CHAPITRE V
La construction des monuments publics. (1)
Le plan d'aménagement prépare la régénération de la cité ; celle-ci ne s'accomplira que si les édifices qui seront désormais élevés, présentent des types de commodité, de salubrité, de beauté supérieurs à ceux qu'ils ont jusqu'à présent offerts. Sur ces constructions les municipalités exerceront une action inégale mais qui, dans tous les cas, sera réelle. Elles auront la pleine responsabilité des édifices communaux ; elles auront, dans une mesure qui dépendra de leur activité et de leur habileté, à intervenir pour les édifices élevés par l'État ou par de grandes compagnies ; elles devront, par une réglementation méthodique, surveiller les constructions privées.
Examinons d'abord la reconstruction des édilices municipaux. Qu'elle envisage un édifice particulier
(1) Les livres déjà cités et Dervaux, Essai sur l'architecture telle qu'elle est, 1907. — Max Doumic, L'architecture d'aujourd'hui, 1897. — Bulletin de la Société française de l'Art à l'Ecole.
ou qu'elle soit, dans les cités ravagées par la guerre, obligée de relever tout l'ensemble des organes vitaux, la municipalité aura, partout, à appliquer les mêmes principes directeurs. Ces principes simples peuvent se formuler ainsi :
Ne jamais reconstruire un édifice tel qu'il existait auparavant et profiter de l'opération pour l'améliorer,
Prévoir l'extension des services ;
Rédiger, avec l'aide de toutes les compétences; des programmes complets et précis ;
S'assurer que les architectes se conforment à ces programmes ;
Et lutter, enfin, contre la routine, qu'elle vienne des administrations des architectes ou de toute autre force. Examinons ces préceptes rapidement.
Ne jamais reconstruire un édifice tel qu'il existait auparavant. Il y a, en effet, tout lieu de penser que l'édifice était défectueux d'une façon totale ou partielle. Avant la reconstruction de l'abattoir d'Angers, en 1905, il n'y avait, peut-être, pas en France un seul abattoir qui répondît aux exigences, je ne dis pas de la science moderne, mais de la plus élémentaire hygiène (1). Voilà donc une catégorie d'édifices dont la reconstruction devra être surveillée de très près (2).
(1) Les abattoirs de Lyon par Tony Garnier datent de 1909.
(2) Moreau, L'abattoir moderne, 2e éd. 1916. — Robert de Souza, Les abattoirs (Eclair, 17 juillet 1913).
A l'heure actuelle se dégage une conception nouvelle, celle des abattoirs-usin.es établis dans les régions mêmes d'élevage. Elle sera défendue par M. Dabat au Congrès prochain du génie civil.
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Je suppose, au contraire, un édifice de date récente et pour lequel aucun soin n'aura été épargné, un hôpital neuf par exemple. Si excellente qu'en ait été l'intention, il est impossible qu'à l'usage il n'ait pas donné lieu à des critiques plus ou moins graves dont il y aura lieu de tenir compte si la guerre ou un accident l'ont détruit.
D'ailleurs, les idées médicales évoluent avec une rapidité extrême. Tous les hôpitaux construits avant les découvertes de Pasteur ont été condamnés du jour où Lister a appliqué les idées du maître à la chirurgie et a inventé l'antiseptie. Mais Lister croyait que les microbes étaient transmis par l'air. Koch est venu démontrer qu'ils étaient véhiculés par les poussières et, de nouveau, il a fallu modifier le type hospitalier. La radioscopie, les idées récentes sur le rôle bienfaisant de -la lumière solaire ont nécessité l'installation de services complémentaires ou de modifications générales d'aménagement. La guerre actuelle crééra des exigences nouvelles. Elle augmentera le nombre des clients de l'hôpital, suscitera une recrudescence d'affections plus rares auparavant, exigera, pour les mutilés et blessés, une attention et des soins spéciaux. Des moyens curatifs, tels que la mécanothérapie auront acquis une importance imprévue. Tout cela entraînera la réorganisation des services hospitaliers.
Remarquez-le encore : l'hôpital détruit, même s'il était récent, n'était, sans doute, pas le dernier qui eût été créé. En France, à l'étranger, d'autres édifices lui avaient succédé où l'on avait apporté des perfection-
nements dont il était dépourvu. L'expérience internationale s'était enrichie : il sera nécessaire de l'utiliser.
