CHAPITRE III
La nécessité et l'objet de l'organisation des Cités. rl)
Si nous ne réagissons pas, vigoureusement, contre les pratiques actuelles, nous ne sommes pas menacés seulement de la perpétuation et de l'aggravation des erreurs anciennes. Toutes les tares que nous avons dénoncées à l'intérieur de la ville ne cesseront de s'accroître, mais, de plus, autour d'elle, le développement désordonné des banlieues suscitera des laideurs nouvelles dont la ville ne manquera pas de subir le contre-coup.
(1) Jaussely, Considérations générales sur l'élaboration des plans de villes et la reconstruction des cités détruites, 1915 (Mémoire inédit). — Agache, Auburtin et Redont, Comment reconstruire les cités détruites, 1916. — Couturaud, Guide pratique pour la reconstruction, l'extension, l'aménagement et l'embellissement des villes et des communes rurales. — Dervaux, Le Beau, le Vrai, l'Utile et la réorganisation de la cité (La Grande Revue, avril 1916). — Robert de Souza, L'avenir de nos villes. Nice capitale d'hiver, 1913. — Georges Risler, Les plans d'extension et d'aménagement des villes (Publication du Musée social, 1912). — Cuminal, Etudes sur l'organisation esthétique et topographique de la ville de Lyon, 1914. — J. Dassonville, Pour relever les ruines (Etudes, 1916-1917). — Jaussely,
Dès à présent, les banlieues offrent des spectacles pires que les centres. Il n'est pas, dans une ville, de quartier, si lamentable soit-il, qui n'ait, à l'origine, été quelque peu ordonné. Si les maisons se sont surélevées, si les cours ont été envahies de bâtiments parasites, si la vétusté et la saleté les rongent, les rues, du moins, ont été organisées par un service municipal ; la circulation, l'écoulement des eaux usées y sont, dans quelque mesure, assurés. Les spéculateurs qui, aux portes des villes, achètent des domaines et les lotissent pour les revendre réduisent au minimum les voies, n'engagent aucune dépense pour les aménager, ne font aucune prévision pour les espaces libres, pour les places, pour les monuments publics. Il ne faut pas leur demander de respecter les beautés naturelles, les sites, les perspectives. Les arbres sont implacablement abattus. L'horizon se ferme de toutes parts, et des maisons, construites en dehors de tout contrôle ou avec un contrôle illusoire, gâtent irrémédiablement des paysages naguère admirables.
conférence donnée le 31 août 1915 (Bulletin de la Société centrale des architectes français). — Agache, Les grandes villes modernes et leur avenir, 1916 (hors commerce). ■ — P. Clerget, L'urbanisme (Bulletin de la Société Neuchàteloise de Géographie, 1909-1910). — Joseph Reinach, L'urbanisme de demain. (Gazette des Beaux- Arts, 1917). — Alridge, The case of Town Planning, 1915. — Unwin, Town Planning in practice. — Mawson, Civic art. — Inigo Triggs, Town Planning. Past, Présent and Possible. — Stubben, Der Stœdtcbau. — G. Sitte, L'art de bâtir les villes, trad. franç. 1902. — Town Planning Review (P. Abercrombie, éditeur). — Hergemann, Der Stœdtebau, 1911. — Haussmann, Mémoires. — Bellet et Darvillé, Ce que doit être la cité moderne.
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Ainsi, s'abîment les banlieues, et ceux qui venaient y chercher la santé et le repos y retrouvent les inconvénients auxquels ils croyaient se dérober. La ville souffre de ces abus. La banlieue l'enveloppe progressivement comme une gangue malsaine. La liberté et l'ampleur des accès sont compromis. A travers le réseau inextricable des ruelles sordides, toute circulation se trouve paralysée. Les routes nationales ou départementales que l'on a dû respecter subsistent seules, trop rares et d'ailleurs escortées de constructions indignes. Les promenades que les citadins fréquentaient aux jours de fête ont disparu. L'anneau d'air pur, enfin, dont la présence assainissait et rafraîchissait la ville, a laissé place à des cloaques et à des agglomérations dépourvues de toute hygiène.
Le malaise actuel n'est donc pas arrivé à son apogée : l'évolution spontanée est pleine de périls nouveaux. Chaque cité prise isolément est menacée ; de plus, avec l'extension progressive et rapide de la circulation, le mal de chaque centre devient une gêne pour le centre voisin. L'anarchie engendre l'incohérence.
