Pergame. Fragment de la Grande Frise
DE LA GlGANTOMACHIE.
(voir pp . 58 et 59.;
10. Pergame. Reconstitution des Terrasses Supérieures de l’Acropole d’après F. Tkiersch.
(voir pp. 56 et 58.)
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d’éléments Asiatiques, Européens et Egéens, sur lequel est venu s’étendre sans le détruire l’émigration Ionienne, faite elle-même d’un mélange de populations égéennes et de populations d’origine balkanique, 1 où l’élément égéen paraît fortement prédominant, d’après l’examen attentif des milliers d’objets retirés par M. Hogarth dans ses fouilles et qu’il' date de la fin du VIII* siècle. Ces deux éléments avaient fusionné pendant leur séjour en Grèce.
Comment et quand ces Ioniens ont-ils émigré ? Il est difficile de le préciser. Ce ne fut certainement pas le mouvement unique d’une grande horde ; ces migrations maritimes ne furent sans doute pas entreprises en une fois par des groupes beaucoup plus nombreux que ceux qui abordèrent en Amérique, et c’est par une série d’étapes et d’apports successifs qu’elles grossirent et s’imposèrent. C’est l’imagination populaire qui les a comme concentrées et cristallisées en un événement unique, dans une tradition, où se mêlent d’une façon indiscernable les éléments historiques et les fictions légendaires, mais dont la précision est tellement plus grande pour la fondation d’Ephèse que pour celles des villes voisines, comme Colophon, Priène ou Milet, qu’elle mérite d’être rapportée. La
1 Voir note i, p. 16.
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lumière qu’elle jette ainsi sur tous les établissements similaires des Ioniens en Asie, l’importance de l’événement et ses si brillantes destinées, méritent que nous nous y arrêtions un instant.
D’après Athénée , 1 qui cite un vieil auteur Samien, Créophyle, les premiers arrivants, sans doute une bande d’aventuriers, occupent un Ilot situé en face de la ville qui a été identifié avec celui dont parle Pline * comme relié de son temps à la terre par les alluvions du Caystre * et qu’on reconnaît aujourd’hui dans le petit mamelon de Kourou- Tépé, situé au milieu de la plaine. Ils y restent vingt ans s’augmentant de nouveaux apports venus de la mère patrie, reconnaissant la région et cherchant des appuis parmi les mécontents de la côte. C’est une première étape, celle de l’installation provisoire. Mais la foule grossissante des émigrants est mal à l’aise sur son îlot, elle éprouve des ennuis et des difficultés (Athénée). C’est sans doute qu’ils ont négligé de prendre les instructions des Dieux. Il faut, pour fonder un établissement durable, un chef agréé d’eux, un prêtre-roi, un personnage qualifié pour apporter du Prytanée le feu sacré et accomplir
1 Athénée, VIII, 62 ; voir aussi VI, 19 où il donne une version différente.
* Pline. His. Nat. V, 115.
* Voir photographie n° 11, pp. 72-73.
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les rites nécessaires (Aristophane, fondation de Néphélococcygie dans les “ Oiseaux ”). Il arrive bientôt : issu d’une famille sainte de l’Attique : Androklos, fils de Nélée (Pausanias, Strabon). 1 Mais c’est une impiété de fonder une colonie sans l’assentiment, l’ordre et la direction du Dieu de Delphes. Hérodote 8 cite comme l’acte d’un fou le cas d’un Spartiate qui était parti avec une troupe de colons sans avoir pris les instructions d’Apollon. On envoie donc un messager au grand sanctuaire phocidien pour consulter l’oracle, et lui demander en quel endroit il faut bâtir la ville. “11 leur “ répondit de le faire au lieu même qu’un poisson “ leur indiquerait et où les conduirait un sanglier.” (Athénée).
Or, un jour, des pêcheurs, qui s’étaient aventurés sur la côte, “ dans la région où est aujourd’hui la “ fontaine Hypélée et le port sacré, y préparaient “ à dîner avec du poisson. Un des poissons ayant “ sauté avec de la braise ardente, tomba dans des “ broussailles sèches et communiqua le feu au gîte “ où se retirait ordinairement un sanglier. Tout “ effrayé, l’animal se sauva parcourant un grand “ espace de la montagne Tréchée. Mais percé de plu-
1 Paus. VII, 2 , 6-9, Strabon, XIV, i, ai.
* Hérodote, V, 4a, 2143, IV, 159; Cicer. de Divin. I, 3; Aristoph. Oiseaux.
