CHAPITRE II Conservation et restauration
La destruction de monuments vénérés, destruction accomplie, le plus souvent, sans l'ombre même d'un prétexte stratégique, destruction poursuivie de sangfroid, de propos délibéré par un ennemi pour qui rien d'humain ni de grand n'est respectable, a provoqué, je ne dis pas en France mais dans tout l'univers civilisé, une indignation profonde. Au milieu de tant d'illustres victimes, l'hôtel de ville d'Arras, et, plus encore, la cathédrale de Reims ont pris une signification symbolique. Sans distinction d'opinions ni de culte tous ont ressenti, avec la même douleur, l'insulte faite aux monuments où se conservaient tant de traditions et tant de gloire.
Impuissants à empêcher le crime, nous nous sommes demandé, aussitôt, s'il était possible de le venger et de le réparer. Deux sentiments se sont alors partagés les esprits. Les uns ont voulu perpétuer à jamais, le souvenir de l'injure et, pour empêcher les colères de s'amortir, ils ont suggéré de conserver les ruines noircies et les voûtes éventrées, comme un réquisitoire éternel. Les autres ont songé à restituer aux monuments leur splendeur.
De nombreux articles, les enquêtes que journaux et revues ont publiés à ce sujet ont, avec des nuances personnelles, reflété ces deux tendances. Des pages éloquentes ont été écrites ; des idées ingénieuses ou singulières ont été émises et si je voulais en entreprendre l'analyse ou la critique, il me serait facile de grossir les pages de ce livre.
La conservation des ruines comporte plus d'une difficulté. On ne désirera conserver, évidemment, que des ruines dont les formes seront expressives ou imposantes. Ces ruines garderont-elles longtemps leur aspect tragique ? L'œuvre de destruction n'a pas, immédiatement produit tous ses effets : les masses disloquées, les pierres ébranlées, continueront à se dissocier ; les agents atmosphériques concourront à ce travail. Des accidents pourront se produire, non sans danger pour le voisinage. La végétation parasite envahira les ruines, les couvrira d'une lèpre ou d'un voile. Au bout de quelques années, on risque d'avoir, au lieu de nobles ruines, des amas informes de décombres.
Sauf en des cas exceptionnels qu'une enquête technique aura vérifiés, il sera impossible de conserver des ruines sans y accomplir un travail confortatif très délicat, fort coûteux. Les moyens dont disposent, aujourd'hui, l'architecte et l'ingénieur permettent, d'ailleurs, d'opérer de la façon la plus discrète et la moins visible.
Ces ruines demanderont à être préservées et isolées. Elles deviendront ainsi le prétexte d'un espace libre,
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jardin ou parc. En déblayant les décombres, on n'abandonnera aucune pierre sans l'avoir examinée. Ce qui sera conservé : encadrement de fenêtres, fragments de façades, sculpture ornementale, statues ou statuettes mutilées, trouvera de multiples affectations. Une partie sera disposée dans le jardin même et y fournira des motifs décoratifs ; d'autres morceaux iront au musée. Les fragments de façades pourront être remontés et appliqués contre la paroi nue de quelque édifice.
La préservation des ruines suppose que le monument a été totalement détruit, car s'il demeure partiellement utilisable, on ne renoncera sans doute pas à ses services ; il faut, de plus, que les ruines aient gardé du caractère ; il faut, enfin, que l'on puisse facilement ériger, ailleurs, le monument qui hérite de la fonction de l'organe disparu. Ces conditions seront rarement remplies et, indépendamment de tout autre considération, l'on sera conduit à envisager une restitution.
Ici, deux doctrines se heurtent. Prenons un exemple concret : voici l'hôtel de ville d'Arras, dont le beffroi s'est écroulé et qui est plus qu'aux trois quarts ruiné. Les uns proposent de le restaurer intégralement et de faire dans les plus petits détails une copie aussi absolue que possible, de l'ancien édifice. D'autres demandent que l'on conserve précieusement, comme je l'ai indiqué, tout à l'heure, tous les fragments que l'on pourra sauver, mais ils réclament la construction d'un monument original frappé à la marque de notre époque.
Cette seconde opinion me paraît la seule logique et la seule digne de nous.
