CHAPITRE I L'œuvre de réparation
Nous avons, jusqu'à ce point, envisagé le problème de l'organisation des cités dans sa généralité. Il était nécessaire de le poser ainsi pour l'examiner avec séré-
(1) Les livres déjà cités et Chambre des Députés. Séances du 31 mai et du 1er juin 1915 (Discussion du projet de loi Gornudet) et séances du 27 et 28 juillet 1917 (Discussion de l'interpellation Klotz, Revault, Déguise). — Auburtin et Blanchard, La cité de demain dans les régions dévastées, 1917. — Courtois, Conférence du 26 novembre 1915 (Bulletin de la Société des Ingénieurs civils). — Société des Architectes diplômés, Commission d'étude pour les reconstructions rurales dans les régions dévastées par la guerre, 1916. — Risler, Dépinay et Dufourmantelle, Rapports sur la reconstruction des villes détruites à la Société française des habitations à bon marché. — Comité d'action, Rapport de la 8e sous-commission (Petit Messager des Artistes septembre 1915). — Georges Risler et Léon Bourgeois, La guerre et l'habitation de demain (Revue bleue, 12 juin 1915). — Godin, La réparation des maisons endommagées par la guerre, 1916. — Eug. Thébault. Les terres qui ressuscitent (Le Temps, décembre 1917, janvier 19 8). — Jules Braut. La réparation des dommages artistiques causés par l'invasion, 1917.
nité. Notre pensée, pourtant, s'est constamment reportée vers nos régions du Nord et de l'Est ravagées par l'ennemi. Leur martyre a suscité nos études. C'est à leur profit que nous voudrions voir appliquées, tout d'abord, les idées que nous préconisons (1).
Elles nous seront rendues dans un état effroyable. Pour les relever, il faudra accomplir un travail immense qui suscitera d'infinies difficultés. Je vais essayer de le faire comprendre et je dirai, ensuite, les premiers soins donnés aux régions déjà libérées ainsi que. les efforts, incomplets, sans doute, mais effectifs, accomplis jusqu'à ce jour pour déterminer et préparer l'œuvre de réparation qui succédera à l'œuvre de délivrance.
La guerre n'a pas encore achevé ses ravages et l'imagination se refuse à- prévoir le mal que peut encore accumuler un ennemi qui a le génie du crime. Nous ignorons même quelle est, à l'heure présente, l'étendue des destructions : nous n'avons que des renseignements vagues sur ce qui se passe au-delà de nos lignes, (2) et le secret militaire laisse une grande incertitude
(1) La guerre aura d'ailleurs provoqué, par contre-coup, des problèmes d'urbanisme dans tout le pays. Des agglomérations se sont improvisées autour de nouvelles usines ; des villes véritables ont surgi ; des villes anciennes ont vu leur activité et leur population transformées. Tout cela ne disparaîtra pas totalement après la guerre et tout cela demandera à être ordonné.
(2) M. Gabriel Alphaud a, dans le Temps du 13 février 1917, tracé un tableau effroyable de la dévastation du département des Ardennes. M. Eugène Thébault a décrit l'état des communes de la Somme et de l'Oise libérées en mars 1917 dans Le Temps du 27 déeembre 1917.
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sur l'état de la zone des armées. Le peu que nous savons suffit pour frapper les esprits. Un rapport officiel, du 16 juin 1916, donne les résultats d'une enquête menée dans les communes qui, après avoir subi l'invasion, étaient, à cette époque, libérées. Sur 753 communes, 74 avaient vu détruire plus des trois-quarts de leurs maisons ; 148 étaient plus qu'à demi-ruinées.
Dans ces 753 communes, au total, 16.669 maisons ont été détruites ; 25.594 ont été gravement endommagées. 221 mairies, 379 écoles, 331 églises ont été totalement ou partiellement frappées. La plupart de ces édifices publics étaient fort modestes, mais 56 d'entre eux étaient classés comme monuments historiques : l'hôtel de ville d'Arras, la cathédrale de Reims y sont englobés. D'autre part 330 usines ont été anéanties autour desquelles vivaient plus de 55.000 personnes.
Depuis cette enquête, sous la poussée des armées britanniques et françaises, les Allemands nous ont restitué, lors du repli Hindenburg, 331 communes.
Sur ces 331 communes, d'après les renseignements donnés à la Chambre par M. Léon Bourgeois, ministre du Travail, le 28 juillet 1917, 143 sont encore inacessibles ; dans les 168 autres, 10.852 habitations étaient intactes, 10.876 partiellement détruites, 36.393 détruites totalement. Sur 48 communes reprises dans l'arrondissement de Laon, au témoignage de M. Accambray, 36 étaient totalement ruinées. Une rage poussée au paroxysme avait, en certains endroits, fait dispa-
raître jusqu'aux ruines (1). J'ai entrevu cette région, j'ai parcouru ce que fut Chauny ; on ne saurait imaginer désolation plus terrible.
Si l'on réfléchit que plus de deux mille communes sont encore occupées par l'ennemi, dans les régions les plus riches de France, si l'on y joint les communes d'Alsace-Lorraine contre lesquelles le Kaiser a proféré d'horribles menaces, on se rendra compte que, pour cicatriser tant de plaies, il faudra déployer un effort immense.
