‹ Villes et villages françaisChapitre 9 sur 24 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les concours nécessaires et la préparation d'un plan. (4)

Il est, désormais, impossible d'en douter : les cités, dans un avenir très prochain, se verront contraintes, légalement, à s'organiser. Cette nécessité bienfaisante sera saluée, avec joie, par ceux qui, techniciens, hommes d'action, auront contribué à la faire proclamer. Mais ils sont, encore, fort peu nombreux et ils auront, pour triompher réellement, à convaincre l'opinion publique ; car, dans une question semblable, où la totalité des citoyens est intéressée, il est impossible d'agir sans le concours et la bonne volonté de tous. Il n'y aura, sans doute, à prévoir que fort peu d'oppositions systématiques : les esprits les plus individualistes ont été convaincus, par la guerre, de la valeur de l'organisation ; mais il faudra compter avec l'inertie, l'indifférence et l'incompréhension. Les idées d'urbanisme

(1) Les livres déjà cités et Lanchester, Préliminaires à toute élaboration de projet concret d'aménagement d'une cité, in Van der Swaelmen, livre cité, p. 141 sqq.

sont, nous l'avons constaté, étrangères à la presque totalité de nos contemporains : il s'agit de heurter des habitudes universellement ancrées. D'immenses intérêts, particuliers et publics, sont en jeu : mal avertis, la plupart des citoyens se croiront menacés ou lésés.

Il conviendra donc d'instituer une propagande énergique pour assurer la diffusion des nouvelles idées.

Celles-ci n'offrent qu'avantages pour les ouvriers et les employés et, du jour où les syndicats auront compris qu'il s'agit de rendre la cité plus hygiénique et plus harmonieuse, on n'aperçoit pas de raison qui les détourne de soutenir et de hâter la réalisation de réformes dont ils ne peuvent escompter que des bénéfices.

Industriels et commerçants ont un besoin impérieux d'organisation. Il n'est pas de Chambre de commerce ou de syndicat patronal industriel qui n'aient réclamé l'amélioration de la circulation générale, l'aménagement des gares et des ports. On les peut donc supposer acquis en principe ; il est évident, d'ailleurs, que plus les intérêts en jeu seront considérables, plus les groupes locaux seront amenés à intervenir pour faire prédominer ou pour faire écarter certaines solutions.

Groupements industriels et commerçants seront ainsi, selon toute vraisemblance, les facteurs les plus énergiques de la réforme. Ils ne se contenteront pas de l'accepter; ils agiront pour en accélérer l'application et les effets.

APRÈS LA GUERRE

S'il se produit des résistances, elles pourront venir des propriétaires d'immeubles bâtis et des propriétaires ruraux.

Les propriétaires urbains peuvent considérer comme une menace les perspectives de réglementation et d'expropriation. Pourtant, un peu de réflexion leur montrera que, seules, les spéculations abusives se verront contrariées, que tout dommage sera l'objet d'une indemnité et que l'ensemble des propriétés, loin d'être atteint, recueillera une plus-value de l'agrément nouveau que ne pourra manquer de prendre la cité. C'est ce qu'avait compris, dès avant la guerre, la Chambre syndicale des propriétaires de Lyon et ce qu'elle exprimait, en 1913, dans un remarquable rapport où elle prenait nettement position en faveur de l'établissement de plans. De cet exemple, on peut augurer que si certains propriétaires, pris isolément, seront des adversaires, peut-être violents, de la réglementation, les chambres qui les groupent sauront accepter la réforme et, parfois même la soutenir.