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“ sieurs javelots, que les pêcheurs lui lancèrent, il “ tomba à l’endroit même où est aujourd’hui le “ sanctuaire d’Athèna.”
Le présage ne pouvait laisser un doute à des esprits, pour qui l’économie de toute la nature est dirigée par les puissances dont elle est remplie. “Toutes les choses sont pleines de Dieux” dira le vieux Thalès de Milet 1 ; Androklos ne dût pas hésiter : il se décida à franchir avec ses galères le bras de mer qui sépare l’ilôt de la côte, il assiéga la ville; avec l’appui des gens de la plaine, il s’empara de la citadelle, et chassa la plus grande partie des Lélèges et des Lydiens (Strabon et Pausanias). 11 établit son acropole sur le petit tertre de l’ancienne citadelle, et donna aux colons, population agricole autant que maritime, la terre fertile de la vallée (Strabon).
Son premier soin fut de rendre hommage aux divinités protectrices: à Athéna,la déesse de la mère patrie, à Apollon dont il fallait reconnaître les bons offices ; un temple d’Athèna fut élevé là où le présage s’était révélé et celui d’Apollon près du port. Athénée nous dit qu’un temple fut dédié à Artémis dans le marché. C’est le premier des trois temples archaïques dont les vestiges ont été retrouvés par M. Hogarth, sous le temple agrandi qui fut re-
1 navra irX^prj deüv Aristote De anima 41 ia.
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construit au milieu du VI e siècle ; il serait postérieur de deux siècles au moins à rétablissement primitif. Enfin, dernier trait qui achève de nous donner la physionomie de la fondation de ces colonies ioniennes : quand, quelques années après, Androclos périt dans la lutte, où il avait prêté son appui aux colons de Priène contre les Cariens, les Ephésiens ramenèrent son corps sur la terre qu'il avait conquise et élevèrent au fondateur un Hérôon, qui a été retrouvé 1 parmi d'autres tombes à mi-chemin de la route conduisant de l'ancienne Ephèse à la ville nouvelle construite au III e siècle par Lysimaque.*
La plaine inférieure du Caystre forme vers son embouchure un évasement de huit à dix kilomètres de long et de cinq à six de large, ouvrant sur un golfe profond et entouré de montagnes, qui par deux trouées la font communiquer : l'une avec la haute vallée du fleuve, d'où l'on atteignait par des défilés Smyrne et Sardes, l'autre directement avec la large vallée du Méandre. L'ancienne Ephèse était située en bordure du golfe dans un paysage aimable et agreste, où l'on goûte le charme de la variété et du mouvement, après les grands horizons
1 J. T. Wood Discoveries at Ephesus p. 126 et suiv.
* Nous avons suivi dans le récit des origines d’Ephèse l’interprétation admise par G. Radet, Ephesiaca p. 21 et suivantes (1908).
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un peu monotones des plaines du Méandre et de l’Hermos. De la petite colline où végété la misérable bourgade moderne d’Aya-Soulouk, identifiée par M. Benndorf avec la citadelle primitive, 1 * * elle s’étendait à l’est par les quartiers marchands du port et la ville sainte du sanctuaire jusqu’à la mer, et à l'ouest se répandait dans les terres grasses de la vallée.* Intermédiaire forcé entre les caravanes de l’intérieur et les armateurs du port, elle s’enrichit par l'union du commerce continental avec le trafic maritime.
Elle fut d’abord gouvernée par la famille d'Androklos, dont les descendants avaient encore gardé à l'époque de Strabon le titre de rois et jouissaient de certaines privilèges. 8 Elle subit ensuite les crises politiques communes à la plupart de ces villes maritimes. Quand l’état se fût affermi et que la richesse se développa dans les entreprises marchandes, les familles qui y contribuèrent exigèrent une part dans la souveraineté. C’est à la faveur de ce mouvement que la famille des Mêlas 4 prit le pouvoir et l’occupa pendant tout le
1 Forschungen in Ephesos T. I p. 23-25.
* Voir planche III, en fin du volume et photographie n° 11, pp. 72-73.
