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CHAPITRE VII

Plans d'extension et cités -jardins.

Une municipalité vigilante n'imaginera jamais qu'elle puisse arrêter son action aux limites de son enceinte.

Le transfert du cimetière hors de la ville, le déplacement à la périphérie, des hôpitaux et casernes, celui des industries gênantes ou insalubres créeront une série de problèmes spéciaux. Les individus qui gravitent autour de ces établissements les suivront dans leur exode et formeront des groupes qui déborderont, au moins en partie, sur les banlieues.

En dehors de toute action municipale, un vaste courant entraîne désormais les populations loin des centres et les répand sur des zones chaque jour élargies. Les municipalités ne peuvent se désintéresser de ceux qui s'éloignent volontairement non plus que

(1) Les livres déjà cités et Ebenezer Howard, Garden cities of to morrow, 1898. — G. Benoit Lévy, Les cités- jardins. — Cheysson, Les cités- jardins. — Georges Risler, Les cités-jardins, 1909 et Note sur le mouvement actuel de l'habitation ouvrière en Angleterre (Bulletin de la Société française des habitations à bon marché, 1913). — Agache, Cités-jardins et villes futures, 1913. — Ch. Gide (Revue économique internationale). — W.-L. Georges, Port Sunlight (Pages libres, 25 octobre 1909). — ■ Simon, La cité chinoise. — Métin, L'Inde d'aujourd'hui. — Ed. Culpin, The garden city Movement up-to-date.

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de ceux qu'elles ont contraints au départ. Les uns et les autres restent liés à la cité par leur activité. Ils contribuent à sa prospérité au même titre que leurs compagnons d'atelier ou de bureau demeurés à l'ombre de l'hôtel de ville. La cité se doit à elle-même, dans son intérêt le plus strict, de leur continuer sa tutelle.

Une ville, d'autre part, doit surveiller la liberté de ses accès. Il faut qu'elle reste maîtresse de ses communications avec les voies ferrées et fluviales, les grandes routes. Toutes facilités d'aménagement, de développement, de raccord doivent être sauvegardés. Le fleuve qui la traverse ne l'intéresse pas seulement entre ses berges urbaines ; elle doit le surveiller en amont comme en aval.

La ville doit faire respecter le paysage qui l'entoure. La disparition d'un bois voisin, le lotissement mesquin d'une colline qui la domine seraient, pour elle, un réel amoindrissement.

Elle doit ménager des promenades lointaines, des centres d'excursions pour ses habitants. Tout au moins ne saurait-elle tolérer que les espaces libres existants soient compromis ou détruits. Le parc de Saint-Gloud, celui de Versailles, le bois de Meudon sont nécessaires aux Parisiens.

Enfin l'encombrement des banlieues insalubres présente un spectacle affligeant et malsain.

Toutes ces raisons engagent les villes à donner à leur action une envergure qui ne leur est pas familière. Cette action, par plusieurs côtés, offre de remarquables facilités. Les terrains à acquérir sont en général d'un

prix peu élevé et permettent, après aménagements de reventes avantageuses. Les espaces libres qu'il faut dégager, à grands frais, à l'intérieur de l'enceinte existent naturellement. Au lieu d'avoir à corriger un désordre séculaire, on travaille sur un terrain presque neuf; le moindre progrès dans la cité comporte des négociations délicates et des dépenses excessives : ici, presque toujours, il suffit de prévoir. Les grands partis, les vues systématiques sont possibles ; perpétuellement lié, entravé, dans la cité, l'urbaniste, hors de l'enceinte, est souvent libre.

La difficulté essentielle viendra des rapports nécessaires avec les communes limitrophes. Si la banlieue est, déjà, très peuplée, si des agglomérations touchent presque l'enceinte, l'organisme central se trouvera aux prises avec ses satellites qu'il devra amener à concourir à une œuvre solidaire. Il y a presque toujours antagonisme et mauvaise volonté réciproque entre communes voisines. Plus les communes suburbaines seront peuplées et agissantes plus leurs résistances seront vives : l'organisation sera d'autant plus difficile à accomplir qu'elle sera plus désirable.

L'accord peut, cependant, s'effectuer. Il s'est opéré à l'étranger. Le système des parcs de Boston a nécessité le concours de trente-neuf municipalités. Une entente, une coopération peuvent être organisées par la création d'un syndicat de communes intéressées. Paris, d'ailleurs, en ce point, va donner l'exemple. La solidarité de Paris et de sa banlieue s'impose à tous les esprits clairvoyants : elle se formule dans la conception du

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Grand Paris. Les innovations administratives, accompa^nee^peut-être, de modifications législatives, que comportera l'exécution de ce programme de vaste envergure, auront leur répercussion dans toute la France.

