CHAPITRE III
La répartition des monuments publics.
D'une façon quasi universelle, les monuments publics, dans nos villes, bourgs et villages, sont fort mal répartis : il y règne un déplorable désordre. L'étranger qui erre à la recherche de la grande poste, de la justice de paix ou de la recette municipale y est immédiatement sensible. Les citadins y sont accoutumés ; ils ne se rendent pas compte du malaise dont ils souffrent, qui ralentit et va jusqu'à paralyser leur activité ; ils ne voient pas non plus qu'ils ont, dans les casernes, les hôpitaux, les cimetières mal placés, des causes permanentes d'infection.
Contre un tel mal une réaction radicale ne pourrait être opérée que si la cité venait à être totalement détruite : les villes ravagées par l'ennemi connaîtront, seules, ce triste avantage. Pour les cités dont la vie est normale l'ambition doit se borner à atténuer progressivement le désordre, en sériant les travaux selon l'intensité du mal et les ressources disponibles. Ces
opérations pour être efficaces, procéderont d'une vue d'ensemble. Le plan d'aménagement doit envisager un système de coordination des services publics.
On peut, semble-t-il, diviser ces services en trois catégories : ceux qui sont essentiels à la cité tout entière, dont l'accès doit être facile pour tous et qu'il est commode de rapprocher les uns des autres, — ceux qui intéressent un groupe d'habitants ou un quartier ou qui peuvent être éloignés du centre sans inconvénients, — ceux enfin que des raisons de convenance ou d'hygiène engagent à écarter ou à isoler.
Parmi les édifices qui demandent à être groupés, on peut citer la mairie, l'hôtel des postes et télégraphes, la caisse d'épargne, les différents bureaux de perception, la bibliothèque municipale, le musée, le théâtre, la salle de réunions.
Parmi les édifices à répartir, on envisagera les écoles de tout ordre : écoles primaires, écoles spéciales, lycée, collège, université, les dispensaires, la bourse de commerce.
Enfin il conviendrait d'écarter, autant que possible, casernes, hôpitaux et cimetières.
Une telle liste ne peut avoir la prétention d'être complète. Il n'est même pas possible de l'établir d'une façon absolue et, sur plusieurs points, elle serait matière à discussion. La division, sur laquelle elle repose, n'en est pas moins une intéressante base de travail.
Dans la petite commune, qui a une mairie et qui devrait avoir une salle de réunions comme dans la
grande ville aux organes compliqués, partout il s'agit d'abord de constituer un centre commode et harmonieux.
L'idée de constituer un centre communal n'est, évidemment, pas neuve. Elle s'est présentée, d'une façon instinctive, dans les villes de la région du Nord ou de Belgique où la vie civique fut particulièrement intense. L'hôtel de ville de Bruges, celui d'Arras sont les centres matériels et visibles des cités dont ils furent le lien moral (1). Par contre les bourgs, les villages ou villes ne se comptent pas où l'hôtel de ville, d'architecture à la fois prétentieuse et indigente, semble se dissimuler et où il n'y a de centre apparent que la place de l'Eglise.
Une belle église, sur une belle place, est, certes, une joie et un trésor pour tous et si l'église est mal entourée, le devoir de la commune est de la mettre en valeur. Mais ce respect réfléchi ne nous interdit pas de désirer pour la mairie des égards analogues. L'hôtel de ville où siègent les élus, où s'accomplissent les actes solennels de la vie, mérite une place d'honneur. On y affiche les proclamations officielles ; chacun peut, à toute heure, y avoir affaire. Pour toutes sortes de raisons, il ne peut être bâti sur un emplacement quelconque. Dans une démocratie, la maison de ville doit être le cœur de la cité.
Les Américains, à la suite des expositions de Chicago, en 1894 et de Saint-Louis, en 1902, ont systématisé
(1) Héré a construit, au xvme siècle, un véritable centre civique à Nancy.