* Strabon XIV, I, 9.
4 Nicolas de Damas F. H. G. T. III. Elien Hist. var. III 26.
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VII e siècle et la moitié du VI e , non sans être battue en brèche par la démocratie enrichie et impatiente de gouverner à son tour et qui finit par se substituer à l’oligarchie marchande. Pendant toute cette période, Ephèse vit en étroite union avec les dynasties lydiennes des Héraclides (766-687) et des Mermnades (687-546); Gygès (687-652) donne une de ses filles en mariage au premier des Mêlas; un second mariage cimente de nouveau l’union sous Sadyatte (615-610); pour resserrer encore les liens des deux familles Alyatte (610-561) fait épouser l’une de ses filles au dernier des Mêlas. L’armée lydienne se compose en majeure partie de mercenaires ou d’alliés grecs ;* des banquiers grecs font à la famille royale des avances d’argent; 2 des savants, des ingénieurs grecs lui prêtent leurs bons offices, un philosophe comme Thalès de Milet creuse un canal pour servir les projets de Crésus (561-546). 8 Lydiens et Grecs ont besoins les uns des autres ; les Lydiens ouvrent aux Grecs les vallées fertiles de l’intérieur, les grecs assurent aux Lydiens un débouché maritime.
Durant toute cette période Ephèse est une ville prospère de commerce et de banque. Elle est
1 Hérod. I, 77.
* Nie. de D. loc. citât.
* Hérod I, 75.
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entrée en rapport avec la riche et brillante civilisation lydienne et, à son contact, elle lui a vite emprunté les habitudes de faste et d’opulence de la luxueuse et voluptueuse Sardes. Mais son intelligence vive et inventive n’a pas tardé à réagir elle-même sur le monde lydien et c’est de cette action et réaction réciproque des Lydiens et des Ioniens que naît cet âge de renaissance politique et sociale et de création artistique qui, de l’époque de Gygès à celle de Crésus, transforme profondément le vieux monde. 1 A la révolution politique, qui sous l’action du négoce substitue la démocratie à l’aristocratie, s’ajoute une grande révolution économique, dans laquelle Ephèse, par l’active union de ses princes avec le gouvernement lydien, a eu certainement sa part : l'invention de la monnaie, qui inaugura dans l’économie antique une transformation non moins profonde.
Mais elle fut encore autre chose : un état sacerdotal et un centre religieux célèbre, qui attira de toutes parts les pèlerins, dont le coudoiement ne contribua pas moins que celui du marché à l’entente et au mélange de toutes les races et à l’institution du cosmopolitisme ionien. *
1 G. Radet, La Lydie et le monde grec au temps des Mermn&des p. 173.
* £. Curtius, Hist. Gr. T i, p. 291, C. Radet, Loc. cit. p. 110.
Pages 72—73
ii. Ephèse. Colline d’Aya-Soulouk
VUE L)U PaNAYK-DaGH.
(voir pf>. 66 et po.)
Ephèse. Vestiges de l’Artémision.
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C’est autour de l’Artémision que se groupait cette vie religieuse.
Les premières fouilles en ont été entreprises par J. T. Wood de 1869 à 1874, 1 elles furent reprises en 1904-1906 par M. Hogarth* qui, comme nous l’avons mentionné plus haut, a trouvé sous le temple archaïque du VI 6 siècle les vestiges de trois autres temples successifs; le plus ancien ne remonterait pas au delà de l’an 700 et fut détruit, sans doute, sous le règne d’Ardys II (652-615) par les hordes de Cimmériens dont parle Hérodote. * Le troisième, le plus grand, était un temple inantis de la dimension des temples grecs ordinaires, sans péristyle, et en calcaire fin. C’est celui qui fut remplacé au VI e siècle par le temple dont Théodoros de Samos 4 établit les fondations vers 580 et que construisirent Chersiphon de Crète et son fils Métagénés vers 5 60. 6 Crésus fit don au sanctuaire de la plupart des colonnes et de bœufs en or. 8 D’importants morceaux de sculpture en ont été transportés par Wood au British Muséum, ils
1 Wood loc. cit. p. 264 et suiv.
* Déjà cité, note i, p. 62.
* Herod. I, 15.
* Max Collignon, Hist. de la sc. gr. T. I. p. 156 et p. 178.
