CHAPITRE III
L'Architecture nouvelle.
La liberté que j'ai réclamée pour les. architectes chargés des missions les plus délicates, je la demande, à plus forte raison, pour ceux qui auront à réparer ou à remplacer des monuments sans caractère, pour ceux qui construiront les immeubles de tout ordre dont se couvriront les régions libérées. Il faut qu'ils n'aient d'autres soucis que de faire œuvre utile : qu'ils élèvent, selon les indications du climat et du sol, des édifices conformes à nos idées, à nos usages, à nos besoins. S'ils procèdent ainsi, ils n'assureront pas seulement la résurrection complète du Nord et de l'Est, ils donneront, dans une circonstance émouvante et solennelle, le signal longtemps attendu d'un renouveau de notre architecture.
(1) Les livres déjà cités et Boileau, Les préludes de l'architecture du xxe siècle. — De Baudot, L'architecture, 1916. — Ch. Plumet, Les mensonges de l'architecture contemporaine (Les arts de la vie, 1904). — Lucien Magne, L'art dans l'habitation moderne, 1887. — Storez, L'architecture et l'art décoratif en France après la guerre, avec une préface de Maurice Denis, 1915 (tirage à part de la Grande Revue, octobre 1915). — Charles Girault (L'architecture, 1916). — Marc Croisilles, Maisons d'aujourd'hui et de demain (Les arts de la vie, 1905). — Pascal Forthuny, Le fer, Le ciment armé (Humanité, 12 août et 23 septembre 1913). — Berlage, L'art et la Société (Art et Technique, 1913-1914).
Les conditions, dira-t-on, ne seront pas favorables. Les ressources seront médiocres, partout on sera obligé de procéder avec une stricte économie. Et je réponds : bienheureuse pauvreté, pauvreté bienfaisante si elle est capable de nous délivrer de tant d'abus dont nous souffrons.
Les architectes renonceront à couronner leurs édifices de dômes ambitieux, qui affligent le regard, masses prétentieuses sans utilisation possible.
Trop coûteux, les frontons arrondis ou triangulaires, les avant-corps imaginés sans nécessité pour avoir l'occasion de placer des pilastres, des demi-colonnes et des entablements. Plus de vestibules disproportionnés, préambules qui n'annoncent rien, d'escaliers monumentaux sans objet, morceaux de bravoure que l'architecte consacre à sa seule gloire. Il faudra refréner cette parure exubérante, cette décoration plaquée, dont l'architecte revêt, trop souvent, son édifice comme s'il avait honte de le montrer nu. Ornementation littéralement copiée des styles anciens, motifs empruntés, d'une façon plus légitime, à notre flore mais prodigués sans convenance véritable et parfois hors d'échelle.
L'argent manquera pour faire venir de loin, à grands frais, des matériaux rares, marbres, porphyres, albâtre. Il faudra emprunter aux carrières du pays, user de la brique, partout abondante parce qu'aisément transportable, employer le fer, le ciment armé.
Aurons-nous donc, pour couronner nos cités reconstituées, des abris, des hangars, suffisants pour les
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besoins mais indigents et sans beauté ? Nous aurons de la saine, de la véritable architecture.
Ce que la pauvreté interdit est proscrit par la raison. Il n'est pas de matériaux vils ou méprisables. On peut faire des chefs d'oeuvre avec la brique qui n'est pas déplacée à Versailles.
Le fer, le ciment armé sont des matériaux vraiment adaptés à la vie contemporaine. Le fer est loin d'avoir épuisé toutes les combinaisons dont-il est susceptible. Le ciment armé, matériel tout récent, offre plus d'inconnu encore. Avec ces éléments, qui manquèrent aux artistes du passé, nos architectes disposent d'une puissance inouie ; ils sont en mesure de réaliser des audaces naguère interdites et de le faire selon des formules neuves.
