‹ Villes mortes d'Asie mineureChapitre 16 sur 19 · Milet. Ruines de la ville hellénistique · texte numérisé non relu

Milet. Ruines de la ville hellénistique

et Romaine.

(voir pp. 180 , 1S2 et suiv.)

Milet. Le Bouleutérion.

(voir pp. 184 , 185.)

“ grande du commerce, le développement du luxe, “ les progrès de l’industrie compensaient largement w pour elles les quelques exactions qu’elles avaient “ à subir.” 1

Nous avons des indices de sa prospérité. Malgré les grands dommages du siège de 334, elle ne tarde pas à relever ses murs et à rebâtir sa ville, qu’elle dote de vastes portiques, d’édifices, de gymnases, d’un théâtre et de thermes. Elle entreprend la reconstruction sur un plan colossal de son temple de Didymes détruit par les Perses. Elle a une puissante escadre de vaisseaux de guerre et de commerce. Elle possède des banques. Elle tire de beaux revenus de ses troupeaux et de ses laines, pour les soins desquels elle entretient des esclaves. Le travail libre prend aussi une extension de plus en plus grande. Elle a ses manufactures, ses fabriques, ses ateliers privés et municipaux où elle confectionne des meubles, des tapis, des vêtements, des étoffes. Autour d’elle se sont développés des centres urbains beaucoup plus populeux que ceux de l’époque antérieure, avec une vie industrielle plus complexe et une puissance de production et de circulation plus intense : Pergame, Ephèse, Antioche, Alexandrie, Syracuse. L’extension de la

1 O. Rayet et A. Thomas, Milet et le Golfe Latmique, Baudry, 1877, p. 66-67.

MILET

vie politique du monde civilisé, le rapprochement des grands royaumes, qui suivent les conquêtes d’Alexandre, entraînent un mouvement correspondant de la vie commerciale, qui porte jusqu’au cœur de l’Asie et de l’Egypte le rayonnement de son activité. De la Grèce propre, où l’industrie s’arrête, afflue une foule d’artisans, 1 qui viennent chercher fortune dans les grandes cités nouvelles. Les progrès, les inventions mécaniques d’un Archimède, d’un Héron, provoquent un développement de la technique qui a joué un rôle important dans l’évolution de l’économie antique. On sent, comme nous en avons eu déjà plus haut 3 l’impression à un autre point de vue, comme une anticipation de nos cités industrielles et de notre vie moderne.

Mais avec la vie commerciale, la vie morale s’est dispersée. Aucune force ne tient plus ensemble les puissances de l’esprit, qui malgré certains progrès de détail, s’en vont à la dérive. Le monde n’a plus de capitale où se concentre l’intelligence et l’art. Les villes nouvelles n’ont plus de génie propre ni de vraie gloire. Milet, comme les autres villes de l’Ionie, fait preuve du manque le plus complet de patriotisme et de noblesse, elle ne vit

1 Ce fait est attesté pour le II* s. par Polybe, XXXVII, 4, 41.

* Pergame, p. 60.

MILET

que de négoce et de la flatterie des maîtres dont ses meilleurs citoyens forment la cour. Du bien être sensuel, mais en même temps intelligent, de l’épicurisme élégant et délicat qu’elle goûtait au VI e siècle, elle s’est laissée aller, par son manque de ressort intérieur et de génie créateur, à la mollesse, à la volupté et au luxe épaissis. C’est ainsi que nous la peint Athénée : efféminée et voluptueuse à l’excès. “ Tous ses habitants se sont “ rendus esclaves des plaisirs et de la mollesse et K se sont abâtardis. C’est de là que vient le proverbe : “ autrefois les Milésiens étaient valeureux ... Toutes w les femmes sont astucieuses et adultères... Abydos, “ sa colonie, ne vit pas moins voluptueusement, w les habitants en sont tous abattus par l’excès “des plaisirs... montrant par leurs regards, leur “ belle chevelure et la rondeur potelée de leurs bras <c toute la mollesse de leur corps.” 1 Ce serait dans cette colonie de Milet que ce serait passée l’histoire peu édifiante dont Athénée attribue la paternité à Lysias et qui nous donne un exemple de l’extrême relâchement des mœurs : “ Alcibiade et Axiochos “ se rendirent à Abydos où ils prirent en com- “ mun pour femme une nommée Xynocipe.