De quelque côté que se tourne la réflexion, on se trouve ainsi ramené à la nécessité d'une action énergique. Cette action, comment la concevoir ? On l'entrevoit immense, puisque le mal est profond et qu'il s'agit de réparer les désordres creusés par une longue imprévoyance. On s'inquiète de la somme d'énergie à déployer, des travaux à accomplir, des dépenses énormes auxquelles on devine qu'on se verra entraîné.
Et, alors, surgit la pensée naturelle qu'il serait possible de circonscrire les efforts, de courir au plus pressé, de se contenter de travaux partiels : assainir des quartiers insalubres, procéder à l'élargissement de quelques voies encombrées.
Sans doute, il faut sérier les questions : on ne peut, à la fois, tout entreprendre ; il y aurait impossibilité financière- et l'on paralyserait temporairement la vie de la ville à améliorer. Mais il est imprudent de diriger des travaux partiels sans une vue d'ensemble, et impossible de faire œuvre valable sans avoir scruté l'organisme total.
Les médecins savent que les maladies locales, à côté de leurs causes spéciales, dérivent ordinairement de troubles généraux, troubles nerveux, troubles trophiques, que leur évolution varie selon l'état général du patient, que les mêmes topiques peuvent être, selon cet état, efficaces ou funestes : ils traitent, donc, à la fois, le point atteint et l'organisme tout entier et leurs soins s'orientent selon les indications du diagnostic total.
De même pour les cités. On ne peut les toucher en un point sans les avoir étudiées dans leur ensemble ; toute modification partielle entraîne sur cet ensemble de complexes répercussions. Une voie est encombrée et vous en ordonnez l'élargissement : le mouvement qui l'envahissait venait, peut-être, de la situation d'un marché qu'il faudra déplacer dans quelques mois, d'un courant que le développement d'un quartier nouveau va détourner. Les travaux à peine achevés,
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la rue se trouve désertée. L'élargissement d'une rue provoque une modification dans la nature des immeubles qui la bordent : ses riverains ne se recrutent plus dans les mêmes catégories sociales, le commerce y change de caractère. De là des déplacements de populations : les unes affluent au détriment d'autres quartiers, les autres sont chassées et l'on aurait dû prévoir leur exode.
On ne touchera pas à un quartier sans altérer l'économie de tout ce qui l'entoure. Si l'on veut donc éviter de faire un travail inutile, stérile ou dangereux, si l'on veut épargner les dépenses excessives ou vaines, il est nécessaire de s'élever aux conceptions générales. Par là, il ne faut pas entendre seulement des conceptions embrassant toute la cité dans son enceinte. La cité n'est pas indépendante de sa périphérie. Cellule parmi d'autres cellules, elle participe à la vie régionale et doit assurer sa liaison rationnelle avec les cités qui l'entourent. En dernière analyse, tout effort urbaniste sérieux doit être précédé d'une enquête qui embrassera la cité, sa banlieue, sa connexion avec les centres voisins ; aucun travail ne devra être ordonné sans qu'ait été élaboré un programme d'action général.
L'établissement d'un tel programme n'en entraîne pas la réalisation immédiate ; au contraire, il règle et discipline l'action. Il permet d'éliminer les interventions inutiles, de courir à ce qui est réellement le plus pressé ; d'envisager les travaux selon leur degré d'opportunité ou d'urgence. Un programme, par
ailleurs, n'engage pas l'avenir d'une façon rigide et immuable : il comporte toutes les retouches que conseilleront les contingences futures : systématique et souple', il ne repousse pas l'expérience, mais il élimine le hasard.
Ce programme indispensable a, sur bien d'autres projets d'avenir, l'avantage qu'il peut se traduire avec la plus grande netteté et la plus extrême précision. Au lieu de se formuler dans des rapports écrits dont les termes, si clairs soient-ils, prêtent toujours à quelque interprétation, il se concrète dans un plan. Ce plan, une fois élaboré, fait surgir, en face de la cité actuelle, la cité telle qu'elle apparaît désirable. D'un coup d'oeil, un homme exercé reconnaît les transformations préconisées. On peut y noter, jour par jour, les progrès effectués et mesurer le chemin qui demeure à parcourir.
Peu de personnes, j'imagine, contesteront la vérité théorique des vues que je viens de proposer, mais beaucoup d'administrateurs hésitent, dans la pratique, à entreprendre une réforme systématique, si désirable qu'elle puisse paraître en principe. C'est qu'ils prévoient des difficultés et des résistances qu'ils se soucient peu d'affronter.