4 Vitr. VII. Pref. 16. Pline XXXVI, 95.
* Herod. I, 92 confirmé par une inscription Brit. Mus. Base de col. n # 29.
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ornaient les fûts des colonnes, à la base, suivant un dispositif inconnu en Grèce, qui fit fortune à Ephèse et qui témoigne d’une influence orientale très marquée. 1 Dans le terrain marécageux, tous les hivers recouvert d’eau, au pied de la colline d’Aya- Soulouk, en contrebas d’un champ de figuiers, où l’on retrouve les soubassements de l’Artémision reconstruit au IV e siècle, il ne reste à peu près aucun vestige reconnaissable de ces quatre temples successifs. *
Le culte de l’Artémis d’Ephèse est un exemple très frappant et très intéressant de ces actions et réactions mutuelles, qui se sont exercées entre le monde grec et le monde oriental et d’autant plus important pour l’histoire des religions qu’il était répandu dans toute l’Asie Mineure, notamment dans les villes de Pergame, Smyrne, Sardes, Cizique etc., qu’il était reconnu de toutes les villes grecques de l’Europe 8 où il était grandement vénéré et qu’il s’est étendu, à l’ouest, dans la Méditerranée, fort loin, à Rome, à Marseille, où l’importèrent les Phocéens, 4 et jusqu’en Espagne. 6
Artémis paraît avoir été introduite à Ephèse par
1 Max Collignon Hist. de la sculpt. grecque ibid.
* Voir photographie n° 12, pp. 72-73.
* Paus. IV, 31, 8.
4 Strabon IV, 179.
4 Ibd. III 159.
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les émigrants ioniens. C’était une très vieille divinité de la nature sauvage et de la fertilité, dont le caractère de déesse chasseresse et de patronne de la chasteté est une production très postérieure de la littérature et de l’art et ne parait guère avoir pénétré dans la religion populaire. Elle était sans doute elle-même une fusion de la vieille déesse égéenne de la terremère avec quelque divinité agreste des peuples de l’Europe centrale, importée peut-être en Grèce avec Apollon par les premiers Ioniens. Ses principaux cultes en Grèce étaient ceux de l’Artémis Laphria à Patras, de l’Artémis Callisto en Arcadie et de l’Artémis Brauronia en Attique, avec laquelle était probablement confondue à l’origine l’Iphigénie taurique.
En Asie Mineure s’était propagée d’autre part toute une famille de divinités féminines, déesses de la terre, des fauves et des oiseaux : Cybèle, Mâ, Terre-Mère, Mère-des-Fauves, dont les caractères ne sont pas sans analogie avec ceux de l’Artémis grecque originelle.
Les émigrants helléniques débaptisèrent celle de ces vieilles déesses qui depuis de longs siècles était vénérée à Ephèse, 1 peut-être la Dame Oupis dont
1 D’après Paus. VII, 2, 7, Artémis est une vieille divinité aborigène des Lélèges et des Cariens.
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le titre est donné à Artémis dans un hymne de Callimaque, 1 et fusionnèrent les deux cultes, suivant le procédé de ce syncrétisme si caractéristique de la religion grecque, à laquelle l’absence de sacerdoce fixe et de dogmatique impérative a laissé une si grande plasticité. Us firent passer à leur Artémis un certain nombre de légendes locales, conservèrent certaines représentations propres à la déesse asiatique, laissèrent subsister quelquesuns de ses rites et maintinrent en fonction des castes sacerdotales de son culte, qu’ils modifièrent et accomodèrent à l’esprit hellène.
Les principaux traits qui se révèlent comme nettement orientaux dans ce culte hybride, sont la forme des images de la déesse, la pratique des mutilations corporelles et la nature orgiastique de certains des rites.
Outre l’Artémis en forme de xoanon et l’Artémis ailée entourée de bêtes ou d’oiseaux* qu’on retrouve sur des vases, sur un cachet et une plaque d’ivoire et sur des reliefs archaïques, l’un des types courants de l’Artémis d’Ephèse est cette grossière image, tombée, disait-on, du ciel, ayant, à
1 Callim. H. à Artémis vers 240
3 Sur ce type, voir l’intéressante et récente étude de G. Radet : Cybébé Fon témoin g 1909. Voir cinq autres types dans Hogarth The arch. Art. p. 326-329.