Sur les propriétaires ruraux pèsera, plus que sur toutes autres catégories, la crainte de charges nouvelles. Je me suis expliqué précédemment sur ce point : la réglementation n'implique que de la prévoyance; elle permet d'envisager les améliorations, elle n'oblige pas à les réaliser. Elle prévient le mal que la négligence engendre et, par là, elle est une source véritable d'économies. D'ailleurs, il sera possible de démontrer aux paysans qu'ils ne sauraient échapper aux dépenses : le seul problème est de tirer des dépenses le plus grand

profit, ce qu'un plan seul permet de réaliser. Les paysans se verront aussi inquiétés par la perspective de la réglementation. Jusqu'à ce jour, ils se sont presque complètement dérobés aux prescriptions de voirie et d'hygiène. De ce côté, il y aura résistance certaine. Mais la réglementation ne découlera pas uniquement de l'établissement d'un plan ; elle répond aux exigences présentes de la vie collective; l'hygiène, tout d'abord, la réclame. De toute façon, il faudra que les paysans en acceptent la discipline. De même, les remaniements de propriétés et les remembrements parcellaires que comporte un plan, seront requis comme une obligation non moins impérieuse par la transformation inéluctable des procédés d'exploitation et par la motoculture.

Le jour où le succès aura, dans quelques cités, couronné un travail de remaniement conduit avec prudence et avec art, un courant favorable se dessinera ; il se formera un esprit, une conscience civiques, capables de provoquer et de soutenir les initiatives. Si la reconstitution des cités ravagées par la guerre s'opère d'une façon rationnelle, et que ces cités par un épanouissement rapide dépassent infiniment leur prospérité passée, elles contribueront de la façon la plus efficace à accélérer, dans l'ensemble du pays, le mouvement urbaniste. Toutefois, pendant bien longtemps encore, les administrateurs et les techniciens qui voudront ordonner les villes et les villages, auront besoin d'user de qualités diplomatiques. Il ne leur suffira pas d'avoir des idées justes et fécondes ;

APRÈS LA GUERRE

il leur faudra plaider et batailler pour faire adopter leurs vues.

La municipalité qui aura décidé de faire dresser un plan devra, tout d'abord, constituer une commission spéciale, chargée de préparer, de seconder et de surveiller le travail à accomplir. Indépendamment de toute obligation légale, cette mesure est raisonnable. Eût-on le bonheur de pouvoir confier à un homme de génie la confection du plan, qu'il ne serait pas sage de lui en laisser toute la responsabilité et tout le poids. Il s'agit, au plus haut degré, d'un travail d'utilité publique. C'est la cité elle-même qui doit dire ce dont elle a à se plaindre et ce qu'elle désire. Elle doit fournir à l'urbaniste un programme. La commission nommée à cet effet doit donc être, en raccourci, une image réduite de la cité. C'est dire que sa composition ne sera pas uniforme et qu'elle variera selon l'importance et la physionomie de chaque lieu. Elle comprendra, naturellement, des administrateurs, membres du conseil municipal, du conseil d'arrondissement, du conseil général, le directeur des travaux de la ville ou un agent voyer ou, à leur défaut, le citoyen qui paraîtra le plus qualifié pour l'étude de la voirie, le directeur du bureau d'hygiène ou un médecin installé dans la commune. Près d'eux, viendront siéger des représentants de la vie économique, délégués des chambres de commerce, des groupements patronaux industriels, des syndicats de propriétaires, et aussi des syndicats d'ouvriers, d'employés, de cultivateurs.

La vie intellectuelle sera représentée, selon les cas, par le recteur, l'inspecteur d'académie, des représentants de l'université, du lycée, du collège ou par l'instituteur. L'architecte de la ville, l'architecte de la commission des monuments historiques, des membres de la commission des sites et monuments naturels auront qualité pour défendre le point de vue esthétique ainsi que le conservateur du musée et le directeur ou un des professeurs de l'école régionale d'art, là où il en existe une. Les différentes professions seront représentées. Là où il existe une garnison, l'armée sera consultée. Le syndicat local d'initiative par sa définition même a sa place désignée. A côté de ces catégories, on aurait grand tort de se priver du concours des sociétés locales, sociétés académiques, archéologiques, scientifiques, qui réunissent des hommes épris du bien public, ayant, le plus souvent, appliqué leur activité à la connaissance de la région, et possédant des archives ou des collections dont la consultation sera précieuse.

