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portiques sur deux côtés: à l’ouest celui du couloir, au nord, surmonté d’un fronton, celui du vestibule. Les pièces exposées au midi étaient assez importantes ; le vestibule a 5“30 x 7“ et les trois autres chambres auxquelles il donne accès ont 7“ x 7“ 10, 6“5o x 5“30 et 5 m 3o x 5“30. La plus grande est l’œcus, avec un autel, l’hestia, le foyer de la demeure ; c’est la salle où l’on se tient, où l’on se réunit ; celle qui ouvre à l’est sur le portique est la salle à manger et la pièce du fond dans l’angle est la chambre nuptiale, le thalamos. “La chambre <c nuptiale, qui est dans la partie la plus sûre de la “ maison demande naturellement ce qu’il y a de “ plus précieux en tapis et en vaisselle ” 1 ; on a trouvé ici un grand lit en bronze orné d’une belle tête de cheval, des cratères et des luminaires en métal. On faisait la cuisine dans le vestibule, sur une sorte de poêle mobile en terre et en airain. A l’ouest et au sud ouvrent directement sur la cour d’autres chambres plus petites, chambres à coucher et chambres de domestiques. La famille devait habiter l’étage supérieur. Lysias nous raconte que, dans une maison athénienne, le mari avait abandonné pour quelque temps à sa femme le rez de chaussée, parce qu’elle prétendait s’y trouver plus à l’aise pour nourrir et laver ses
1 Xénoph. Econ. IX.
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enfants, et qu’elle profita de sa bonhomie pour recevoir la nuit son amant ! 1
Cette maison est, avec ses deux portiques, un intermédiaire entre la maison à prostas et la maison à péristyle ; elle est d’autant plus intéressante que la transformation a été poussée jusqu’au bout et que, dans un remaniement ultérieur, la prostas est devenue partie intégrante de la cour, autour de laquelle un portique se déploie sur les quatre côtés. Mais cette filiation ne peut être invoquée comme un fait général, elle n’est établie avec certitude que pour Priène. Il semble cependant bien que, par son ancienneté qui atteint ici le IV e siècle, par sa simplicité, sa correspondance avec certains textes et la quasi identité qu’elle présente avec le mégaron mycénien et crétois tel que les fouilles de Mycènes, de Tyrinthe, de Knossos et de Phaistos nous l’ont révélé, la maison à prostas soit le type le plus ancien et que les heureuses découvertes de Priène nous aient mis en présence des premières habitations grecques de l’époque historique.
La décoration intérieure de la maison priènienne est encore d’une grande simplicité et d’une extrême sobriété. Les murs extérieurs sont souvent assez beaux et rappellent en plusieurs endroits le
1 Lysias, De cœde Erosth. I, 9.
Pages 144—145
Priène. Maison.
(voir />/>. 142-146.)
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beau système à refends et bossages des palais florentins. A l’intérieur, sans doute pour des raisons d’économie, le revêtement en stuc remplace maintes fois le marbre, mais le décor peint, très logique et simple, use exclusivement de teintes plates et de légers motifs de guirlandes et de grecques ; nous sommes encore loin de la surcharge des murs de Pompe! avec ses amours, ses vases, ses chars, ses cortèges d’enfants et de guerriers. “ Les chambres décorées de peintures, dit Antyllos, 1 provoquent d’étranges cauchemars. ” “ La maison la plus belle, au gré de Socrate, est K celle qui fournit la retraite la plus agréable;... “ quant aux peintures et aux ornements, ils ôtent “ plus de plaisir qu’ils n’en procurent. ” * Chez le M bourgeois modeste et pratique, l’ordre et la symé- “ trie sont le seul principe de beauté. “ La belle “ chose, dit Ischomachos dans Xénophon, que les u chaussures bien alignées, les habits bien serrés, M les tapis, les vases d’airain et le service de table u rangés avec ordre; la belle chose encore, non pour “ l’homme léger qui s’en moquerait, mais pour u l’homme grave et sensé, que les marmites ellesu mêmes, disposées avec intelligence.” 8 D’autres se
1 Cité par Oribaze, IX, 13.
* Xcn. Mémor. III, 8.
* Xen. Econ. VIII.
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contentaient de quelque vase de prix ou d’une élégante statuette de terre cuite. 1 Dans la chambre d’un joueur de flûte, dont la maison est proche du sanctuaire d’Athéna, les murs étaient garnis de masques comiques et tragiques, et de masques de Dieux couronnés de lierre ; dans une autre pièce, sur quelque table, de petites danseuses s’exerçaient, parmi de graves acteurs tragiques, autour d’un essaim de petits amours aux ailes d’or, et dans le thalamos souriait le buste charmant d’une jeune fille.
Priène vaut surtout par l’ensemble. Elle présente l’unité d’un plan conçu et voulu d’avance. Sous le grand rocher qui la surplombe, encerclée dans la ceinture de son enceinte, que bordent deux petits ravins plantés de pins et la vaste étendue plate de la plaine autrefois fertile du Méandre, elle est enfermée dans des limites précises et assez étroites pour qu’on puisse embrasser d’un coup d’œil son plan et tous ses organes. Entre la somptueuse Milet et la confuse Ephèse, elle a le charme d’une petite cité élégante, sobre et mesurée, qui a conservé les traditions de la simplicité hellénique.
Son plan, en damier géométrique, * qui s’oppose
1 Priène confirme une fois de plus que ces précieuses figurines n’étaient pas exclusivement réservées aux tombeaux.
* Voir photographie n° 27, pp. 144-145.