Tout d'abord, ils sont effrayés par la question budgétaire. Toute réforme est onéreuse : un ensemble de réformes se chiffre par des sommes qui découragent. Sans doute, mais l'établissement d'un plan, nous l'avons déjà dit, ne préjuge en rien de sa réalisation ; celle-ci peut être abordée avec prudence, échelonnée
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sur un nombre indéfini d'années; elle peut être même différée provisoirement et, dans ce dernier cas même, le plan est utile car il permet de surveiller la situation et d'obvier à ce qu'elle ne s'aggrave. Un plan, d'ailleurs, met en évidence les tares, il ne les suscite pas. Celles-ci existent. Ignorées ou dénoncées, un moment arrivera où elles deviendront insupportables et où, coûte que coûte, on sera obligé de les éliminer. Mais, comme on aura trop attendu, qu'on n'aura pris aucune précaution pour circonscrire le mal, il faudra, pour l'extirper, dépenser, avant tout coup de pioche, des sommes énormes en expropriations. Cela pour une opération locale et un bénéfice aléatoire ou restreint. Si l'on avait réglementé la construction des maisons qu'on est obligé d'abattre, si l'on avait préservé les terrains qu'il faut libérer, on aurait fait des économies positives. On aurait réalisé, d'autre part, des bénéfices moins tangibles mais non moins importants. Le quartier insalubre, la rue incommode, le bureau de poste mal placé ont, pendant des années, ruiné des santés humaines, ralenti et gêné les transactions : la vitalité générale de la cité a été restreinte ; il y a eu, si je puis m'exprimer ainsi, un manque à gagner, une diminution d'énergies regrettables pour la cité et pour le pays et qui, s'ils ne peuvent s'évaluer exactement n'en constituent pas moins une perte^considérable. Une dépense faite en temps utile et selon un esprit méthodique constitue, à bien des égards, une véritable économie.
Aussi bien, l'idéal d'une gestion administrative ne
doit pas être d'éviter ou de diminuer, à tout prix, les dépenses. S'il est des périodes d'attente, de recueillement, de crises où l'effort des administrateurs est de remédier à une situation précaire ou obérée, de telles périodes, par leur définition même, sont temporaires. Elles ne peuvent se prolonger sans péril pour la prospérité de la cité. L'objet d'une administration avisée est de soutenir cette prospérité par tous les moyens reconnus efficaces et l'on ne peut y parvenir, évidemment, sans engager des crédits. Les municipalités y répugnent parce qu'en face de ces crédits on ne peut inscrire, pour les compenser, aucune recette immédiate. Il faut leur répéter la théorie des dépenses productives qu'Haussmann se plaisait à formuler (1). Toute opération d'amélioration si elle est bien gérée, comporte par les plus-values qu'elle suscite, des reventes avantageuses de terrains capables, en certains cas, de la couvrir totalement. Elle accroît la valeur de la matière imposable, favorise l'activité des transactions et, par conséquent, augmente le rendement des taxes municipales. La disparition de quartiers malsains entraîne une diminution dans le nombre des pensionnaires des hôpitaux, des asiles, des prisons et diminue, d'autant, les charges de la commune. En tout état de cause, à un budget plus lourd correspondent des citoyens plus riches et c'est une idée à répandre, parmi nous, que l'idéal, en matière financière, n'est pas de payer peu mais de gagner
(1) Mémoires, t. II, p. 35.
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beaucoup. Qu'il y ait des dangers à éviter, cela est de toute évidence. La mégalomanie, la « maladie de la pierre » ont été, maintes fois, dénoncées, mais elles ne dérivent, en aucune façon, de rétablissement d'un plan : elles ont, souvent, sévi sur des municipalités qui agissaient sans méthode. Une prévision exacte des besoins est de nature à faire écarter des entreprises ambitieuses dont l'exécution porterait détriment à la réalisation du plan général.
Aux objections financières s'ajoutent la prévention contre toute réglementation, la crainte d'empiéter sur la liberté individuelle et le droit de propriété privée. Un aménagement civique comporte, en effet, deux nécessités : des expropriations et des règlements. Ces deux nécessités sont connexes : si une rue est malsaine parce que trop étroite, il faut exproprier les riverains pour l'élargir, mais l'élargissement accompli serait rendu vain si les maisons bâties sur les alignements nouveaux pouvaient être indéfiniment surélevées. De même, tout ensemble harmonieux serait rendu impossible si le caprice d'un particulier pouvait en rompre les lignes. Il faut donc exproprier, il faut réglementer. En fait, il n'est pas de municipalité qui n'ait eu à le faire. L'expropriation s'impose, à tout instant ; la réglementation est réclamée par la seule sécurité publique. Les progrès de l'hygiène nous ont amenés, en certain ordre, non seulement à admettre, mais à réclamer une réglementation. Nous avons une loi sur les habitations insalubres ; nous ne tolérons pas que Ton établisse partout des usines dangereuses. Les circons-
tances présentes nous font concevoir, mieux que par le passé, la nécessité de la solidarité et de la discipline.