Ils appliqueront leurs efforts à des programmes renouvelés ou inédits. J'ai montré que la conception de l'hôpital est en perpétuelle évolution. J'ai indiqué une organisation nouvelle pour nos musées. Les œuvres sociales commencent à peine à s'installer ; les maisons de vie sociale sont à l'état de pur projet. Il n'est point de monument à usage public pour lequel l'architecte puisse se reposer sur des traditions établies. Les gares de nos chemins de fer sont en pleine transformation (1).
Combien d'activités, jadis à l'aise dans une boutique ou dans un appartement, se sont hypertrophiées
(1) André Fontainas, Esthétique des gares (Les arts de la aie, 1905). — Max Doumic, L'architecture d'aujourd'hui, 1897, p. 22 (sur les gares allemandes).
au point de dépasser l'importance des constructions officielles. Magasins de nouveauté, bazars, épiceries centrales, établissements de crédit, hôtels de voyageurs, salles de spectacle ou de plaisir, cinémas, grands cafés, casinos proposent aux architectes des programmes dont le caractère est nouveau et dont quelques-uns sont vraiment magnifiques.
Réfléchissez à toutes les difficultés et aux incomparables ressources qu'offre la création d'un grand magasin. Il s'agit de rassembler dans le même édifice, les marchandises les plus variées. Aucune d'elle ne doit être sacrifiée. Chaque comptoir doit disposer immédiatement de toutes ses richesses, tenir prêts les objets qu'on ne peut exposer, se ravitailler facilement. Entre tous les comptoirs il convient d'établir un ordre général et de multiples harmonies. Le magasin doit être une fête pour les yeux et la disposition doit en être logique.
Ajoutez à cela les caisses, les bureaux d'empaquetage, d'expédition, les services qui échappent aux regards du public, réception des marchandises, réserves, ateliers, bureaux de comptabilité, locaux destinés à la direction, au personnel. Le problème offre, on le voit, une complexité inouie. La moindre difficulté n'est pas d'assurer à la foule, que l'on veut attirer et retenir, la commodité des accès, la facilité de la circulation et la sécurité.
En revanche, l'occasion est admirable pour déployer de l'originalité et créer de la beauté. Grandes baies par lesquelles pénétrera largement la lumière, esca-
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liers monumentaux, immenses galeries, halls plus élevés qu'une voûte d'église, permetteront les réussites brillantes tandis que les techniciens admireront l'usage des matériaux, l'habileté à donner le minimum de volume à une armature résistante ou étudieront le système adopté pour distribuer l'éclairage artificiel.
L'usine, pourvue de l'outillage moderne, usine saine, aérée où des milliers d'ouvriers accomplissent leur travail avec le maximum de sécurité et de commodité et le minimum de fatigue ne se prête pas moins à l'ingéniosité. Complétée par des aménagements souvent oubliés jusqu'ici et pourtant indispensables : garages de bicyclettes, vestiaires, lavabos, elle comporte encore dans toutes les industries qui paraissent réclamer des présences prolongées, des salles à manger, des salles de repos. Le développement du travail des femmes déterminé par la guerre entraîne des installations spéciales, telles que des crèches annexes et des salles d'allaitement. L'horizon s'élargit encore si l'on veut prendre exemple de l'Amérique où l'usine devient le centre de la vie de l'ouvrier auquel elle offre salles de bains, de lecture et de jeux (1).
A côté de ces grands problèmes, d'autres, qui paraissent minuscules, seraient susceptibles d'être totalement renouvelés. La plupart de nos boutiques : épicerie, charcuterie, boucherie, mercerie ou papeterie
(1) Bargy, Les usines clubs en Amérique (Revue Universelle, mai 1903).
sont agencées d'une façon déplorable et demanderaient à être réorganisées.
Enfin la maison d'habitation offre aux architectes un champ de recherches presqu'illimité. Laissant de côté l'habitation rurale, en faveur de laquelle, un grand effort va être accompli, si nous regardons l'immeuble urbain et, en particulier, la maison à loyers, nous pouvons affirmer que tous les éléments dont elle se constitue sont, à l'heure présente, sujets à revision (i).