Dans un traité sur La construction des hôpitaux qui fait autorité, les docteurs belges Depage, Vandervelde et Cheval déclaraient, en 1912, que la science hospitalière était encore à ses débuts et que « partout, c'était la controverse ou l'hésitation ». Gomment, dès lors, s'en tiendrait-on à des solutions anciennes lorsque le problème se trouve, de nouveau, posé ?
Ce que je dis des hôpitaux s'applique avec plus ou moins d'acuité à tous les édifices publics. Pour tous, la science a progressé. En tout ordre, des expériences nouvelles ont été faites. On ne pourra faire œuvre valable qu'à condition d'en tenir compte.
Les merveilleuses cliniques de Moscou ont été construites par un médecin et un architecte qui avaient, pour s'informer, fait, au préalable, le tour de l'Europe. Pour préparer la création d'un lycée à Monaco, M. Gaston Moch a étudié les établissements scolaires de France, Allemagne, Suisse et Norvège (1).
On ne peut demander à chaque municipalité de procéder à un ensemble d'enquêtes semblables. Mais, dès que les circonstances le permettront, ce travail devrait être entrepris, soit par la coopération de l'ensemble des municipalités soit par l'initiative des pouvoirs publics. En tout cas, il serait nécessaire de réunir les rapports
(1) Moch, Rapport sur la création d'un lycée à Monaco
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qui ont été rédigés, ces dernières années, à la suite d'enquêtes menées pour l'Etat, certaines municipalités, ou pour des institutions scientifiques. Ces documents manuscrits ou imprimés devraient être classés, coordonnés ; les résultats devraient en être dégagés et le tout mis à la disposition des maires.
Prévoir V extension des services. Précaution évidente qui n'est jamais prise.
Rédiger, avec Vaide de toutes les compétences, des programmes complets et précis. J'ai cité, tout à l'heure, les cliniques de Moscou dues à la collaboration d'un médecin et d'un architecte. C'est ainsi qu'il faut procéder pour faire de bonne besogne. A Angers, en 1903, une commission formée d'architectes, de vétérinaires, de praticiens, a élaboré le programme pour la reconstruction de l'abattoir et c'est en conformité avec ce programme que l'architecte Blitz, désigné à la suite d'un concours, a accompli son oeuvre dont les spécialistes s'accordent à reconnaître le mérite.
La logique, le bon sens démontrent, avec évidence, la vérité de ce principe : il saute aux yeux que tout monument doit être fait par un homme de métier sur les indications des gens compétents. Aucune règle, pourtant, n'a été plus souvent transgressée. Trop souvent, une municipalité se contente de choisir un architecte et elle se remet sur lui du soin d'ériger l'édifice dont elle a besoin. L'architecte, s'il est vraiment pénétré des droits de sa profession, s'il n'est ni léger ni présomptueux, est fort embarrassé de cette excessive confiance. Il réclame des indications et, parfois
on est incapable de les lui fournir, faute de réflexions préalables. Un programme bien fait est la condition nécessaire pour avoir un bâtiment utile. La rédaction de ce programme doit être confiée, sous la surveillance et avec le concours de la municipalité, aux personnes désignées par leur compétence et à celles qui auront à travailler dans le bâtiment envisagé. Aucun avis ne devrait être négligé et tout programme d'utilité générale devrait être l'objet d'une enquête publique.
S^assurer que les architectes se conforment aux programmes. Cette précaution n'est pas nécessaire seulement au moment de l'acceptation des plans; elle n'est pas dictée par le désir de lutter contre la mauvaise volonté éventuelle d'un architecte. Elle se légitime par ce fait qu'au cours des travaux, des modifications de plan peuvent paraître s'imposer, modifications qui ne doivent pas compromettre l'adaptation de l'édifice.
Lutter contre la routine est la tâche la plus ardue qui s'impose à une municipalité, c'est aussi la plus nécessaire.