Avons-nous tout énuméré ? Non, assurément. S'il nous est arrivé d'oublier quelque personnage ou quelque groupement officiel, ceux-ci sauront bien réclamer leur droit. Mais, en dehors des personnes qui s'imposent par leurs titres ou par leurs fonctions, en d.ehors des groupes qu'on ne saurait méconnaître, il existe des citoyens que qualifie leur seul mérite et qu'il faudra bien prendre garde de ne pas négliger. Ici, habitent un écrivain, un artiste notoire ; là un professeur, un savant sont venus s'installer après

APRÈS LA GUERRE

leur retraite ; ailleurs un homme de talent a pris l'habitude de venir passer, chaque année, quelques semaines de repos. Telle personne, même sans avoir aucun talent spécial, est connue par l'attachement qu'elle porte à sa petite patrie. Ne voit-on pas qu'il y aura bénéfice à solliciter toutes ces bonnes volontés ?

Ainsi se constitueront des commissions qui, dans des communes rurales se verront, évidemment réduites à une poignée de membres, mais qui, dans de grandes cités, pourront être fort nombreuses. Elles ne réuniront jamais trop de compétences. Si l'on craint de la confusion dans leurs travaux, il leur sera toujours possible de se subdiviser en sous-commissions pour l'examen de problèmes déterminés, d'espacer les réunions plénières dont la besogne aura été ainsi préparée, de déléguer à un bureau le soin de diriger ou de provoquer des enquêtes. Le danger véritable serait d'avoir négligé de prendre un avis utile. La commission aura, évidemment, le droit de convoquer tous ceux dont l'intervention lui paraîtra nécessaire.

Cela même n'est pas suffisant. Tout citoyen doit avoir le droit d'exposer ses idées. Des suggestions intéressantes peuvent avoir une origine inattendue. Sans doute un plan ne pourrait être rendu exécutoire sans avoir été l'objet d'une enquête de commodo et incommoda, mais cette enquête arrive bien tardivement, quand le travail est déjà accompli. Il serait préférable d'avoir les avis au moment où l'on peut réellement en tenir compte. La commission devrait donc ouvrir une enquête publique et, pour rendre

cette enquête fructueuse, elle devrait rédiger et publier dans le plus bref délai possible, un questionnaire qui appellerait les esprits sur les points essentiels à régler; un plan de la commune accompagnerait utilement ce questionnaire distribué à tous ceux qui le réclameraient et envoyé d'office, à ceux qui paraîtraient le plus capables d'y répondre. Ainsi a procédé la ville de Reims dès le 25 février 1915, et cette initiative mérite d'être partout imitée.

L'activité de la commission aura un multiple objet. Elle établira, d'abord, le programme des besoins de tout ordre auxquels le plan doit donner satisfaction, travail essentiel, dont l'importance ne saurait être exagérée. En second lieu, elle s'attachera à recueillir tous documents et renseignements susceptibles d'apporter des indications à l'urbaniste. Dans un trop grand nombre de cités, il faudra constituer, de toutes pièces, le dossier indispensable. Dans quelques villes privilégiées, le musée local, la bibliothèque de la ville, les archives municipales en ont réuni, par avance, les principaux éléments. Même dans les cas les plus favorables, le dossier ne sera jamais complet. Il y aura toujours lieu de rechercher des documents égarés, de faire copier ou photographier des documents inédits conservés dans des collections lointaines ; il sera partout nécessaire d'établir des documents nouveaux : statistiques mises à jour, photographies, relevés, de fixer le souvenir des aspects de la cité qui sont appelés à être modifiés ou à disparaître.