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à celui des vieilles cités antiques comme Athènes, sa disposition régulière qui contraste avec l’éparpillement pittoresque des maisons athéniennes, est dû à l’architecte Pithios qui, vers l’époque de la venue d’Alexandre, l’avait emprunté à Hippodamos de Milet, le grand constructeur, l’Hausmann du V e siècle, qui conçut le tracé des villes du Pirée, de Thurium et de Rhodes et dont le système avait fait fortune. Le médecin Oribaze nous en explique les avantages hygiéniques : lorsque toutes les rues sont parallèles, dirigées les unes du sud au nord, les autres du levant au couchant et ne rencontrent sur leur parcours aucun obstacle, la ville sera bien aérée, bien exposée aux vents, bien éclairée par le soleil, et propre, purifiée de la poussière, de la fumée et des exhalaisons. 1 Aristote invoque à ce propos la symétrie et l’ordre, principes de la beauté harmonieuse si chère aux grecs.*
Mais sur ce sol mouvementé, l’idée d’ordre s’applique mal ; le système d’Hippodamos, qui convenait parfaitement aux grands ports pour lesquels il avait été conçu, manque ici de justesse, de souplesse et d’imprévu. Le plan de Priène répond à
1 Oribaze, IX, 20, cité par Wiegand, loc. cit. et Jardet loc. cit. p. 528.
* Arist. Polit. 1330.
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des idées de commodité et d’hygiène, mais il trahit l’engouement d’une mode régnante.
Ce qui nous charme surtout c’est la vie qu’on évoque si aisément dans ce cadre restreint. Priène a conservé, en l’ornant des grâces aimables, auxquelles invitaient le paysage de l’Ionie et les temps nouveaux, toute la simplicité de l’époque antique. L’encombrement et la lourdeur de nos grandes villes nous y reporte avec nostalgie ! Dans le luxe et la complication des besoins matériels qui commençaient à envahir le monde, Priène est comme un arrêt, un repos. Il me semblait, à songer dans l’ombre et les senteurs douces de son théâtre écroulé, qu’elle nous invitait, au seuil de l’âge rude qui commence, à retourner une dernière fois nos regards vers la Grèce de mesure, de finesse et d’harmonie, et qu’elle protestait, de toute la faiblesse de sa vaine élégance, contre l’artifice compliqué et la laideur épaisse que le Barbare va bientôt faire peser sur le monde . 1
1 Au moment de mettre sous presse je reçois une broch. (28 p.) “ Priene, ein Begleitwort zur Rekonstruction ” von Th. Wiegand (Teubner, Leipzig et Berlin), très à recommander aux voyageurs.
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Mesdames, Messieurs,
Milet ! Ce nom évoque pour nous toute la grâce de la race ionienne, agile, aisée, inventive et heureuse de vivre, qui, sous le ciel doux et sur le sol riant, puisant de toutes parts, combina, embellit et transforma tout ce qu’elle reçut, mit sa joie et son intelligence à goûter tout de la vie et, afin d’en jouir davantage encore, en fit sortir pour en illuminer à jamais le monde, la vraie beauté et l’amour désintéressé de la science et de la pensée.
La réalité d’aujourd’hui est loin de cette image. Le temps et les forces aveugles des choses ont plus que nulle part ailleurs accompli ici une œuvre de destruction et de mort. Lentement la mer vivifiante a reculé, le Méandre au cours sinueux , 1 à qui les anciens faisaient des procès en règle quand il empiétait sur leurs terres , 3 a étalé une vaste
1 Strabon, XII, 8, 15, “le Méandre, dont le cours si extraordinairement sinueux est devenu l’appellation usuelle pour désigner toute espèce de replis et de détours.”
* Strab. XII, 8, 19 “ en cas de condamnation, l’amende était prélevée sur les péages même du fleuve.”
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nappe de sable et de boue et comblé un énorme golfe, qui projetait vers l’intérieur deux larges branches ; la plus longue n’avait pas moins de cinquante kilomètres ; entre elles s’avançait la chaîne du Mont Latmos. La steppe encercle maintenant la colline où se dressait la ville et l’a rejetée à dix kilomètres de la côte, engendrant le silence et la désolation, là où le cours réglé du fleuve et du flux de la mer avaient créé la vie et la gaieté . 1
La plus ancienne mention que nous ayons de Milet est dans l’Iliade : c< Nastès au langage bar- M bare commandait les Cariens qui habitent Milet, “ et les hauteurs Phthiriennes, et les bords du M Méandre et les cimes de Mykale ” * nous dit Homère, dans son dénombrement des forces Troiennes. Strabon nous apprend qu’elle était primitivement occupée par des Lélèges et des Cariens et qu’elle avait été fondée par un premier établissement de Crétois.* D’après Pausanias,* elle s’appelait à l’origine Anactoria du nom de son roi, un aborigène, et les Crétois, conduits par un nommé Miletos, fusionnèrent avec les Cariens. La migration ionienne se produisit dans des conditions
1 Voir planches V et VI, en fin du volume.
* Iliade, II, 867.
* Strabon, VII, 7, 2 ; XII, 1, 59 ; XII, 7, 5 j XIV, 1, 3.
4 Paus. VII, 2, 5. Sur Milet, ancienne ville située Crète : Strab.
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analogues à celles que nous avons décrites pour Ephèse ; elle était conduite par le roi d’Attique Nélée, un descendant de Codros. Le fait est mentionné par Hérodote, Pausanias et Strabon, mais avec moins de détails que pour la colonie éphésienne. Tzetzès 1 un poète et grammairien byzantin du XII e siècle, nous apprend que Nélée avait consulté l’oracle de Delphes avant de se mettre en route. C’est un trait que nous avons déjà noté à propos de la fondation d’Ephèse. Il amenait avec lui non pas Apollon, qui paraît avoir appartenu à une migration antérieure, comme nous le verrons à propos de Didymes, mais Artémis à la courte tunique . 2 Hérodote 3 nous donne un détail curieux : “ Lorsque les Ioniens vinrent fonder “ Milet, ils n’emmenèrent point de femmes avec “ eux ; mais ils épousèrent les Cariennes dont ils “ avaient tué les parents. Ces femmes, furieuses du “ massacre de leurs pères, de leurs maris et de “ leurs enfants, et de ce qu’après une telle action “ ils les avaient épousées, contre leur gré, s’impo- “ sèrent la loi de ne jamais prendre leurs repas “ avec leurs maris, et de ne les jamais appeler par u ce nom, loi qu’elles firent serment d’observer et
1 Tzetzès 1385.
* Artémis Xituvtj Callimaque, à Art. vers 225.