Les procédés de construction anciens imposaient la superposition des murs intérieurs et par conséquent l'identité de distribution des appartements d'étage à étage. Cette identité dont chaque famille devait s'accommoder, quels que fussent le nombre de ses membres, leur âge, leurs occupations, peut être, désormais, rompue. Le fer et le ciment autorisent des dispositions multiples, voire des cloisonnements mobiles ou modifiables.
C'était un lieu commun d'affirmer que, sous nos climats, les terrasses à l'italienne étaient impraticables ; les toits en pente paraissaient nécessaires à l'écoulement des pluies. Il est aisé, à présent, grâce au ciment armé, de protéger une maison avec une toiture absolument imperméable et rien ne s'oppose à l'établissement de terrasses, sinon nos habitudes et
(1) Roger Marx, L'art social, p. 37, envisage la création des services collectifs dans les maisons à loyers et rappelle le mot de Proud'hon, que nous avons « à trouver le type des maisons d'habitation. »
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nos préjugés. Aux toits en pente, on peut, tout au moins, substituer une superposition de deux ou trois étages en retrait.
La muraille même, la muraille, dont la paroi inflexible semblait échapper aux entreprises de l'artiste, cède, à son tour, devant une volonté créatrice. La maison à gradins que MM. Sauvage et Sarrazin ont construite, à Paris, 26, rue Vavin, par une série de retraits successifs distribué à chaque étage, directement, l'air et la pleine lumière du jour.
Avec de tels moyens et aux prises avec de tels programmes, nos architectes auront à accomplir une œuvre magnifique. La recherche passionnée de la logique les guidera vers la beauté. Pour nourrir leurs imaginations, ils puiseront dans un fonds auquel, avant eux, il n'a pas été beaucoup touché. Les formes régionales, que nous scrutons aujourd'hui dans les constructions rurales, les inspireront peut-être ; ainsi, les chants populaires ont servi de thèmes aux compositions des musiciens les plus savants et les plus sévères.
Il y a de longues années que des esprits perspicaces ont annoncé la régénération de l'architecture. « De nos usages actuels inconnus des anciens, des besoins et des découvertes de notre civilisation, écrivait Théophile Gautier, jailliront tout naturellement de nouvelles formes. » Des architectes de grand talent, par leurs enseignement, par leurs ouvrages, ont ouvert les voies nouvelles et donné les premiers exemples. Labrouste, Sédille, ' Vaudremer, Viollet-le-Duc, de
Baudot, parmi les morts, MM. Louis Bonnier, Plumet, Sorel, Paquet, Dervaux, Lecœur, pour ne citer que quelques-uns des vivants, sont les pionniers qui nous guident. Hors de France, les travaux de Horta, de Berlage ou de Sullivan montrent, de la Belgique, de la Hollande aux Etats-Unis, sans oublier les efforts allemands qu'il serait puéril de passer sous silence, une convergente gestation vers un style que nous entrevoyons sans l'avoir réalisé.
C'est de la France, j'en ai l'ardent espoir, que le monde recevra, une fois encore, la formule attendue. Un seul élément nous manquait hier pour la créer, c'était le sentiment enthousiaste qui, aux grandes époques, a soulevé les peuples et exalté les artistes emportés par un élan unanime (1). La France libérée et libératrice connaîtra ce frisson qui magnifie les âmes. L'architecture nouvelle jaillira de la victoire. Elle surgira au milieu de la floraison dont se pareront nos régions martyres lorsqu'elles auront été rappelées de l'abîme où elles sont plongées et renaîtront sous l'égide de la Justice et du Droit.
(1) « Toute grande architecture, a dit Ruskin, dans La couronne d'olivier sauvage, est le résultat et l'interprète d'une grande religion nationale. »