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la base, la forme d’une gaine conique d’où s’échappe une vaste poitrine aux multiples mamelles ; sur la base et l’égide, foisonnent les représentations de bêtes sauvages et d'oiseaux. 1 Rien ne répugnait davantage à l’art grec, qui plus tard transforma ce type barbare en une belle déesse chasseresse protectrice des animaux nouveau-nés et des bêtes des champs. *
Sous les ordres du grand prêtre du sanctuaire était tout un collège de personnages sacerdotaux, les Mégabyzes, dont l'origine orientale paraît certaine. C'étaient des eunuques comme ceux de la Cybèle de Sardes, et ceux de la déesse Syrienne d’Hiérapolis, les Galles ; dans la grande excitation d’une fête forcenée, au bruit des flûtes et des tambours, à la vue du sang des sacrifices.
1 Je ne pense pas qu’on puisse affirmer que, parceque ce type n’a pas été trouvé dans les couches anciennes du temple, il soit nécessairement d’invention récente (A. J. Reinach. R. Hist. des Rel. T. 6i p. 369) ; les objets trouvés peuvent ne pas être des dieux et la vieille statue, en bois ou en pierre, a pu être détruite. Je doute aussi de l’existence de cultes zoomorphiques proprement dits, au début de l’époque ionienne (p. 371) ; tant qu’on n’aura pas un texte, l’interprétation des monuments figurés restera purement conjecturale.
* Voir sur cette conception le beau passage de l’Agamemnon d’Eschyle : “Toi qui as pareille bienveillance pour les tendres “ fruits des lions et les faibles nourrissons de toutes bêtes qui “ peuplent les campagnes... ” (vers 139-145).
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ils s'étalent mutilés violemment dans un élan frénétique, et, courant à travers la ville, avaient jeté leur chair sanglante de maison en maison ; puis ils s'étaient revêtus d'habits de femmes et de tous les ornements de ce sexe. 1 C'était là une survivance d'un vieux rite naturiste destiné à aider la nature ou la divinité à accomplir son œuvre de fécondation, ou plutôt, peut-être, un acte mystique des serviteurs de la divinité féminine qui, pour s'assimiler à la déesse, pour entrer en communion étroite avec elle, suivant une conception très propre aux cultes de l'Asie, s'efforçaient d’effaçer, jusqu'aux plus extrêmes limites qui peuvent être atteintes, la différence des sexes. Nous savons qu'à la fête de l’Artémis d'Ephèse une procession de ces Mégabyzes 8 s'exécutait en grande pompe. 3
Les rites orgiastiques sont un autre caractère des cultes orientaux et notamment des cultes lydiens. Chacune des filles lydiennes devait au moins un fois avant son mariage se rendre au temple et abandonner son corps à l'un des étrangers qui y rôdaient ; c'était une obligation religieuse et sainte. “ Toutes les filles lydiennes, nous dit d’ailleurs
1 Lucien, de la déesse Syrienne 40-51.
* Il faut signaler aussi les Melissœ, les abeilles, prêtresses dont l'origine ne parait pas hellénique.
* Pline, Hist. Nation. XXXV, 93,
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u Hérodote, 1 se livraient à la prostitution, elles y c< gagnaient leur dot et continuaient ce commerce K jusqu’à ce qu’elles se marient. ” La prostitution, loin de compter comme une souillure, “ s’étalait à Sardes, ouvertement, naturellement, avec une sérénité hardie et une joyeuse candeur. ” * Dans les fêtes des Artémisia d’Ephèse, se célébraient des mystères orgiastiques où des jeunes filles vêtues de tuniques légères exécutaient des danses érotiques. 3 II ne faudrait pas croire que ce caractère de certains rites de la déesse ait eu, à l’origine, le sens que nous lui donnons. On le retrouve dans un grand nombre de cultes agraires primitifs, comme un acte éminemment religieux et sévère, qui a pour objet de promouvoir la fécondité du sol, des troupeaux et des hommes. Quand l’intelligence de l’homme fut assez développée pour reconnaître que les soins donnés par les paysans à leurs champs et à leurs bêtes et les rapports normaux des sexes étaient suffisants au but que l’on se proposait, les anciens rites se conservèrent en s’atténuant, car les rites survivent pendant des siècles aux croyances disparues, et prirent un sens profane et un caractère de réjouissances qu’on retrouve encore dans
1 Hérod. I, 93. Strabon XI, 14, 16, iropveveiv àirâtraç.
* Radet. La Lydie etc. p. 299.