Cet effort serait déjà énorme s'il s'agissait uniquement de rendre aux villes et aux villages l'aspect qu'ils avaient avant la guerre, s'il suffisait de relever les maisons, de remettre les voies en état, de rétablir les canalisations de tout ordre, si la restitution, en un mot, pouvait s'accomplir sans une élaboration nouvelle. Personne, assurément, n'imagine que l'on puisse s'en tenir à une telle conception. Ces villes, ces villages souffraient des mêmes maux que nous avons reconnus dans toutes les autres communes françaises. Chez quelques-uns la crise était particulièrement intense, précisément parce que, plus riches ils avaient eu, au dix-neuvième siècle, une croissance plus rapide et plus désordonnée. Restaurera-t-on,
(1) M. Léon Bourgeois a lu à la tribune de la Chambre, le 28 juillet 1917, ce passage cynique du Berliner Tagblatt du 9 mars dernier : « Tout le pays n'est qu'un immense et triste désert, sans arbres ni maisons ; nos soldats ont rasé le sol, les puits ont été rendus inutilisables, les villages anéantis, les églises renversées ; l'atmosphère est obscurcie de fumée et de poussière. Ce n'est pas chose facile que de mettre en ruines tout un pays. »
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tels quels, les bouges où les populations étaient livrées aux contagions matérielles et morales, à l'alcoolisme et à la tuberculose ? Verra-t-on reparaître ces rues malsaines et incommodes où la circulation était sans cesse paralysée, ces ports mal outillés, ces gares insuffisantes et difficilement accessibles ? Remettra-t-on en service ces puits infectés, ces fontaines alimentées par des eaux suspectes ?
A ces questions il n'est pas besoin de formuler de réponse. Tout le monde est d'accord que d'un mal terrible doit sortir un grand bien ; il faut que les agglomérations détruites renaissent régénérées, plus amples, plus saines, mieux outillées, plus belles. A Reims, l'industrie drapière était mal à l'aise dans le quartier ancien où elle était traditionnellement installée : immeubles, circulation étaient une gêne perpétuelle. Le canon a détruit ce quartier. Le quartier nouveau réalisera des progrès depuis longtemps attendus. A Lille, le centre de la ville était mal relié à la gare ; le canon a fait une trouée par laquelle passera la prochaine avenue de la Délivrance ou de la Victoire. Montmédy, Nomény étaient attachés à des emplacements où la vie moderne trouvait mal à se développer : elles abandonneront leur enceinte en ruines et se transporteront vers des lieux plus favorables (1). La guerre a rendu réalisables des opérations que leur ampleur faisait constamment ajourner! En même temps, elle donne à la préoccupation d'hygiène une importance
(1) M. Revault, député de la Meuse, propose de déplacer Verdun. - ■ —
exceptionnelle. De quelles menaces seront entourées ces régions que les combats ont jonchées de cadavres, où les eaux, le sol sont pour longtemps pollués, où les forêts bienfaisantes ont été détruites ! Une population formée des éléments les plus fragiles, réclamera, tout entière, les soins dont on entoure les grands convalescents. Ceux qui auront subi toutes les tortures de l'occupation, anémiés par les privations, névrosés par l'effroyable et interminable tension morale, les réfugiés qui auront connu de moindres misères mais qui, tous, auront été éprouvés, les mutilés, les blessés, les malingres, ceux mêmes qui auront eu le bonheur de combattre sans accident jusqu'au bout, tous ont droit à la sollicitude la plus attentive.
Reconstruire au hasard serait une criminelle folie. Tous les progrès que nous avons envisagés peuvent et doivent se réaliser. Des idées rationnelles, des vues d'ensemble doivent présider à la résurrection des villes et des villages et, puisque ces idées et ces vues trouvent à s'exprimer dans des plans d'aménagement et d'extension, il faut que pour chaque agglomération, grande ou petite, un semblable plan soit, d'abord, dressé et que l'œuvre de réparation s'accomplisse suivant les indications de ce plan.
Ces principes ont inspiré M. Cornudet, rapporteur de la loi sur les plans d'aménagement et d'extension ; ils ont rallié la Chambre des députés qui a voté le projet, le 2 juin 1915, et a manifesté le même sentiment dans les séances des 27 et 28 juillet 1917 ; ils ont été défendus, avec une force singulière, dans une lettre
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que les Débats ont publiée, le 6 août 1915, par M. de Bruignac, adjoint au maire de Reims (1). Il ne pouvait guère leur être fait d'objections théoriques, mais au point de vue des réalisations pratiques, ils ont suscité une très véhémente opposition.
Votre désir de perfection, a-t-on dit, vous égare ; vous oubliez les misères atroces qu'auront subies les populations et la hâte légitime qu'elles auront de relever leurs foyers. Opposerez vous à cette reprise ardente de la vie, les délais nécessaires pour dresser et faire approuver vos plans ? Empêcherez -vous la renaissance de l'industrie, du commerce, de la culture ?
Le 19 avril 1915, M. L. Cordonnier, architecte de Lille, membre de l'Institut, vint lire, à la Commission mixte constituée par les architectes pour l'étude de la reconstruction des villes et villages, une déclaration collective rédigée au nom des délégués des Sociétés d'architectes des départements envahis, déclaration pathétique qui produisit une très profonde impression. « Il faut aller vite, on n'ira jamais assez vite, » y était-il dit. On assurait que tout retard aurait des conséquences désastreuses. On contestait, d'ailleurs, la possibilité de faire immédiatement des plans valables ; ces plans ne pouvant être utilement envisagés avant l'époque où, l'Europe réorganisée, il serait per-
(1) La Société française des habitations à bon marché, dans un remarquable appel, publié par Le Petit Messager des artistes, le 1er octobre 1915, a demandé l'application aux régions dévastées des bienfaits de l'urbanisme.
mis de définir les besoins nouveaux et, par conséquent, de leur répondre.
A l'appui de ces assertions, la Commission mixte publia un mémoire très étudié où elle s'appliquait à souligner la longueur des délais administratifs nécessaires pour la publication d'un plam Ces délais y étaient évalués à six ans et demi et, au lieu d'indiquer les moyens de les réduire, la Commission concluait à l'impossibilité d'appliquer la loi Cornudet (1).