“ Ils en eurent une fille, mais sans pouvoir “ assurer qui d’entre eux en était le père. Dès

1 Athénée, XII, 20, 28-30.

MILET

“ qu’elle fut nubile, ils en usèrent l’un et l’autre “ comme de sa mère. Lorsqu’Alcibiade en usait, “ il disait que c’était la fille d’Axiochos et “ si celui-ci couchait avec elle, il la disait fille « d’Alcibiade.” 1

11 est assez difficile dans l’état actuel des fouilles de Milet de rappeler la cité à la vie, parmi l’amas passablement confus des édifices mis à jour ; * ses limites, celles même de la mer qui la baignait sur trois côtés ne sont pas faciles à tracer avec rigueur, et son contenu n’a pas été dégagé encore, comme à Priène, dans sa continuité. Ce sera un des grands intérêts de la publication des travaux que M. Wiegand poursuit là-bas depuis une dizaine d’années de nous donner des plans et des cartes précis, sur lesquels l’image de la ville s’animera. Ce que je vous présente n’a donc pas l’exactitude des descriptions que je vous ai faites de Pergame et de Priène, le plan que je donne n’est qu’un schéma fait de mes souvenirs, de mes notes de voyage, de mes photographies et des indications que j’ai prises dans les comptes rendus sommaires des dernières campagnes de fouilles. 3

1 Athénée, XII.

* Voir photographie n° 30, pp. 176-177.

3 Berichte über die von den K. M. in Milet und Didyma unternommenen Ausgrabungen. (Berlin, G. Reimer.) Voir mon plan schématique, Planche VII, en fin du volume.

MILET

La situation de Milet est semblable à celle qu’ont adoptée plusieurs colonies primitives : une presqu’île dont les collines émergent des flots; effilée à son extrémité, large en moyenne de 800 à 1 .ooo m , longue de près de trois kilomètres, elle est rattachée au continent par une bande plus large de terre. La ville occupe le dos de ces collines, de leurs pentes et les vallons largement ouverts qui les séparent; quatre ports la pénètrent, baignant les quais et les édifices répandus dans la plaine ou s’étageant sur les collines ; de hauts murs d’enceinte la dominent et viennent la fermer du côté de la terre, où l’étroitesse de l’isthme rendait la défense facile. Cette position rappelle assez, avec plus de variété, avec tout le mouvement d’une côte sinueuse aux contours fortement découpés, celle de Sélinonte, qu’ont si bien fait revivre MM. Fougères et Hulot dans leur bel ouvrage récent. 1 “ Le jour naissant a teinté de sa clarté “ les frontons des temples et les tours des remcc parts. Les colonnades lumineuses, aériennes, sur “ leurs soubassements, rayonnent dans la fraîcheur a sereine de l’air pur... En bas, au pied des “ remparts, le faubourg maritime et le port s’ani- “ ment pour le labeur du jour... les navires

1 G. Fougères et J. Hulot, Sélinonte, Paris Massin 1910.

MILET

“ ouvrent pour l’appareillage leurs voiles brunes « à la brise. " 1

Le port principal est au nord-est, creusé à près de 500“ de profondeur entre une colline isolée et trapue, à l’ouest, et une série d’autres, à l’est, qui, se succédant sur une longueur de près d’un kilomètre, forment la pointe de la presqu’île et s’avancent dans la mer comme un long index tendu. Deux beaux lions colossaux, les armes de la cité, et dont on a retrouvé l’image sur nombre de monnaies milésiennes, en gardaient de part et d’autre fièrement l’entrée. Au fond de la baie régnaient sur trois côtés de longues files de quais, dont l’un était dominé par un grand monument triomphal circulaire érigé pour célébrer une victoire et était bordé au fond par une longue halle de sept mètres de profondeur. En arrivant de la mer on voyait se dresser à gauche les colonnes du temple d’Apollon Delphinios, patron des navigateurs, qui les accompagnait dans le sillon des navires sous la forme de dauphins et qui fut peutêtre amené à Milet par la première émigration crétoise ; à droite des maisons grimpaient sur la colline, et devant soi s’ouvrait la large perspective de la ville basse avec ses grands édifices publics. Dès l’abord, l’étranger, au lieu du grouillement de

1 G. Fougères, Conférence faite à Londres 1908.

MILET

misérables boutiques et de ruelles infectes, comme en présentent tant de ports, voyait se déployer devant lui toute la richesse et toute la somptuosité des marbres et des édifices, quelque chose comme la Bibliothèque, la Piazetta et le Palais des Doges à Venise.