* Herod. I, 146.
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c< qu’elles transmirent à leurs filles. ” C’est une explication naïve d’une vieille coutume, qui est en rapport avec une organisation exogamique de familles très anciennes et dont on trouve des exemples chez plusieurs peuplades primitives. Comme les Ioniens ne pratiquaient pas l’exogamie, il y a lieu de penser qu’elle existait chez les populations qu’ils dominèrent, et que, loin de leur imposer d’abord toutes leurs lois, ils admirent et conservèrent pour un temps quelques-uns des usages des vaincus. Mais bientôt, après quelques générations, ils éliminèrent ces vestiges barbares et, ne comprenant plus le sens des souvenirs que leur transmettaient leurs pères, ils forgèrent, pour les expliquer, l’histoire dont Hérodote s’est fait l’écho.
Comme l’installation, l’évolution politique de Milet est en tous points semblable à celle d’Ephèse. Gouvernée d’abord par les descendants de Nélée, elle fait partie de la grande amphyctionie des douze villes ioniennes, dont une loi primitive exigeait qu’elles fussent administrées par la famille de Codros . 1 L’aptitude aux affaires, la richesse, les frottements, que fait naître la vie réduite à l’activité municipale, engendrèrent bientôt les luttes de castes qui aboutirent à la démocratie et à la
1 Pausanias VII, 3, 10.
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tyrannie. 1 Hérodote nous a conservé quelques faits de cette période de son histoire. Il nous raconte comment Thrasybule, l’ami de Périandre de Corinthe, qui était parvenu à se débarrasser des chefs des partis opposés et exerçait le pouvoir absolu, tint tête astucieusement au roi de Lydie Alyatte, dont les troupes ravageaient le territoire de Milet, traita et conclut avec lui en 560 une alliance. 2 Quand Cyrus se fut emparé de Sardes (546) et que les Grecs resserrèrent leur union contre les Perses, Milet ménagea le nouveau maître et passa avec lui un traité particulier. 3 Les tyrans se maintenaient au pouvoir en s’appuyant sur cette alliance, qui laissait la ville à elle-même, mais dont la royauté persane se servait pour en surveiller l’activé politique. 4
C’est pendant toute cette période que Milet atteint sa plus grande splendeur ; elle est la plus florissante des villes et “ l’ornement de l’Ionie. ” 5 Avec Tyr et Carthage, elle est la plus grande puissance maritime du monde. De la haute
1 Sur les origines de la tyrannie voir les intéressantes observations de G. Radet dans “ La Lydie et le monde grec aux temps des Mermnades ” p. 146 et suivantes.
* Hérod. I, 16 et suivants.
* Ibid. I, 141.
4 Curtius, Hist. grecque, T. II, p. 185.
5 Hérod. V, 29.
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vallée du Méandre se déversaient sur son marché les produits que les caravanes allaient chercher jusqu’aux rives de l’Euphrate et du Tigre, parures d’électrum et d’argent, colliers, joyaux d’Assyrie, coffrets et aromates, amulettes de Chaldée, pierres précieuses, soies et ivoires de l’Inde, cuirs, tissus, étoffes éclatantes, parfums de Sardes, laines et céréales de Ptérie, bestiaux de Phrygie, eunuques et esclaves de Lydie, casques à panaches et boucliers de Carie. Ses quatre ports bien abrités frétaient d’innombrables navires qui supplantèrent les Phéniciens dans toute la Méditerranée et la mer Noire et ouvrirent de nouvelles voies marchandes; de l’Hellespont affluaient les produits de la pêche; des rives de la mer Noire, les cuirs, la poix, la cire, le miel, le chanvre, les richesses minérales : le minium, le fer, l’or dont se couvraient les toisons plongées dans l’eau des fleuves ; du nord, les bois des grandes forêts, les blés de Thrace, les vins, les fourrures, les esclaves de la Russie méridionale, les captifs du Caucase ; d’Egypte, les riches cargaisons que drainaient les bateaux du Nil. Elle établit d’abord sur les côtes une série de comptoirs, où ses maisons de commerce avaient leurs agents, surveillant l’embarquement et la vente, puis acheta des terrains, fonda de grands marchés qui se transformèrent enfin en places de commerce, en
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véritables cités helléniques, copies de la métropole. Au VI e siècle elle est mère de quatre vingt colonies, depuis la mer d’Azof jusqu'à Gibraltar , i( plus fière u et plus puissante que n'importe quelle autre cité a hellénique.'' 1 Les riches armateurs se réunissaient à bord, à l’ancre devant la ville, pour délibérer de leurs intérêts et des affaires publiques. Mais les Milésiens sentirent l’inconvénient qu’il y avait à se confiner dans le négoce maritime. Ils développèrent leur richesse agricole ; sur le conseil des Pariens, ils visitèrent dans ce but leur territoire et “ quand ils rencontraient un champ bien cultivé “ ils mettaient par écrit le nom du propriétaire. “ Puis ils retournèrent à la ville, où ils convo- “ quèrent l'assemblée du peuple et nommèrent w pour gouverner l'Etat ceux dont ils avaient M trouvé les terres bien cultivées.” 2 Ils extrayaient les bois des forêts du Mycale et du Latmos. Dans la ville même un grand nombre d'ouvriers étaient occupés au tissage des laines, à la fabrication des tapis et des étoffes teintes. *
Mais ce qui fut le plus grand titre de gloire de Milet, avec les villes voisines de Samos, d’Ephèse, de Colophon et de Clazomène, le fruit le plus
1 Curtius, Hist. grecque, T. I, p. 524.
* Hérod. V. 29.
* Aelian. Hist. Anim. XVII, 4.