Ces adjurations et ces arguments pouvaient ébranler les esprits en 1915. On espérait alors une prompte délivrance des départements envahis ; on envisageait des dégâts limités et l'on croyait possible une résurrection immédiate. Eût-il été sage, si l'heure de la victoire avait à ce moment sonné, de laisser les évacués et réfugiés se ruer dans leurs communes ; l'avenir n'aurait-il pas été compromis par cette impatience ; pour gagner quelques semaines n'aurait-on pas préparé d'inextricables difficultés ? Etait-il de politique prudente et de saine économie de reconstituer des ensembles par avance condamnés pour les exproprier, à grand prix, presqu'au lendemain de leur établissement ?
Il serait vain de chercher des réponses à ces questions, car depuis 1915, la situation a progressivement changé et, à l'heure actuelle, nous savons que la renaissance des cités sera une opération d'une com-
(1) Une loi de mai 1915 a abrégé les délais administratifs pour les travaux publics urgents. Elle pourrait être appliquée à tous les travaux concernant les régions envahies.
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plexité extrême, qu'elle se heurtera à de graves difficultés et qu'elle ne pourra s'accomplir immédiatement.
Plusieurs groupes d'études se sont successivement constitués pour préciser les modalités du problème et en faciliter la solution.
L'Association générale des hygiénistes et techniciens municipaux a organisé, en mai-juillet 1916, une exposition « de la cité reconstituée » à laquelle ont collaboré les sociétés d'architecture et des Beaux-Arts, la société des ingénieurs civils, le Musée Social et les grandes sociétés d'hygiène. Cette exposition qui se tenait sur la terrasse des Tuileries produisait les premiers types proposés par l'industrie pour servir d'abris provisoires ; elle présentait des échantillons de matériaux, anciens ou nouveaux à utiliser pour les reconstructions. Dans les salles du Jeu de Paume avait été réuni un ensemble remarquable de plans et projets ayant trait à l'organisation des villes. Plusieurs conférences furent données à l'occasion de cette exposition : douze d'entre elles, qui formaient un cycle et embrassaient les points essentiels de la science urbaniste seront, sans doute, publiées. Un concours pour l'aménagement d'un village fut ouvert. Vingt-sept architectes y participèrent. A la suite de cette exposition, l'association des hygiénistes et techniciens municipaux a installé, 64, rue de la Boétie, à Paris, un bureau de renseignements techniques.
La section d'hygiène du Musée Social, que préside M. Georges Risler, a consacré d'intéressantes séances à l'examen des questions actuelles, en particulier à la
réforme législative de l'expropriation. Le Musée Social, auquel revient l'honneur d'avoir propagé en France les idées urbanistes et au sein duquel fut élaboré le projet de loi Cornudet, a pris, une part active à l'action de tous les groupements que nous citons ici.
La Société centrale des architectes, la Société des architectes diplômés par le gouvernement, l'Association provinciale des architectes français avaient constitué une commission mixte pour l'étude de la reconstruction des villes. Cette commission a publié, en 1915, l'étude sur le projet Cornudet auquel j'ai fait allusion à la page 245.
La Société des architectes diplômés a constitué, seule, le 17 novembre 1915, une « commission d'étude pour les reconstructions rurales dans les régions dévastées par la guerre ». Les travaux de cette commission ont été publiées, en 1916, et ils sont capables de rendre de grands services aux architectes auxquels ils sont destinés. La commission, d'autre part, a préparé le projet d'une exposition que la Société des architectes diplômés a organisée avec le concours du sous-secrétariat d'Etat des Beaux-Arts. L'exposition de l'architecture régionale dans les provinces envahies, à laquelle les relevés d'habitations rurales exécutés par M. Ventre pour la commission des monuments historiques donnaient un intérêt particulier, s'est tenue en janvier-février 1917 à la galerie Goupil, 15, rue de la ViHe-l'Evêque, à Paris.
Cette exposition, dans la pensée de ses organisateurs, était destinée à préparer un concours pour
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définir les types d'habitations rurales dignes d'être proposés en exemple lors de la restauration des régions envahies. Cette pensée s'est réalisée par la collaboration des grandes sociétés d'architecture et du gouvernement. Un avant-concours auquel les architectes mobilisés avaient été invités à participer a réuni plus de 1.500 projets qui ont été exposés dans les salles du Jeu de Paume, en juillet 1917. Trois cents des concurrents furent admis à participer au concours définitif. Ce concours, extrêmement remarquable, a été jugé en décembre 1917. Les projets primés ont été exposés, en janvier 1918, au Pavillon de Marsan.
La Société des architectes diplômés et la Société Centrale des architectes ont remis, le 9 décembre, à M. Lebrun, une « note sur les mesures à prendre pour assurer un fonctionnement satisfaisant des travaux de reconstitution des régions dévastées par l'ennemi » (1).
La Société de Saint-Jean a provoqué des projets . d'églises provisoires.
Le Petit Messager des arts, des artistes et des industries d'art a institué, en avril 1915, une enquête sur l'orientation à donner à l'architecture appliquée à la reconstruction des villes et il a publié, dans une suite de numéros, les nombreuses et fort intéressantes réponses qu'il a reçues. L'association, l'Art de France, dans ses séances d'études a repris le problème et émis, à son sujet, une série de vœux. La Société d'économie
(1) L'architecture, 1917, n° 12.
sociale, fondée par Le Play, la Société française des habitations à bon marché, le Comité d'action, etc., se sont livrés à un travail semblable.
La Fédération régionaliste française a, en 1915, publié un vœu sur le respect nécessaire du caractère régional. Elle a repris la question dans le congrès qu'elle a tenu, à Paris, en juin 1917.