Le quai de l’est se prolongeait par une grande rue bordée, à droite, par les édifices de l’agora et, à gauche, par un long portique à colonnes ioniques surmonté d’un bel entablement à frise florale, ornée de palmettes, qui masquait un gymnase et des thermes. L’agora est du type des agoras hellénistiques, formées d’une large cour à ciel ouvert entourée de portiques doriques et de magasins ou de bureaux. On entrait au gymnase du côté sud, par un propylée posé sur un soubassement de marches et donnant sur une grande cour, où se développait sur trois côtés un simple portique dorique et sur le quatrième une colonnade ionique plus élevée où s’ouvraient cinq pièces. Tout autour régnait une frise élégamment décorée ; les colonnes, l’entablement et tout l’édifice étaient rehaussés de couleur. Le gymnase est du milieu du II e siècle avant l’ère chrétienne ; les thermes sont d’époque romaine : c’est une grande cour avec abside, entourée de quarante-huit colonnes à chapiteaux ornés de palmettes et d’oves, au-delà de laquelle se

MILET

succèdent toute la série des piscines d’eau froide et d’eau chaude, des chambres de vapeur et de repos que ces constructions antiques offrent, avec une prodigalité et un souci des soins du corps, dont sont bien loin aujourd’hui nos établissements de bains et de douches coûteux et étriqués !

La rue débouchait sur une place que bordaient à droite et à gauche : un Asklépieion précédé d’un élégant propylée à colonnes corinthiennes surmontées d’une frise gracieusement sculptée, se recourbant au milieu en un cintre que couronnait un fronton triangulaire, un nymphœum et une grande cour sur laquelle ouvrait le parlement. Le nymphœum est de l’époque de l’empereur Titus ; c’est une fontaine monumentale dont l’eau jaillissante, amenée par un aqueduc, était consacrée, à l’origine, aux nymphes ; édifice mi-religieux, miprofane, sanctuaire et lieu de repos, comme celui de Mieza, en Macédoine, où Aristote aimait à conduire son élève Alexandre. 1 Le parlement, hôtel de ville, bouleutérion ou ecclésiastérion, est une construction analogue à celle que nous avons décrite à Priène, sauf que la forme en était circulaire, comme celle d’un odéon, au lieu d’être carrée. * 11 était fermé par un mur cylindrique,

1 Plutarque, Alex. 7.

* Voir photographie n° 31, pp. 176-177.

Pages 184—185

Milet. Le Théâtre.

(voir fp. i S6-1 SS.)

MILET

orné à l’extérieur de colonnes mi-engagées à chapitaux doriques, entre lesquelles alternaient à la partie supérieure des fenêtres et des boucliers ronds sculptés. Quatre portes ouvraient sur la grande cour, qu’entourait de toutes parts une colonnade et où se dressait au centre un autel sculpté d’Artémis Boulaia et Boulèphore, qui donne conseil, épithète cultuelle assez rare en Grèce et propre à ces régions. Un grand portail de onze mètres de large faisait communiquer la cour avec la place publique. Au-delà de la place, vers le sud, s’étendait une seconde agora de dimensions colossales, 150 x 200“ environ, bordée à l’ouest, à l’extérieur, par un long portique. Non loin de là un stade et, entre deux, d’autres bains publics, les thermes de Faustine, d’une disposition remarquable, d’une étendue considérable et où un nombre important de statues ont été trouvées : un groupe de marbre de Dionysos ivre soutenu par une femme, une Aphrodite nue, un Asklépios qui regarde un petit Télesphore portant une sacoche remplie d’instruments de chirurgie, une Hygie, un héros ou vainqueur nu, un Hermès drapé d’une peau de lion.

Mais le monument de beaucoup le plus frappant, devant lequel on éprouve une vive impression de surprise, quand, après être descendu du bac du

MILET

Méandre, 1 on se trouve subitement devant ses hautes parois rougeâtres et ses gradins blancs tout éclatants de lumière, c’est le théâtre. Au lieu d’être creusé, comme les théâtres helléniques, à flanc même de la colline, il en émerge par de hautes murailles de marbre, et quoique, tel qu’il nous apparaît aujourd’hui, il soit de l’époque de l’empereur Trajan (premières années du II e siècle de notre ère), il a toute la pureté et tout le fini des édifices helléniques, auxquels s’ajoute une puissance, dont aucun théâtre grec ne donne la sensation. Les vingt premiers gradins, coupés par des escaliers, sont dans un état de parfaite conservation ; au centre se dressent deux colonnes, qui marquent l’emplacement du siège de l’empereur. * Le système de construction est celui des grands amphithéâtres romains comme le Colisée, avec d’énormes couloirs intérieurs voûtés en tores et de larges escaliers couverts de berceaux, en partie bien conservés, et qui ouvrent sur trois passages circulaires ménagés entre les gradins, donnant ainsi au public les plus vastes accès et promenoirs. Mais les matériaux de marbre sont plus beaux que ceux des constructions romaines analogues, comme celles d’Athènes ou de Taormine, et as-