La commission se tiendra en rapport constant avec

APRÈS LA GUERRE

l'architecte chargé du plan. Elle s'efforcera de lui fournir les données qu'il jugera utiles ou de l'aider à les réunir. Elle lui apportera tous éclaircissements sur les points trop rapidement esquissés ou omis dans le programme. Il est à désirer que l'architecte puisse, au cours de son travail, s'entretenir de ses idées, des solutions qu'il entrevoit et sur lesquelles il n'a pas encore pris de décision définitive, avec le président de la commission ou une délégation de deux ou trois membres désignés à cet objet. Ces conversations ne prendraient le caractère ni d'une collaboration, ni d'un contrôle. Elles ne pourraient, en aucune façon, paralyser la liberté de l'artiste ; mais elles éviteraient des erreurs involontaires, préviendraient des conflits tardifs et, en éclairant parfois l'urbaniste, elles prépareraient aussi l'opinion à accepter ses conceptions. Le plan achevé, la commission qui en aurait préparé le programme, facilité l'étude, suivi l'élaboration, en deviendrait, après l'avoir approuvé, l'avocat auprès de la municipalité et auprès du public.

La désignation des urbanistes ne sera certainement pas faite d'une façon uniforme. Ici la municipalité choisira l'architecte, là elle procédera par voie de concours. Le procédé importe peu pourvu que le mérite soit seul envisagé dans le concours ou dans le choix.

Je suppose que l'architecte désigné est un technicien consommé, pénétré des conceptions les plus saines et les plus amples de l'urbanisme. Plus il est

armé et plus il se représente sa tâche comme complexe et difficile. Il sait qu'il aura à satisfaire à un ensemble de conditions multiples, et, eût-il une érudition universelle, il sait qu'aucune solution théorique, qu'aucune des solutions adoptées dans aucune cité antérieure, ne peuvent s'appliquer littéralement dans le cas qui lui est offert. Une cité est un organisme ; il n'est pas deux organismes identiques; aucun organisme ne se ressemble à lui-même à deux moments de son évolution ; l'univers évolue sans cesse. Il faut donc appliquer à chaque cité un traitement différent et si, par un hasard heureux, cette cité possède un ancien plan d'amélioration, ce plan même demande, pour être satisfaisant, à être revisé et mis en relation avec l'état présent de la cité et avec les conditions générales de la vie universelle.

La tâche de l'urbaniste est donc tout d'abord de s'instruire. Il y sera aidé, dans les cas les plus favorables, par le programme, par la commission dont j'ai prévu le fonctionnement. S'il est nommé à la suite d'un concours ou si la municipalité, avant d'arrêter son choix, a demandé à plusieurs artistes de lui soumettre leurs idées, il bénéficiera des suggestions de ses concurrents. Trop souvent il lui arrivera de ne disposer d'aucun secours, ou d'un secours insuffisant, de recevoir un programme rudimentaire, de trouver des dossiers vides.

Fût-il, d'ailleurs, secondé le mieux du monde, nanti d'un programme et d'un dossier, en apparence parfaits, qu'il ne saurait se fier aveuglement à ce travail

APRÈS LA GUERRE

qu'on lui aura préparé. Il faut qu'il refasse lui-même l'enquête, qu'il consulte, lui-même, les documents dont on lui remet l'analyse, qu'il interroge lui-même, les hommes dont on a recueilli les avis.

Il voudrait ne rien ignorer des éléments dont la cité est la résultante. Il étudiera les conditions naturelles du milieu : le sous-sol, le sol, les eaux et leur circulation, le ciel et les phénomènes météorologiques. Il scrutera l'histoire, les mœurs, les coutumes, les inclinations et les traditions esthétiques, la vie économique, les dispositions morales, sociales^ religieuses. Il mesurera les actions qu'exerce sur la cité la vie régionale, nationale ou universelle.

Trouvera-t-il réponse à toutes ses curiosités ? Trop souvent les points les plus nécessaires ne pourront être éclaircis. Ici, les archives municipales sont lacunaires, les documents locaux n'ont pas été conservés. Ailleurs, il ne reste que des indications très vagues sur les délibérations du conseil municipal. Les plans anciens font presque partout défaut. La tradition orale est vague et confuse. L'urbaniste, malgré ces lacunes, ne se découragera pas. Il suppléera aux indications absentes par les suggestions que lui fournira son expérience, par cette intuition ou cette divination qui ne sont que l'application spontanée à un cas particulier des données de la science. Il sera souvent guidé par la connaissance du milieu. Il trouvera plus facilement, en effet, des cartes, des études historiques ou économiques, sur une région que sur le point particulier qui est confié à ses soins.

