‹ Villes et villages françaisChapitre 7 sur 24 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Coup d'œil sur le passé et autour de nous. (i)

L'idée d'organiser les villes inquiète beaucoup d'esprits qui la croient nouvelle et se refusent aux risques d'une expérience grave. Très peu de personnes se rendent un compte exact des maux dont elles souffrent : les entraves que les cités actuelles opposent à la vie ne nous frappent pas et notre imagination débile se représente mal le spectacle des cités régénérées.

Pour échauffer les imaginations et pour encourager! les volontés, je conseillerais volontiers la lecture dem visionnaires et des poètes. Dans le fatras et parmi lal

(1) Les livres déjà cités et Mercier, En 2440, 1770. — Cabet, Voyage en Icarie, 1840. — Bellamy, En Van 2000. — T. Moilin, En l'an 2000, 1869. — Tarbouriech, La cité future, 1902. — E. Zola, Travail, 1901. — Anatole France, Sur la pierre blanche. — Hertzka, Terre libre. — Wells, Anticipations ; Kipps ; Une utopie moderne, etc. — William Morris, News from Newhere. — Petavel, A coming Révolution. — Magne, Esthétique des Villes : L'architectonique de la cité future. — ■ Hénard, Etudes sur les transformations de Paris, 1903-1909 et Les villes de l'avenir (L'architecture, 12 novembre 1910). — I. Flach, Etude sur les origines et les vicissitudes historiques de l'habitation en France, 1899. — Commission d'extension de Paris, Aperçus historiques et Considérations techniques préliminaires, 1913. — Gacheux, Extension méthodique et territoire à bâtir dans les villes, 1908. — Rapport de la Chambre syndicale de Lyon sur les plans d'expansion, 1913. — Victor Cambon, L'Allemagne au travail. Les derniers progrès de l'Allemagne. — Max Leclerc, Choses d'Amérique, 1897.

phraséologie vague des utopistes, on trouverait plus d'une intuition singulière. Cabet, en 1840, imaginait des stations d'atterrissage pour aéronefs, et Tony Moilin, en 1869, concevait un réseau de circulation souterraine ; avant eux, Mercier, dès 1770, préconisait la réglementation de la circulation ou l'éloignement des hôpitaux à la périphérie des villes (1). La lecture du Voyage en Icarie de Cabet serait particulièrement suggestive (2). William Morris, Emile Zola, Anatole France et Jules Verne lui-même porteraient également à la réflexion.

Mais il n'est pas nécessaire, pour nous départir de notre timidité, de recourir à la séduction des hypothèses. La réalité offre des arguments autrement puissants et convaincants. Consultons le passé, examinons ce qui se passe dans le monde autour de nous; l'histoire et l'actualité sont également capables de nous conseiller l'action.

(1) Pecqueur (Des améliorations matérielles dans leurs rapports avec la liberté, 2e éd., 1845) propose d' « organiser un service d'hygiène publique dans toutes les communes », de « décréter la construction d'édifices habitables à l'usage du peuple » et de mettre au Concours public « parmi les architectes et dans les écoles polytechniques, le meilleur plan d'une ville nouvelle, d'un village nouveau, au point de vue de la beauté, de l'économie et de la simplicité de l'ordonnance générale. »

(2) A Icara, selon Cabet, partout on voit des jardins publics et privés. Le soir, on admire « la forme élégante et variée des réverbères, les mille formes et les mille couleurs qu'on sait donner à la lumière. » Les affiches concourent elles-mêmes à l'embellissement général... « Dans l'intérieur de la ville, point de cimetières, point de manufactures insalubres, point d'hôpitaux. Tous ces établissements sont aux extrémités, dans des places aérées, près d'une eau courante ou dans la campagne. »

APRÈS LA GUERRE

L'histoire des cités, il faut l'avouer, est loin d'être élucidée : nous sommes mal informés non seulement sur les villes antiques, mais sur les villes actuelles, même les plus importantes. Pourtant, dès aujourd'hui et, dans l'état imparfait de nos connaissances, que de leçons utiles à tirer de l'expérience du passé. A suivre la façon dont les villes ont grandi, à scruter les causes de leur développement, les raisons aussi des crises qu'elles ont subies, de leur décadence, de leur disparition, ce n'est pas assurément l'idée d'une fatalité inéluctable, l'idée de la résignation et de l'abstention qui se développeraient. Le spectacle seul d'une évolution perpétuelle invite à intervenir et à orienter le mouvement. Ce mouvement, pour notre vision trop faible et notre expérience personnelle trop courte, était peu perceptible : l'histoire nous en garantit l'intensité. A aucun moment, la ville ne se fixe : elle ne saurait se cristalliser que dans la mort.

