CHAPITRE II
La crise actuelle et l'avenir des Cités. (I)
Au cours de la période contemporaine, les villes se sont accrues avec une rapidité prodigieuse. Parfois, l'accroissement a provoqué de véritables métamorphoses. Montluçon qui, de 3.000 habitants en 1697, était passée à près de 5.000 en 1831, a successivement dépassé le chiffre de 15.000 en 1856, de 26.000 en 1881, de 33.000 en 1911 (2). Roubaix, Tourcoing, le Creusot ont connu des transformations analogues. Les plus
(1) Meuriot, Les agglomérations urbaines dans l'Europe contemporaine, 1897. — Maurette, La population de la France au début du xxe siècle (Annales de Géographie, 1909). — Blanchard, La densité de la population du département du Nord au xixe siècle, 1906. — A. de Foville, L'avenir des populations humaines (Economiste français, 21 décembre 1907). — Wells, Anticipations. — Vandervelde, L'exode rural et le retour à la terre. — Patrick Geddes, The civic survey of Edinburgh, Edimbourg, 1911, et Cities in Evolution, Londres, 1915. — Cornudet, Rapport sur la proposition de loi sur les plans d'aménagement et d'extension des villes (Chambre des Députés. Session de 1915, n° 699). — Louis Bonnier, De l'urbanisme, 1916 (hors commerce).
(2) Montusés, Montluçon, 1912
grandes villes ont quintuplé leur population, comme Paris, Marseille ou Reims, Font quadruplée comme Lille et Nancy. D'une façon plus ou moins accusée, tous les centres ont participé à ce mouvement.
Ces faits sont universellement connus. Mon objet, ici, n'est ni d'en rechercher les causes, ni d'examiner selon quelles lois l'évolution s'est accomplie (1). Je les évoque parce qu'ils ont eu, sur la structure et sur la vie des villes, des répercussions remarquables qui méritent de retenir notre attention.
Remarquons-le, tout d'abord. La superficie des villes ne s'est, nulle part, accrue en rapport direct avec l'augmentation des citadins. Sans doute, elles ont débordé leurs remparts, gagné sur leur banlieue, projeté des ramifications à travers les campagnes, mais ces annexions territoriales ont été, toujours, très faibles par rapport à leur progression numérique. Les populations urbaines sont devenues, à la fois, plus nombreuses et plus denses. Pour prendre quelques exemples parmi les plus saisissants, la population, par kilomètre carré, a passé, entre 1804 et 1901, dans la commune d'Anzin de 898 habitants à 4.082, dans celle de Roubaix de 677 à 9.678.
En même temps, la notion même de ville revêtait des caractères inattendus. Jadis, les agglomérations,
(1) On invoque, d'ordinaire, comme cause essentielle la naissance et le développement de la grande industrie. L'analyse révèle que des facteurs très complexes y ont concouru : facteurs politiques, administratifs, moraux, économiques, intellectuels... Quant au processus, il a été multiforme et ne peut être ramené à un type unique.
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grandes ou petites, avaient, chacune, leur individualité ; elles se développaient autour d'un noyau propre; des zones de populations clairsemées, des bois, des prairies, des terrains cultivés ou des landes séparaient les uns des autres, les bourgs et, même les villages. Le xixe siècle a vu se multiplier des phénomènes jadis presque inouïs : des agglomérations qui s'hypertrophiaient se sont rapprochées de leurs voisines, les ont absorbées ou se sont soudées à' elles. Ces «conurbations» ont affecté deux formes différentes. Tantôt une grande ville a progressivement englobé les communes de son ancienne banlieue, ainsi ont fait Paris ou Lille. Tantôt, des villes ou des bourgs, jadis indépendants, se sont rencontrés, au cours de leur croissance parallèle et se sont confondus (1).
La confusion d'unités jadis indépendantes a amené à une vie commune des groupes qui s'étaient, chacun, organisés pour se développer isolément. On conçoit qu'il ait pu en surgir quelque malaise et quelque désarroi.
Les villes hypertrophiées sont devenues, par ailleurs, des organismes de plus en plus complexes. Jadis l'église, la maison de ville, l'hôtel de l'Intendance dans quelques centres, des hôpitaux rares, des banques peu nombreuses étaient presque les seuls rouages de
(1) Sous ce dernier aspect le phénomène a été, surtout, sensible en Angleterre où, selon les observations de Geddes, toutes les villes tendent à se condenser en sept groupements, sorte d'heptarchie moderne ; et, soit dit en passant, ceci nous rappelle que la poussée de croissance des villes n'est pas un phénomène particulier à la France : il est moins accentué chez nous qu'en Allemagne, en Angleterre ou en Belgique.
la vie collective. Dans le cours du xixe siècle les services administratifs se sont multipliés : l'instruction, l'assistance, les postes ont provoqué la création d'édifices publics : écoles, collèges, lycées, universités, bibliothèques et musées, hôpitaux, dispensaires, bureaux de postes agrandis successivement pour le télégraphe et pour le téléphone. Tandis que ces édifices s'érigeaient, on créait des banques, des établissements de crédit, on ouvrait des usines, et le commerce construisait, à côté des anciennes et modestes boutiques, de vastes magasins et de grands entrepôts.