En 1916, s'est fondée une association d'études et de propagande, la Renaissance des cités, dont le siège social est à Paris, 41, rue Cambon. La Renaissance des cités se propose d'étudier toutes les questions de l'urbanisme, d'en répandre les notions, de constituer un lien « entre l'État qui légifère et les communes qui auront à appliquer ses règlements, d'être un organe de renseignements et de conseils, pour aider les municipalités, ou leurs mandataires, à une prompte et sûre mise au point des dossiers, plans et autres documents qu'elles devront soumettre à la sanction des commissions d'Etat instituées à cet effet ». La Renaissance des cités a constitué trois commissions d'études : théorique et technique, — économique et sociale, — administrative et financière, qui ont groupé les spécialistes les plus qualifiés et poursuivent, très régulièrement, leurs travaux.
Sur l'initiative d'un architecte belge réfugié à Paris, M. Charles Patris, une Ecole supérieure d'art public vient de s'ouvrir. Elle a donné, au printemps de 1917, une série de conférences et de leçons et commencé son enseignement normal au mois de novembre 1917. L'Ecole supérieure d'art public s'est attribué la mis-
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sion qu'aucune école française n'a, jusqu'à ce jour, assumée, de créer des techniciens initiés à toutes les questions que comportent l'organisation et le développement d'une ville moderne. L'enseignement est assuré par un groupe de techniciens réputés, parmi lesquels nous sommes heureux de signaler plusieurs architectes et ingénieurs belges ; il a lieu à l'Institut d'histoire, de géographie et d'économie urbaine de la ville de Paris mis libéralement à la disposition de l'Ecole par M. le préfet de la Seine et M. le président du conseil municipal. Les programmes de l'Ecole et ceux de l'Institut que dirige M. Marcel Poëte sont combinés, dans une collaboration intime, pour embrasser l'ensemble de l'urbanisme (1).
La Société des ingénieurs civils de France organise pour le printemps 1918, un congrès général du génie civil national et interallié. La première section, section des travaux publics, comporte une sous-section occupée spécialement d'urbanisme.
Les réfugiés des régions envahies ne se désintéressent pas de ce mouvement dont ils sont appelés à bénéficier. En septembre 1916, s'est formé un comité de la reconstruction du Nord, sous la présidence de M. Lemoine, directeur des travaux de la ville de Lille. Nous croyons savoir qu'un comité analogue est constitué à Lille même. Le moment venu, les deux groupes fusionneront en une organisation définitive. Un Comité lorrain de reconstitution des régions éprou-
(1) Adresser toutes demandes de renseignements et programmes à M.le Directeur-administrateur de l'Ecole, 29, r. deSévigné.
vées par la guerre (Meurthe-et-Moselle, Meuse et Vosges) s'est fondé, à Nancy, en 1917. Il publie un bulletin, «La Reconstruction Lorraine». L'association des sinistrés du Pas-de-Calais a formé une commission de restauration des cités. La Fédération des associations départementales de sinistrés, fondée en janvier 1915, 3, rue Taitbout, a consacré jusqu'à ce jour son activité essentielle à la question de la réparation des dommages. La loi votée, elle aura à étudier les meilleures méthodes pour assurer, à l'aide des indemnités, la réparation des sinistres.
Tandis que les idées s'élaborent, les industriels, de leur côté, se préparent. Il n'entre pas dans notre dessein d'étudier ces préludes de mobilisation industrielle, agents nécessaires de la résurrection des cités. Nous nous contenterons de rappeler la fondation, 7, rue de Madrid, de l'Association centrale pour la reprise de l'activité industrielle dans les régions envahies, que préside M. Charles Laurent et qui est complétée par un Comptoir central d'achats industriels.
Ce tableau de l'effort d'élaboration effectué par l'activité privée est, je m'en rends compte, loin d'être complet; il y faudrait joindre, par exemple, l'indication des principales conférences, des livres, des articles de journaux et de revues qui ont posé devant l'opinion le problème de l'urbanisme (1).
(1) J'ai cité, én leur place, les livres principaux. On consultera les revues : Le Foyer de demain, L' Architecture, le Bulletin de la Société française des habitations à bon marché, Le Monde industriel et commercial, les quelques numéros de La Cité reconstituée, etc..
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L'action publique a été suscitée, parfois, par l'initiative privée et, souvent, elle s'est combinée avec elle.
L'activité du Parlement s'est déployée pour préparer le vote de la réparation des dommages, mais, malgré les désirs de la Chambre des députés, l'élaboration d'une législation urbaniste s'est heurtée jusqu'ici à l'inertie du Sénat.
L'action gouvernementale a été violemment attaquée à la Chambre des députés, le 27 et le 28 juillet 1917. Ces attaques concernaient la lenteur et l'incohérence administratives (retards opposés à la réintégration des réfugiés, obstacles à la circulation, reconstitution tardive des municipalités, conflits entre les autorités civiles et militaires, nombre infime des habitats restaurés ou improvisés) ; elles soulignaient le manque de coordination entre les différents ministères. Elles visaient, en résumé, les procédés d'action et suggéraient des mesures de simplification et d'accélération. Mais elles n'atteignaient pas les méthodes et l'esprit même de la réorganisation sur lesquelles le gouvernement et la Chambre ont paru d'accord. La Chambre, d'ailleurs aurait eu mauvaise grâce à ne pas reconnaître que, sinon dans l'exécution au moins dans les conceptions, le pouvoir exécutif avait fait preuve d'activité et d'initiative.
Des décrets des 18 mai, 6 et 18 juin 1916 avaient institué un « Comité interministériel pour aider à la reconstitution des régions envahies ou atteintes par les faits de guerre ». Ce comité, remanié, le 20 février 1917,
avait dans ses attributions le soin des problèmes de tout ordre suscités par l'invasion et, par conséquent, la reconstitution des villes et des villages (1). La Chambre montra l'insuffisance de cet organisme ; le gouvernement la reconnut et, le 28 juillet, un décret adjoignit, au Comité interministériel, une Commission exécutive formée de plusieurs ministres et présidée par M. Léon Bourgeois, président du Comité interministériel. Cette Commission était chargée d'assurer l'unité de direction et le contrôle sur l'application des mesures édictées.