Une étude historique ne pourrait trouver place dans notre cadre trop étroit ; un résumé resterait vague et de médiocre utilité. Qu'on nous permette, à titre d'exemple, de rappeler quelques faits qui répondent à nos préoccupations actuelles. Nous sommes, tous, soucieux de savoir de quelle façon se reconstitueront les régions ravagées par la guerre. Reparaîtront-elles exactement telles qu'elles étaient naguère, subirontelles d'importantes modifications? Interrogeons le passé. Ce n'est pas la première fois que des pays florissants ont été victimes de destructions brutales. Des grandes villes, Messine, San-Francisco, il y a

quelques années, Londres, au xvne siècle (1), ont été ruinées par des cataclysmes naturels et Ton pourrait étudier leur résurrection. Mais si Ton remonte davantage en arrière, on trouvera des sujets de comparaison plus directs. A plusieurs reprises, au moment de la guerre de cent ans, au temps des guerres de religion, de vastes étendues de notre territoire ont été victimes de traitements atroces. Comment se sont-elles relevées?

M. Jacques Flach a répondu à cette question dans une Etude sur les origines et les vicissitudes historiques de Vhabitation en France, Son travail a paru en 1899 ; c'est-à-dire qu'il a été écrit dans une période de paix où l'impartialité de l'historien ne pouvait pas être troublée par l'obsession des phénomènes présents. Cette sérénité ne donne que plus de prix aux conclusions. Or, celles-ci sont très nettes. Après chaque période de dévastation, les groupements humains se sont reformés selon des types nouveaux pour répondre à des nécessités nouvelles.

Après la guerre de cent ans, « de nouveaux villages se créèrent. Le choix de leur site fut déterminé par les conditions climatériques, la nature, et la disposition du terrain, le mode de culture, ici la proximité, là l'éloignement des routes, le voisinage de l'eau courante, de sources ou de mares, les offres alléchantes de concessions des seigneurs fonciers. Peut-être une circonstance spéciale exerça-t-elle aussi son influence.

(1) Sur la reconstruction de Londres et les projets de Wren, voir Alridge, livre cité, p. 6 et 7.

APRÈS LA GUERRE

Les postes furent instituées par Louis XI en 1464; des relais devaient être établis de quatre lieues en quatre lieues, et ils purent, comme les stations de l'époque gallo-romaine, servir de noyaux à des agglomérations nouvelles. » Des villes neuves furent créées de toutes pièces. Des manoirs, des fermes isolées se substituèrent à d'anciens villages compacts.

Pour repeupler ces centres nouveaux, il fallut parfois attirer des étrangers : ainsi, en Provence, où s'implantèrent des Italiens. Les populations, chassées par les Anglais, ne rentrèrent pas toutes, après la libération du territoire dans leur pays d'origine. Un grand nombre de Calaisiens, de Normands demeurèrent en Languedoc, en Bretagne, si bien que les modifications apportées par la guerre ne se bornèrent pas aux régions envahies; elles s'étendirent à des provinces que la guerre n'avait pas atteintes ou, pour mieux dire, à toute la France.

Phénomènes analogues pendant les luttes contre Charles-Quint ou Philippe II et à la suite des guerres de religion. En 1546, quand Vitry-en-Perthois a été brûlée par les Impériaux, François Ier, au lieu de la relever sur place, transporte dans un endroit moins exposé la ville nouvelle de Vitry-le-François. Quand Henri IV rétablit l'ordre et la sécurité en France, les villages se multiplient. Comment ne pas être frappé de ces faits? Ils autorisent à conclure que, demain, nous assisterons à des bouleversements et que nous devons nous préparer à y concourir. A y concourir et non pas à les subir d'une façon passive, car

l'histoire montre encore que Faction systématique dont nous redoutons la nouveauté est, au contraire, extrêmement ancienne. C'est notre négligence et notre apathie qui sont choses nouvelles. Laissons l'antiquité classique, ne sortons pas de notre pays ; nous reconnaîtrons que l'organisation des cités est une tradition vraiment française.

Les villes neuves, auxquelles nous faisions allusion tout à l'heure, ne se sont pas construites au hasard. Elles ont été dotées de plans précis. Vallauris, de 1501 à 1506, Valbonne, en 1518, Vitry-le-François, en 1546, Charle ville, en 1606, furent ainsi dessinées avant que d'être peuplées (1).

La sollicitude ne s'étendait pas seulement à l'origine des villes; les rois Henri IV, Louis XIII, Louis XIV firent de grands règlements ; les intendants du xvme siècle ordonnèrent d'admirables travaux, et la Convention, lorsqu'elle fait élaborer le plan des artistes pour diriger le développement ultérieur de Paris, se conformait à des tendances séculaires.

