CHAPITRE 1er
L'âme des Cités. (1)
Depuis la Renaissance, les esprits pénétrés de l'idéal classique ont demandé aux villes — ils ne se préoccupaient guère des villages — de satisfaire leur goût pour la clarté, l'ordre et la symétrie. Des rues alignées, des places régulières, des monuments équilibrés répon-
(1) Buis, Esthétique des villes, Bruxelles, 1894. — Magne, Esthétique des villes, 1908. — Gustave Kahn, l'Esthétique de la rue. — Benoit Lévy, La ville et son image. — Van der Swaelmen, Préliminaires d'art civique, La Haye, 1916. — Vidal Lablache, Les genres de vie dans la géographie humaine (Annales de géographie, 1911). — Jean Brunhes, La géographie humaine, 1912. — - Et. Glouzot, Le problème de la formation des villes (La Géographie, 1909). — P. Dupuy, Le sol et la croissance de Paris (Annales de Géographie, IX). — Marcel Poëte, L'Enfance de Paris, 1908. — Louis Bonnier, Le village de Templeuve-en-Pévêle, 1916 (hors commerce).
daient seuls à leurs vœux. Toute liberté, tout contraste, tout accident imprévu les choquaient comme un désordre. Ils souffraient des hasards qui, dans une cité ancienne, naissent de la vie même. Descartes (1) proclamait la supériorité d'une ville créée tout d'une pièce et par une volonté unique sur les agglomérations qui se sont progressivement accrues. Richelieu et Louis XIV tentèrent de faire surgir, l'un à Richelieu, l'autre à Versailles, des villes dues au seul génie d'un architecte exact géomètre. Gomme il n'était pas possible de faire partout table rase, on essaya, du moins, d'introduire, dans les villes existantes, quelque chose de cet idéal qu'on recherchait. La place Dauphine, la place des Vosges, la place Vendôme, la place des Victoires, la place de la Concorde, à Paris, la place d'armes à Dijon, le cours de l'Intendance à Bordeaux, la place Stanislas à Nancy, traduisent ces sentiments. Voltaire traçait un plan général des embellissements de Cachemire, entendez de Paris ; il réclamait des alignements, le dégagement des monuments publics, la création de places, l'érection de fontaines décoratives (2). A son tour. Quatremère de Quincy (3), tandis qu'il dirigeait l'achèvement du Panthéon et travaillait à l'isoler, célébrait les grandes perspectives et les « beaux percés ». Des vues semblables présidèrent
(1) Discours de la méthode, deuxième partie.
(2) Des embellissements de Paris. — Des embellissements de Cachemire, éd. Garnier, t. XXIII.
(3) Schneider, Quatremère de Quincy, 1910, passim et p. 24 et 76.
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au « plan des artistes » élaboré, à l'invitation de la Convention, pour préparer la transformation de Paris. Ces idées, enfin, furent reprises avec un éclat extraordinaire sous le deuxième Empire par Haussmann.
Lorsqu'il éventrait les vieux quartiers, sans épargner les monuments, hôtels ou églises qui se trouvaient pris dans l'alignement des larges voies qu'il avait conçues, lorsqu'il dirigeait ces voies vers un édifice imposant, qu'il faisait ériger des édifices pour servir de fond perspectif, lorsqu'il procédait à d'implacables nivellements, lorsqu'il ordonnait la place de l'Etoile, Haussmann se conformait aux tendances et réalisait les vœux des Classiques.
Avec les Romantiques cependant était apparue une conception bien différente de la beauté des villes. Ce que les Classiques avaient exalté : ampleur, simplicité, noblesse calme, est taxé d'ennuyeux et de monotone. Tout ce que les Classiques avaient proscrit, les encorbellements, les toits pointus, les plans irréguliers et touffus pour les édifices, les courbes sinueuses, les détours brusques, les reliefs multiples pour les rues, devient objet d'admiration. Il faut que la curiosité soit tenue perpétuellement en éveil et qu'elle soit, sans cesse, renouvelée par des spectacles imprévus.
Tout cède au charme pittoresque. Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris, chante le caractère intense et la couleur de la ville du xve siècle. Théophile Gautier, dans Le Capitaine Fracasse, célèbre le Paris de Louis XIII (1).
(1) Notre-Dame de Paris, 1831, livre III et passim. — Le Capitaine Fracasse, 1863, chap. XI.
Ainsi s'opposent deux points de vue hostiles. Il n'est pas besoin de choisir entre eux : ils représentent deux tendances extrêmes de l'esprit humain et, dans chacune des deux doctrines, il y a une part de vérité, comme il y a, aussi, un principe d'erreur.