2 Voir photographies n°* 32 et 33, pp. 184-185.

MILET

semblés avec plus de soin. Sous la puissante scène romaine, dont des statues de style assez, médiocre ont été rapportées par Rayet au Louvre, 1 on a trouvé les substructions d’une scène hellénique antérieure. Une inscription tracée sur la dernière rangée supérieure des gradins, mentionne une querelle d’ouvriers de la construction, que le Dieu de Didymes apaisa.

C’est probablement dans la baie qui se creuse au pied du théâtre qu’abordèrent les colons ioniens par delà le stade, l’œil se repose, dans l’immensité de la plaine, sur la colline jusqu’où s’étendait la ville primitive, et, au loin, sur une éminence presque à ras du sol, l’ancien îlot de Ladé, auprès duquel sombrèrent ses grandes destinées.

Autour du théâtre et dans la grande dépression* qui s’étend entre le port des lions et le Kalabaktépè, on distingue encore des vestiges de rues tracées rectangulairement suivant le système cher à Hippodamos.

De nombreuses inscriptions, trouvées dans la région située entre le théâtre et les thermes de Faustine, font penser que là s’étendait tout un ensemble de sanctuaires, les demeures de tout un monde de dieux; car ils étaient légions. Ce sont: les Cabires ailés, ceints d’une couronne d’olivier et

1 N M 2791 & 2798 du catalogue de 1896 (£. Michon).

MILET

d'une bandelette de pourpre ; Hermès, le pâtre au court manteau qu'une agrafe d’or retient sur la poitrine, poussant devant lui son troupeau, parmi les nymphes agiles des sources ; Poséidon, les cheveux en désordre, d’où pendent des^ algues marines ; la vierge Artémis, au sein nu, enveloppée d'un court chiton et bandant un arc aigu; la mystérieuse Démèter, coiffée d’un haut polos et tenant dans la main l’épi fécond ; Dionysos, à la chevelure parfumée, enguirlandé de pampres, avec son cortège de Ménades et de satyres bondissants, qui font retentir l’air de leurs cris éperdus ; et c’est la charmante Aphrodite vêtue de ses blonds cheveux et du rayonnement de sa beauté, et Apollon, splendide, tout auréolé d’or. C’est encore Osiris, le corps ensanglanté de ses quatorze blessures et Cybèle la tête couronnée d’une tour, sur son char traîné par des lions autour duquel dansent follement les Galles et les Corybantes, et Iahveh, féroce et terrible, soulevant la tempête du vent et du feu. Le dernier venu est couronné d'épines et porte à la main un frêle roseau. Colossales figures, émigrés de tous les points de l’horizon, incarnant toutes les forces vives de la nature, de la vie et de la société, rassemblant au-dessus de la fourmilière des hommes les pensées éparses dans le monde d’alors.

MILET 189

On se demande comment s’accomodaient tant d’idées opposées, comment s’accordaient entre eux et se partageaient leur domaine tant de puissances différentes ? Il suffit pour le comprendre d’observer la conscience religieuse de la Grèce moderne. L’Eglise a voulu que ses saints, ses martyrs, ses archanges, sa vierge soient des médiateurs entre l’homme et le dieu unique en trois personnes. Mais l’esprit populaire ne l’a jamais pris ainsi. Il a fait de tout ce cortège de puissances secondaires autant de divinités, patrones de certaines localités, et dont la vertu s’incarne spécialement dans des fonctions plus ou moins exactement définies. Les dieux et les esprits de l’antiquité ont changé de nom, mais l’essence de leur culte est resté le même. Et ne voit-on pas, dans nos pays mêmes, un morcellement semblable, quoique moins radical, du Dieu officiel de la théologie en une multitude de personnages locaux ou généraux, dont les chapelles entourent le maître-autel dans nos églises, et dont les images et les statues sont invoquées et baisées avec ferveur ? Les prières et les vœux qu’on leur adresse, les offrandes qu’on leur consacre ont, dans la conscience populaire de nos villes et de nos campagnes, une efficacité qui s’attache directement à leur volonté personnelle et à leur pouvoir propre. La conciliation s’est

MILET

IÇO

faite par l'anthropomorphisme : ces divinités sont des puissances très grandes ; elles ne sont pas infinies et par suite exclusives, et chacune a d’une façon prédominante sa spécialité.