C'est au ministère de l'Intérieur qu'avait incombé, jusque là, la part la plus lourde dans la double tâche de restaurer immédiatement les territoires libérés qui ne sont plus dans la zone des armées (2) et de préparer des restaurations ultérieures. Un service spécial « pour la reconstitution des régions envahies et le règlement des dommages de guerre » avait été constitué sous la direction de M. Albert Bluzet, inspecteur général des services administratifs. Celui-ci a déployé une
(1) La 3e section (ancienne 4e section) avait comme programme : reconstruction des villes et villages ; plans d'alignement et de nivellement; hygiène; habitations à bon marché ; esthétique. Des sous-commissions formées de parlementaires, d'administrateurs et de techniciens étaient adjointes à chacune des sections.
(2) Dans la zone des armées, le génie remet la voirie en état avec une admirable rapidité l'autorité militaire divise les régions sitôt libérées en secteurs qu'elle administre. Un service a été constitué, sous la direction du génie, en août 1917, pour nettoyer les champs des projectiles qui en rendraient la remise en état difficile et périlleuse. Derrière le front anglais, un travail remarquable s'opère. Pierre Mille l'a décrit dans le Temps du 18 mai 1917.
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grande énergie et témoigné d'une réelle hauteur de vues ; dans une mesure remarquable, il a, nous l'avons fait observer (livre I, ch. VI) devancé l'action législative. Par un décret du 17 septembre 1917, le ministre des Travaux publics fut chargé de diriger la reconstitution des moyens d'habitation et la reconstruction des immeubles dans les régions envahies ou atteintes par les faits de guefre, et, par un décret du 25 septembre, un Comité spécial fut constitué à cet effet. Depuis la formation du ministère Clémenceau, tous les services relatifs à la reconstitution des pays envahis ont été réunis entre les mains de M. Lebrun, ministre du blocus et des régions libérées.
Sans doute, à l'heure présente, malgré plus de trois ans de guerre, une méthode générale n'a pas été constituée pour préparer la restauration des régions qu'occupe encore l'ennemi, mais, si l'on examine le travail d'idées élaboré par les organisations publiques ou privées, si l'on analyse les principes qui ont été appliqués dans les régions actuellement libérées, on peut, dans une certaine mesure, se rendre compte et des difficultés que présentera la réparation et des méthodes selon lesquelles elle sera opérée.
L'objet visé sera la reprise rapide de la vie économique ; avec une réorganisation générale du crédit et des banques, avec le groupe Charles Laurent, la création, par une loi du 7 août 1917, d'un office de reconstitution industrielle des régions envahies et
celle d'un Conseil supérieur des travaux publics (9 septembre 1917) y pourront concourir.
Cette reprise suppose la réintégration immédiate des populations et, par conséquent, la reconstitution immédiate de l'habitat.
Cette reconstitution se heurte à une triple crise : crise des capitaux, des matériaux, de la main-d'œuvre.
Des capitaux. Les indemnités pour les dommages de guerre les plus largement calculées, même si elles sont employées intégralement aux reconstructions, ne pourront, en aucun cas, couvrir les frais d'une remise en état complète des immeubles endommagés ou détruits. Le prix de toutes choses a augmenté et, à supposer que les cours actuellement pratiqués subissent une très forte baisse, ils resteront encore très au-dessus des cours anciens. Partout il faudra recourir au crédit, et ce crédit, si largement établi qu'on le désire, ne pourra pas immédiatement répondre à tous les besoins.
Les matériaux. Une enquête menée aux mois de juin-août 1916, pour le ministère de l'Intérieur, sous la direction de M. Albert Bluzet, sur les quantités de matériaux anéantis ou rendus inutilisables dans les régions dévastées, a porté sur 790 communes où la population, à cette date, et l'administration civile avaient été rétablies ; Reims, en raison du bombardement constant qu'elle subit, n'y a pas été comprise ; on a constaté la destruction de 3.600.000 mètres cubes de maçonnerie, de 455.000 mètres cubes de bois de charpente, 150.000 mètres cubes de bois de menui-
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série et parquets, de 32.300 tonnes de fer (gros fer, petite serrurerie et quincaillerie), de 91.000 milles de tuiles et de 32.700 milles d'ardoises. « Ces chiffres, dit le rapport, ne représentent qu'une faible partie quantitative des ruines accumulées sur notre territoire, puisqu'ils ne comprennent ni les destructions dès maintenant accomplies, ni celles qui se produisent quotidiennement et se produiront encore à l'avenir dans la zone des combats, et sur l'étendue du territoire envahi. »
Une seconde enquête, il est vrai, menée par la même administration sur les ressources locales en matériaux de construction des départements envahis ou atteints par les événements de la guerre, a abouti à cette conclusion, exposée dans un rapport du 31 octobre 1916, que, malgré les destructions opérées ou à prévoir, les régions envahies seraient en état de fournir elles-mêmes la plupart des matériaux nécessaires à leur restauration totale. La pierre et la brique répondraient en particulier à tous les besoins. Le bois, au contraire, le fer, le zinc, le plomb seraient en déficit.
Malgré cet optimisme officiel, les architectes se préoccupent d'étudier les matériaux de fortune qui pourraient suppléer à l'insuffisance des matériaux traditionnels (1). M. Revault, député de la Meuse, insiste pour que l'on supplée aux lois du pays par l'importation de bois coloniaux. L'administration,
(1) Sur les matériaux, voir Auburtin et Blanchard, livre cité, troisième partie, chapitre 1er.
d'ailleurs, constitue des stocks, de brique en particulier, pour les éventualités prochaines.