Le tracé d'un plan d'extension doit se faire au double point de vue de la cité et de l'agglomération périphérique en construction ou en réorganisation. Les intérêts en jeu ne sont pas antagonistes et, en ce qui concerne l'hygiène et la circulation qui sont, ici, les deux préoccupations dominantes, ils s'accordent pleinenement.

La cité veut respirer un air purifié et la banlieue doit être défendue contre la propagation des épidémies qui pourraient se développer dans le centre urbain. Le plan d'extension circonscrira donc l'enceinte de la cité présente par une zone d'isolement annulaire ininterrompue, soit qu'on utilise d'anciens remparts, soit que l'on opère en toute liberté. L'anneau peut revêtir les formes les plus variées. L'essentiel est qu'il soit assez large, qu'il comporte une série de belles promenades et qu'il livre passage aisé vers le cœur de la cité.

En certains cas et surtout pour des villes très grandes ou très riches, on pourra adopter une disposition plus complexe. Autour de l'anneau, on déterminera, comme il a été fait à Cologne, une série de zones concentriques dont chacune aura un caractère différent et sera soumise à des servitudes spéciales. La zone interne pourra ne comporter, par exemple, que des villas isolées, d'un ou deux étages, élevées au milieu

de jardins de façon que les trois quarts au moins de chaque propriété restent plantés ou boisés. Dans la seconde, la construction de maisons plus hautes serait autorisée sous réserve de jardins dans une proportion établie ; les maisons alignées seraient rejetées dans une zone plus lointaine. Ce système, dont les modalités peuvent être très variées, augmente, dans la plus large mesure possible, la distance entre l'agglomération compacte nouvelle et l'agglomération compacte ancienne. Il sollicite l'ingéniosité des architectes et établit une progression et une variété favorables à la beauté.

De toutes manières les hôpitaux et casernes seront isolés de toutes parts. Il serait illusoire de les défendre contre l'agglomération ancienne, s'ils devaient être assiégés par les groupes extérieurs. Il conviendra, dans les mêmes conditions, d'assurer l'isolement total des cimetières (1). Les usines, qui doivent être placées de façon que les vents dominants rejettent loin de la ville leurs fumées et exhalaisons, exigeront des précautions spéciales.

Les autres problèmes que comporte un plan d'extension ne diffèrent pas, en principe, de ceux dont les plans d'aménagement présentent l'étude. Là aussi, il s'agit de tracer un réseau normal de rues, de ménager les espaces libres, de répartir d'une façon logique les monuments publics. Seulement, ici, on ne travaille pas pour répondre à des besoins actuels, mais pour

(1) Loi sur les cimetières votée par la Chambre des Députés, le 3 juin 1915 (in Couturaud, livre cité, p. 339).

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des besoins futurs. La science de l'urbaniste est d'évaluer ce que seront ces besoins en fonctionnement normal et d'outiller une agglomération inexistante ou rudimentaire en prévision de sa saturation. Il faut que ses calculs demeurent exacts jusqu'au jour plus ou moins éloigné où la zone d'extension débordera à son tour sur une zone plus lointaine. Si ses évaluations sont insuffisantes, il provoquera, par la suite, des difficultés qui seront peut-être graves ; s'il voit trop grand, le danger est moindre puisqu'il n'est jamais nécessaire de réaliser totalement des édifices susceptibles d'agrandissements successifs, et que l'on peut entretenir, à peu de frais les banquettes latérales inutilisées d'une voie trop large. Il aura simplement créé une surabondance d'espaces libres qu'il sera, au reste, toujours possible d'aliéner.

Dégagé, dans une mesure très large ou totale, des contraintes créées par les hommes, l'urbaniste sera lié par les conditions naturelles. Son œuvre sera d'autant plus heureuse qu'il les aura plus étroitement respectées.

Le plan d'extension offre des possibilités. Gomment et dans quelle mesure celles-ci se réaliserontelles ? Elles seront hâtées ou entravées par tous les phénomènes qui réagissent sur la cité même, phénomènes qu'il n'est possible ni de mesurer ni de prévoir.

Viennent une poussée ou un bouleversement, il sera toujours possible de modifier le plan d'extension comme celui d'aménagement même ; instruments

souples, ils doivent se prêter à l'impulsion mobile efc impérieuse de la vie.