Ces tendances si conformes à cet esprit de clarté, d'ordre, de discipline qui est le fond de notre génie, ces tendances animaient encore Haussmann. Ont-elles complètement disparu? A la fin du xvme siècle, un ingénieur français, Lenfant, traçait le plan de Washington. Dans ces dernières années, tandis que M. Eugène Hénard poursuivait sur « les transforma-

(1) On lira, dans Van der Swaelmen, livre cité, p. 20, l'arrêté de 1697 qui présida à la reconstruction de la grande place de Bruxelles, après le bombardement de 1695.

APRÈS LA GU&RRE

tions de Paris » d'admirables et prestigieuses études, nos architectes ont souvent été lauréats des concours internationaux, qu'il s'agît de tracer les plans d'une ville nouvelle ou d'améliorer une ville ancienne. C'est ainsi que le projet d'Agache a été primé pour Yas Gamberra, la future capitale de l'Australie, celui de Cochet pour New-Gayaquil, dans l'Equateur ; c'est ainsi que Prost et Auburtin ont triomphé pour la transformation des remparts déclassés d'Anvers et que Jaussely l'a emporté pour l'aménagement de Barcelone.

Ces succès éclatants commençaient à avoir de l'écho dans notre pays même. En 1913, Agache dessinait le plan du nouveau Dunkerque, Bouvard le plan d'accroissement de Bayonne ; Cordonnier avait ordonné la station balnéaire d'Hardelot. Une commission formée à Lyon étudiait un programme d'amélioration. Déjà, au moment où se posait la question de la disparition. des fortifications de Paris, le Musée Social avait mené en 1908 une campagne brillante pour intéresser les Parisiens à l'utilisation rationnelle des terrains libérés, et en 1913, paraissaient deux mémoires publiés par la Commission d'extension de Paris, mémoires où étaient développées les vues grandioses patronnées par le préfet de la Seine, M. Marcel Delanney (1). L'exposition de Lyon qui s'ouvrait à la veille de la guerre et que la guerre fit déserter, aurait donné une impulsion foi te à ce mouvement. Elle

(1) M. Delanney vient d'adresser au Conseil Municipal un nouveau projet d'aménagement du port de Paris.

aurait montré que nous avions, parmi nous, des techniciens de premier ordre, que nous étions, comme jadis, riches d'idées : elle aurait témoigné, aussi, qu'il était grand temps que l'opinion publique consentît à écouter les gens de bonne volonté, car de tous côtés nous étions, dans l'administration des villes, devancés par l'étranger.

Ce qui s'accomplissait au dehors n'était pas inconnu chez nous; des esprits clairvoyants s'étaient donné la peine de nous le faire connaître ; ils avaient produit un ensemble de faits qui auraient dû nous émouvoir, et parmi lesquels je me contenterai de prendre, presque au hasard, quelques indications typiques.

En Suède, depuis 1874, les villes doivent avoir des plans d'aménagement et, s'il y a lieu, d'extension ; ces plans doivent répondre aux exigences de l'hygiène, de la sécurité, de la circulation, prévoir des espaces libres.

Aux Etats-Unis, l'idée d'organisation est devenue populaire. Certaines villes américaines affirment que « la cité doit être un objet d'art ». « Une ville belle, dit-on encore, propre et bien tenue est de l'argent dans la poche de tous les habitants. » On essaye d'établir « la valeur commerciale de la beauté » et l'on fait des calculs pour évaluer le capital humain préservé par des travaux propres à développer l'hygiène et la moralité. Des centaines d'associations se sont constituées pour surveiller les villes ; les femmes participent à leur action. A la suite de congrès de l'esthétique

APRÈS LA GUERRE

urbaine, à Washington en 1909 et à Rochester en 1910, la profession nouvelle d'ingénieur spécialiste de l'esthétique urbaine s'est créée.

En 1916, on prépare dans le canton de Westchester, Etat de New- York, une commission des plans du canton chargée de coordonner les plans des différentes communes en vue d'obtenir le meilleur arrangement possible des routes, tramways, parcs, réseaux d'adduction d'eau ou d'égout.