Les restaurations sont d'excellents exercices pour les architectes, tant qu'elles demeurent sur le papier. Nos architectes, en Italie ou en Grèce, ont ainsi fait des relevés de ruines et échafaudé des restitutions, déployant des qualités de sagacité vraiment admirables. Mais lorsqu'on examine leurs projets on s'aperçoit qu'ils sont plus ingénieux que véridiques et que, trop souvent, ils ont prêté aux Anciens leurs propres conceptions.
Ces erreurs sont inoffensives parce que ces restaurations n'ont pas été exécutées. Au contraire, en France au xixe siècle, l'admiration pour le Moyen Age s'est trop souvent manifestée par une piété indiscrète.
Pendant longtemps les architectes des monuments historiques ont appliqué aux monuments qui leur étaient livrés une science remarquable et une excessive fantaisie. Viollet-le-Duc, qui avait du génie et qui nous a appris à comprendre notre architecture nationale, a donné l'exemple le plus brillant et le plus détestable.
De là, de nos jours de véhémentes protestations : « S'il ne restait, disait non sans exagération, le peintre, Carrière, s'il ne restait de rares monuments à peu près intacts, quelques pierres mutilées, on ne connaîtrait rien de la force et de la grâce de la statuaire gothique. Les restaurateurs l'ont peu à peu ensevelie sous leurs pavés informes (1) ». Carrière assurément forçait sa
(1) Eugène Carrière, Ecrits, p. 10.
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pensée. Il n'en est pas moins vrai qu'une restauration dénature toujours ou fausse ce que l'on veut remettre au jour. Qu'on ne dise pas que l'architecte dispose de documents. Relevés, plans, photographies si abondants qu'on les suppose se révéleront toujours, à un moment donné, insuffisants. Il se présentera, en cours de restauration, des problèmes de construction qu'il faudra résoudre. Ce seront des ouvriers du xxe siècle qui travailleront avec les outils, les usages, les matériaux de notre temps. On ne s'en rendra, peut-être, pas compte tout de suite, mais, avec le recul des années, la participation inconsciente de notre goût se révélera. Il y aura du gothique-vingtième siècle comme nous avons eu du gothique Louis Philippe.
A îa veille de la guerre, les restaurations étaient condamnées par les archéologues (1) et les artistes (2). Le service des monuments historiques y avait complètement renoncé (3). Il limitait son action à des travaux confortatifs : l'idée de restaurer ou de remplacer des | sculptures anciennes avait été totalement abandonnée.
Cette doctrine n'a rien perdu de sa valeur. Sans doute la question a pris, tout d'un coup, une envergure inattendue. Elle n'intéressait guère que des érudits ; elle
(1) Mâle, L'art religieux au xme siècle, préface, p. 9.
(2) Rodin, dans Les Cathédrales, à la veille de la guerre, protestait, contre les restaurations (p. 66, 75, 153, etc.) et, en particulier, contre celles qui avaient déjà été opérées à Notre-Dame de Reims. Les pages qu'il a écrites à ce propos (p. 90-92) prennent, des événements tragiques actuels, un singulier intérêt.
(3) Paul Léon, Les monuments historiques, 1917.
touche aujourd'hui les populations. Pour l'hôtel de ville d'Arras ou la cathédrale de Reims (1) elle devient nationale presque mondiale. Les foules s'étaient attachées à des monuments familiers; ce sera pour elles une douleur cruelle de ne plus se sentir sous leur protection. Dans une certaine mesure, on peut tenir compte de ce sentiment. Le public, assurément, n'avait pas analysé les détails et le style ; il était accoutumé à la silhouette, à l'allure générale de l'église ou du beffroi. On peut demander à l'architecte qui sera chargé de l'œuvre nouvelle, de se rapprocher de certains profils, d'observer une certaine répartition de volumes. Mais cela même est, peut-être, excessif et, à coup sûr, artificiel. Soyons-en, au reste, persuadés : si le monument de demain est manqué, quelques ménagements qu'on y ait pris, il ne calmera aucun des regrets laissés par le chef-d'œuvre disparu ; s'il est beau, s'il est puissant, si la foule y reconnaît l'empreinte de son idéal, sans effacer un souvenir cher, il sera immédiatement adopté.