Nul, s'il n'est de parti pris, ne s'avisera de nier la grandeur de certains spectacles urbains auxquels un esprit d'ensemble, une invention grave et sereine ont présidé. Les places anciennes, quand elles n'ont pas été défigurées, certaines parties du Paris d'Haussmann même, quelques critiques que l'on puisse apporter sur les détails de l'exécution, répondent à certaines dispositions essentielles de notre génie.
Mais, d'autre part, à rechercher, de parti pris et à tout prix, de semblables effets, on a, parfois, commis des destructions inexcusables et l'on a aussi, bien souvent, réalisé une œuvre artificielle et sitôt morte. Combien de places moroses et vides, d'avenues glaciales, d'ensembles emphatiques et pauvres ont été le résultat du désir effréné et arbitraire de réaliser le beau par la géométrie ?
Les Romantiques, en exaltant le pittoresque, ont élargi et assoupli notre vision. Ce qu'ils ont remis en honneur ne saurait plus être méprisé. Avides de variété et de caractère, ils ont proclamé le respect de la nature et ont interdit de la mutiler ; ils ont aimé les édifices anciens et ils ont déclaré la guerre aux démolisseurs. Ils ont reconnu le charme complexe d'ensembles formés par des éléments dont chacun, pris isolé, peut être médiocre ou négligeable. Par ailleurs, ils nous
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ont appris à aimer le village dont la rusticité était dédaignée par un œil classique. Par toutes ces acquisitions, le Romantisme se recommande à notre sympathie, mais, lui aussi, il a entraîné à des abus et à l'artificiel. On ne s'est pas contenté de reconnaître le pittoresque et d'en jouir ; on a voulu le provoquer, le constituer de toutes pièces. Or le pittoresque « ne se décrète pas » ; il dérive des formes géographiques, des conditions naturelles ; il se forme lentement par le travail additionné des générations. Avec les fausses ruines, les pastiches monumentaux que le simple bon sens condamne immédiatement, la manie pittoresque peut déterminer des tracés de voies et des assemblages urbains aussi arbitraires, plus insupportables peutêtre et, à coup sûr, plus incommodes que les alignements systématiques.
En réalité, Classiques et Romantiques ont mal posé le problème des villes. Tous deux ont voulu modeler les cités selon leurs propres dispositions; ils se sont ingéniés à composer ou à dégager des décors. Ils ont regardé les cités comme choses abstraites, milieux indifférents que l'on pouvait agencer à sa guise.
La ville et le village ne sont pas des éléments inertes. Comme les êtres humains auxquels ils donnent asile, ce sont des organismes en évolution, et, de même que les hommes, de même que les sociétés humaines, ils sont liés, dans leur naissance et dans leur développement, à tout un ensemble de conditions naturelles. C'est en fonction de ces facteurs qu'il les faut étudier
et c'est à ce prix seul, que l'on peut réellement les comprendre, les admirer selon leur beauté essentielle, intervenir sans présomption et sans brutalité pour les modifier.
Des éléments qui conditionnent les cités, les uns sont relativement immuables, les autres sont euxmêmes soumis à l'évolution.
Les phénomènes géographiques : structure du sol et du sous-sol, hydrographie, climat imposent d'abord leur volonté persistante. Elle se marque dès la genèse même des cités. A aucune époque, ville ou village viables n'ont surgi au gré du hasard. Lieux de refuge, les cités se sont perchées sur les acropoles peu accessibles ou se sont cachées au fond des vallées de montagne ignorées. Citadelles vigilantes pour la défense d'un pays, elles ont occupé les postes d'où l'on pouvait surveiller au loin l'horizon ; repaires de brigands, elles ont choisi les nids d'aigle d'où l'on pouvait fondre sur les plaines riches ou sur les routes fréquentées. Au bord de la mer, les pirates se sont embusqués dans les anfractuosités des rochers ou dans l'abri des estuaires.
Aux heures de paix, la ville s'est formée autour d'un marché, au point où les routes naturelles avaient, en se croisant, désigné, d'elles-mêmes, un centre. Sur les côtes, là où s'ouvrait un abri et où l'accès était facile vers l'intérieur, a grandi le port. Le fleuve près des confluents, aux points aussi où le sillon profond des vallées venait le joindre, a sollicité les ports fluviaux. La zone de contact entre deux régions d'acti-
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vité différente s'est jalonnée de centres d'échanges. Enfin, quand l'homme a arraché au sous-sol profond les minerais et la houille, la cité industrielle s'est formée près du puits de mine.