Cependant, les citadins ne se contentaient plus des fontaines publiques; ils réclamaient la distribution de l'eau à domicile. L'éclairage public et privé, par la substitution de l'électricité et du gaz au pétrole et à l'huile, devenait service municipal.
Rien, pourtant, n'a transformé l'aspect des villes d'une façon plus profonde que la révolution véritable accomplie dans la circulation publique. Sans remonter plus loin, nous avons vu, dans ces vingt dernières années, avec l'automobile, s'opérer une brusque transformation. A côté des piétons, bicyclettes et motocycles, fiacres, automobiles sillonnent la rue parmi les omnibus, les tramways et les autobus, tandis que des voitures à bras, à chevaux, des camions automobiles transportent matériaux et marchandises (1).
Cette complication incessante a obligé la ville à
(1) A Paris, de 1901 à 1911, les voitures de place ont passé de 50.000 à 75.000. De 1881 à 1912, la circulation a plus que doublé au carrefour Drouot ; elle a triplé au carrefour Rivoli-Sébastopol; elle a septuplé à l'entrée des Champs-Elysées.
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constituer une cité souterraine. Réseau des égouts, canalisation de Feau et du gaz, fils électriques s'enchevêtrent sous le sol. Paris y joint le Métropolitain, le Nord-Sud, des passages, des lavatories. Dans l'air, les trolleys des tramways, les lignes télégraphiques et téléphoniques coupent de traits légers les perspectives.
L'activité de la ville ne s'est jamais limitée à son enceinte : le moindre bourg a toujours été une petite capitale pour les paysans des alentours ; mais cette activité de relation s'est, elle aussi, décuplée ou centuplée. Avec les chemins de fer, avec la navigation à vapeur, telle ville qui n'existait guère que pour sa banlieue est intimement liée à toute une région; telle autre vit en fonction du pays tout entier ; plus d'une travaille pour toute l'Europe ou pour tout l'Univers. Villes régionales, nationales, européennes ou mondiales, elles ajoutent aux organes nécessaires à leur existence intérieure, les gares, les ports maritimes et fluviaux, les docks, les hôtels, rouages de leur vie de relation; leur mouvement intense s'accroît de l'afflux de leurs visiteurs attirés par leur richesse, leur agrément, leur beauté et leurs trésors d'art.
Dans la ville moderne bruyante et compliquée, le citadin s'est métamorphosé lui-même. Il a perdu l'habitude des loisirs, des rêveries, du travail accompli sans hâte ; il ignore la douceur de vivre et le silence. Au milieu d'une trépidation générale, il est en proie à une sorte de fièvre perpétuelle. Le jour ne lui suffit plus ; la vie se prolonge à travers la nuit : travail noc-
turne, plaisirs nocturnes. Pour faire diversion au surmenage, il cherche au lieu d'une détente des excitations nouvelles et la ville offre à chacun, suivant son tempérament, son éducation ou ses instincts, des distractions élevées ou vulgaires, mais toujours intenses : cafés, brasseries, marchands de vin, concerts, cinémas ou théâtres.
Des traits que je viens très brièvement de rassembler se dégage une conclusion nette : les villes, dans la période contemporaine, ne se sont pas seulement transformées au point de vue numérique. Elles ont multiplié, modifié, élargi, déformé leurs fonctions : elles se sont, en résumé, métamorphosées en tant qu'organismes. Tout cela s'est accompli avec une rapidité vertigineuse et tout cela, même si le temps y avait apporté sa collaboration, aurait demandé des soins prudents et délicats. Qu'on imagine un être vivant, une institution humaine en proie à une épreuve aussi violente. Les précautions les plus minutieuses parviendraient, à peine, à éviter les accidents, les crises aiguës, les malaises durables. Par quelles méthodes a-t-on aidé les villes à traverser cette crise quasi totale ?