Dans les cas les plus ingrats comme dans les plus favorables, il poursuivra son enquête par deux voies parallèles. Il aura à consulter les documents écrits ou figurés. Ces documents sont parfois très accessibles, groupés et classés ; le plus souvent, ils seront en désordre ou dispersés. Il en est qui ne manqueront jamais et qui sont une base sérieuse d'étude : la carte géologique de la France, publiée par le ministère des Travaux publics, les cartes d'état-major, les cartes routières du ministère de l'Intérieur^la carte du ministère de l'Agriculture. L'urbaniste y trouvera les indications les plus générales sur le sous-sol, le relief, le réseau hydrographique, les voies de communication. En certains cas, il pourra les compléter par des cartes partielles dressées et éditées, soit dans un dessein pratique, soit pour une investigation scientifique. Les plans locaux manqueront par contre, trop souvent, ou ils seront défectueux. L'architecte se servira du cadastre ; il fera procéder à des relevés. Il ne manquera pas de faire appel à la photographie. Les photographies prises par nos aviateurs sont, on le sait, le moyen le plus efficace pour inspecter les lignes de l'ennemi et reconnaître le terrain où doivent s'effectuer les actions militaires. Elles rendront un pareil service à l'urbaniste. Déjà, avant la guerre, quelques vues de villes avaient été ainsi prises et publiées. Elles sont d'un effet saisissant et par une synthèse concrète complètent et coordonnent les données analysées dans les plans et les cartes. Les Annales du Bureau central météorologique donneront le régime des pluies.

APRÈS LA GUERRE

Les cartes anciennes, s'il en subsiste, les vues anciennes totales ou partielles quel que soit, au reste, leur mérite artistique, fourniront plus d'une suggestion. L'histoire de la ville, quand elle a été écrite, et, tout au moins, l'histoire de la province, les travaux des érudits locaux, les documents d'archives, les archives du Conseil municipal, du Conseil général, des Mines, des Ponts et Chaussées, des Chambres de commerce, des Chambres syndicales seront nécessairement consultés.

Les études de géographie régionale qui, depuis quelques années, ont été entreprises sous l'impulsion de M. Vidal de la Blache, seront, pour certains pays, des guides précieux, tant par les renseignements qu'elles fournissent que pour les bibliographies qui les accompagnent. La Flandre, par Blanchard, la Plaine Picarde, par Demangeon, se recommandent ainsi à l'attention des urbanistes qui auront, dans tous les cas, profit à consulter les études éparses dans nos publications scientifiques.

A côté de cette investigation dans les papiers et les images, l'urbaniste procédera à une enquête vivante. Il interrogera tous ceux dont il pourra espérer quelque indication : hauts et petits fonctionnaires, — car le cantonnier a son point de vue et son expérience sur des particularités qui peuvent échapper à l'ingénieur en chef, — industriels, commerçants, médecins, érudits locaux. S'il pouvait frapper à toutes les portes, recevoir toutes les confidences, cela n'en vaudrait que mieux. Dans un village il aura vite fait de recueil-

lir tous les témoignages. Dans une grande ville, il procédera par sondages. Il sait, par avance, qirtl y perdra du temps, entendra plus d'une billevesée, mais c'est de l'interlocuteur sur lequel il avait le moins espéré qu'il recevra, parfois, la suggestion la plus heureuse.