La main-d'œuvre, enfin, fera cruellement défaut. Chacun, certes, se mettra à l'ouvrage ; on fera venir, comme on le fait déjà, des auxiliaires étrangers, kabyles, indo-chinois, qu'il faudra d'ailleurs loger et nourrir. M. André Lebey, député de Seine-et-Oise, a déposé, en janvier 1915, un projet de loi pour l'utilisation rationnelle de la main-d'œuvre militaire. Malgré tous ces efforts, il sera difficile de réunir le nombre de manœuvres nécessaires et il y aura pénurie particulière d'ouvriers qualifiés. Les maîtres maçons, charpentiers, menuisiers, serruriers, couvreurs, etc.. décimés sur les champs de bataille, ne pourront être tout de suite remplacés ; ceux qui reprendront le travail, seront embauchés, tout d'abord, pour les grandes entreprises de l'Etat, des grandes communes (1). La crise sévira surtout sur les communes rurales.
Les techniciens, en tout ordre, seront également, en nombre fort insuffisant et la direction des travaux sera malaisée à assurer. Si l'on songe, enfin, à la difficulté qu'offriront les transports par suite de la destruction du réseau des voies et de la rareté des véhicules, si l'on pense à la crise du combustible, on aura entrevu les principaux obstacles à surmonter.
Le service spécial de reconstitution d'urgence des
(1) Pour suppléer à cette insuffisance, M. Revault propose de donner une instruction technique rapide aux adultes des régions envahies. L'emploi de procédés simplifiés de construction, préconisés par Auburtin et Blanchard, livre cité, môme chapitre, atténuera la crise dans une certaine mesure.
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moyens d'habitation dans les communes dévastées par la guerre, service installé dans la Préfecture de chacun des douze départements atteints par l'invasion, même avec l'aide des œuvres de tout ordre, françaises et alliées (1), aura donc beaucoup de peine, avant de songer aux reconstructions définitives, à assurer le logement provisoire. Selon la procédure actuellement déterminée, lorsque les populations auront été autorisées à réintégrer leurs communes, elles seront d'abord reçues dans des centres de réception pourvus de fournitures de couchage, d'où elles seront aiguillées sur des postes locaux de réception.
On invitera les réfugiés dont les immeubles n'auront reçu que de légers dommages à les remettre rapidement en état. S'ils sont incapables de le faire seuls, l'administration interviendra soit par des avances pécuniaires, soit par des avances de matériaux à titre remboursable ; s'il est nécessaire, elle assurera directement les travaux. Ces travaux confortatifs seront, l'expérience présente le prouve, trop longs pour l'impatienôe des réintégrés. Ceux-ci seront donc appelés à subir, quelques temps au moins, le sort de leurs concitoyens dont les habitations auront été détruites. La
(1) Lyon a adopté Saint-Quentin, Détroit (E.-U.) Soissons, Philadelphie Arras. Vitremont a été reconstruit par un comité californien. M. Eug. Thêbault, dans ses articles du Temps, cite comme œuvres participant actuellement à la restauration des communes de la Somme et de l'Oise, le French Wounded Emergency Found (anglais), la Groix-Rouge américaine, l'œuvre américaine de Smith's Collège, la Groix-Rouge canadienne, — le Secours d'urgence, la Renaissance des foyers, la Société des Amis, l'Aide immédiate aux agriculteurs des régions envahies, le Bon gîte, l'Armoire lorraine. 11 faut y joindre l'American Clearing Found.
presque totalité des sinistrés réclamera des abris temporaires. On parlait au début de la guerre d'habitations provisoires ; l'on concevait des abris faits pour quelques semaines ou quelques mois ; on s'est rendu compte, depuis, que de tels abris, à si bas prix qu'on pût les établir, seraient trop onéreux et qu'ils seraient insuffisants. On désire aujourd'hui des maisons temporaires dans lesquelles on pourra demeurer sans incommodité et sans danger pour l'hygiène, si les convenances personnelles ou la nécessité retardent les installations définitives, maisons dont la dépense paraîtrait moins forte si elles étaient susceptibles d'être utilisées à quelque usage ultérieur le jour où elles auront cessés d'être habitées.
Je n'ai pas à examiner, ici, la façon dont les industriels ont essayé de satisfaire aux données de ce problème. Ils ont imaginé des baraquements démontables, formés de panneaux minces de bois, de fibrociment... ils ont suppléé à l'épaisseur des parois en les doublant pour constituer un matelas d'air intérieur.
L'administration s'efforce de constituer des stocks de maisons montables qu'elle met et mettra à la disposition des sinistrés, gratuitement s'ils sont sans ressources, moyennant un loyer léger ou une promesse d'achat à prix réduit, selon leur choix, s'ils sont en mesure de payer (1).
(1) La discussion de la Chambre, les 27 et 23 juillet 1917, a montré combien était insuffisante, à cette date, la production de ces abris. L'administration en avait livré quelques centaines. M. Klotz déclara que, pour le seul département de la Somme, près de 10 000 seraient nécessaires. Depuis lors, des
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Il convient d'ajouter que la fin des hostilités mettra progressivement, si Ton sait les utiliser, des installations de tout ordre qui, depuis trois ans, ont été érigées dans la zone des armées par nos alliés ou par nous-mêmes à l'usage du logement des troupes à l'arrière du front, des camps d'instruction, des camps de prisonniers, etc.. Re aucoup de ces installations se trouveront dans les régions à reconstituer et des équipes militaires, entre la fin des hostilités et la démobilisation, pourront aider à les transporter et à les remonter.
Dès à présent des baraquements sont envisagés pour loger les travailleurs ; des baraques Adrian pour abriter les dépôts de matériaux. Des baraques administratives, baraques-hôpitaux, mairies-écoles démontables assureront la reprise immédiate de la vie administrative et morale (1).