La poussée des villes, au xixe siècle, s'est accomplie presque au hasard. Les hommes les plus intelligents, les plus avisés, n'ont été capables ni de la prévoir, ni même d'en mesurer la portée et les conséquences. Chacun sait comment ont été accueillis les chemins de fer et tout le monde admire l'aveuglement de Thiers. Mais ceux-là même qui, instruits par l'expérience, prennent Thiers en pitié, ont protesté, il n'y a pas très
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longtemps, contre la création du Métropolitain de Paris, n'ont vu, dans l'automobilisme naissant, qu'une distraction de millionnaires.
A cette imprévision se sont ajoutés une tendance à l'anarchie, le respect, sans limite, des intérêts individuels, la méconnaissance de l'intérêt général, la répugnance pour toute réglementation.
Dès lors, aucun frein n'a été opposé aux entreprises égoïstes ou à la spéculation. Pour loger les populations chaque jour plus denses, les propriétaires ont pu surélever leurs immeubles, diminuer la hauteur des étages, restreindre les cours, encombrer de bâtiments parasites les cours anciennes. Ils ont pu, par des opérations de lotissement, dépecer les vastes propriétés, faire disparaître les jardins (1), tout sacrifier au désir de mettre en valeur leurs capitaux. Comment leur en faire un grief quand les pouvoirs publics, dans leurs timides essais de réglementation, consacraient les abus qu'ils auraient dû combattre, surtout quand ces pouvoirs montraient eux-mêmes, dans leur action, la plus déplorable insuffisance. N'a-t-on pas vu, à la veille même de la guerre, le Conseil municipal de Paris lotir la moitié du terrain de l'ancien Temple et détruire le parc de la Muette ? Les villes n'ont pas su tenir tête aux excès de la propriété privée ; elles ont accompli comme à regret et médiocrement leurs devoirs stricts. Par un esprit d'économie qui ne les empêchait pas, à l'occasion, de gaspiller l'argent
(1) Un sixième des jardins privés de Paris a disparu de 1900 à 1910 1
dans des entreprises fastueuses, elles ont assuré, au minimum, les services les plus essentiels (1) et construit, plus d'une fois, des édifices qui étaient trop étroits le jour même de leur inauguration. Bureaux municipaux mal installés, écoles insuffisantes pour assurer la fréquentation scolaire, bibliothèques et musées logés dans des greniers en danger perpétuel d'incendie, ce sont là des faits presque universels. A plus forte raison se dérobe-t-on à des devoirs plus larges. La municipalité de Reims, qui a montré, dans la tourmente, le plus bel héroïsme civique, envisageait, avant la guerre, comme projets lointains, non encore mis à l'étude, la création d'une nouvelle bibliothèque municipale, de piscines et de bains-douches. Paris n'a ni salles de réunions publiques, ni salle de concerts populaires. On compte les villes qui ont une salle des fêtes.
Un esprit d'ensemble a trop rarement présidé aux travaux que la nécessité imposait aux villes. Nulle part, on ne s'est préoccupé d'assurer une répartition rationnelle et un groupement logique aux services publics, installés dans des bâtiments que le hasard avait laissés inoccupés ou sur des emplacements que le hasard permettait d'acquérir. On a constamment créé des rues nouvelles sans tenir compte des exigences
(1) En 1914, sur 643 villes françaises de plus de 5.000 habitants, 135 (21°/0) n'avaient fait aucun travail d'adduction d'eau ; sur les 508 autres, 5 n'ont que des fontaines publiques sans distribution d'eau à domicile ; 24 distribuent de l'eau non épurée. (Conférence du Dr Imbeaux, à la Cité Reconstituée, juillet 1916.)
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présentes de la circulation, sans envisager les éventualités du lendemain, sans les faire rentrer dans un système harmonieux. Il n'est pas de villes qui n'aient été entraînées à des expropriations onéreuses, à des dépenses excessives pour réparer tardivement et mal leurs négligences ou leurs erreurs.
Petites et grandes, d'ailleurs, les cités ont vécu dans un isolement et un particularisme absolus. Préoccupées de sauvegarder leur indépendance, elles ont ignoré qu'elles étaient les cellules d'un même organisme et que, solidaires les unes des autres, elles devaient collaborer entre elles et coordonner leurs efforts. Elles se sont jalousées et contrariées. Les villes et leurs banlieues sont demeurées étrangères ou ennemies.
L'Etat, enfin, l'Etat législateur n'a pas montré plus de clairvoyance, plus de liberté ou d'ampleur de vues. Il n'a pas, ou il a peu usé de la domination qu'il a exercée sur les assemblées municipales pendant la plus grande partie du xixe siècle, de l'autorité qu'il a, depuis lors, conservé sur elles.