Or la commune, son beau nom l'indique, est chargée . de sauvegarder les intérêts de tous : intérêts de tout ordre, matériels, spirituels, moraux. Ces intérêts, beaucoup de citoyens en sont insoucieux ; la plupart les ignorent ; à tout prendre, aucun d'eux, isolément, n'est en mesure de les défendre. La commune se substitue à eux; elle est leur déléguée et leur tutrice, elle a mission de défendre l'utilité publique.
Ces devoirs impliquent des droits. Ils ne sauraient s'exercer si la commune n'est pas armée pour leur protection. Ainsi se légitiment l'expropriation et la réglementation. A leur aide, la commune est capable de préserver le patrimoine commun. Aucune considération de convenance ou d'intérêts privés ne saurait prévaloir contre un semblable souci.
D'ailleurs, nul, aujourd'hui, ne saurait admettre, pour le propriétaire, la définition traditionnelle et périmée qui lui attribue une faculté d'usage sans limite- L'intervention auprès du propriétaire d'un terrain ou d'un immeuble se justifie par le fait seul que la jouissance de son bien empiète, nécessairement, sur le bien de tous. Il a le droit de clore son terrain, d'élever sa maison, mais nous avons tous droit à l'air, à la lumière, au soleil, à la jouissance des beaux spectacles. S'il allègue son droit, nous lui opposons le nôtre : la réglementation ne le dépouille pas. elle arbitre et solutionne le conflit. Cette solution, hâtons-nous de le dire, n'est pas à l'avantage seul de la communauté ; le propriétaire
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lui-même est appelé à en bénéficier. Le propriétaire, au reste, n'a-t-il pas aussi des devoirs ? Un particulier, s'il a une maladie contagieuse, a le devoir d'éviter tout acte capable de communiquer son mal à autrui ; nous nous croyons obligés à avoir une tenue décente par égard envers ceux parmi qui nous vivons. Pourquoi le propriétaire serait-il dispensé d'un devoir analogue de politesse ? Une maison avenante, un jardin bien entretenu sont une prévenance à l'égard du passant et des voisins. Un mur lépreux, une maison noire, un jardin négligé devraient être regardés et doivent être considérés comme un manque d'égards envers tous, acte grossier ou, pour mieux dire, incivil.
Reste à définir cette utilité publique qui autorise et qui doit diriger l'action des municipalités. Toute transformation, tout projet d'avenir sont tenus d'y concourir : elle préside au plan d'aménagement. Il importe, donc, au plus haut degré, qu'elle s'offre, à nos esprits, avec une parfaite netteté (1).
L'utilité publique a été diversement entendue selon les âges et selon les conceptions politiques et sociales. Pendant des périodes monarchiques, tout a été subordonné à la grandeur du prince, à la splendeur de sa cour et aux commodités de son administration. A d'autres époques, des aristocraties se sont réservé les avantages de l'organisation urbaine. C'est pour la bourgeoisie seule qu'on a, jusqu'à ces dernières années, aménagé les villes contemporaines. Les avenues, les
(1) P. Escudier, Rapport fait à la Chambre, le 11 juillet 1912 (cité par Gouturaud, livre cité, p. 105 sqq).
rues bordées d'immeubles riches, les quartiers centraux d'affaires ou de plaisirs ont été l'objet de la plupart des soins. Tous les travaux accomplis ont abouti à la création de maisons luxueuses. Les ouvriers, les employés, qui habitaient les maisons abattues se sont logés comme ils le pouvaient : dans des rues dissimulées derrière les artères nouvelles, -à la périphérie, dans les faubourgs. Par une convention tacite, on a considéré que les quartiers pauvres ne comptaient pas ; nécessité qu'il fallait subir, ils n'entraient pas en ligne de compte dans l'appréciation de la ville. On évitait de les traverser et si, par hasard, on était obligé de le faire, on se consolait de leur existence en leur découvrant du pittoresque : la phraséologie, mise à la mode par le romantisme trouvait là, fort à propos, son application, et, tout en passant très vite, on admirait leurs murailles truculentes, leurs ruelles où s'étalaient des haillons splendides, verrues de la cité, magnifiques et horribles.