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précieux de son génie est d’avoir initié le monde à la recherche rationnelle de la vérité, à l’amour de la pensée ; amour désintéressé, sans préoccupation pratique ni religieuse, pensée se posant elle-même comme une fin. “L’Orient et l’Egypte ont transmis “ aux Grecs un ensemble de connaissances prati- “ ques (et de spéculations théologiques), qui a “ servi de base à leur science ; mais celle-ci leur “ appartient bien véritablement en propre par son “caractère théorique et rationnel.” 1 L’Egypte et l’Orient nous ont laissé une masse de documents ; récemment encore l’attention a été appelée sur de nouveaux fragments de papyrus de la XII e dynastie découverts à Kahun s et sur de vieux livres hindous, les Sulvasutras d’Apastamba, 3 qui précisent le degré de savoir où s’étaient élevés ces peuples, le nombre des matériaux sur lesquels a pu travailler la pensée grecque naissante ; mais nulle part, dans l’immense domaine de ces découvertes, on ne trouve autre chose que des tâtonnements empiriques, des ébauches obscures et des germes dont l’esprit grec a fait sortir, par un véritable miracle, s’il y en a jamais eu un dans l’histoire, l’idée rationnelle, le concept intellectuel de la vérité.
1 G. Milhaud, Rev. des sc. pures et appliquées, 30 juin 1910.
* Arch. der Math, and Php. 1905.
3 Bürk, Zeitsch. der deut. morg. Gesell., 1901-1902.
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. La science et la philosophie ioniennes ont d’emblée, dès l’origine, posé les grands problèmes mêmes dont la pensée moderne s’efforce de pousser plus loin la solution et sous les formes essentielles que celle-ci tente de concilier. Le courant milésien avec Thalès (vers 600), Anaximandre (vers 570), Anaximène (vers 550) est celui de la physique qualitative et évolutionniste, qui poursuit dans les propriétés hétérogènes et discontinues des choses la loi de leur unité et de leur succession. A Samos, en face de Milet, s’élabore avec Pythagore (vers 540) le courant mathématique, qui cherche dans le nombre le principe du réel et dans la théorie idéaliste du continu mathématique l’explication de l’univers. C’est ce double problème qu’approfondiront leurs successeurs d’Asie, Xénophane de Colophon (vers 530), Héraclite d’Ephèse (vers 500), Anaxagore de Clazomène (vers 470), Démocrite (vers 450) d’Abdère, (colonie fondée par Téos), et les Ecoles pythagoriciennes et éléates de Sicile et de Grande Grèce, que Platon développera dans le sens de la mathématique et Aristote dans le sens de la qualité et qui, arrêté pour longtemps par le mandarinisme stérile des théologiens du Moyen Age, renaîtra avec Galilée et Descartes dans la science moderne.
Mais l’idée essentielle sur laquelle il faut insister,
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sans entrer dans le détail des découvertes physiques et astronomiques des trois grands philosophes milésiens, 1 les Pères de la science et de la philosophie, c’est le concept même de l’explication scientifique et intellectuelle des choses, totalement étranger aux traditions sacrées et empiriques des Orientaux et que Platon a si admirablement mis en lumière : M J’aperçois, maintenant, dit Socrate à “ Glaucon, dans le livre VII de la République, " combien cette science du calcul est belle en soi t€ et en combien de manières elle est utile à notre " projet, pourvu qu’on l’étudie pour connaître et u non pour faire un négoce. Elle donne à l’âme un
1 Sur la science et les idées des premiers Ioniens l'ouvrage fondamental est celui de P. Tannery “ Pour l’histoire de la science hellène ” (Alcan, 1887), En dehors des grands ouvrages d’histoire de la philosophie : P. Tannery, La Géométrie grecque (Alcan, 1887) ; Th. Henri Martin, Etudes sur le Timée (Ladrange, 1841) et articles du Dict. Saglio et Darenberg ; G. Milhaud, Leçons sur les origines de la science grecque (Alcan, 1893), Les philosophes géomètres de la Grèce (Alcan, 1900), Etudes sur la pensée scientifique chez les Grecs et chez les Modernes (Lecène et Oudin 1906), Nouvelles études sur l’histoire de la pensée scientifique (Alcan, 1911) } Al. Rivaud, Le problème du devenir et la notion de la matière (Alcan 1906) j A. Diès, Evolution de la théologie jusqu’à Socrate, Rev. d’hist. et de litt. relig. 1906 ; R. Berthelot, L’idée de physique mathématique chez les Philosophes Grecs (Bibl. du Congr. de Philosophie, t, IV, Colin, 1902, réimprimé dans Evolutionisme et Platonisme, Alcan, 1908) ; J. Burnet, Early Greek Philosophy (Londres, Black, 2* Edit., 1908).
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“ puissant élan vers la région supérieure;... elle “ forme en elle cet esprit philosophique qui élève “ nos regards vers les choses d’en haut au lieu de u les abaisser comme on le fait vers les choses “ d’ici-bas... Le plus solide avantage de ces sciences, “ dont il n’est pas facile de sentir tout le prix, c’est “ qu’elles purifient et raniment un organe de l’âme M aveuglé et comme éteint par les autres occupa- <c tions de la vie, organe dont la conservation est “ mille fois plus précieuse que celle des yeux du w corps, puisque c’est par celui-là seul qu’on aper- K çoit la vérité.”