Est-ce à dire qu'il n'y ait eu, au cours du xixe siècle, ni municipalité, ni administrateur, ni législateur perspicaces et audacieux ? Il s'est trouvé, évidemment, des hommes et même des groupes qui ont lutté pour réaliser des conceptions nouvelles. Le nom d'Haussmann vient immédiatement à la pensée et, quelque opinion que l'on ait sur la valeur absolue de son oeuvre, on ne peut lui refuser l'envergure dans les idées et l'énergie dans les réalisations. Mais Haussmann a été vio-
Iemment combattu, et, bien que le succès de ses travaux ait désarmé, par la suite, la plupart de ses anciens adversaires, on invoque moins volontiers sa mémoire pour s'appuyer sur ses initiatives que pour blâmer sa mégalomanie. A tout prendre, il est resté une exception et ceux qui, avec moins d'éclat, ont, dans des villes de province, entrepris une œuvre systématique n'ont pu déterminer des actions durables.
C'est que l'esprit public, jusqu'à la guerre actuelle, était resté indifférent ou hostile à la conception d'une organisation rationnelle des villes. Ceux-là mêmes qui voyaient le mal se dérobaient à en rechercher les remèdes.
Or le mal était devenu évident. Une longue suite d'incuries ou d'erreurs avait, enfin, déterminé des résultats tels qu'avant même d'en reconnaître la cause essentielle, de toutes parts s'élevaient des protestations ou des cris d'alarme. Hygiénistes, moralistes, esthéticiens dénonçaient les tares de la ville moderne que le comte d'Haussonville avait, d'un mot frappant et juste, qualifiée d'agglomération malade.
Les hygiénistes terrifiés par les progrès de la tuberculose, les ravages causés par les épidémies, les maladies devenues endémiques, la mortalité enfantine, attaquèrent les logements insalubres (1) où les familles s'entassaient sans air et sans lumière. Ils prouvèrent que les pauvres n'étaient pas seuls menacés, analy-
(i) Juillerat et Bonnier, La tuberculose et l'habitation. — Macé et Imbeaux, Hygiène générale des villes, 1910. — Bousquet, Hygiène des villes, 1912.
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sèrent les eaux, véhicules de la fièvre typhoïde et du choléra, réclamèrent l'adduction d'eau vraiment potable. Ils montrèrent les dangers déterminés par les ordures, les détritus, les eaux usées. Par des statistiques, ils marquèrent le rapport étroit entre la mortalité et la surpopulation, l'influence bienfaisante des espaces libres. Ils invitèrent, enfin, à écarter des centres urbains les usines, à reporter vers la périphérie les hôpitaux, à éloigner les cimetières.
De leur côté les sociologues ont signalé les conséquences déplorables de la promiscuité des taudis (1). La vie de famille compromise par l'impossibilité de créer un véritable foyer, la prostitution, l'alcoolisme, un abaissement général de la dignité humaine, voilà les fléaux que l'on peut imputer à la grande ville moderne. « Paris a produit l'apache aussi bien que le boulevardier, dit Alridge (2). » L'opposition saisissante entre des quartiers malsains, surpeuplés et sales et des quartiers riches attise les haines sociales.
jA leur tour les esthéticiens sont intervenus. D'accord avec les sociologues, ils ont exalté le rôle bienfaisant de la beauté. « L'esthétique, écrit M. Louis Bonnier, est pour un peuple non un luxe mais un besoin et un droit au même titre que l'hygiène. » Or, si l'on n'a organisé les villes ni au point de vue économique, ni selon les exigences de la santé et de la morale, on a également omis de préserver ou de développer leur physionomie artistique. Les villes n'ont pratiqué ni
(1) Gide, Economie sociale, éd. de 1911, p. 242 sqq.
(2) Alridge, The case for Tcwn Planning, p. 335.
le respect, ni l'intelligence du passé : elles ont, par négligence, par ignorance ou par stupidité laissé disparaître d'innombrables trésors. D'autre part, la crise que l'architecture a traversée au xixe siècle, la disparition des traditions régionales, la manie archéologique, la répétition stérile des formes du passé, la recherche de l'effet et l'ostentation ont introduit dans les constructions nouvelles, et publiques et privées, un double caractère, en apparence contradictoire, de chaos et de monotonie. De chaos, parce que l'on a juxtaposé, dans des édifices contigus et parfois dans le même édifice, des éléments empruntés à toutes les époques historiques ; de monotonie, parce que, sur tous les points du territoire et d'une façon partout aussi artificielle, a régné la même confusion exprimée par des moyens semblables. L'esthéticien, l'homme de goût qui comprend ce que les villes ont perdu, qui déplore l'allure de leurs quartiers neufs, qui s'irrite devant les perspectives compromises, s'unit aux sociologues et aux hygiénistes pour réclamer un remède à la crise des cités.
