la guerre d'Allemagne, qui fut terminée en 1779 par le traité de paix de Teschen, Hambourg pro- (ita, pour agrandir son commerce, de l'interruption de celui de quelques autres États. Cette villecontinuait d'être chargée du soin de pourvoir aux établissements relatifs àla navigation de l'Elbe; Brème avait à s'acquitter des mêmes fonctions sur le cours du Wéser; et tous les États riverains étaient intéressés à la sûreté et à la liberté de la navigation sur l'un et l'autre fleuve.
Il résulte d'un tableau comparatif sur les opérations du commerce entre Hambourg et la France, qu'il
s'élevait annuellement à vingt-cinq
millions de francs, avant la guerre d'Amérique; mais cette rupture lui lit
éprouver quelques pertes : les corsaires anglais étaient souvent en croisière dans les parages de Héligoland ,
d'où ils pouvaient surveiller les entrées et les sorties de l'Elbe et du Wéser : ils enlevaient un grand nombre de navires de commerce : on ne se bornait point à poursuivre le pavillon ennemi , on attaquait même celui des neutres, et l'Angleterre donnait alors une si grande extension à la nomenclature des marchandises prohibées, que le commerce licite se trouvait considérablement réduit. Elle faisait escorter ses navires marchands qui se dirigeaient vers l'entrée de l'Elbe ou du Wéser; elle protégeait surtout avec un soin particulier son commerce delà Baltique, et tirait du nord les principaux moyens d'approvisionner ses chantiers et d'accroître ses forces navales. Le nombre de ses bâtiments qui passèrent le'Sund en 1778 était aussi considérable qu'en temps de paix. Son commerce, protégé constamment par la marine royale, se soutenait avec activité : celui de France, plus abandonné à lui-même, évitait de s'engager dans de trop hasardeuses spéculations.
La France désirait tirer de Hambourg des salaisons pour ses colonies; mais il y avait tant de risques à courir, que les négociants de cette place ne voulaient pas s'y exposer. Les Anglais exigeaient que les navires anséatiques , expédiés pour les ports de la France ou de ses colonies , fussent munis d'un certificat qui prouvât la propriété neutre de leur cargaison; et cette exigence était une entrave aux franchises dont le pavillon devaitjouir: elle était d'ailleurs contraire aux privilèges que les Hambourgeois avaienttoujours eus en Angleterre. Ces privilèges leur permettaient de commercer avec l'ennemi, pourvu qu'ils ne lui portassent pas de contrebande de guerre ; et les objets destinés au soutien de la vie ne pouvaient pas être mis au nombre des marchandises prohibées.
L'UJNIVERS.
Legouvernement français cherchait par son exemple à faire maintenir les droits des neutres, et il enjoignit aux commandants de ses vaisseaux de guerre et aux armateurs en course de n'apporter aucun trouhle à leur navigation, à moins qu'on n'eût de fortes raisons pour croire qu'ils usurpaient cette qualité , ou à moins qu'ils ne portassent de la contrebande de guerre.
Les Anséates voulaientaussise renfermer dans les devoirs de la neutralité. Brème publia, le 24 novembre 1780, un édit pour défendre à ses ressortissants d'acheter les prises qui pourraient être conduites dans ce port par les armateurs des puissances belligérantes : Hambourg prit les mêmes précautions. L'une et l'autre ville restreignirent leur navigation dans la haute mer, et se dirigèrent de préférence vers la Hollande, où leurs navires pouvaient se rendre avec plus de sécurité, en passant entre le continent et une longue rangée d îles qui bordent la côte. Cette ligne de communication les rapprochait des rivages de France, et ils purent y porter par cette voie une partie des approvisionnements et des productions que le Nord fournit au reste de l'Europe.
L'Angleterre put aussi recevoir, par la navigation de l'Elbe et du Wéser, les levées d'hommes qu'elle recrutait en Allemagne, et surtout dans le pays de Hanovre , pour les envoyer dans ses possessions des deux Indes. C'était comme électeur de Hanovre que le roi de la Grande-Bretagne faisait ces enrôlements ; et les Anséates craignaient de s'y refuser, parce queles autres princes de l'Empirejouissaient à Hambourg et à Brème des mêmes libertés : cependant Hambourg obtint, au mois de janvier 1782, la cessation de ce recrutement, qui pouvait compromettre ses relations avec la France.
Il s'établit , pendant la guerre d'Amérique, une grande concurrence commerciale entre les neutres , dont le pavillon devait être préféré à celui des belligérants. Lubeck put fairealors une plus grande partie des exportations de la Baltique , soit directement et sur ses
propres navires, soit par l'intermédiaire de Hambourg , et avec des sûretés qu'une autre voie n'aurait pas offertes. Le Danemark profita des mêmes circonstances pour faire passer en Allemagne unegrandequantité de productions coloniales. L'île de Sainte- Croix dans les Antilles était son principal entrepôt, et ses expéditions pour l'Europe étaient spécialement dirigées sur Kiel et sur Altona, dont le commerce faisait des progrès remarquables.
Cette spéculation , dont les avantages étaient fondés sur la continuation delà guerre, fut momentanémentcontrariée par la conclusion de la paix, dont les préliminaires, signés le 20 janvier 1783, furent suivis d'un traité ■ définitif le 3 septembre de la même année; mais d'autres entreprises plus importantes allaient résulter d'une si heureuse pacification. L'indépendance des États-Unis devait ouvrir un vaste marché au commerce de l'Europe entière; elle commençait l'existence d'un grand peuple, aux'' besoins duquel les arts et l'industrie del'Europe seraient longtemps nécessaires, et qui aurait lui-même à livrer en échange les immenses richesses de son territoire.
Toutes les nations furent alors plus occupéesdes nouveaux moyens de prospérité qui leur étaient offerts : le commerce, longtemps comprimé, prit un plus rapide essor; et les villes anséatiques participèrent à ce grand mouvement. Le nombre de leurs navires destinés à la pêche de la baleine avait diminué sans cesse; on formait d'autres spéculations; on voulait des bénéfices plusconsidérables, et le commerce d'économie ne suffisait plus. Le sénat de Hambourg entra en correspondance avec le gouvernement des États-Unis, auquel il adressa des lettres de félicitation; plusieurs négociants de cette ville firent des chargements pour l'Amérique, et leurs navires mirent à la voile. On entreprit en 1783 de creuser davantage le port de Cuxhaven , pour le mettre en état de recevoir les plus grands vaisseaux , et pour leur donner un lieu de relâche où ils