On pourrait multiplier les exemples des méfaits des administrations. C'est le nouvel Hôtel-Dieu de Paris-, construit sans consulter les médecins et où, à peine l'édifice achevé, on a été obligé de démolir pour quatre millions de travaux. C'est l'abattoir de Vaugirard, créé en 1887, sans tenir aucun compte des progrès scientifiques et techniques accomplis depuis un demisiècle.
Autre danger, du côté des architectes obnubilés par
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de fausses conceptions d'art et par des idées erronées d'indépendance. En 1787, Poyet imaginait un plan d'hôpital circulaire, non pour des raisons d'hospitalisation, mais pour donner à son projet, l'aspect du Colisée l Ceci se passait en 1787, mais, depuis lors, combien d'architectes ont subordonné la conception de leur œuvre au désir de faire une noble ordonnance ou une pompeuse façade.
Quant aux obstacles créés par des préjugés ou par des intérêts particuliers, il me suffira de rappeler le cas des installations frigorifiques, préconisées depuis longtemps par M. Carreau de Dijon, retardées partout, malgré les immenses services qu'elles pourraient rendre et que, même dans les circonstances présentes, on hésite encore à décider.
Il ne saurait entrer dans mon dessein de tenter l'analyse successive de tous les édifices municipaux. S'il s'agit d'édifices à usage de bureaux, leur fonction, tout en restant pareille dans son principe, prend, selon les circonstances, des développements et des modalités extrêmement différents. Il serait illusoire de vouloir déterminer l'hôtel de ville type. Autant de cas, autant de problèmes.
D'autres édifices dépendent de conceptions scientifiques tels les hôpitaux, asiles, dispensaires, sanatoria ; tels, encore, dans une très large mesure, les abattoirs, les lavoirs, les halles et marchés. Les notions sur lesquelles ils s'appuient sont complexes, délicates, sujettes à évolution rapide, objet de controverse. Il
est difficile, sinon impossible; de chercher à les vulgariser et, il serait, peut-être, dangereux de donner l'illusion qu'on peut y acquérir une compétence improvisée. Le rôle des municipalités est de s'entourer de toutes les garanties, d'appeler les techniciens les plus qualifiés, de leur proposer des désirs et de leur faire confiance.
Je ne vois que deux ordres de constructions qui puissent être ici l'objet d'une brève étude parce qu'ils répondent à des besoins partout semblables et que leur réalisation n'est pas subordonnée à des problèmes scientifiques et épineux, c'est l'Ecole et le Musée. On me permettra de leur consacrer quelques lignes d'examen.
L'Ecole est, de tous les bâtiments municipaux, celui dont la mission est la plus haute et la plus délicate. Si j'étais architecte, je n'aurais pas de plus grande joie que d'être appelé à construire une école. Pour une municipalité, il ne peut y avoir de satisfaction plus grande que de diriger ce travail bienfaisant.
L'emplacement de l'école demande d'infinies précautions. Il faut qu'elle soit au centre de l'agglomération, village, quartier ou faubourg, dont elle rassemble les enfants ; que l'accès en soit facile et sans dangers pour tous et en tout temps. Elle doit éviter tout voisinage insalubre, équivoque, bruyant. Il est à désirer même qu'elle soit établie au point le plus riant et jouisse de perspectives harmonieuses.
L'école a besoin de beaucoup d'espace. On ne saurait trop insister sur ce point. Dans la plupart des villes, les écoles sont installées
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dans des conditions scandaleuses d'exiguité. Il n'y a pas un éleveur qui voulût confiner ses bestiaux comme on confine les enfants. Nous réclamons de vastes locaux, de grands préaux, de beaux jardins. L'école ne sera pas strictement satisfaisante pour les besoins du jour ; elle prévoira l'augmentation bienfaisante de la population. Par avance elle répondra aux exigences de demain. Elle assurera, d'une façon surabondante, s'il peut y avoir surabondance en telle occurence, le développement sain, harmonieux des jeunes générations.
Le bâtiment d'école n'aura l'air ni imposant, ni redoutable; il ne ressemblera ni à un palais de justice, ni à une caserne de gendarmerie, ni à une prison.