Mais toute réalisation sera entravée et, malgré le plan, la ville, même surpeuplée, ne se décongestionnera pas, elle se dérobera aux circonstances les plus propices, si, en traçant la zone nouvelle, on n'a pas organisé avant toute chose, la circulation.

« Le réseau de tramways doit être considéré comme l'armature de tout plan de nouveaux quartiers » dit le rapport de la chambre syndicale des propriétaires de Lyon. C'est exprimer fortement une indéniable vérité. Les citadins ne consentiront à s'éloigner que s'ils sont assurés de pouvoir rejoindre le centre pour leurs affaires, leurs approvisionnements et leurs plaisirs, d'une façon commode, rapide et peu coûteuse.

Avant qu'une seule maison soit élevée ou habitée, les artères seront prêtes, toutes les canalisations souterraines achevées, les rails des tramways posés. Au premier signal il faut que les voitures circulent : elles seront souvent vides, au début, elles n'en joueront pas moins un rôle utile en hâtant le peuplement.

C'est dans ces conditions et dans ces conditions seulement que municipalités, sociétés philanthropiques ou financières et coopératives pourront tenter utilement la solution du logement ouvrier. Il ne s'établira pas à l'intérieur des villes mais dans les banlieues organisées et la forme qu'il revêtira sera celle de la cité-jardin.

Le terme et l'idée nous viennent d'Angleterre. « La cité- jardin est une cité dans un jardin. Chaque maison y est entourée d'une verdure et chaque groupe

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de maisons est noyé dans un parc. » Les Anglais exaltent le home, c'est-à-dire le foyer confortable et indépendant ; ils recherchent pour chaque famille une maison individuelle et répètent volontiers, avec François Bacon, que Dieu, avant tout autre chose, a créé un jardin et qu'il n'est rien dont l'homme puisse tirer plus de plaisir. Ils ont mis dans la conception des cités-jardins le meilleur de leur génie. Ce groupe de cottages harmonieusement ordonné peut constituer une agglomération indépendante qui vivra de sa vie propre et se suffira à elle-même. C'est sous cet aspect, d'abord, qu'il est apparu en Angleterre, Il peut aussi former, dans une banlieue, un groupe annexe appuyé sur une agglomération mère et c'est sous ce second aspect que nous l'examinerons surtout ici (1).

Ebenezer Howard fut l'apôtre des cités-jardins. Il réalisa ses idées avec l'aide d'un groupe de philanthropes à Lechtworth. Deux grands industriels, un fabricant de savon et un fabricant de chocolat créèrent, pour leurs ouvriers, deux cités modèles largement et intelligemment conçues. Port-Sunlight et Bournville fournirent, à côté d'autres avantages, une excellente réclame aux maisons qui les avaient instituées et cette réclame se fit, en même temps, au bénéfice de l'idée même. En France, M. Georges Benoît -Lévy

(1) On a proposé de réserver le mot de cité-jardin pour les groupes indépendants et d'employer pour les autres celui de faubourg- jardin. Cette distinction serait logique, mais l'usage n'en est pas encore établi et, tant que le public français ne se sera pas familiarisé avec l'idée, il vaut peut-être mieux la lui présenter sous un vocable unique.

s'attacha à faire connaître cette innovation. Les sociologues de toutes écoles s'accordèrent à en reconnaître l'excellence. Les cités- jardins ont été célébrées, tour à tour, par Cheysson, MM. Georges Risler. Vandervelde, Daudé-Bancel. De 1900 à 1905, une ville véritable peuplée par 12 à 1500 habitants fut créée pour les établissements Schneider à Ghampagne-sur.-Seine et la conception anglaise y fut, en partie, appliquée. Elle le fut pleinement à Dourges pour la société des mines de Dourges et à Valentigney-Beaulieu, par les soins de l'architecte Jean Walter de Montbéliard.

Cependant, il était à craindre que des.initiatives dues à des sociétés industrielles vinssent à être abandonnées si elles apparaissaient onéreuses ou d'une gestion délicate et qu'une idée de premier ordre fût compromise après une épreuve imparfaite. Vandervelde conseilla aux municipalités de prendre elles-mêmes l'initiative et la gestion de cités-jardins. En Angleterre, M. Henry Vivian préconisa des cités-jardins ouvrières coopératives.

C'est sur ce type de la coopération qu'a été fondée aux portes de Paris, à Draveil, une cité- jardin admirable : Paris- Jardins. Il est facile de la visiter et elle - mérite d'être proposée en modèle.