APRÈS LA GUERRE
cette conception. A leurs yeux, au milieu de chaque cité devrait être aménagée une vaste réserve publique, place, parc ou jardin de forme rectangulaire ; les édifices municipaux seraient élevés en bordure, de manière à composer un ensemble harmonieux et les; principales artères rayonneraient de ce centre.
Ce programme, si on l'assouplit, laisse une large liberté aux architectes (1). L'aménagement d'une place, dont la topographie locale déterminera la forme, se prête à des combinaisons infinies et la disposition des édifices qui l'encadrent peut être d'autant plus variée que le nombre, la destination, l'importance relative de ces édifices changent nécessairement d'une ville à une autre. Les convenances morales interviennent également : il se peut que dans un petit bourg on dispose d'autant et même de plus d'espace que dans une grande ville : on s'y gardera néanmoins des ordonnances majestueuses auxquelles le terrain pourrait se prêter, mais que leur désaccord avec la médiocrité de l'agglomération rendrait ridicules.
Il est désirable que la commune ait un centre civique. Ce centre doit grouper les grands services publics pour obtenir un maximum de commodité ; il doit correspondre au caractère modeste, riche ou majestueux de ^agglomération même.
La question des édifices à répartir ne comporte pas de solution générale. Les éléments complexes qui dictent les décisions n'interviennent, nulle part, d'une
(1) On trouvera dans Geddes, Cities in Evolution, p. 276, un projet de centre civique pour Gardiff .
façon semblable. Halles, marchés, bourse de commerce dépendent du système des voies d'accès, de remplacement du port ou de la gare, parfois aussi d'habitudes séculaires qu'il est difficile de violenter. La distribution des écoles de tout ordre est liée avec la répartition de la population, avec des exigences particulières d'hygiène, j'ajouterais de moralité et de tranquillité. L'étude des besoins, l'examen critique des faits prépareront l'élaboration d'un ordre nouveau réglé, avant tout, par le bon sens.
L'idée de la spécialisation des quartiers se représente de nouveau ici. Elle nous était apparue dangereuse et inapplicable pour l'habitat, logique pour les foyers d'activité. Nous en préconisons donc l'application pour les édifices publics. La spécialisation des voies, des règlements de voirie et le groupement, dans une région déterminée, des services publics qui peuvent être les auxiliaires de l'industrie concourront, avec les tendances naturelles, à la constitution de quartiers d'activité économique. Mais l'action municipale ou publique sera, en ce point, limitée. Il appartient, au contraire, aux pouvoirs publics de créer des quartiers d'administration ou d'étude. Le groupement des facultés dans une ville universitaire nous apparaît hautement désirable, car les étudiants ont le plus grand intérêt à pouvoir participer aux disciplines les plus diverses, à se fréquenter sans distinction de facultés et, d'autre part, le quartier universitaire demande à être tenu à l'abri des tapages dont s'accompagne l'activité économique.
APRÈS LA GUERRE
Restent les établissements à éloigner. Il faut éloigner les casernes, parce que les jeunes gens qui y sont rassemblés ont besoin de vivre dans des conditions d'hygiène que l'intérieur des villes ne leur assure pas. Il faut éloigner les hôpitaux à la fois pour le bien de leurs pensionnaires qui se remettront plus vite dans une atmosphère plus pure et pour celui des populations saines qui ne doivent pas être contaminées par des foyers permanents de contagion. Pour des raisons semblables les cimetières demandent à être isolés. D'autre part des raisons d'hygiène et de bon rendement conseillent l'éloignement des abattoirs.
Quels que soient, au reste, les établissements à éloigner, le choix de leur emplacement nouveau sera déterminé, évidemment, par leurs convenances propre» et par les conditions d'accès. Un hôpital doit être en plein air, mais il faut aussi qu'il reçoive rapidement les malades et que ces malades ne soient pas privés des visites de leurs parents. Par ailleurs, interviendra la considération de l'extension ultérieure de la ville. Les avantages obtenus par l'éloignement pourraient, en effet, se voir compromis par suite du peuplement déréglé des banlieues. Ce risque sera, donc, prévu et conjuré. En ce point le plan d'aménagement ne peut se parfaire sans amorcer le plan d'extension.