Il faut qu'il soit accueillant, qu'il attire les enfants qui doivent le fréquenter avec plaisir. L'architecte s'inspirera du type familier des maisons du pays et, puisque les enfants sont sensibles, avant tout, à la couleur, il cherchera, dans le jeu des matériaux locaux ingénieusement combinés, de vives et pimpantes harmonies. Des plantes s'associeront à la maison : une glycine, une vigne vierge, beaucoup de plantes si l'emplacement et l'endroit le permettent, un simple rosier grimpant, moins que cela même, quelques plantes vivaces dans une caisse, mais tout au moins de la verdure.
Le porche lie la façade et l'intérieur, c'est la préface de l'école : les parents y attendent les enfants ; les manoeuvres difficiles de l'entrée et de la sortie s'y effectuent. Il devra être une des parties les plus
étudiées de l'édifice. L'architecte y rassemblera toutes les ressources de son art. D'une façade riante ce sera la partie la plus égayée.
La salle de classe sera conçue pour un nombre limité d'enfants. Les enfants doivent y avoir leurs aises, mais le maître doit s'y faire entendre sans fatigue et exercer, sans efforts, une surveillance effective. Des classes trop grandes se prêteraient trop facilement à l'entassement d'un nombre excessif d'élèves. Il faut que la nécessité s'impose, en cas d'accroissement notable de la population scolaire, de créer des salles nouvelles.
Pour les plafonds, pas de hauteur démesurée ; l'essentiel est le renouvellement fréquent de l'air et une ventilation facile. Le raisonnement, comme le sentiment, nous amènent à rapprocher les dimensions des salles de classes de celles d'une chambre d'un appartement spacieux.
Pour l'éclairage, tout le monde s'accorde sur la fatigue que provoque un double éclairement venant des deux côtés avec une intensité égale. Par contre, un éclairage unilatéral rend la ventilation malaisée. On obtiendra le meilleur résultat en combinant avec l'éclairage essentiel un éclairage complémentaire, d'une intensité nettement inférieure, sur la paroi opposée.
La paroi éclairante ne saurait comporter, comme dans les appartements privés, une alternance de fenêtres et de parois pleines. 11 faut que tous les enfants reçoivent également la lumière directe et les procédés
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modernes rendent facile le percement d'une baie unique susceptible, si la classe est de plain pied avec un jardin, de s'ouvrir totalement, aux jours et aux heures où la température pourra le conseiller. Les fenêtres s'ouvriront assez bas pour que l'enfant puisse, de sa place, découvrir le jardin et qu'il ne se sente pas emprisonne.
Le sol de la classe sera formé d'une matière lavable, sans joints ni fissures où s'accumuleraient poussière et résidus. Les parquets de bois doivent donc être proscrits.
Sur la muraille, les couleurs sombres, sales dès le premier jour, le noir, le brun seront absolument écartés. Les nuances claires ou vives ne sont guère plus salissantes et il suffit de badigeonner jusqu'à hauteur de cimaise d'une couleur plus intense pour parer aux inconvénients d'usage.
Pour le ton à choisir, comme en général pour toute décoration intérieure, l'architecte aura seul à décider et l'instituteur se contentera d'assurer un bon entretien. L'expérience a montré que les meilleures volontés peuvent, en ces matières, provoquer les erreurs les plus regrettables. L'instituteur se méfiera donc de lui-même et, s'il a le désir d'embellir sa classe, il agira avec prudence, s'entourera de conseils et se rappellera que la propreté, l'ordre et la simplicité sont les parures essentielles de l'école.
Toute école devrait comporter des lavabos commodes et nombreux, des bains douches, une installation pour l'enseignement ménager, une pièce auxiliaire,
bibliothèque, laboratoire ou réserve qui permettrait de conserver le matériel scolaire sans en encombrer la classe.
Le logement de l'instituteur doit être confortable ; contrairement à une disposition trop fréquente, ce logement devrait être absolument séparé des salles de classe cela à la fois pour l'hygiène scolaire et pour la liberté et la dignité du maître.
D'une façon générale, quand une école comporte à la fois école de garçons, de filles, maternelle, école professionnelle etc.. au lieu de la concentrer dans un bâtiment unique, l'hygiène, la commodité, comme l'agrément, conseillent de les répartir en plusieurs pavillons indépendants. C'est là, soit dit en passant, une conception neuve qui s'est appliquée d'abord aux hôpitaux et qui, susceptible d'être étendue à tous les services collectifs, est capable de provoquer une véritable révolution dans l'architecture publique.