(1) Une visite récente à Reims (le 20 janvier 1918) m'a convaincu que la cathédrale est encore vivante : si elle ne subit pas de nouveaux outrages, elle pourra aisément être rendue au culte. Des travaux confortatifs importants seront nécessaires ; ils n'excèdent pas les ressources dont disposent actuellement les ingénieurs. A l'extérieur, la reconstruction des toitures, la réparation des tours et des pinacles exerceront l'ingéniosité des architectes ; des œuvres originales pourront remplacer les sculptures brisées. L'intérieur, lorsque les quelques croisées d'ogives détruites auront été refaites, reprendra son aspect antérieur ; aux vitraux pulvérisés on substituera des vitraux nouveaux dont les cartons demandés à nos meilleurs peintres évoqueront les assauts de la barbarie et le triomphe de la justice et du droit.
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« Un art qui a la vie ne restaure pas les œuvres du passé, il les continue » a écrit Rodin (1). Créer une œuvre de notre temps, voilà la véritable façon de réparer la ruine. C'est ainsi qu'à toute époque d'art vivante on a procédé. Il n'est pas de tradition plus constante. Jamais, dans les âges de grande civilisation, on n'a, sur les fondements d'un édifice détruit par la vieillesse, par les éléments ou par les hommes, relevé un pâle et artificiel pastiche. Que le monument eût vécu une longue suite de siècles ou qu'il fût de date récente, on lui a toujours substitué un type nouveau, celui qui répondait aux aspirations de l'époque qui redressait les murailles. C'est ainsi que, sur notre sol, se sont succédées les grandes formes de l'architecture. On ne s'est pas contenté de donner une allure neuve à des édifices indépendants. Lorsqu'il s'est agi de compléter un édifice inachevé, d'ajouter un transept à une église, une aile à un palais, quand il a fallu réparer quelque partie, se relever une tour effondrée, se réparer une toiture ou une façade, les architectes n'ont pas songé, dans leurs additions ou réparations, à respecter le style des parties anciennes.
Les églises commencées à l'époque romane ont été continuées dans le style gothique et selon les formes successives que le gothique a revêtues. Celles qui n'étaient pas achevées à la Renaissance ont été poursuivies, alors, dans un style nouveau. Le dix-septième siècle et le dix-huitième, lorsqu'ils y ont ajouté, l'ont fait selon leur propre esprit, si bien que nombre
(1) Rodin, Les Cathédrales, p. 36.
d'églises sont, en même temps, des musées historiques d'architecture. Les édifices conçus aux époques classiques ont suivi des errements analogues : ni le Louvre, ni Versailles ne sont homogènes.
Le dix-neuvième siècle, le premier, a rompu avec ces usages. Un respect superstitieux et inintelligent du passé, une défiance excessive de lui-même l'ont constamment paralysé. Il a vécu d'imitations pour les édifices qu'il créait de toutes pièces ; il a préconisé les restaurations mécaniques et littérales.
C'était là faire à notre temps la plus sanglante injure ; c'était proclamer que l'art était mort en France, que nous n'avions rien à ajouter au trésor des siècles ; c'était commettre un suicide déplorable.
Il est temps de renoncer à ces erreurs. La France victorieuse retrouvera, demain, la confiance en ellemême qui l'avait abandonnée. Gomme elle a prouvé sa grandeur morale, elle démontrera la vitalité de son art. Sur l'emplacement des chefs d'œuvre ruinés, aux flancs des chefs d'œuvre mutilés, elle renoncera à l'apologie vaine et stérile du passé ; sûre de ses forces elle proclamera sa gloire et son idéal (1).
(1) Les principes que j'expose ici ont été soutenus par MM. René Bazin, Mayeur (L'Architecture, 1916, ncs 8, 9, 10), par Dervaux (Le beau, le vrai, l'utile, p. 338), par Louis Bonnier (Le Petit Messager, 15 mars 1916), par André Michel (Les Débats, 30 janvier 1916), par Abel Fabre (Petit Messager, mai 1917), etc. Ilâ ont été défendus à Londres par le célèbre architecte belge Horda. Lire aussi J. Braut, La réparation des dommages artistiques de l'invasion, 1917.