Les fondateurs de Paris- Jardins ont bénéficié d'une chance heureuse. Ils ont pu acquérir en 1911, à des conditions inespérées, un magnifique domaine sur les bords de la Seine. Mais ils se sont rendus dignes de ce hasard par la façon dont ils l'ont su mettre à profit. Le sort leur avait livré une résidence princière. Un

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château s'y élevait, commode et simple, fait pour l'agrément de son propriétaire et non pour l'étonnement des curieux. De ce château, une pelouse s'étendait dans la direction de la Seine ; encadrée de grands arbres, elle ouvrait une magnifique et calme perspective sur le fleuve et' sur les coteaux de Juvisy. Une avenue de tilleuls, un boulingrin encadré d'ombrages séculaires, un parc aux daims, des étangs y révélaient le goût et le luxe le plus raffinés.

Un spéculateur aurait rasé le château, abattu les arbres, comblé les étangs et aurait morcelé le domaine en damier de petits lots séparés par des chemins aussi étroits que possible.

Les coopérateurs ne l'ont pas voulu ainsi. Aidés par leur architecte, Jean Walter, ils ont respecté toutes les beautés du passé en les adaptant à leurs exigences présentes. Le château n'a pas été démoli. Trop vaste pour être habité par une famille, il a été conservé comme maison de vie sociale. Les arbres n'ont pas été jetés à terre. Les parties les plus touffues n'ont pas été loties. Les arbres qui se dressent sur des lots particuliers sont protégés par une stipulation expresse des statuts. La grande perspective n'a pas été sacrifiée. Les constructions qui s'élèvent ou s'élèveront sur l'ancienne pelouse sont grevées de servitudes d'alignement, de hauteur, d'esthétique — leur toit doit être obligatoirement couvert d'ardoises; loin de masquer la vue, elles contribuent à sa beauté. Elles sont séparées en deux groupes par une avenue centrale destinée à recevoir une décoration florale.

Le boulingrin ne sera pas touché. Le parc aux daims, les étangs serviront à l'établissement de terrains de jeux. En un mot, on a maintenu hors du lotissement tout un ensemble de constructions, de futaies, d'espaces libres, qui demeurent la joie commune et la propriété indivise des coopérateurs.

Un réseau harmonieux d'avenues coupées par des ronds-points, réseau tressé avec une grande intelligence des conditions naturelles et un grand souci de beauté, organise les terrains lotis. Le morcellement ne doit pas détruire pour l'œil l'unité de la cité : haies vives, treillages ou grillages sont seuls tolérés comme clôtures.

Des règlements déterminent les conditions de construction. Ils tendent tous à empêcher les maisons d'usurper sur les jardins et assurent à ces maisons un caractère d'hygiène et d'esthétique. Isolées ou géminées elles accordent à chaque famille l'indépendance absolue de son foyer.

Une seule chose est défectueuse à Paris-Jardins, mais elle ne dépend pas de la bonne volonté de ses organisateurs, c'est le système des communications avec Paris.

Paris- Jardins s'appuie sur les facilités particulières de crédit consenties par la loi de 1906 aux sociétés d'habitations à bon marché ; elle tend à rendre les coopérateurs propriétaires individuels de leur maison et propriétaires collectifs de toutes les parties réservées (1).

(1) Sur les cités-jardins d'Epinay-sur-Seine, voir l'Architecture, 19 juillet 1913.

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En ce moment la ville de Paris étudie la création d'autres cités- jardins qui resteraient sa propriété et seraient louées comme des immeubles ordinaires.

D'autre part, l'augmentation générale de la vie, la difficulté même pour des familles relativement aisées, de trouver lorsqu'elles sont nombreuses des logements convenables amène à envisager la création de citésjardins destinées à une clientèle disposant de ressources plus considérables, cités- jardins qui pourraient, dès lors, présenter un remarquable confort.

En résumé, la cité-jardin offre une formule riche et souple, aussi heureuse qu'était lamentable la conception de ces corons dont les alignements monotones et la promiscuité attristent les banlieues des villes du Nord.

Cette formule ne s'applique pas uniquement à la vie ouvrière. Elle s'adresse à toutes les classes sociales; elle peut contribuer non seulement à l'organisation des banlieues, mais à celle des villages ; elle prépare, peut-être, pour l'habitat une révolution totale, révolution qui ramènerait l'homme à ses conditions d'existence naturelles et que l'on devine, par avance, infiniment bienfaisante.

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