Le préau, presque toujours, est insuffisant pour les jeux des enfants ; il devrait, de plus, se prêter aux fêtes scolaires qui réunissent élèves et parents.
Nos écoles doivent avoir officiellement une cour, vocable malheureux ; ce qu'il leur faut, c'est un jardin. Toute école devrait avoir un jardin préparé par l'architecte, organisé par l'instituteur, entretenu par les élèves.
A l'architecte, de réserver et de répartir les surfaces, de faire planter les jardins selon un rythme, de déterminer les essences prises parmi les plus intéressantes de la région, de préparer les murailles pour les plantes
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grimpantes et les treilles, d'imaginer des motifs décoratifs, d'aménager un bassin ou une fontaine.
A son tour l'instituteur tracerait des plates-bandes choisirait les plantes à cultiver : plantes d'agrément, plantes nourricières, simples. Aidé des conseils du professeur départemental d'agriculture, de l'expérience de quelques parents, il organiserait ses élèves en équipes agricoles auxquelles il confierait le jardin collectif et entre lesquelles il répartirait de minuscules jardins particuliers.
Quelques villes ont d'admirables musées dont elles sont justement fières ; elles sont peu nombreuses. La plupart des musées municipaux sont encombrés de richesses douteuses ou médiocres ; ils sont installés, presque toujours d'une façon déplorable. Aucune vue directrice n'a présidé à leur création, ni à leur développement. Il faudrait les condamner s'ils n'étaient susceptibles de se régénérer. Pour opérer la métamorphose qui les arrachera à leur torpeur, il est nécessaire, tout d'abord, de se former une conception claire de leur rôle propre.
Dans notre pensée, un musée doit être un instrument d'éducation intégrale. Destiné à être fréquenté utilement par le plus grand nombre possible de citoyens, il complète, pour les enfants, les leçons de l'école ; il en est pour les hommes faits, l'écho et le prolongement.
L'école a pris un être faible, isolé dans le temps et l'espace, étranger à tout ce qui ne le touche pas immé-
diatement. Elle Fa mis en contact avec l'infini de l'histoire et l'infini de l'univers. Elle a fait de lui un Français et un homme. Cette métamorphose ébauchée par l'école peut et doit être parachevée par le musée. Sans sortir de sa cité, le visiteur s'y pénétrera du sentiment de la solidarité des pays et des âges.
Le musée s'attachera, d'abord, à la description de la région même et il s'appuiera sur cette réalité immédiate pour s'élever aux notions universelles»
Le point de départ sera pris dans la nature. On définira la structure du sol de la région. Des échantillons caractéristiques de roches et de terrains déterminés et classés, raconteront la genèse du pays et feront entrevoir à des curiosités éveillées la formation même des mondes. Parmi les phénomènes géologiques, il s'en trouvera qui recevront, des contingences locales, un intérêt particulier. Ici le fleuve, là la montagne, le littoral ou le lac serviront de bases tangibles sur lesquelles s'étaiera l'étude du globe.
Des idées semblables présideront à la constitution des séries animales et végétales. L'élevage, la culture ou la pêche conseilleront, en chaque pays, des collections orientées selon les préoccupations permanentes de la vie.
A la nature s'ajoutera l'homme. On prendra texte des événements qui ont marqué dans l'histoire du pays. L'histoire, d'ailleurs, sera conçue dans le sens le plus compréhensif. Racontée au peuple, elle dira la vie du peuple même. On conservera les documents et les vestiges qui font connaître les aspects anciens
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de la cité. On rassemblera objets, instruments, costumes. On conservera les types de l'habitat.
La cité honorera ceux de ses enfants auxquels elle doit quelque lustre : elle essayera de rendre sensible leur activité ; l'hommage qui leur est rendu deviendra exemplaire.
En étudiant la vie passée, le Musée ne se désintéressera ni du présent ni de l'avenir. Si, dans la région, il a existé, à une époque quelconque, une activité qui ait disparu, il s'attachera à en évoquer le souvenir et s'il est possible, il en préparera la résurrection.
Il soutiendra les industries actuelles en expliquant leurs procédés, en montrant les formes diverses qu'elles ont revêtues selon les époques, leur physionomie en d'autres pays.