Quant à la conciliation philosophique, elle était aisée pour des Dieux dont l’origine, la nature et la multiplicité même n’étaient fixées dans aucune révélation, ni aucun dogme impératifs. Elle se faisait par l’évhémérisme ou par le système de l’allégorie et du symbolisme, dans les fables ou les mythes gracieux des poètes et les pensées des philosophes ; la conscience religieuse ne pouvait rencontrer dans la Grèce antique les obstacles que lui oppose aujourd’hui une religion dont les concepts ont été révélés et ne peuvent admettre aucune évolution.

Nous n’avons l’écho, à Milet, avant le triomphe du christianisme, d’aucune lutte ni d’aucune querelle violente. 1 Les dieux importés, plus barbares ou plus exclusifs, dieux phrygiens, dieux égyptiens, dieux syriens, dieu juif, se sont plus ou moins hellénisés, adoucis et humanisés. Jamais la religion grecque n’a connu le fanatisme dur et

1 L’historien Josèphe mentionne seulement entre l’assemblée de Milet et les Juifs établis dans la ville un débat, qui fut porté devant le proconsul au i" siècle de notre ère. (Cité par Haussoullier, Etudes sur l’histoire de Milet, etc., p. *57). Comment s’étonner que Iahveh se soit rendu insupportable !

MILET 19 I

haineux, dont d’autres temps et d’autres lieux ont été ensanglantés.

S* Paul y a laissé un très beau et très apaisant souvenir. Oh ! ce n’est pas qu’il ait participé de la tolérance et du rayonnement de ces dieux, “les plus beaux que les hommes aient jamais rêvés.” 1 Lorsque, dans, la sérénité et la pureté des nuits ioniennes, la nef, qui l’amenait, voguait d’Assos au Cap Mycale, 2 il n’entendait pas les appels des dauphins d’Apollon répondant aux murmures des Océanides, et, lorsque l’aurore argentait devant lui les cimes du Latmos, Aphrodite ne surgissait pas pour lui des brumes douces du matin. Chios, Clazomène, Colophon, Ephèse, Samos, Milet n’évoquaient pas devant ses yeux les conquêtes les plus sublimes et les plus définitives de l’esprit de l’homme, ni Mycale le triomphe glorieux de la civilisation sur la barbarie, ni Ladé, devant Milet, la lamentable catastrophe qui arrachait des larmes aux contemporains de Périclès. Un sombre Dieu le possédait, ennemi du monde sensible, de l’harmonie des images et des hardiesses de la pensée. Et cependant son cœur tout gonflé de la haine des cultes idolâtres, s’apaisait, s’ouvrait, s’attendrissait dans la douceur des choses; l’accueil

1 Loisy, à son cours du collige de France.

* Actes des Ap., XX, 13-16.

MILET

qu’il fit, à Milet, aux Ephésiens accourus à son appel au retour de son dernier voyage, les paroles qu’il prononça dans un suprême adieu, sont une des plus belles pages que nous aient laissées les Actes des Apôtres. Aucune paraphrase n’en pourrait rendre la belle simplicité émue et émouvante :

Paul se hâtait, afin de se trouver à Jérusalem le jour de la Pentecôte. De Milet il envoya chercher les anciens de l’Eglise. Lorsqu’ils furent arrivés il leur dit : u Vous savez de quelle manière “ depuis le premier jour où je suis entré en Asie, “ je me suis conduit avec vous, servant le Seigneur “ en toute humilité, avec larmes, et au milieu des M épreuves que me suscitaient les embûches des u Juifs... Et voici que maintenant, lié par l’Esprit je w vais à Jérusalem, ne sachant pas ce qui m’arri- “ vera ; seulement de ville en ville, l’Esprit Saint ct m’avertit que des liens et des tribulations m’at- <c tendent. Mais je n’en tiens nul compte et je ne u fais pour moi-même aucun cas de ma vie, “ pourvu que j’accomplisse ma course avec joie... “ Je sais que vous ne verrez plus mon visage... “ C’est pourquoi je vous déclare aujourd’hui que u je suis pur du sang de vous tous... Je n’ai désiré <c ni l’argent, ni l’or, ni les vêtements de personne; “ vous savez vous-mêmes que ces mains ont

Pajîes 192—193

Page 1