Les villes se congestionnaient, les campagnes au contraire, se sont vidées. De ce mouvement qui n'a cessé de s'accentuer, les causes sont évidemment multiples : le développement de la grande industrie, l'attraction des villes en sont les facteurs les plus visibles. Pourtant l'agriculture est demeurée une source de richesses, l'amour du paysan pour la terre ne s'est pas affaibli. Si les campagnards affluent vers
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les villes, ce n'est pas uniquement parce que les villes les attirent, c'est aussi parce que le village ne les retient pas. La crise des villages n'est pas moins grave que celle des villes. Les villes ont subi une évolution désordonnée; les villages souffrent de n'avoir pas évolué. Ils ne répondent plus ni à l'hygiène, ni aux nécessités économiques, ni aux besoins sociaux.
Contre toute vraisemblance, la vie rurale, aujourd'hui, n'est pas plus saine que la vie urbaine et la mortalité est aussi forte dans les campagnes que dans les villes. La maison du paysan est mal aérée. Le nombre et la dimension des baies y ont été réduits à cause de l'impôt malfaisant des portes et fenêtres. Tout a été sacrifié à l'engrangement des récoltes et au logement des animaux. Les pièces d'habitation sont loin d'offrir le cube d'air nécessaire. La promiscuité diurne et nocturne des hommes et des bestiaux n'a pas complètement disparu. Tout autour de la maison régnent les causes de contamination : les ordures, les résidus, les eaux usées ne sont pas évacuées et imprègnent le sol ; le fumier continue à s'étaler, gaspillage déplorable de richesses, foyer permanent d'infection où grouillent les larves des insectes par qui se répandent les épidémies. Les eaux sont suspectes ou mauvaises, en quantité insuffisante. Les cimetières ne sont pas isolés. Le service médical est très incomplètement assuré.
La guerre a révélé ou souligné les insuffisances des procédés d'exploitation économique. Elle a montré la nécessité de grouper les efforts, d'instaurer la moto-
culture. Celle-ci comporte des installations nouvelles et obligera à améliorer et à développer les voies de communication.
Par ailleurs, le village a tout à gagner à accueillir et à retenir ceux qu'attirent chez lui la beauté de son site ou la salubrité de son air, mais il n'est pas outillé pour recueillir ce supplément de ressources.
La vie rurale est malsaine et arriérée, mais avant tout, et c'est là la cause essentielle de la crise qu'elle subit, elle ne répond plus à nos besoins sociaux. Ce n'est pas parce que le travail y est rude : le travail des villes est, lui aussi, pénible et il s'accomplit souvent dans des conditions infiniment plus dures ; le paysan ne se refuse pas à la peine, il souffre d'être privé de tous les plaisirs, de toutes les joies qui s'offrent, aujourd'hui, au citadin. Je sais qu'une morale rigoureuse peut condamner la plupart de ces joies ; mais précisément la plus redoutable d'entre elles, l'alcool, est presque la seule dont le village ne soit pas dépourvu. Par contre, le paysan qui a l'instinct de l'étude ne trouve ni salle de bibliothèque, ni livres, ni, malgré la bonne volonté inlassable des instituteurs, les cours du soir, les conférences dont il serait avide.
S'il a du goût pour les arts du dessin, il ne saurait le cultiver ; s'il a le sens de la musique, il lui est difficile d'en faire, il ne lui est pas donné d'en entendre. Il ne participe que malaisément à la vie politique et sociale. Les citadins, leur journée de travail terminée ou les jours de fête, courent au café-concert, au théâtre, au cinéma. Ils y trouvent des dérivatifs
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à leur labeur, à leurs fatigues. Le paysan n'at-il donc pas les mêmes besoins ? Quand on vante la simplicité des mœurs villageoises, on exalte précisément les raisons les plus certaines de l'exode rural.
Pour qui réfléchit, la crise des villages est plus grave que celle des villes : car la ville ne demande qu'à être ordonnée, tandis qu'on entrevoit, pour les campagnes, la nécessité de bouleversements totaux.
Si la cité est faite pour les hommes, si son rôle est de seconder et d'amplifier notre activité, les agglomérations présentes, on le reconnaîtra, s'acquittent de leur mission d'une façon fort incomplète. Grandes ou petites, ce sont des instruments d'un type périmé et défectueux. Elles ne sont pas adaptées à notre existence actuelle ; à plus forte raison, ne sont-elles pas assez souples pour se prêter aux nécessités de demain; elles ne nous permettent pas d'envisager, avec tranquillité, l'avenir.
