CHAPITRE VIII
Le village/0
Au cours des précédents chapitres je n'ai pas oublié les villages et, à plusieurs reprises, j'ai pris soin d'appeler sur eux l'attention. Il me paraît pourtant nécessaire de reprendre, à leur point de vue spécial, d'une façon plus ou moins rapide, les questions précédemment étudiées, d'abord parce que l'urbanisme rural est celui qui a le plus de chances d'être négligé, puis parce qu'il est particulièrement délicat.
La nécessité de réorganiser les villages au triple point de vue de l'hygiène, de la vie économique et de l'esthétique, est hors de discussion. Mais organisation n'implique pas bouleversement. Le concours, ouvert à l'exposition de la cité reconstituée, en août 1916, pour des projets d'aménagement de villages
(1) Les livres déjà cités et Ringelmann, De la construction des bâtiments ruraux, 1907. — Arouson, Our village Homes, Londres 1913. — G.-F. Millin, The Village Problem, Londres. — Ahrens, Das Deutsche Dorf, Berlin 1910. — Schweisthal, Histoire de la maison rurale en Belgique, Bruxelles. — Paul de Vuyst, Le village moderne à l'exposition de Gand. — Georges de Montenach, Pour le village. — Jaussely, Des petites agglomérations. Aménagement et reconstruction (Commission d'études pour les reconstructions rurales dans les régions dévastées par la guerre, 1916.) — Agache, Nos agglomérations rurales, comment les aménager, 1917.
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montrait que les architectes ont besoin d'être avertis sur ce point. Des concurrents qui, par ailleurs, faisaient preuve de talent, ne tenaient aucun compte de l'agglomération existante, déplaçaient toutes les voies, étaient hantés par des idées de régularité, d'ordonnance, de géométrie. Ils prévoyaient, pour des cités de deux à trois mille âmes, des ensembles monumentaux et des perspectives capables de rivaliser avec l'avenue des Champs-Elysées.
De telles aberrations ne sont pas seulement dangereuses parce que, sans profit pour la vie économique, elles seraient infiniment coûteuses et pratiquement irréalisables, mais parce qu'elles confondent dans une esthétique, d'ailleurs contestable, le village et la ville.
Un village ne peut être conçu selon le type urbain. Son charme est fait de spontanéité et d'imprévu. Chacun en bâtissant sa maison ou sa ferme n'a songé qu'à lui-même : mais, comme tous obéissaient aux mêmes réalités, qu'ils voulaient se protéger contre les mêmes vents, qu'ils disposaient des mêmes matériaux, qu'ils étaient destinés à mener, dans de pareilles conditions, parmi les mêmes arbres, sur le même sol, sous le même soleil, une vie semblable, qu'ils s'inspiraient, enfin, des mêmes traditions, il s'est créé une harmonie involontaire entre leurs demeures comme entre leurs êtres.
Cette harmonie, il ne faut pas la briser : il serait hasardeux de le faire, car on risquerait en faisant dis paraître des abus, de perdre en même temps le fruit d'expériences séculaires, et il serait vain de le tenter car on se heurterait à une résistance invincible.
Le paysan est routinier ; il ne faut pas le heurter de front ; il est économe et admet à regret les dépenses engagées pour un objet collectif. Tout invite à traiter le village avec prudence et cette prudence, qui permettra de réserver la vigueur pour les questions d'hygiène où elle est nécessaire, s'accordera, nous en sommes assurés, avec l'esthétique véritable.
Les routes du village, comme celles de la ville, demandent une revision. Il sera créé des voies de dérivation pour écarter la grande circulation automobile ; l'utilisation intensive des machines agricoles obligera à élargir, à améliorer les routes, à les empierrer, à en paver quelques-unes. Les croisements devenus plus dangereux seront plus étudiés ; on évitera les collisions en interdisant de construire aux intersections mêmes.
Il semble, d'abord, qu'il n'y ait pas lieu, au village, de parler d'espaces libres. Pourtant, les terrains de jeux et de sport y sont aussi nécessaires que partout ailleurs. Dans plusieurs régions, la culture ou l'élevage ont fait disparaître à l'horizon tout bouquet d'arbres. Les tilleuls, les ormes qui couvrent la place de l'église n'en sont que plus précieux. Ils seront respectés ; on agrandira leur domaine. Avec l'abreuvoir, l'étang ou la mare, avec la fontaine, ils sont les meilleurs éléments de la beauté du village.