L'Allemagne se livrait à un travail formidable. La Prusse, en 1875 et en 1907, la Saxe, en 1900, avaient été dotées de lois qui favorisaient l'extension méthodique des villes. La municipalité de Francfort s'emparait à l'amiable ou par expropriation des terrains nécessaires pour assurer pendant vingt-cinq années son expansion, organisait tout ce terrain, traçait les voies, réservait les emplacements pour les services publics et les espaces libres et revendait aux particuliers les parties destinées au peuplement, par lots grevés de servitudes distinctes selon cinq zones concentriques réservées respectivement aux villas isolées, aux maisons à étages, aux usines, aux habitats mixtes et aux maisons alignées. A Cologne, en 1901, sous la direction du chef de l'urbanisme allemand, Stubben, 500 hectares étaient aménagés selon des idées aussi systématiques. Ces exemples étaient partout suivis : douze cents villes achetaient des terrains. Des expositions techniques de plans et de maquettes, à Berlin en 1910, Dusseldorf en 1912, Cologne et Leipzig en 1913, fournissaient des renseignements

sur l'œuvre accomplie, mettaient au point les problèmes, entretenaient l'émulation. Dans un des plus vivants chapitres de son livre l'Allemagne au travail, M. Victor Cambon montrait l'action fiévreuse et méthodique : les voies ouvertes et pourvues d'égouts, de canalisations d'eau et de gaz, plantées d'arbres, rails de tramways posés, pavage et trottoirs établis, le tout à travers des banlieues encore désertes et avant qu'aucun permis de construire pût être délivré.

« Dans cet ordre d'idées, constatait, en 1913, un rapport de la chambre syndicale des propriétaires de Lyon, l'Allemagne a montré le chemin aux autres nations » ; mais Stubben reconnaissait qu'il s'était instruit chez nous et qu'il avait conçu, au contact de nos villes ordonnées au xvme siècle, ses idées essentielles. En Autriche, sous la direction de Camillo Sitte, Vienne s'entourait d'admirables promenades.

En Angleterre, tandis que M. Lever, à Port-Sunlight près Liverpool, et M.Cadbury, àBournville près Birmingham, créaient les cités-jardins préconisées par Ebenezer Howard, la loi de 1909, sous l'impulsion de John Burns, complétait la loi communale qui, dès 1876, avait prohibé l'aliénation des espaces libres communaux. La loi de 1909 permet de limiter le nombre, la hauteur, le caractère même des constructions dans une région déterminée. Une association nationale (National Housing and Town Planning Council, secrétaire : M. Alridge) étudie et popularise les questions d'urbanisme.

APRÈS LA GUERRE

La Suisse, pays de liberté, a poussé la réglementation à un degré qu'il est, pour nos mentalités anarchisantes, fort opportun de méditer.

Le règlement de 1911 concernant le plan d'extension de la ville de Lausanne indique que « la municipalité établit, au fur et à mesure des besoins, un plan d'extension comprenant : 1° les voies de communication, les places, les promenades publiques à construire ou à modifier dans la ville ou ses abords ; 2° les alignements de bâtiments, le long ou en dehors des voies publiques ou privées ; 3° les autres conditions auxquelles doivent satisfaire les constructions élevées le long ou en dehors des voies publiques ou privées, notamment l'ordre dans lequel les bâtiments doivent être construits, les distances entre les bâtiments, les hauteurs, l'architecture. »

Selon les quartiers ou les rues, les maisons (art. 37) devront être contiguës ou non. Dans ce dernier cas, la distance minima entre deux bâtiments est fixée et varie selon leur longueur et leur hauteur. Cette hauteur, le nombre d'étages autorisés sont déterminés (art. 51) par rapport à la largeur de la rue ; le maximum peut être abaissé pour certains quartiers, rues ou avenues. Le plan (art. 3) peut prescrire ou interdire certains matériaux. Les expropriations pour établir ou pour rectifier des voies peuvent s'exercer (art. 17) jusqu'à une distance de 20 mètres au delà de l'alignement prévu pour les constructions.

Dans les quartiers anciens, Lausanne vient, par un règlement du 15 janvier 1915, d'établir des règles

particulièrement strictes. La municipalité « refuse le permis de construire lorsque la construction, transformation ou restauration projetée porterait préjudice soit à l'aspect d'un édifice de valeur historique, artistique ou pittoresque, soit à l'aspect d'un quartier, d'une rue, d'une place ou d'un paysage. » Elle est en droit (art. 29) « de faire modifier l'architecture ou les tons d'une construction qui serait en opposition avec les autres constructions d'une rue ou d'un quartier ou qui serait contraire aux règles de l'esthétique ». Ainsi, de toute part, autour de nous, et je pourrais invoquer la Belgique, la Hollande (1), le Luxembourg, l'Espagne même, les idées d'organisation étaient entrées en application dans les premières années de ce siècle. Si elles se répandent, enfin, en France, nous aurons, sans doute, à les adapter à nos usages, mais nous n'aurons pas besoin de grande hardiesse pour tenter ce que tant de peuples ont su réaliser avant nous.

(1) Le grand architecte Berlage a fait le plan d'extension d'Amsterdam.

Page 1