Ces différentes causes ne sont pas exclusives les unes des autres ; elles se fortifient en s'additionnant. Il en est une autre qui, nulle part, ne saurait faire absolument défaut. La vie de l'homme, comme celle des plantes, est étroitement liée à la présence de l'eau. Ce n'est pas dans les déserts seuls que la source engendre l'oasis. Dans les plaines propices à la culture, sur les coteaux où le soleil mûrit la vigne, le paysan s'établit là où les nappes d'eau souterraines viennent affleurer. Selon que, perméables ou imperméables, par leurs agencements variés, les divers terrains multiplient les points d'eau ou les espacent, les villages se pressent ou restent rares et dispersés.
La cité naît selon les indications de la terre. Elle lui obéit aussi dans son développement. Du sous-sol, de la forêt voisine, elle tire les éléments de construction, traits caractéristiques de sa physionomie. Selon que le sol est dur ou friable, sec ou spongieux, l'œuvre des architectes présente des difficultés ou offre des facilités particulières. Il faut éviter les basfonds marécageux, les divagations des rivières, les menaces des torrents. Sur une aire plane la cité s'étend librement; ailleurs, des reliefs l'arrêtent, lui interdisent tout progrès d'un côté, l'obligent à glisser des bras entre des pentes escarpées ; parfois elle gravit des collines : partout elle se modèle sur le relief du sol.
A son tour, le ciel intervient, source de vie. de joie et aussi de peines et de terreur. Selon le caractère du climat, la ville se protège contre un soleil trop ardent, resserre les rues, diminue les baies, s'ingénie à conquérir la fraîcheur et l'ombre, ou, au contraire, elle s'offre tout entière aux rayons pâles d'un soleil rare, s'étage sur les flancs d'un coteau bien exposé, élargit ses fenêtres avides de lumière. Elle appelle la brise caressante venue de la mer ; elle se défend contre les vents violents, les ouragans, les orages. Elle se blottit derrière un rideau d'arbres, se dissimule à l'abri de collines, dans un repli de terrain, oppose aux tempêtes des façades aveugles. Auvents, toitures, direction et pentes des rues l'arment pour résister aux rafales d'eau et de neige.
Quelles que soient son énergie ou sa puissance, l'homme ne pourra jamais échapper à l'empire de ces forces primordiales. Par la variété infinie avec laquelle elles s'exercent, elles sollicitent son ingéniosité, l'obligent, en chaque occasion, à user de procédés différents ; elles sont, pour l'habitat humain, une raison inépuisable de variété. C'est par elles, d'abord, que chaque cité, petite ou grande, revêt une physionomie personnelle.
Mais Phomme n'accepte pas, sans résistance, les contraintes qui limitent et dirigent son activité. Perpétuellement il s'efforce de les vaincre et souvent, à son grand dommage, il les méconnaît.
Le village, dont l'existence est liée étroitement aux circonstances locales, s'adapte de lui-même à la terre
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nourricière dont il tire toutes ses ressources. Il n'est pas outillé pour engager la lutte et il ne la pourrait tenter sans péril.
La ville a dû aux circonstances locales le choix de son emplacement et les premières raisons de ses progrès, mais plus elle se développe et plus la part du milieu immédiat diminue d'importance dans son économie. Le nombre et la vie de ses habitants ne dépendent plus de la fertilité de sa banlieue ou de l'abondance des sources qui jaillissent autour d'elle, mais du rayonnement de son activité, et cette activité peut s'étendre à une région, à un pays, à un continent, à l'univers entier. Le port, le marché, le centre d> production industrielle, le centre administratif ou intellectuel s'outillent pour répondre à leurs fonctions. Ils suppléent à ce qui manque ou à ce qui est défectueux sur place, apportent des matériaux, amènent l'eau potable, drainent les terrains, modifient le relief, pavent les rues. Dans la mesure des forces humaines, la ville devient un milieu artificiel ou, du moins, un milieu dans lequel tendent à prédominer les influences créées par l'activité de l'homme, influences en évolution perpétuelle ainsi que l'homme lui-même.
Ici, la matière devient si complexe qu'il faut renoncer à tenter, même en raccourci, une énumération. Tous les faits de civilisation, à quel ordre qu'ils appartiennent, ont leur contre-coup sur la cité. Les faits de civilisation matérielle agissent, on le conçoit, de la façon la plus directe. A mesure que se multiplient ou que se transforment les procédés d'extraction, d'éla-
boration, de mise en œuvre des matériaux, des révolutions véritables se succèdent. Les matériaux locaux naturels se métamorphosent. Des blocs, les plaques se débitent dans les carrières avec des dimensions insolites. La brique et la tuile se substituent à la terre battue ; et il n'y a pas si longtemps que, dans nos campagnes, ils ont succédé au mur en pisé et au toit de chaume. La science crée des matériaux artificiels. Le ciment jadis, aujourd'hui le fer, les bétons, ou le ciment armé. Le perfectionnement et l'extension de nos moyens de circulation permettent de transporter à quelques kilomètres, à travers un continent, d'un bout à l'autre du globe, tous les éléments, bois, pierres, minerais, qui concourent à édifier la ville. Au cours des siècles, l'outillage, les moyens techniques évoluent, et près de nous l'ère du machinisme ouverte, il y a moins d'un siècle et demi, procède par bonds prodigieux.