Cet avenir, nous voudrions le pénétrer. Accentuerat-il encore la pléthore des villes et l'anémie des villages, ou verrons-nous une période de calme succéder aux fièvres présentes ? Comment essayer utilement d'organiser les cités si l'on ne peut se former une idée du sens de leur évolution prochaine ? Si nous voulons agir, il est nécessaire de prendre un parti. Bon gré mal gré, il faut faire figure de prophètes.
Cherchons donc, parmi les faits, quelques indications sur lesquelles on puisse fonder des prévisions
sans trop de témérité et, puisqu'il s'est trouvé des esprits assez hardis pour vaticiner, examinons leurs intuitions. Peut-être, pourrons-nous, en rapprochant les constatations positives et les anticipations poétiques, formuler, tout au moins, des hypothèses vraisemblables (1).
Interrogeons d'abord les chiffres. Les statistiques témoignent que le mouvement de concentration dans les villes, loin de se ralentir, s'est accentué dans la période la plus récente. De 1872 à 1911, Calais a sextuplé, Lens quadruplé, Epinal triplé, Nancy, Saint- Nazaire, Nice ont plus que doublé, Marseille, La Rochelle, Roubaix, Tourcoing, presque doublé. Des villes qui, comprimées dans leurs anciens remparts, étaient demeurées stationnaires, ont eu, comme Douai, une forte poussée. L'augmentation urbaine s'est produite dans les départements mêmes où la population totale diminuait.
Cette première constatation trouve immédiatement, dans un second examen, son correctif. Si l'on s'applique à distinguer les populations réunies dans les villes mêmes de celles qui sont installées à leur périphérie, dans les banlieues, on voit que l'augmentation des centres se ralentit ; en certains cas, elle s'arrête ou même une régression se dessine, tandis que les populations affluent dans la zone extérieure. Lille, Roubaix, Armentières, considérées dans leur territoire propre,
(1) Il n'y a pas lieu de tenir compte de la prétendue loi du déplacement des cités vers l'ouest qui n'a aucune valeur scientifique et que de nombreux faits démentent.
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sont en régression depuis 1896 ; leurs banlieues se sont quotidiennement accrues. Pour Paris, le rapport de la banlieue au centre était de 13 à 100 en 1861, de 24 en 1891 ; il s'élève à 30 en 1911. Le même fait se produit, hors de France, dans les grandes villes européennes ; il est évident à Bruxelles, à Londres, comme à Berlin ou à Vienne. De toutes parts, les grandes villes prennent une physionomie nouvelle : autour d'une « cité », siège des administrations et des affaires, les populations constituent un anneau sur un rayon élargi (1).
Ce phénomène est-il un accident passager, marquet-il, au contraire, le début d'une orientation durable ? Nous pouvons en affirmer la durée, car il se rattache, de la façon la plus évidente, à la révolution qui, depuis quelques années, a métamorphosé les conditions de la circulation sous toutes ses formes : circulation des idées et des volontés par le télégraphe et le téléphone, circulation des personnes, circulation des matières premières, des produits de l'agriculture et de l'industrie, mais aussi, transport à distance de l'énergie.
L'électricité transmet au loin la force motrice produite par la houille. Elle permet l'utilisation d'autres forces, l'exploitation des chutes d'eau, du cours des rivières, houille blanche et houille verte, en attendant l'utilisation rationnelle des vents et des marées. Par
(1) Brunhes, La géographie humaine, p. 427. — H. Schmid, Citijbildung..., Munich, 1909. — Dausset, Rapport au Congrès international des tramways et des chemins de fer d'intêiêt local à Christiania en 1912 (cité par Couturaud, Guide pratique, p. 292).
là elle rend possible la dispersion des hommes et des usines.
L'ouvrier et l'employé, grâce aux transports en commun rapides et peu coûteux, ne sont plus obligés d'habiter aux portes du magasin et de la manufacture. Le chef d'entreprise, grâce à l'automobile et au téléphone, peut également s'éloigner.
L'usine, elle aussi, est libérée. La concentration n'est pas une forme inéluctable de l'industrie. Elle a été imposée par la houille dont les points d'extraction sont rares et le transport difficile et onéreux. Avec le règne de l'électricité qui commence, les régions où peut utilement s'installer l'usine prennent une extension presque indéfinie.
Du jour où la dispersion est possible, il est naturel qu'elle s'opère. Ce ne sont pas des tendances instinctives qui ont amené les hommes à se presser dans des enceintes trop étroites. Historiquement, ils y avaient été contraints par un souci de sécurité. Dans l'état p présent de la stratégie, la ville n'est plus un lieu de refuge. Les conditions économiques avaient créé une autre contrainte au xixe siècle. Elle disparaît ou s'atténue, très fortement, à son tour. Désormais, un libre jeu est donné aux forces qui sollicitent la dispersion.