Enfin, le Musée, s'il parvient à déterminer des possibilités d'activités nouvelles, rendra le plus signalé des services. Un pays possède des gisements de minerais, des carrières, des plantes dont il ne tire point ou tire mal profit. On stimulera les initiatives et les énergies en montrant, par quelques exemples, ce que d'autres ont obtenu avec ces éléments.
Ainsi le Musée, sous toutes ses formes, sera étroitement associé à la vie : non content d'en être le reflet, il s'ingéniera à l'accroître.
La fonction traditionnelle des musées, je ne l'oublie pas, est de réunir des oeuvres d'art. En rassemblant les produits de l'industrie, des objets usuels, des costumes anciens, on fera naître certainement des impressions d'art et l'on amènera les sensibilités bien
douées à rechercher l'art là où il devrait se trouver, non dans quelques objets exceptionnels, presqu' étrangers à la vie, mais dans tout ce qui entoure notre existence même.
Tableaux, statues, fragments d'architecture ne seront, certainement, pas oubliés; mais ils s'ordonnent selon les mêmes principes que les autres séries auxquelles ils se verront liés aussi étroitement que possible. On accueillera avec faveur les œuvres qui se rattachent à la cité ou à la région. Elles ont, tout au moins, une valeur documentaire et entraînent les yeux novices à la contemplation des oeuvres d'art. Un sentiment semblable portera à grouper les travaux des artistes régionaux. Par contre on éliminera, dans la mesure du possible, tout ce qui n'aurait nul lien avec la cité, ses traditions ou ses croyances.
Des moulages abondants, des copies, des photographies soutiendront les originaux anciens, si l'on en possède, dispenseront, ailleurs, d'en regretter l'absence, et, par des chefs d'oeuvre d'admiration universelle, découvriront des perspectives infinies. Ici, comme en toute chose, les monuments familiers de la région fourniront la base essentielle autour de laquelle viendra rayonner tout le reste.
Des étiquettes extrêmement nombreuses, très claires, très complètes, désigneront chaque objet pris isolément et chaque groupe d'objets et renverront les curieux à la lecture d'ouvrages spéciaux. Ces ouvrages se trouveront dans la petite bibliothèque qui formée
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de livres, de recueils de photographies, de dessins, de relevés, de plans, est le complément de tout musée véritable.
La constitution d'un semblable musée n'est, nulle part, impossible (1). Il ne s'agit pas de réunir des objets précieux et des pièces uniques, mais de grouper des documents dont beaucoup ne prennent de valeur que par leur présentation (2). Les collections se développeront selon les ressources de la commune; partout elles offriront un caractère particulier puisqu'elles prendront la commune pour centre ; partout elles seront utiles, puisqu'elles feront connaître la vie du pays à ceux qui l'habitent et, aussi, aux visiteurs de passage. On peut concevoir une coordination et gradation, ayant à sa base le musée rudimentaire de village, et conduisant, par des musées régionaux et provinciaux d'un rayonnement de plus en plus étendu, aux musées universels de Paris.
Le musée s'installera dans un édifice créé à son usage. On s'y refuse souvent par crainte de dépenses excessives. C'est qu'on imagine nécessaires des palais somptueux. En réalité, il ne faut, pour un musée, que de l'espace et quelques murailles nues. Offrez à un
(1) Le Musée d'Annecy réalise, dans une très large mesure, l'idée que nous proposons ici. (Marc Le Roux. Catalogue sommaire du Musée d'Annecy, 1900.
(2) Si la ville possède des monuments anciens, on se gardera bien de les dépouiller, au profit du musée, des richesses d'art qu'ils pourraient conserver. Ces richesses, maintenues dans leur cadre naturel, seront rendues accessibles au public et deviendront un enseignement complémentaire du musée mê me.
conservateur intelligent des surfaces parfaitement simples, largement éclairées, il tirera de ce squelette quelque chose de vivant. Tout le reste est superfétation coûteuse sinon déplacée et nuisible. Bâtissez un monument modeste, entourez-le d'un jardin et vous aurez assuré un asile digne de lui à un établissement en qui nous sommes fondés à voir un rouage essentiel de la vie collective.