Ainsi, d'âge en âge, les conditions de la puissance matérielle de l'homme se sont, perpétuellement, modifiées et, avec elles, le caractère des cités. En même temps, le flux et le reflux de la vie politique et économique, tous les phénomènes historiques ne cessent d'intervenir. Des petites tribus vivent dans des querelles et dans une incertitude perpétuelle, des chefs militaires souverains de quelques arpents se chamaillent, sans trêve, et, par cette anarchie, les villes exsangues végètent, refuges aux remparts incertains. De vastes empires se forment, imposant la paix sur d'immenses territoires. Derrière les zones frontières
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jalonnées de citadelles, la circulation économique s'épanouit ; les villages se multiplient ; les ports, les entrepôts, grandissent. La volonté d'un prince qui dispose de capitaux énormes et d'une main-d'œuvre illimitée crée des capitales monumentales. Survienne une révolution démocratique et, dans les anciens domaines dépecés, les villages surgissent, tandis que les villes voient les demeures modestes plus nombreuses et plus confortables.
Les révolutions économiques n'ont pas un moindre pouvoir : la soie crée à Lyon des quartiers ouvriers et leur donne leur physionomie. L'introduction du coton en Europe suscite des agglomérations et leur assigne des types spéciaux. Par la naissance et l'essor de la grande industrie, les populations désertent les campagnes pour encombrer les villes.
Les progrès successifs, les métamorphoses de la circulation, de la piste primitive, par les routes romaines, aux voies ferrées, créent, déplacent, modifient les groupements humains. Les conceptions administratives interviennent. L'autonomie provinciale favorise les progrès de petites capitales que la centralisation ruine en faisant tout refluer vers un centre unique. Un système douanier, quel qu'il soit, a ses privilégiés et ses victimes. Lille réclame la protection et Marseille le libre-échange. La création ou l'abolition de barrières d'octroi ont d'immédiates répercussions.
Il faut aller plus loin ; les faits de la vie politique, économique, administrative ne suffisent pas à expliquer les cités ; des facteurs moins tangibles viennent
y concourir. Les convictions religieuses et morales, les idées scientifiques, littéraires, artistiques ont leur retentissement. Sur un lieu désigné par la foi s'élève un sanctuaire, se groupe une communauté : le temple ou le couvent, s'ils sont dans une ville, agissent sur elle ; isolés ils deviennent le noyau d'une cité. Des pèlerinages s'organisent qui ont des conséquences matérielles.
Une époque prêche le retour à la nature et découvre la puissance moralisatrice des campagnes ; une autre affirme la solidarité humaine, fait un devoir aux privilégiés d'améliorer la condition matérielle des faibles, de surveiller et de transformer leurs habitations.
Les doctrines médicales et hygiéniques pèsent de la façon la plus directe. Les plages, les stations de montagne, les villes méridionales se peuplent sur les indications des médecins. Les hygiénistes réclament des réformes partielles ou radicales.
Les idées esthétiques, enfin, varient sans cesse et les architectes qui se succèdent reflètent, dans leurs travaux, les fluctuations du goût.
Pour résumer, rien de ce qui touche l'homme n'est indifférent à la vie des cités. Aussi, à aucun moment, leur physionomie ne se fixe-t-elle : leur évolution peut s'accélérer ou se ralentir; jamais, tant que les hommes ne les ont pas abandonnées, elles ne connaissent l'immobilité.
^Chaque jour leur ajoute un trait. Mais ce trait nouveau ne détruit pas les traits anciens et la physionomie
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totale est toujours moins faite du présent que du passé. L'homme n'a ni le loisir, ni les moyens, ni le désir, de renouveler constamment le cadre de son activité et de l'édifier, à chaque génération, selon ses besoins actuels. Il s'attache aux cités que ses ancêtres lui ont préparées ; il les aime par un instinct profond. Il leur attribue une signification morale : par elles il se sent en communion directe avec ceux dont il est l'héritier. Cette piété ne s'étend pas seulement aux monuments qui ont une signification précise : l'église, l'hôtel de ville, l'école ne sont pas seuls à en bénéficier. Une rue inégale, une petite place, une fontaine, un jardin lui tiennent au cœur. Dans cette ambiance familière, il se sent plus à son aise, on dirait plus en sécurité.