A Milet naquit aussi et vécut, entre ses grands voyages, le père de la géographie et de l’histoire Hécatée (540), auteur des Généalogies et de la Description de la terre. C’est à cette époque que fût tracée la première carte de géographie, celle où Aristagoras montra à Cléomène l’étendue et la richesse du continent ionien. 1
Milet fut aussi une grande initiatrice en art ; sans parler du poète Phocylide qui y vécut vers la même époque, ni du rôle qu’elle a pu jouer dans l’invention des formes de l’architecture ionienne, elle posséda une vieille école de sculpteurs, qui avec celles de Samos, de Chios et de Naxos conquit et dirigea, dans la seconde moitié
1 Ci-dessus p. 7.
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du VI e siècle, la plastique de la Grèce continentale. 1
Du port de Panormos conduisait à son temple de Didymes une voie pavée d’environ cinq kilomètres bordée de tombeaux et de statues assises, de sphinx et de lions couchés, dont la plupart remontent à la première moitié du VI* siècle ; dix de ces statues assises, un lion, un sphinx, divers fragments, des tètes détachées et un bas relief qui représente une scène de danse ont été transportés en 1858 par Newton au British Muséum ; * des fragments très détériorés sont encore en place, dégagés récemment;* Rayet en a rapporté trois autres au Musée du Louvre avec d’autres morceaux et un lion colossal couché. 4 Pour nous en tenir aux œuvres dont l’origine milésienne et l’époque archaïque ne sont pas douteuses, nous citerons encore une belle tête virile du Musée Britannique et une image en
1 Sur le rôle de la sculpture ionienne en Grèce voir E. Pottier, Catal. de vases antiques du Louvre, t. II (1895) p. 515 et 199 ; Le problème de l'art dorien (Leroux, 1908). H. Léchât, La sculpture avant Phidias, p. 168 et 199 (Fontemoing, 1904).
* Smith, Catal. n°* 7-21.
* Voir Photographie n° 36, pp. 200-201.
4 Catalogue sommaire 1896 n‘ 2789-2790. Quand le Louvre nous donnera-t-il, comme tous les autres musées d’Europe et du nouveau monde, un catalogue de sculpture antique qui nous renseigne sur ses richesses ? Le petit catalogue de E. Michon n'est pas à jour il est tout à fait insuffisant, et celui de FrOhner, plus complet, date de 1869.
Pages 150—161
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relief de femme ailée dans l’attitude de la course, trouvée en 1896 par Haussoullier, encastrée dans un mur du village de Hiéronda. Ces monuments suffisent à démontrer l’existence dans la Milet du VI e siècle d’un centre de production plastique, dont le cercle d’influence a pu s’étendre au-delà, jusqu’à la grande cité lycienne de Xanthos, d’où Fellows a apporté au British Muséum l’admirable série d’ouvrages de la tombe des Harpyes. 1 L’Ecole de Milet n’a pas laissé de noms illustres, comme celles de Samos et de Chios, mais son rôle a certainement été considérable et initiateur dans le développement de la sculpture ionienne.
Son rôle dans la création et la diffusion de la céramique ionienne, au gai coloris clair, aux formes un peu molles mais si élégantes, avec ses zones circulaires d’animaux, de fauves, de végétaux, qui imitent l’art des tissus, célèbres dans la région, a dû être plus considérable encore. Ses centres de fabrication ne sont pas déterminés exactement. M. Pottier incline à penser que les ateliers de Milet en ont été la source principale ; 2 la prodigieuse expansion et la diffusion du style en Egypte, à Chypre, en Grèce propre et jusqu’en Crimée, par les grandes et nombreuses lignes de navigation
1 Collignon, Hist. de la sculpt. grecque, T. I, p. 266.
* Loc. citât, p. 497.
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milésiennes rendent, dit-il, l’hypothèse très vraisemblable ; elle est d'ailleurs bien confirmée par la découverte récente, due à M. Wiegand, de poteries de diverses séries sur l’emplacement de l’ancienne Milet. En tout cas la grâce, le charme de ces ouvrages répondent bien à l’image que nous nous faisons de cette aimable et brillante civilisation et nous permettent d’entrevoir ce qu’ont pu être la fraîcheur et la gaieté de la grande peinture ionienne, ses tons clairs et ses touches légères et de justifier la célébrité du fameux tableau de son peintre Boularchos, le seul, je crois, dont le nom nous ait été conservé, et qui, au dire de Pline 1 fut acheté au poids d’or par le roi de Lydie Candaule. “ Si “ le mot pouvait être appliqué, écrit M. Pottier, 8 K aux artistes grecs, je dirais que les Ioniens ont été €i les paysagistes de l’antiquité ; chez eux seuls M on retrouve quelque chose du sentiment qui est “ si vif chez nous et aussi chez certains peuples M orientaux, comme les Japonais, je veux dire le w penchant à étudier la plante, le souci de rendre " en détail et avec vérité l’être frêle et gracieux “ qu’est un vulgaire brin d’herbe ou une fleur des “ champs. ”
Quant à l’art des coroplastes, aux figurines de
» Pline Hist. Nat. XXXV. 34, 8.
* Loc. citât, p. 504.
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terre cuite, qui devaient remplir les tombeaux et charmer les intérieurs milésiens, il ne nous en reste presque rien ; leur matière délicate n’a pas résisté à l’œuvre du temps et aux cataclysmes.
Nous ne savons rien non plus de la musique milésienne primitive ; elle a dû former aussi école, car, au V e siècle, paraît à Milet un grand révolutionnaire de l’art musical, dont les innovations excitent l’indignation d’un poète contemporain Phérécrate, amateur de musique archaïque et sévère, laudator temporis acti, qui, dans le dialogue de Plutarque, met en scène la Musique, sous les habits d’une femme, le corps tout maltraité : “ Lui ? Le Milésien au poil roux ! 11 a dépassé en <c méchanceté tous ceux que j’ai nommés ; il a ina troduit des fourmillements monstrueux, hors de <c toute harmonie, des notes suraiguës et illicites, <c des fioritures ; il m’a remplie toute entière de “ chenilles comme une rave... et quand il me “ rencontrait par hasard me promenant seule, il u me déshabillait et me mettait en pièces avec “ douze cordes. ” 1
Les ports de Milet ne retentissent plus du bruit des rameurs, manœuvrant les vaisseaux chargés de marchandises de l’Italie, de la mer Noire et du Nil,