Les hommes, pour se concentrer, avaient réfréné des instincts essentiels. L'amour de la nature est au fond de leur cœur et, s'il leur arrive d'étouffer ce penchant, il faut tout de même qu'à certains jours ils aillent revoir la verdure, les champs et les bois ou
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tout au moins qu'un jardin, un square leur rappellent les joies dont ils vivent privés.
La promiscuité des grandes villes est, également, contraire aux tendances intimes des hommes. Le paysan n'est pas seul à réclamer l'isolement, l'indépendance du foyer. Même en pleine crise de concentration industrielle, les populations du Nord n'ont pu, presque nulle part, se résoudre à abandonner le logis individuel.
Les hygiénistes, en dénonçant les tares des quartiers surpeuplés, ont, peu à peu, attiré l'attention du public sur des contraintes ou des dangers que l'on ignorait ou que l'on acceptait par accoutumance passive, et qui, à présent, paraissent moins tolérables. On commence donc à évacuer le cœur des villes. Les villes, d'ailleurs, semblent chasser leurs habitants, car à tout moment, la création d'édifices collectifs nouveaux, et les travaux mêmes d'aménagement entraînent la suppression de maisons à loyer : les locaux disponibles se font rares, leur prix de location s'élève ; beaucoup sont contraints à émigrer. Mais la contrainte n'agit pas seule ; des personnes riches évacuent les quartiers centraux où leur fortune leur permettrait de conserver des appartements spacieux et vont chercher plus loin des conditions d'habitat supérieures encore.
En même temps, les usines nouvelles renoncent à s'établir au sein des villes : quelques-unes sont écartées désormais par les nouveaux règlements sanitaires ; pour toutes, le terrain est trop cher. Elles s'installent dans les banlieues ou même dans des bourgs
et des villages. Les usines anciennes déménagent, trouvant bénéfice à revendre leur ancien emplacement qui a acquis d'énormes plus-values. L'industriel, qui n'est plus attaché aux grands centres, trouve avantage à s'en éloigner. Il dispose de plus d'espace ; la vie est moins coûteuse pour l'ouvrier, ce qui enraye la hausse des salaires, et le patron peut s'imaginer qu'il tiendra mieux en main un personnel soustrait à d'autres influences, et pour lequel il crée souvent des facilités de séjour.
Ainsi s'esquisse un mouvement dont l'un des résultats sera de rapprocher, en bien des cas, la vie agricole et la vie industrielle, séparées l'une de l'autre par le xixe siècle. Dans le village, où les industries familiales de jadis avaient été détruites et où la vie rurale s'étiolait, l'usine peut s'élever à côté de la ferme outillée selon les besoins modernes et une activité pleine peut s'épanouir.
Orientation bienfaisante. Elle répond aux vœux convergents des hygiénistes, des philanthropes, des économistes et des poètes. Tous, ils ont protesté contre les villes destructrices des hommes ; ils ont, combattant la tuberculose, créant des cités- jardins, célébrant le charme bienfaisant ou les beautés de la nature, réclamé, tous, le retour à la terre.
Est-il, à présent, possible de prévoir selon quelles lois s'accentuera l'évolution ? Elle est réglée par les conditions mêmes de circulation rapide qui l'ont provoquée. Du jour où les populations s'éloignent des centres, elles sont entraînées à chercher de -plus en
plus loin l'espace libre. La banlieue immédiate est, d'abord, saturée, puis, de proche en proche, des zones se garnissent. Quelle est la limite ? Celle-ci varie avec les facultés mêmes de transport. « A parler largement, écrit Geddes, la limite de la cité moderne est l'espace qu'un travailleur peut franchir sans trop réduire sa journée de travail », ajoutons, si la durée du travail lui est imposée, ou sans trop prendre sur son repos, a et ainsi, elle s'étend à mesure que s'étend et s'accélère le réseau des communications ». C'est ce que Wells avait déjà formulé ainsi : « la distribution de la population dans un pays est toujours en rapport direct avec ses facilités de transport ».
Rien ne nous empêche de penser que le rayon d'action d'une ville puisse s'étendre à 20, 30 ou 50 kilomètres. Nos moyens de locomotion actuels permettent de couvrir ces distances en un temps bref, destiné évidemment à se réduire encore, sans que nous ayons même à escompter le bénéfice d'inventions nouvelles. Le seul terme que l'imagination puisse concevoir désormais à l'extension des villes est le moment où elles viendront en contact avec des villes voisines.