Ainsi trois groupes de forces concourent à déterminer la cité : elle est formée par la triple influence de la nature, du passé et de la vie.
Chacun, selon son tempérament ou sa culture, peut être plus sensible à l'un ou à l'autre de ces éléments. Les uns sont plus touchés par les beautés naturelles. D'autres seront attirés par les vieilles villes que la vie moderne a un peu oubliées, qui ne lui doivent guère et dont le charme désuet est fait de mille nuances délicates. Ils ont particulièrement souffert des épreuves de Senlis (1) et de la destruction de Clermont en Argonne.
(i) M. Louis Bonnier a dit délicatement le charme de Senlis dans une conférence faite le 21 novembre 1915 (Petit Messager des Artistes, 15 mars 1916).
Enfin, il en est quelques-uns qu'enivre, avant tout autre, la poésie du temps présent. Esprits prompts, la nouveauté loin de les effrayer les attire. Les cheminées d'usine, les ponts gigantesques, les grues mécaniques, les quais sillonnés de rails, les gares trépidantes, les usines où un peuple d'ouvriers conduit et sert la machine, les emplissent de joie : ils y reconnaissent le triomphe du génie humain; ils y voient la beauté moderne (1).
Mais la cité n'est pas faite pour le voyageur qui passe; elle est faite pour ceux qui l'habitent; elle doit répondre à leurs besoins matériels et moraux; elle est un instrument de vie totale. Comme un instrument, sa beauté ne vient pas de quelque particularité d'ornementation ou du hasard heureux d'une silhouette ; elle procède de sa structure même.
L'esthéticien classique ou romantique, l'homme épris de nature, d'histoire ou d'actualité peuvent venir à elle et elle est capable de les satisfaire tour à tour. Mais elle n'est pas une collection de tableaux ou de spectacles; elle est un organisme. C'est comme un organisme complexe qu'il faut l'étudier, la comprendre et l'aimer. On ne saurait y réussir immédiatement.
Pour pénétrer l'âme de la cité, au lieu de la regarder du dehors, il faut sympathiser avec elle, l'examiner en physiologiste et pousser l'analyse jusqu'au moment où l'on aura saisi le secret de sa vie. C'est quand on aura senti battre son cœur et ses artères que l'on pourra
(i) Charles Maurras, L'Etang de Berre. — Van de Velde, cité par Van der Swaelmen, livre cité, p. 16.
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véritablement la juger. Les places, les monuments, les rues, les jardins nous apparaîtront, alors, pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire des organes, adaptés ou défectueux, discordants ou harmoniques. Choqués par leur discordance, satisfaits par leur accord, nous leur désirerons l'adaptation parfaite dont doit surgir la beauté de la cité.
Une telle compréhension est, aujourd'hui, fort rare. Combien est-il d'hommes, parmi ceux qui administrent une ville ou concourent par leur industrie à son entretien, qui en aient vraiment scruté les intimes ressorts ? Paysans ou citadins, la plupart de nos contemporains ignorent le lieu où ils séjournent, se désintéressent de sa vie collective. Ceux qui vouent une affection réelle à leur séjour, le font par un instinct irraisonné. Cette indifférence et cette ignorance sont, de tous points, déplorables. Elles ne nous privent pas seulement de joies permanentes et exquises, elles nous rendent incapables de collaborer à une œuvre que nous ne comprenons pas. Comment pourrions-nous travailler à l'amélioration des cités que nous parcourons, l'esprit absent, les yeux baissés, en aveugles ?
Pour régénérer nos cités dans ce qu'elles ont de défectueux, pour préserver leurs beautés, pour les rendre meilleures, il ne suffit pas de la bonne volonté d'une poignée de techniciens ou d'administrateurs ; il faut que, chez tous les citoyens, se soit réveillée une véritable conscience civique. Quand tous les citoyens sentiront la solidarité qui les unit entre eux et les attache tous au lieu qu'ils habitent, quand ils auront
compris que leur prospérité, que leur dignité, que leur bonheur sont liés à l'harmonie de la cité, lorsqu'ils chériront cette petite patrie immédiate dont l'amour s'ajoute pour l'amplifier à celui de la grande patrie et de l'humanité même, alors régnera, dans notre pays, une vitalité accrue et cet épanouissement de la conscience civique n'est pas un des moindres bienfaits que nous puissions attendre de l'urbanisme.