* Pollux IV, 164 j Elien XII, 9, Arist. Nuées 599.
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certaines fêtes grecques, notamment aux fêtes de l’Artémis Brauronia, en Attique.
L'esprit grec ne répugnait d'ailleurs nullement à ces réjouissances libres ; transformant tout ce qu'il touchait en beauté et en joie de vivre, il avait de la pudeur un sens assez différent du nôtre. Ce qu'il n'admet que difficilement, dans son sentiment raisonnable et sage de la mesure et son intelligence de l'insatiabilité des débauches, ce sont, du moins aux temps classiques, les excès et les folies de la sensualité et du sentiment, élevés jusqu’à un sens mystique d’identification avec le divin. Son Artémis, de Dame-des-bêtes-de-la-forêt est devenue chasseresse, et, par une transformation piquante, la déessemère, la protectrice des enfantements, est devenue la déesse de la chasteté. Cette évolution peut se comprendre. M. Farnell 1 en a tenté récemment une explication très plausible, du moins dans certaines limites. La vieille divinité qui est devenue l'Artémis hellène, appartenait à un âge et à une organisation sociale où le rôle de la femme apparaissait surtout dans la maternité et où la famille n'était pas constituée sur le type nettement tranché de la famille patriarcale. 1 L'Artémis vierge serait essen-
1 Farnell, The cuits of greek States, T. II, p. 448, et M. Loisy à son cours du collige de France.
* M. Farnell pense qu*il y a là un indice de l’existence d’un
PâjCS 83—81
Ephèse. Portiques, Agoras, Thermes et Biuuothèque Celsienne.
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tiellement la femme qui n’est pas mariée et qui répugne aux liens du mariage. Quand la famille s’organisa en Grèce, ce caractère farouche de la déesse subsista et l’esprit, s’affinant, y attacha le caractère moral de la chasteté. Cette conjecture me paraît renforcée et confirmée par les associations étroites et nombreuses que nous voyons à Ephèse entre Artémis et les Amazones, 1 qui y président d’après plusieurs légendes à l’installation même du culte et qui ont les mêmes caractères de vierges fécondes, mais hostiles au mariage et indépendantes.
Jusqu’où fut poussée l’hellénisation du culte d’Artémis à Ephèse ? Il est difficile de le préciser. Nous trouvons autour du temple tout un personnel nombreux de prêtres et de prêtresses, de néocores (sacristains), de hérauts, de préposés à la garde-robe de la déesse, de joueurs de flûte, qui correspondent sensiblement au personnel des cultes grecs. Le mois d’Artémision, division ionienne du calendrier qui correspond au mois d’Elaphébolion attique, où étaient célébrées plusieurs fêtes d’Artémis, et à notre mois de Mars, était consacré à la déesse; c’était le mois d’Artémis, comme notre
matriarcat primitif, c’est également l’opinion de Miss Harrison, Proleg. to the study of greek relig. p.p. 261, 273.
1 Strabon XI, 5, 1. Hyginus Fab. 237. Pausan. VII, 2, 7, IV 31, 8. Callim. Hymn à Artémis.
82 EPHÈSE
mois de Mai est le mois de Marie. Pendant sa durée on proclamait une trêve sacrée et on célébrait une grande fête, les Artémisia, où l’importance et la splendeur des jeux, des courses et des concours musicaux ont dû effacer peu à peu, en grande partie, les rites primitifs. On y promenait en grande procession la statue de la déesse portant une peau de bête sauvage et plus tard armée de l’arc et du carquois. Puis avaient lieu des banquets et les scènes libres dont nous avons parlé.