1 Plut, de la mus. 311-313, traduct. T. Reinach (Leroux 1900 p. 125).
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du son des flûtes et des cithares, du récit mélodique des aèdes qu’accompagnaient les jeux de la lyre. On n’y rencontre plus le matelot, le marchand ou l’oisif colportant les détails piquants, les longues histoires ornées, les légendes fines et souriantes, que façonna leur génie inventif, vif et curieux, dans la forme de la grâce et de la beauté et sans autre but que le plaisir de conter et de bien conter. C’est cette joie de raconter des histoires, qui est la source de presque toute la mythologie hellène, qu’il faut tant se méfier d’interpréter lourdement. Vous ne verrez plus débarquer sur le rivage les Samiens, séduisants à regarder avec leurs cheveux cerclés d’or répandus sur les épaules ; les cigales semblent sortir de leurs boucles odorantes, leurs poignets sont entourés de bracelets, leur longue tunique blanche traîne jusqu’au sol et leur manteau de pourpre rare, imprégné de parfums, flotte sur leurs épaules. 1 Cet amour de la vie aimable et ornée, abondante et prodigue, cette joie du mouvement, de la nouveauté, cette curiosité lucide et ouverte,* mêlée d’un peu de la nonchalance à à laquelle incline la vie heureuse, ces créations de
1 Athénée Banq. des Sav. XII, 30.
* Sur la psychologie ionienne, voir les fines observations, un peu systématiques, de £. Boutmy dans “ Le Parthénon et le génie Grec ” 2 • Edit. (Colin 1906) p. 31 et suivantes.
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la pensée et de Part qu’Athènes portera bientôt à leur perfection, tout cela n’a fait qu’une courte apparition, pour entrer dans les Champs-Elysées, et laisser à la place le silence et la désolation. Si nous n’avions les textes, qui se hasarderait, autrement que par ironie ou par amour du contraste, à évoquer ces images souriantes dans le sable brûlant et le marais fiévreux de Palatia ?
Jusqu’à ces toutes dernières années, l’emplacement de la vieille Milet était inconnu. Non seulement l’aspect mais la configuration même des lieux n’ont plus le moindre rapport avec ce qu’ils étaient dans l’antiquité ! 1 Nous savons que la ville était sur un isthme,* baignée par la mer, qui la pénétrait par quatre larges ports et qu’elle s’avançait dans les flots en face de l’embouchure du Méandre. Quelques débris de la ville hellénistique et romaine ont été reconnus par des voyageurs au pied d’une petite colline terreuse sans herbe ni verdure, qui dresse, à son sommet, un castel byzantin en ruines, au milieu de la steppe fangeuse. Le cours du Méandre 3 est à plusieurs kilomètres de son lit ancien, le désert de sable et de boue s’étend
i Voir photographie n° 29, pp. 160-161 et planches V et VI, en fin du volume.
* Thucydide VIII, 25.
s Voir photographie n° 28, pp. 160-161 et planche VII, en fin du volume.
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à perte de vue tout autour; c'est à peine si au loin on aperçoit à l'horizon la ligne scintillante de la mer. Thalès n'avait pas tort de dire qu'il n'y a de vie que là où il y a un mouvement réglé et que l’eau est le principe du mouvement !
C'est un des mérites et un grand intérêt des travaux, que poursuit M.Wiegand pour les Musées royaux de Berlin, d'avoir découvert et mis à jour, pendant la campagne des fouilles 1906-1907, des restes de l’antique cité, détruite, comme nous le verrons, par les Perses en 494 et de nous donner ainsi le premier témoignage précis et positif de son existence. Ils sont situés à 8oo m à l'ouest de la ville rebâtie plus tard, sur une colline qu'on appelle aujourd’hui Kalabaktépè, aplanie au sommet par deux plateaux élevés à 63“ et 43“ audessus du niveau de la mer. Le plateau supérieur a été complètement nettoyé dans la suite des temps et ne présentait d'autres vestiges d'habitation primitive que quelques restes de murs, des fragments d’ustensiles, de lampes et de poteries ; sur le plateau inférieur ont été dégagés des murs de maisons et d’enceinte entre lesquels des traces de rues peuvent être discernées, et un mur de soutènement de forme ronde, qui limite au nord le péribole d'un petit temple, dont les fondations en marbre sont encore visibles.
Le territoire de Milet formait une presqu’île reliée par un isthme au massif montagneux de la Carie ; l’isthme se détachait du continent au nord et venait former une longue presqu’île, qui se retournait dans la direction de l’est vers la côte, son extrémité lui faisant face, creusant ainsi un golfe. C’est à l’extrémité de la presqu’île, qui a un développement d’environ trois à quatre kilomètres, que sont les ruines de la ville reconstruite après la destruction par les Perses, sur une longueur d’environ deux kilomètres. La ville archaïque avait donc — et c’est un des résultats intéressants des dernières fouilles — une étendue qui dépasse d’un tiers celle de la ville postérieure. Les premiers émigrants ont dû s’établir vers le milieu de l’isthme, autour d’une baie qui se creusait au pied des ruines du théâtre ; ils se sont étendus de là à l’est vers le cap de la presqu’île, (séparé de la baie du théâtre par une autre baie profonde, la baie des lions, d’après les deux lions couchés colossaux qui en flanquaient l’entrée de chaque côté), et vers l’ouest jusqu’à la colline de Kalabaktépé, le point le plus élevé de la ville, qu’encercla bientôt une vaste enceinte. 1 11 faut attendre les
1 Th. Wiegand, Sechster- Vorlâufiger Bericht über die von den K. Mus. in Milet und Didyma unternommenen Ausgrabungen, Berlin 1908, p. 8-9.
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résultats des fouilles plus étendues et leur publication détaillée, pour pouvoir préciser la topographie de la ville primitive, son évolution et son histoire monumentale.
Mais dès maintenant une donnée intéressante sont les trouvailles qui ont été faites sur la terrasse du temple. Elles consistent en fragments de tuiles de terre cuite peintes, avec des reliefs de gorgones, des têtes de lions et des fleurs de lotus, des acrotères à volutes, des gouttières en marbre d’un beau travail et surtout dans toute une série de fragments de poteries, qui en retracent le développement, à Milet même, depuis la fin de l’époque mycénienne jusqu’au commencement du V e siècle.