Les populations une fois campées, dans un provisoire que l'on s'efforcera de rendre aussi confortable que possible, la question se posera de la réinstallation définitive pour laquelle on aura d'autant plus de loisirs que, je le répète, il y aura impossibilité d'aller vite. La question offrira deux aspects : problème des habitations privées, problème de la réorganisation générale des cités.
Au regard des habitations privées, deux dangers
progrès ont été accomplis. La Somme disposait, en décembre 1917, de 1.500 abris et devait en recevoir 200 de plus chaque mois (E. Thébault, le Temps, 27 décembre 1917.)
(1) En septembre 1917, le ministre de l'Intérieur a fait appel aux entrepreneurs pour la fabrication de cadres de lits en bois, tables, bancs scolaires, éviers en ciment. Une centaines d'écoles sont rouvertes dans les régions libérées en mars 1917.
à éviter. D'une part, les sinistrés seront évidemment assaillis par des spéculateurs qui offriront de leur construire rapidement, dans des conditions de prix et de crédit en apparence très avantageuses, des immeubles séduisants et sans valeur réelle. D'autre part, de puissantes sociétés, qui ne seront pas toutes françaises, disposant de grands capitaux, feront des offres sérieuses dignes d'être prises en considération, mais elles seront amenées par souci d'économie, à proposer partout, des types uniformes qui, nulle part, ne répondront exactement aux besoins et aux usages et qui, s'ils étaient adoptés, répandraient partout la plus détestable monotonie. Cette uniformisation est à redouter de la part même des sociétés philanthropiques qui s'offriront pour rétablir, à leurs frais, des villages, si l'esprit de solidarité qui les anime ne s'accompagne pas de notions saines d'économie et d'esthétique.
Pour parer à ce danger, qui menacera surtout les communes rurales, il ne suffit pas de dénoncer la spéculation ou d'émettre, contre la laideur de certains immeubles, des protestations qui ne seraient pas comprises : il faut montrer aux intéressés ce qui leur convient réellement. C'est à quoi l'on s'est employé. En ce qui concerne les installations d'exploitations rurales, le service des améliorations agricoles avait fait établir, par concours, en 1911-1912, vingt types différents conçus pour les diverses parties de la France. La vulgarisation de ces types accompagnés de plans, devis, indications de matériaux, était à l'étude à la
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veille de la guerre ; le gouvernement s'est entendu avec une société industrielle pour l'entreprendre au moment favorable. En ce qui touche l'habitation, les concours organisés par les sociétés d'architectes, concours dont j'ai parlé plus haut, ont donné également, des types qui seront vulgarisés, par les moyens les plus efficaces, dans les régions sinistrées.
Ces types ne seront offerts qu'à titre d'indications : sur chaque point, les architectes ou les intéressés mêmes auront à les adapter à leurs besoins personnels qui résultent de l'emplacement, de leur mode d'activité, de l'importance de chaque famille, de ses ressources. Dans la plus large mesure, il est à désirer que les travaux soient exécutés avec les matériaux locaux par des entreprises de la localité ou de la région. Ils seront mieux étudiés et compris. Le mouvement d'affaires énorme qui en résultera ne doit pas contribuer à épuiser davantage des pays déjà trop éprouvés ; il ne doit pas se faire au profit des parties du territoire qui ont échappé à l'invasion ; à plus forte raison ne doit-il pas enrichir des entreprises étrangères : il doit s'accomplir au bénéfice des pays mêmes.
Si intense, pourtant, que se déploie, au lendemain de la tourmente, l'activité industrielle du Nord et de l'Est, on ne peut espérer qu'elle s'étende à toutes les communes. Il conviendra, donc, d'appeler les populations, en groupant leurs ressources et en s'organisant, à prendre en main leurs propres affaires. L'administration s'emploie, dans les régions actuellement libérées, à encourager la formation de coopératives
de reconstruction (1). Elle fait une propagande directe auprès des populations et accorde des avantages particuliers : facilités pour l'acquisition des matériaux, concessions de main-d'oeuvre des prisonniers de guerre.
Cette propagande s'attache aussi à la seconde partie ~ du problème qui est l'aménagement des cités mêmes. Dès à présent, sans attendre le vote de la loi Cornudet ni aucune contrainte légale, quelques municipalités ont compris que leur intérêt le plus impérieux était de faire dresser des plans d'aménagement. Dès juillet 1916, on pouvait voir, à l'exposition de la cité reconstituée, deux projets fort intéressants proposés pour Reims, par MM. Redont et H. Piquard, un projet remarquable par M. Tissier-Grandpierre pour la commune de Révigny (Meuse). Le comité d'assistance et de ravitaillement de l'arrondissement de Verdun a institué un concours pour le plan de Clermont-en- Argonne ; la première prime a été attribuée à M. Redont. La Renaissance des Cités a étudié des plans dressés par M. Cochet pour Tracy-le-Val et par M. Redont pour Albert. Des plans de voirie ont été préparés pour les quartiers détruits de Lille.
De tels exemples seront évidemment suivis. S'ils ne l'étaient pas, l'administration, même sans le vote de la loi Cornudet, dispose de moyens
(1) En août 1917, le Comité interministériel était saisi d'un projet de statuts-types pour coopératives de reconstruction. A cette date, on a le regret de constater que cinq coopératives seulement avaient été formées, toutes les cinq dans le département de la Marne.
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de contrainte pour empêcher des reconstructions désordonnées de cités. Par deux circulaires que j'ai analysées, d'autre part (1), le ministre de l'Intérieur a invité les préfets a rappeler aux municipalités « des communes sinistrées l'obligation légale qui leur incombe et de leur prescrire de mettre immédiatement à l'étude la confection des plans généraux d'alignement et de nivellement dans toute l'étendue des agglomérations. » Les préfets auront à s'assurer que toutes ces communes possèdent le règlement sanitaire rendu obligatoire par l'article 1er de la loi du 15 février 1902 et que ce règlement est observé dans les reconstructions.