Projetant, toujours plus loin, leurs tentacules, les villes sont donc destinées à se rencontrer et à se souder. Des « conurbations » doivent se multiplier. En certaines régions, particulièrement actives, comme en Angleterre, en Belgique ou dans le Nord de la France, les réseaux rayonnant autour de chaque centre arriveront même à couvrir la totalité du sol. Dans cette
extension indéfinie, les anciens villages auront été, progressivement, englobés et absorbés. Rien ne subsistera des différences spécifiques que nous constatons aujourd'hui entre la ville et la campagne. Selon les intuitions de Wells et de Vandervelde, « l'interpénétration de la vie urbaine et de la vie rurale » se sera f réalisée.
Ces vues sont, peut-être, d'une excessive audace; des causes imprévues peuvent, à une époque indéterminée, interrompre cette évolution et provoquer un processus tout différent. Mais il importe peu : que ,1'interpénétration s'accomplisse ou non, les tendances qui la rendent tout au moins possible nous obligent, dès à présent, à reviser nos idées sur les villes et les villages.
Il ne faut plus considérer la ville ou le village comme ayant une physionomie arrêtée, une personnalité intangible, ni comme occupant sur le sol une aire fixe.
Dans la ville, il y a lieu d'envisager, d'abord, un noyau envahi progressivement par la vie collective : « Dès à présent, il apparaît comme vraisemblable, dit Vandervelde, que les cités de l'avenir seront bien moins des centres d'habitation que des agglomérations de monuments, des lieux de réunion ou de travail, des rendez-vous d'affaires, de plaisirs et d'études. »
Autour de ce noyau, une zone en progression constante, où toutes les parcelles du sol ne seront pas nécessairement couvertes. Les populations s'y échelonneront le long des voies de pénétration et des voies
APRÈS LA GUERRE
de raccord, se grouperont autour des stations, occuperont les points les plus agréables, évitant les parties ingrates ou d'accès moins faciles.
Quant aux villages, ceux qui ne seront pas englobés par les banlieues hypertrophiées, ceux qui ne disparaîtront pas par anémie prendront, du fait des transformations des procédés de culture et de la juxtaposition des activités industrielle et agricole, des modalités qui les rapprocheront sans doute des bourgs, mais qu'il serait téméraire de vouloir définir dès à présent.
Cette évolution est retardée par la routine, par le misonéisme, par le fait que, si les centres sont mal outillés, les banlieues le sont peu ou point : horaires irréguliers des trains, passages trop rares, tarifs trop élevés, d'autre part difficultés d'approvisionnement, voirie insuffisante ou nulle, écoles rares ou absentes, etc. Ajoutez que, pour des raisons d'intérêt égoïste et pour sauvegarder leurs revenus, les municipalités ne favorisent pas et sont plutôt portées à enrayer ce qu'elles considèrent comme une évasion de la matière imposable.
Mais, d'autre part, les moyens de communication sont destinés nécessairement à se perfectionner et à se multiplier ; l'influence des hygiénistes ne peut que s'accroître ; les conditions d'existence ne cesseront d'empirer dans les centres et de s'améliorer dans les zones neuves. Ceux qui, mutilés, blessés, éclopés, sortiront épuisés de la guerre actuelle chercheront, évidemment, loin des centres, des séjours où ne leur
manqueront ni l'air, ni la lumière, ni le repos dont ils auront un impérieux besoin.
Des influences locales agiront aussi, et pas plus demain qu'hier on ne verra les villes marcher d'un pas semblable dans leur développement. Plus même, peut-être, que par le passé, il faut s'attendre à des perturbations soudaines ou très rapides, à des crises mortelles ou, au contraire, à des fièvres de croissance. Qu'une mine s'épuise et toute une région peut être ruinée ; le déplacement d'une frontière peut provoquer, selon les points, des désastres ou des fortunes ; la création de voies de circulation nouvelles, l'abandon de routes anciennes ont de semblables conséquences. Aujourd'hui que l'activité du monde tend à s'unifier, les faits économiques ont les plus lointains retentissements : la création d'une industrie en Australie, un changement de goût ou de modes aux antipodes peuvent compromettre la prospérité d'une de nos villes. Une découverte scientifique a les actions les plus heureuses ou les plus redoutables.
Ainsi les agglomérations humaines, organismes malades à l'heure présente, nous apparaissent travaillées par des zones qui produiront sur elles des modifications profondes et complexes. Leur croissance au xixe siècle s'est accomplie en plein désordre et ce désordre a été funeste. Est-il possible de garder, désormais, la même indifférence ?