Enfin, il ne négligera pas de consulter la cité même. Il ne peut faire autrement que de travailler sur place. Même si elle lui est familière, il doit l'explorer, car ses préoccupations sont nouvelles et il a passé sans les voir à côté de bien des choses qui, désormais, s'imposent à lui. Il faut qu'il la parcoure en tous sens, à toute heure, en toute saison, si l'on n'exige pas de lui une solution hâtive, en tout cas dans les périodes où l'activité y est culminante. La vie contrôlera les indications qu'il a recueillies des livres ou de la bouche des hommes ; il s'expliquera des phénomènes qu'il avait mal compris. Sans ce travail, la cité resterait pour lui une chose abstraite : en se mêlant à elle, il apprendra à l'aimer et pourrait-on espérer qu'il fasse œuvre vraiment bonne, qu'il la respecte dans son caractère, en exalte les beautés, s'ingénie à en seconder la croissance, s'il n'était, à la fois, inspiré par son cerveau et par son cœur?

Par ces méthodes multiples et à l'aide de ces collaborations, l'urbaniste sera arrivé, dans la mesure du possible, à connaître la cité. Il saura les conditions physiques permanentes qui président à son existence, — les grandes phases de son évolution historique, — son état actuel, densité, activité économique, intellectuelle, administrative, répartition des populations,

APRES LA GUERRE

— leur situation sanitaire, — le caractère de la circulation. Une étude critique lui a fait découvrir les maux dont la cité souffre et qui en entravent le développement. Il a, d'autre part, mené une enquête sur les ressources en matériaux locaux, les conditions de la main-d'œuvre, la valeur des terrains, des immeubles; toutes indications dont il faudra tenir compte dans la prévision de travaux.

Il sait, enfin, par le programme qu'il a reçu et par ses observations personnelles, dans quel sens la cité évolue, quelles sont ses aspirations, ses chances ou ses possibilités de développement. Le plan, qu'il va, à présent, élaborer, s'appuie sur toutes ces données et essaye de seconder tous ces espoirs.

Ce que ce plan doit contenir, les principes directeurs selon lesquels il doit être élaboré, c'est ce que nous essayerons bientôt d'analyser. Pour le moment, nous ne suivons pas l'urbaniste dans son cabinet. Nous supposons qu'il a achevé son œuvre, qu'il en est satisfait, qu'il a fait partager sa satisfaction à ceux pour qui il travaille. Les formalités administratives ont été accomplies.

Désormais, la cité possède un plan d'aménagement, d'embellissement et d'extension. Par là, certes, rien n'est immédiatement changé, mais, de l'effort qui vient d'être accompli, se dégage, au moins, un premier résultat. La cité se connaît mieux ; elle est plus consciente de ses misères. Gela ne l'oblige pas à réagir, mais l'incline à le faire. La promenade, le marché neuf, la rue marchande que le plan prévoit vont hanter les esprits ; on ne pourra indéfiniment les ajourner.

Si la réalisation du plan est rapide, elle s'étendra, tout de même sur un nombre considérable d'années et, pendant cette attente, plus d'un fait nouveau peut se présenter. Le problème urbain a tant d'inconnues que les calculs humains les plus sagaces seront toujours plus ou moins déjoués.

Si les villes avaient été dotées de plans à la veille de l'invention des chemins de fer, au lendemain de cette invention tous les plans auraient dû être remaniés. Sans envisager des révolutions pareilles, il y aura toujours à compter avec les modifications incessantes, conséquences inéluctables de la vie.

On ne considérera donc pas le plan comme un système rigide et invariable, mais comme un guide sujet à corrections. Il s'entend, au reste, que ces corrections ne seront pas inutilement multipliées, qu'on les étudiera avec prudence, qu'on ne fera pas de modifications partielles sans étudier leur répercussion sur l'ensemble. Chaque revision demandera, pour le stade nouveau d'évolution auquel elle devra répondre, un travail général d'élaboration, non moins approfondi que le travail primitif. Dans une cité un peu importante, il y aura donc lieu d'envisager la création d'un service permanent chargé de conserver le plan, de tenir à jour les travaux exécutés, de réunir toutes indications sur la vie de la ville, et de préparer les corrections et revisions (1).

(1) Jaussely, in Agache, Auburtin et Redont, La Cité reconstituée, p. 86 sqq.

Page 1