On conçoit, cependant, que les procédés impératifs pourront dii facilement s'appliquer dans des circonstances si délicates. L'administration ne saurait user de la force sans provoquer des résistances et l'on peut juger, d'ailleurs, que toute violence resterait inopérante contre l'inertie et la mauvaise volonté. Il faut recourir à d'autres méthodes.
Les municipalités et les populations ne seront pas mal disposées ; elles seront, surtout ignorantes. Il faut leur expliquer ce que l'on attend d'elles, le bénéfice qu'elles ont à escompter des mesures d'ordre général qu'on leur suggère ; il faut les aider, ensuite, à accomplir le travail nécessaire : la persuasion, seule, obtiendra des résultats réels et durables.
Donc double action officielle : une propagande ef-
(1) Livre I, ch. VI. p. 111.
fectuée par toutes voies utiles : tracts, affiches, réunions, conférences, propagande poursuivie devant toutes les catégories intéressées à l'organisation ra~ tionnelle des cités, c'est-à-dire en somme devant tous les citoyens mais avec des arguments différents selon leurs occupations et leur mentalité, — puis, appui effectif donné aux municipalités qui se trouveraient incapables, réduites à leurs seules ressources ou à leurs seules lumières, de dresser des plans ou d'élaborer des règlements (1).
Ces deux actions sont, dès à présent, entreprises. Elles sont destinées, toutes deux, à prendre un vaste développement. La propagande affectera des formes de plus en plus variées et souples. L'administration est en mesure de donner directions et renseignements. M. Jaussely a suggéré un système remarquable d'offices régionaux dont la création répondrait de la façon la plus complète, à tous les besoins (2). La « Renaissance des Cités » et l'Association des techniciens et hygiénistes municipaux offrent leurs conseils bénévoles. Enfin la loi Cornudet prévoit une série de commissions capables de répondre au même objet.
On peut imaginer ce qui se passera dans les communes rurales du Nord et de l'Est par le travail qui s'effectue, à l'heure présente, dans des régions récu-
(1) Le ministre de l'Intérieur conseille, ainsi, de se servir du cadastre pour étudier dès maintenant la reconstruction des villes et des villages libérés.
(2) In Agache, Aubourtin et Redont, livre cité, 2e partie, chapitre III.
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pérées, là où l'administration a pu réaliser ses intentions. Le Tpmps a publié, le 11 janvier 1917, une information qui lui était fournie par son correspondant de Châlons-sur-Marne. Elle me paraît typique et je la reproduis sans y rien modifier :
« On commence à s'organiser dans la région pour préparer l'œuvre de reconstruction des villages détruits. Dans l'arrondissement de Vitry-le-François, particulièrement éprouvé au cours de la bataille de la Marne, cette organisation est déjà poussée assez loin. Sous l'impulsion de M. Mennecier, sous-préfet et la direction de M. Poiret, ingénieur du service des améliorations agricoles, détaché du ministère de l'Agriculture et installé à la préfecture de la Marne, plusieurs réunions ont eu lieu dans les villages détruits. Aux sinistrés rassemblés, on a exposé les bienfaits d'une action collective, qui permettrait de concentrer les efforts et, à bien meilleur compte, de rebâtir sur des plans améliorés les villages ruinés. Des sociétés coopératives ont été formées, dont quelques-unes groupent les habitants de plusieurs communes et se sont tout de suite mises à l'œuvre.
« C'est ainsi que les propriétaires des villages détruits de Glannes, Huiron et Courdemanges se sont réunis hier pour être mis au courant des travaux préparatoires accomplis par le bureau de leur société. Le président, M. Lévylier, les a entretenus des plans élaborés, du concours promis par l'État pour le transport des matériaux, de la construction toute prochaine d'une voie de garage qui permettrait le déchargement
rapide de ces matériaux avec l'aide des prisonniers allemands mis à la disposition de la société.
Après de nombreuses et intéressantes demandes d'explications, la réunion s'est séparée, et les sinistrés en sont sortis avec l'espoir raffermi de voir un jour prochain leurs villages renaître de leurs ruines (1). »
Ce qui se fait à Glannes, Huiron et Courdemanges, en pleine guerre alors que toutes les énergies sont tendues vers la défense nationale, que toute activité industrielle est occupée à soutenir la lutte, que le pays y applique toutes ses ressources, laisse deviner l'œuvre qui pourra se réaliser lorsque la France victorieuse n'aura pas de pensée pins pressante que celle de panser ses blessures (2).
(1) Nous n'avons pas à envisager, ici, la reconstitution agricole qui se poursuit sous la direction du ministère de l'agriculture. M. Dariac, député de l'Orne, a exposé l'état de la question dans son rapport au nom de la commission du budget sur les crédits additionnels pour l'exercice 1917.
(2) Il me paraît nécessaire de signaler l'admirable effort accompli par la Belgique pour préparer la résurrection. En Hollande, un comité néerlando-belge a jeté la base d'une organisation internationale d'urbanisme. Van der Swaelmen a publié à la Haye son livre remarquable. A Londres a été créé un Belgium Town Planning Gommittee. A Paris des Belges ont pris une part active à l'exposition de la Cité reconstituée et à l'Ecole supérieure d'Art public. Enfin, le gouvernement bflge, sur un rapport de M. Helleputte, ministre de l'Agriculture et des Travaux publics a promulgué, dès le 25 août 1915, un arrêté-loi qui règle les futures reconstructions d'après des principes dont nous aurions grande raison de nous inspirer. Cet arrêté-loi impose, partout, des plans généraux d'aménagement et subordonne les autorisations de construire à l'intérêt de l'esthétique, de l'hygiène et de la circulation.