Le goût des fleurs est, heureusement, presque partout, vivace. Il sera certainement, exalté à l'école primaire. On encouragera le jardin familial. Le jardin placé en bordure de la route défend l'intimité du logis
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et sourit au passant. Une tendance fâcheuse actuelle pousse à le supprimer et à bâtir à l'alignement. On essayera de réagir.
La construction à l'alignement, d'ailleurs, préjudiciable à la ville, devrait être proscrite au village où le terrain n'a pas la même valeur. Dans la mesure du possible on conseillera, — il faudrait pouvoir l'imposer, — la maison isolée pour laquelle on peut choisir l'orientation la meilleure et qui reçoit sur toutes ses faces le bénéfice de l'ensoleillement.
Les grandes et urgentes transformations seront celles qui concernent l'hygiène. L'hygiène des campagnes est déplorable et, nous l'avons, déjà, fait observer, la mortalité y est aussi forte que dans les villes.
Cet état de choses est dû, en partie, à des négligences traditionnelles et à d'absurdes routines. La promiscuité avec les bestiaux est en voie de disparition. La suppression de l'exécrable impôt des portes et fenêtres, accomplie le 31 juillet 1917, va permettre une aération plus intense des logis ; mais l'on continue à accumuler les fumiers devant les maisons, à laisser le purin s'écouler au voisinage des puits et l'on continue à jeter au hasard, sans aucun souci, les détritus de toute sorte, ou à les entasser sous les fenêtres des chambres d'habitation. Les eaux souillées croupissent devant les portes. Les lieux d'aisance sont ignobles ou rudimentaires.
Sur tous ces points, les réformes ne seraient pas coûteuses et elles provoqueraient des bénéfices certains : le gaspillage des purins, en particulier, est in-
concevable. Soutenue par une campagne éducative menée par des tracts, des conférences et conduite par les professeurs départementaux d'agriculture, l'action administrative peut et doit, ici, s'exercer de la façon la plus pressante. Au besoin, selon l'exemple que donne la Belgique, pourrait-on allouer des subventions ou des avances à ceux qui construisent des fosses à purin rationnelles. L'exemple viendra, sans doute, des régions libérées. Le village de Vitremont reconstruit par un comité californien offre, dans chaque maison, des installations normales pour le fumier.
D'autres réformes, au contraire, seront fort difficiles et fort coûteuses et une municipalité rurale à elle seule ne saurait songer à les accomplir. Mais ici, selon les cas, les difficultés seront aplanies soit par le concours de l'État et du département, soit par le groupement des communes mêmes unies pour une action solidaire.
L'alimentation en eau potable est un problème en bien des cas irréalisable pour une commune isolée. Elle ne sera assurée, en certaines régions, que par des canalisations lointaines ou par des épurations effectuées dans de vastes usines. La solidarité intercommunale aura donc à s'exercer : elle s'établira sous forme de syndicat intercommunal, et il faudra pour obtenir la puissance nécessaire grouper un très grand nombre de communes.
Des groupements moins étendus rendront possible la création et l'entretien d'hôpitaux ; d'autres plus restreints encore ouvriront des tueries intercommunales.
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L'établissement d'un réseau d'égouts demandera des procédures semblables.
La surveillance de la santé publique : analyse fréquente des eaux, consultations périodiques et fréquentes dans des stations d'hygiène sociale, ne pourra s'effectuer que par le concours de tous les pouvoirs également intéressés à leur fonctionnement normal.
J'ai envisagé, jusqu'à présent, le village tel qu'il s'offre actuellement à nos yeux. Les difficultés d'aménagement que j'ai résumées et qui sont graves se verraient singulièrement allégées si les vues que j'ai exposées au chapitre II du livre Ier venaient à se réaliser. Si, comme je le pense, les systèmes nouveaux d'exploitation rurale entraînaient une concentration relative des agglomérations rurales, si, d'autre part, une fraction notable de l'activité industrielle réintégrait les campagnes, les villages nouveaux plus condensés, plus peuplés, plus riches, mieux situés puisque les points ingrats auraient été les premiers abandonnés, pourraient entreprendre, dans des conditions plus favorables, avec des ressources plus grandes, l'œuvre de régénération que nous avons esquissée à grands traits.