Ces sentiments, par progrès de l'hygiène, du sens social, ont, peu à peu, passé de mode ; les plus égoïstes se sont aperçus que la disparition des foyers où germent les maladies contagieuses et où s'exaspère l'esprit de haine importait à leur sécurité. Les esthéticiens n'ont plus célébré la couleur des taudis malodorants. Tout le monde aujourd'hui s'accorde à le reconnaître : là où il n'y a ni santé ni décence, il ne saurait y avoir beauté.
Par-dessus tout, un courant irrésistible nous entraîne et nous oriente vers la réalisation progressive de la
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véritable démocratie. Nous n'admettons plus, nous admettrons de moins en moins que les délégués de l'administration publique excluent de leurs préoccupations une catégorie quelconque de citoyens. Avec une insistance que chaque jour doit accroître, nous réclamerons pour les familles les plus humbles le droit à vivre dans un intérieur sain au double point de vue de l'hygiène et de la morale (1). L'utilité publique ne sera réalisée que si la cité offre à tous ceux qui la peuplent un habitat véritablement humain.
L'utilité publique doit être, encore, envisagée sous d'autres aspects. Nous avons défini la cité un instrument de vie totale ; cet instrument, s'il est défectueux, offre aux activités des obstacles perpétuels ; il les ralentit, il les paralyse. L'utilité publique requiert, donc, une parfaite adaptation de la cité aux besoins de ses habitants. Ces besoins sont infiniment complexes. La cité doit répondre, d'abord, à notre utilité matérielle et immédiate : il faut qu'elle se ravitaille facilement, qu'elle favorise la production et les échanges. Mais cela n'est pas suffisant; la cité doit être également en mesure de satisfaire les besoins intellectuels de ses habitants ; elle doit correspondre à leur degré de culture ; loin de comprimer leur essor, elle doit les aider dans leur ascension spirituelle. La cité, d'autre part, a ses modes déterminés d'activité. Le centre agricole, le port, la ville administrative, universitaire,
(1) « Le pays le plus riche, écrit Ruskin (Jusqu'à ce dernier) est celui qui nourrit le plus grand nombre d'êtres humains nobles et heureux. » Déjà Bentham avait proposé pour idéal : the greatest good of the greatest number.
industrielle requièrent, cela va sans dire, des aménagements spéciaux. Ils ont, aussi, leurs convenances morales distinctes. Ce qui est naturel à la ville devient ridicule au village. Une ville de luxe, qui désire attirer et retenir une clientèle riche, créera des boulevards, des esplanades qui seraient une folie déplacée dans la ville commerçante voisine.
L'utilité publique comporte ainsi une préoccupation double : elle assure d'une part, à tous les habitants de la cité, un habitat normal; elle soutient, d'autre part, et excite l'activité individuelle et collective. Si ces deux exigences sont satisfaites, la cité revêtira, il n'en faut pas douter, un caractère harmonieux. La beauté dérivera nécessairement de son adaptation à la vie matérielle et morale de ses habitants. Notre définition implique donc la satisfaction des instincts et besoins esthétiques intimement mêlés à tous les autres et nous pourrions nous dispenser de détacher et de souligner ce caractère si l'opinion était> dès à présent, assez avertie pour apercevoir des liens qui n'échappent pas à un esprit exercé. Par malheur, les notions esthétiques ne sont pas plus répandues que ne l'étaient il y a un demi-siècle les notions d'hygiène. Dans une ville enrichie par l'afflux des étrangers, station balnéaire, séjour d'hiver, centre artistique, on sentira facilement la nécessité de certains travaux capables de concourir directement à la prospérité matérielle ; ailleurs, il sera plus malaisé de faire comprendre qu'il y a diminution de la fortune commune et de la vitalité de chacun si une perspective est com-
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promise, si un ensemble monumental est détruit, si un jardin ou une place ne sont pas aménagés. Cette connexité entre l'embellissement et la vie demande donc à être affirmée. L'utilité publique comprend l'aménagement esthétique de la cité.
Il fut un temps où les agglomérations avaient comme objet essentiel d'assurer la sécurité. On s'est appliqué ensuite à rendre la circulation aisée, puis, coup sur coup, dans les dernières années du xixe siècle, on a exigé des écoles, réclamé des bibliothèques, et l'on a transformé en dogme impérieux les prescriptions de l'hygiène. Pour la cité de demain, nous réclamons davantage et, développant les conséquences logiques des principes posés par nos prédécesseurs, nous étendons à l'organisme total la loi d'ordre et d'harmonie.