La plus ancienne série est en effet de style mycénien tardif: coupes à hautes tiges minces, comme celles de Ialysos, vases à étriers, cratères et coupes de diverses sortes. Puis viennent des séries de style géométrique et les séries proprement ioniennes, enfin les vases d’importation attique à figures noires et à figures rouges. C’est, en dehors de la nécropole de Rhodes, la première découverte qui ait été faite d’une succession céramique sur la terre ionienne. Elle confirme, comme nous l’avons mentionné, l’hypothèse de l’existence d’ateliers milésiens, d’où seraient issues la plupart des poteries ioniennes, et établit la continuité
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entre cette fabrication ionienne et celle de la dernière époque mycénienne.
Voilà, avec quelques vestiges découverts sous les ruines de la ville nouvelle, tout ce qui reste aujourd’hui de la grande cité de commerce, d’art, de pensée et de joie. Hérodote nous a conté tout au long l’histoire de sa destruction. 1
Nous avons rappelé qu’après la prise de Sardes par Cyrus (546) l’inquiétude et l’angoisse s’emparent des Ioniens qui s’unissent et resserrent leurs liens de fraternité, mais que Milet manque à la nouvelle confédération. Bientôt tout le territoire est en fermentation, puis en révolte contre les nouveaux maîtres avec qui toute fusion est impossible. Une à une les cités ioniennes tombent aux mains des Perses ; celles qui résistent le plus longtemps avec l’énergie du désespoir sont Téos et Phocée. Un grand nombre d’habitants émigrent vers la Grèce, l’Italie, la Gaule, la mer Noire dans un mouvement inverse de celui qui amena leurs ancêtres cinq siècles auparavant ; Téos suit bientôt la déroute et fonde en Thrace la colonie d’Abdère où naîtra bientôt le grand Démocrite ; Phocée embarque sur ses galères meubles, objets de culte, feu sacré, femmes et enfants et, après avoir erré dans les parages de la Corse,
1 Hérodote, VI, i et suiv.
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s’établit en Lucanie dans la fameuse cité où grandit la grande Ecole des Eléates et où refleurit, comme à Abdère, la philosophie des premiers Ioniens.
La destruction de Milet est le dernier trait de ce lamentable exode, si fécond cependant par l’infusion de toutes ces forces vives dans la civilisation de la Grèce européenne.
A Milet aussi le peuple commençait à murmurer et le mécontentement, entretenu par d’ambitieux chefs de partis, fermentait de toutes parts, sous le gouvernement d’Hestiée puis celui d’Aristagoras, son cousin et son gendre. L’agora retentit du bruit des disputes ; l’historien Hécatée, sentant la témérité d’une insurrection, tente vainement d’enrayer le mouvement populaire. Aristagoras vient en Europe quérir des renforts ; 1 éconduit par Sparte, il se retourne vers Athènes et Erétrie qui le suivent avec vingt-cinq galères. La flotte unie des Grecs et des derniers Ioniens débarque près d’Ephèse en 499 * et par la vallée du Caystre la troupe monte à l’assaut de Sardes (498) ; mais au retour elle est écrasée dans sa retraite, les Athéniens se réembarquent à Milet et Aristagoras, dont tous les plans s’effondrent, abandonne la
1 Voir ci-des>us p. 7, p. 159.
* Voir ibid. p. 84.
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cause. Sous son successeur Pythagoras toutes les forces militaires des Achéménides encerclent l’Ionie; ce qui reste des habitants de Lesbos, Téos, Priène, Erythrée, Phocée, Myonte unissent leurs forces à celles de Milet qui se transforme en place d’armes. Mais devant la ville, près de l’ilot de Ladé, aujourd’hui un petit monticule dénudé dans la steppe, où s’étaient réunis les principaux habitants et les généraux, la dernière flotte ionienne, 353 trirèmes, d’après Hérodote, 1 est dispersée à tous les vents. Les Perses assiègent la ville par terre et par mer, et la sixième année après la révolte d’Aristagoras, en 494, la réduisent en cendres, en représailles de l’incendie de Sardes, mettent à mort la population en état de porter les armes et déportent le reste à Suse. Le territoire dévasté reste aux mains des vainqueurs, afin que fût accomplie cette parole de l’oracle: “ O Milet! tu seras pour “ beaucoup une riche proie ! Tes femmes laveront “les pieds d’hommes à la longue chevelure et “ d’autres que toi prendront soin de mon temple “ de Didymes.”*
Ce fut un deuil national à Athènes ; quand le poète Phrynichos, dans l’année qui suivit la bataille de Ladé, mit sous les yeux des citoyens, aux fêtes
» Herod. VI. 8.
* Ibid. 19.
de Dionysos, le siège et la prise de la ville, M le w théâtre fondit en larmes et le poète fut mis à “ l’amende pour avoir si vivement ravivé le sou- M venir d’un malheur domestique.” 1
A l’inverse d’Ephèse, qui, après les ouragans, eut une fortune plus brillante que jamais, reprit l’avantage sur sa rivale et devint sous les successeurs d’Alexandre la métropole de l’Asie, Milet ne se releva pas complètement de son désastre et ne retrouva jamais sa gloire première.