C’est vers la fin de cette période lydienne de l’histoire d’Ephèse, ou au commencement de la suivante, que naquit sur les bords du Caystre le grand Héraclite ; il vécut à Ephèse en contempteur de la foule, du luxe et de la superstition qui l’entouraient. Recherché par Darius, il refusa ses avances. Plein de mépris pour les pratiques du culte, ses images, ses sacrifices, ses mystères, las du monde bruyant des marchands et des pèlerins qu’il coudoyait dans la ville, il se retira dans la solitude de la montagne et, avant de finir ses jours, il vint déposer dans le temple de la grande déesse un rouleau de papyrus, où il avait inscrit les pensées qu’il léguait au monde. 1
En 546 Sardes est assiégée et prise par Cyrus ;
1 Gomperz, Les penseurs de la Grèce, T. I, p. 70.
EPHÈSE 83
Crésus va mourir en exil à Ecbatane. Bientôt les Perses, race de montagnards, peuple de rudes soldats, ennemis du commerce, 1 des mœurs et des dieux étrangers, occupent tout l’intérieur de la péninsule. L’Ionie s’unit, tente de résister, se soulève ; elle est écrasée à la bataille navale de Ladè, devant Milet, en 494. Ephèse resta plutôt neutre dans ces événements, elle parut se soucier fort peu d’un changement de maître et des luttes coûteuses engagées pour l’indépendance. Si elle échappa ainsi aux représailles, elle n’en subit pas moins les conséquences des grands événements qui vont suivre.
Après les victoires des Grecs et spécialement d’Athènes sur les Perses, le centre de l’histoire se déplace en effet ; il passe, pour un temps, de l’Orient en Grèce. Ephèse reste assez tard sous la domination persane : jusque vers 466 ; au cours du V e siècle elle est ensuite tributaire alternativement d’Athènes, des Perses et de Sparte ; à la fin de ce siècle et au commencement du suivant, elle est le centre des opérations militaires de Lysandre, puis d’Agésilas contre les Perses ; ses magasins se remplissent d’armes, son marché de soldats ; enfin, lasse de ces agitations guerrières, désireuse avant tout de la paix, dans l’espoir de se livrer
1 Herod. I, 153.
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tranquillement au trafic, elle se soumet de nouveau aux Perses, puis conclut des traités d’alliance et de commerce et des conventions monétaires avec Rhodes. Alexandre lui rend son indépendance en 334.
Mais elle eut, entre temps, à combattre un autre ennemi plus redoutable, puisque, lorsqu’elle se relâcha dans sa lutte contre lui, elle périt. C’était le fleuve, le Caystre, qui roulait ses alluvions dans la plaine, l’ensablait et la transformait par endroits en un marécage. Déjà en 499, lors de la révolte de l’Ionie, les navires de guerre, qui portaient le corps expéditionnaire contre Sardes, 1 ne paraissent pas avoir pu débarquer dans le port, dont l’accès était devenu sans doute difficile aux navires d’un gros tonnage ; lorsqu’au milieu du siècle suivant, on reconstruisit l’Artémision, il fallut en surélever de plusieurs mètres le soubassement. Au temps d’Alexandre il est probable que les trières marchandes ne circulaient pas dans la rade, que n’animait plus que le glissement des voiles colorées des bateaux de pêche. 2
Son trafic déclinait, réduit presque complètement au commerce continental ; sans contact suffisant avec la mer, son activité économique
1 Voir ci dessous p. 170.
* G. Radet. Ephesiaca, pp. 18, 19.
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s’atrophiait, elle risquait de perdre son rang de grande ville politique et commerciale et même de périr. C’est ce que comprit Lysimaque, maître de l’un des empires qui s’étaient élevés sur les ruines des conquêtes d’Alexandre et qui, en 287, (précisément à l’époque qui prélude à l’établissement de la dynastie des Attalides à Pergame), dominant toute l’Asie Occidentale, comprenait Ephèse parmi ses possessions. Il décida de transférer le gros de la population à trois kilomètres plus loin le long de la côte au sud-ouest, en dehors de la zône d’action du Caystre, à cette époque, et de reconstruire toute une ville nouvelle.
De ce côté se trouvait une colline formée de deux mamelons entre lesquels se creuse une petite dépression, l’ancien mont Pion, le Panayr-Dagh des temps actuels, mont du Pèlerinage, qui tient son nom d’une fête annuelle des Arméniens en l’honneur de S t Jean; elle est séparée par un vallon de la haute échine (360 mètres) d’une longue montagne qui barre au sud l’horizon et s’avance vers la mer, autrefois le Coressos, aujourd’hui le Bulbul-Dagh ou mont du rossignol. 1 C’est là que Lysimaque fonda la Nouvelle-Ephèse.