De 494 à 478 elle est une ville morte, totalement au pouvoir des Perses. Mais après leurs défaites de Salamine, de Platées et de Mycale, les envahisseurs perdent leur prépondérance sur les côtes de l’Asie, abandonnent les villes ioniennes, qui peu à peu renaissent au commerce et sont bientôt efficacement protégées par la confédération de Délos que préside Athènes et dont Milet devient un des membres. La vie renaît sur les bords du Méandre et sur les rivages du golfe. On aimerait à savoir comment elle s’y prit. Le silence des textes est aussi irritant que le mutisme du paysage! Milet dût prospérer assez vite, car Athènes, à qui elle payait plusieurs talents de tribut, intervient en sa faveur dès 440 dans un démêlé qu’elle a avec Samos au sujet de la possession de
1 Ibid. ai.
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Priène, où Périclès joue de sa personne à la tête de soixante vaisseaux Athéniens ; Milet en avait fourni quarante quatre. 1 Mais ce n’était qu’une ville provinciale, riche parmi beaucoup d’autres, comme l’opulente Samos sa rivale ; toute la vie afflue à la capitale, hommes et richesses ; Athènes est le centre de tous les attraits et toutes les gloires. Nous y voyons Timothée le poète musicien de Milet, qu’on sifflait à cause de ses innovations, mais qu’applaudit Euripide et qu’il encouragea, “ lui promettant qu’en peu de temps les théâtres seraient soumis à sa loi,” 2 Hippodamos qui trace suivant la méthode géométrique les plans du Pirée, avec ceux de Thurium et de Rhodes et qui dût appliquer tout d’abord ce tracé à sa ville natale et jouer un rôle dans sa construction. C’est encore à Athènes que nous trouvons Aspasie, la caressante,... muse ou courtisane ? L’une et l’autre sans doute. On nous la montre enseignant ses devoirs d’épouse à la femme de Xénophon, 8 et prenant exemple sur sa compatriote la célèbre Thargélia, qui par ses quatorze liaisons avec d’influents citoyens aurait joué un
1 Thucyd. I, 115-116.
* Plut. Si un vieillard etc. 23.
* Cicéron, de inv. I, 31 j Quintil. V, 2.
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rôle important dans la politique du temps. 1 Comment vivait-elle à Milet avant de s’embarquer pour ses grandes destinées ? Elle était, nous dit-on, fille d'un nommé Axiokhos. On aimerait mieux savoir comment elle se préparait à être admirée de Socrate, qui aimait se dire son élève, 3 et à exciter la passion profonde de Périclès l'Olympien, qui “ n'entrait jamais chez elle et n'en sortait “jamais sans l'embrasser deux fois, et qui, lors- “ qu'elle fut accusée pour cause d'impiété, versa “ plus de larmes en parlant pour elle qu’il ne “l'avait fait lorsqu’il fut lui-même obligé de “ défendre ses biens et sa propre vie.” s Elle l'aurait accompagné dans son expédition en faveur de Milet ; les mauvaises langues l’y montraient entourée d'un cortège de courtisanes, qui auraient fait de grands profits, car le blocus de Samos avait duré neuf mois. 4
Milet, avec Samos et Chios, fournit des troupes
1 Plut. Périclis 24 ; Athénée XIII, 89. Pourquoi n’aurait-elle pas été à la fois une femme supérieure et une courtisane ? Il ne faut pas appliquer aux Grecs l’hypocrisie de notre morale sexuelle.
* Platon, Ménéxène, 2 3 5 E.
* Athénée XIII,569^ 570a, 589d-e, 5992-!), et V, 219,XII, 533.
4 Athén. XIII, 31. Toutes les références concernant Aspasie
sont données dans Aspasie de Milet par Becq. de Fouquières, Paris, Didier 1872, p. VII. Voir le brillant chapitre d’H. Houssaye, Aspasie, Cléopatra, Théodora, C. Lévy 1890 et l’article Meretrices dans le diction, des antiquités gr. et rom. p. 1834.
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à Athènes dans sa désastreuse expédition de Sicile, 1 mais, après la destruction de l’armée de Nicias, elle entra dans la coalition générale formée contre les vaincus. En 412, à l’instigation d’Alcibiade, qui était en relation d’amitié avec ses principaux citoyens, elle passa du côté de Lacédémone, au moment où celle-ci conclut sa première alliance avec les Perses. Elle traverse alors une période troublée, subit un long siège et devient le point d’appui des Spartiates dans leurs opérations militaires d’Asie contre Athènes; 8 une troupe d’aristocrates aidés par Lysandre et les siens, parvient à s’emparer des chefs du gouvernement, les égorge et massacre sur la place publique trois cents citoyens ; 8 la démocratie est renversée (405). Après que Lysandre se fût emparé d’Athènes (404), les Perses, qui avaient fourni à Sparte les moyens de terminer la guerre, se retrouvent de nouveau, trois quarts de siècle après qu’Athènes les en avait chassés, les maîtres de l’Asie hellénique. Milet est alors gouvernée par une oligarchie dévouée aux Perses ; sauf quelques luttes avec le roi de Carie Mausole, elle paraît jouir d’un certain repos et s’accomoder aisément de la domination
1 Thueydide, VII, 57.
* Ibid. 24 et suivants.
* Diodore de Sic. XIII, 104.
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persane, si Ton en juge par la résistance qu’elle opposa à Alexandre. 1 L’histoire est muette sur la vie que, durant ce temps, elle mena. En 334 Alexandre lui rend ses lois et sa démocratie. Avec le retour à l’ancien régime commence une nouvelle période de prospérité et d’une certaine activité artistique, sous de perpétuels changements de maîtres : les Macédoniens d’Antigone à Lysimaque 313-281, les Séleucides de Syrie sous Séleueus I er et Antiochus I er , 295-262 ; puis c’est un va et vient durant tout le troisième siècle entre la Syrie et l’Egypte.* Elle passa enfin à temps (190) aux Romains à qui elle fit bon accueil saluant encore un nouveau maître; ils lui laissèrent d'ailleurs une grande part d’indépendance. “ Au M milieu de ces interminables compétitions, les “ cités populeuses et riches de l’Asie parvenaient “ aisément à se faire ménager, à obtenir des “ privilèges et à mettre à haut prix leur fidélité. “ Les guerres n’étaient ni très meurtrières ni très M ruineuses pour le pays, et l’autorité du vain- M queur du jour était toujours trop menacée pour u pouvoir devenir oppressive. La sécurité plus
1 Arrien, Anab. I, 18, 3519, i> 2, 6.
* Sur l’histoire politique de Milet depuis Alexandre jusqu’à l’occupation romaine, voir le savant ouvrage de Haussoullier, Etudes sur l’histoire de Milet et du Didymeion, Bouillon 1902.