Son plan était grandiose. Reliée à l’ancienne ville,
1 Voir photographie n° 13, pp. 80-81 et planche III, en fin de volume.
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qui restait, autour de l’Artémision, la cité religieuse et sainte, par deux routes, aboutissant à deux grandes portes élevées de chaque côté du ballon du Mont Pion, entourée d’une immense enceinte qui en suivait le sommet arrondi et de l’autre côté du vallon escaladait le Coressos dont elle bordait la crête aigue, (un des plus beaux types connus de fortification hellénique), la Néa-Ephesos s’ouvrait largement sur la mer à l’ouest et au sud par un nouveau grand port. Depuis la colline d’Aya- Soulouk jusqu’aux derniers contreforts du Bulbul- Dagh, dans le vallon qui le sépare du Panayr- Dagh et de l’autre côté de celui-ci le long de la côte, ce fut bientôt un monde de maisons, de places, de portiques, de temples et d’édifices publics. 1 Le transfert de la population ne se fit pas sans résistance ; les Ephésiens montrèrent d’abord peu d’empressement à quitter leurs anciennes demeures, de sorte que Lysimaque dût user d’un stratagème. Il guetta la première grande pluie d’orage et se faisant, nous dit Strabon, en quelque sorte complice du fléau, il boucha tous les égouts de la vieille ville, si bien qu’elle fut inondée et que les habitants n’eurent rien de plus pressé que de la quitter. 2 Pour grossir la population, pour
* Strabon, XIV, 1, ai.
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concentrer en un point unique toutes les forces productrices de la vie maritime avoisinante, il détruisit les ports voisins de Lébédos et de Colophon et transféra leur population dans la ville , 1 dont il raviva la direction en adjoignant à l'ancien conseil des magistrats nouveaux, qui s'emparèrent bientôt de toute l'administration . 2 C'était une entreprise considérable, qui fait penser à celles des rois de l’industrie du nouveau monde, une conception large et profonde qui montre, à l’époque, une hardiesse de vues et d’exécution, dont nous sommes loin aujourd'hui en France avec nos préjugés et notre vieille routine !
Le succès répondit à l'attente. Non seulement Ephèse se releva, mais elle atteignit bientôt un développement qu'elle n'avait jamais connu ; dépassant Milet sa rivale, elle devint l’un des modèles les plus remarquables et les plus brillants parmi les cités hellénistiques, le plus grand port et la plus grande place de commerce , 8 la véritable capitale, riche et prospère, de l'Asie Mineure, jusqu’au III e siècle après l'ère chrétienne, quand l’invasion des Goths marqua sa chute définitive.
C’est cette ville, aujourd'hui aussi déserte et
1 Paus. 1, 9, 7 » VII, 3, 4.
* Strab., ibid.
* Strab. XIV, i, 24.
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désolée qu’elle fut autrefois animée et vivante, qu’ont commencé de déblayer les fouilles de l’institut archéologique de Vienne. Mais avant d’aller sur ses collines desséchées et dans ses marais bourbeux d’où émergent, épars parmi les fleurs des champs et des paludes, les marbres brisés, il nous faut retourner un instant aux pieds du tertre d’Aya- Soulouk sur l’emplacement de l’Artémision, que nous avons laissé tout bourdonnant du bruit de ses pèlerins et de ses trafiquants.
Pendant la nuit même où naquit Alexandre (356) un grand incendie le consuma ; il avait été allumé par un fou, Eratostrate, désireux de voir son nom passer à la postérité. Il y a réussi ! “ Belle “ merveille, s’écria Hégésias de Magnésie que le “ temple ait été brûlé, puisqu’ 1 Artémis était occupée “ aux couches de la mère d’Alexandre.” 1 La consternation fut générale. “Tous les mages de la ville, “ nous dit Plutarque, persuadés que cet embrase- " ment était le présage d’un autre malheur encore, “ couraient çà et là, se frappant le visage, criant “ que ce jour avait enfanté un fléau redoutable, u qui porterait dans l’Asie le ravage et la destruc- “ tion.” Mais sa reconstruction fut entreprise sans retard : la ville vendit les anciennes colonnes, des
1 Plut, vie d’Alexandre. On remarquera en passant, l’attribution courante faite à Artémis de présider aux enfantements.
Pages 88—89