‹ Villes mortes d'Asie mineureChapitre 9 sur 19 · DE L’ARTÉMISION (IV 0 S. AV. J.C · texte numérisé non relu

DE L’ARTÉMISION (IV 0 S. AV. J.C

(voir p. 8g.)

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particuliers abandonnèrent à la déesse une grande part de leurs biens, les femmes lui firent don de leurs bijoux. 1 En 334 la construction était assez avancée pour qu’Alexandre, retenu à Ephèse par l’amitié du grand peintre Apelle, offrit aux Ephésiens d’en supporter toutes les dépenses faites et encore à faire, s’ils lui laissaient y inscrire son nom; il y consacra son portrait exécuté par son ami. Le temple fut achevé onze ans plus tard. C’était une des œuvres les plus colossales et les plus célèbres de l’antiquité, l’autél en avait été sculpté par Praxitèle; cent vingt-sept colonnes ioniques données par autant de rois la décoraient, dont trente-six sculptées et l’une par Scopas. 2 Elles s’élevaient sur un double socle formé d’une base rectangulaire surmontée d’un tambour, tous deux sculptés en relief. Le British Muséum a conservé un morceau d’un style admirable que reproduit la photographie n° 15. 3 Le sculpteur paraît avoir tracé l’épisode final du dévouement d’Alceste, qui, rendue à la vie, se prépare à suivre Hermès psychopompe et que Thanatos, le beau génie ailé, regarde partir avec mélancolie.

Le sanctuaire, où le droit d’asile sans cesse étendu

1 Strab. XIV, 1, i2.

* Pline Hist. Nat. XXXVI, 14, 95.

* pp. 88-89.

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accumulait des réfugiés de toutes sortes, continua d’être le centre des fêtes, des pèlerinages, avec les foires dont elles étaient l’occasion et du débordement de toutes les croyances, de tous les rites des religions orientales. Entre le temple et la nouvelle ville s’étendaient les faubourgs avec leurs quartiers de maisons ; la partie neuve et somptueuse de la ville faisait face à la mer, épaulée aux monts Pion et Coressos, répandue dans le vallon intermédiaire de Boudroumia, toute de stades, de gymnases, de portiques, d’agoras, de thermes et de théâtres. Plus bas le long de la côte c’était le grouillement des quais, des magasins et du bazar du port.

On peut assez bien se figurer ce qu’étaient les quartiers populaires et la vie dense du port par l’aspect de certaines villes modernes du Levant, comme Smyrne par exemple. Des populations de toutes races, de toutes provenances s’y entassaient avec leurs costumes bigarrés ; la ville populaire était partagée en quartiers, Syriens, Persans, Egyptiens, Grecs, Bithyniens, Juifs ; de ses rues étroites et sales où traînaient les troupeaux de chèvres, de moutons et de porcs, montait un relent indéfinissable fait des odeurs mélangées de saumure, de fromage et de peaux de bouc. Marché de débarquement de tout ce qui vient d’Europe et tout ce

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qui arrive de l’intérieur, les quais débordent de marchandises et de caisses, les bazars tendus de toiles infectes retentissent du bruit sourd ou criard des vendeurs ; les longues files de chameaux, d’ânes ou de mulets, les caravanes promènent par les rues leurs cargaisons des hautes vallées du centre, chargés de fruits, de vaisselle d’or et d’argent, d’étoffes et de tapis de pourpre. C’est à la fois un entrepôt et une vaste hôtellerie, avec ses cafés bourdonnants et leurs basses débauches.

La ville pullule aussi de magiciens, de devins, de mimes, d’ennuques ; avec ses marchands d’amulettes et de médailles, les fétiches qui encombrent ses boutiques, elle fait penser à quelque Lourdes moderne, rehaussée de plus de couleur et de pratiques plus savoureuses. Les formules magiques et les livres de sorcellerie y abondaient ; c’est là que vivait l’astrologue Balbillus et que se produisirent les plus étonnants miracles du fameux Apollonius de Tyane.

C’est aussi l’universel rendez-vous des viveurs et des courtisanes, des mignons, des danseuses et des joueurs de flûte. Les romanciers en font le lieu de prédilection de leurs nouvelles d’amour, Xénophon y place les aventures du bel Abrocomès et de jeune Antheia dans ses Ephésiaques, Pétrone la scène graveleuse de sa matrone d’Ephèse. De

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nombreuses et splendides fêtes s’y déploient.Quand Antoine entra dans Ephèse, nous dit Plutarque 1 2 “ il était précédé par des femmes déguisées en “ bacchantes et des jeunes gens vêtus en pans et “ satyres. On ne voyait dans toute la ville que thyrses “ couronnés de lierre, on n’entendait que le son <c des flûtes, des chalumeaux et des cithares ; toute c< la ville était pleine de la fumée de l’encens.”

C’est ainsi que j’essayais de faire renaître la vie dans le champ désolé des fouilles de l’école autrichienne ; dans le grand stade au flanc nord du mont Pion; dans les thermes colossaux, les deux agoras, à moitié enfouies dans les herbes grasses du marais de l’ouest ; sur le sol de marbre encombré des débris de colonnes et d’architraves, restes écroulés d’un immense portique au pied dum ont Pion;* dans les deux rotondes à colonnes, vestiges de monuments commémoratifs qui se dressent fièrement de chaque côté du vallon de Boudroumia, (l’une à son entrée à l’est sur le Coressos, l’autre près de sa sortie presque au sommet du mont Pion) ; dans son gymnase enfin dont on peut à peine, près de la porte Magnésie, déchiffrer dans l’herbe les soubassements. 3 Quant

1 Plutarque, Vie d’Antoine, 24.

2 Voir photographie n° 16, pp. 96-97.

s Pour le détail des fouilles commencées en 1896 et interrompues

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au port, on voit s’en dessiner nettement les lignes, lorsqu’à mi-côte du mont Pion, on contemple la vaste plaine entourée de sommets découpés qui s’étale dans l’horizon clair jusqu’à la ligne brillante de la mer. Il est rempli d’herbes et d’algues dont les limites en tracent assez exactement les contours.

Mais la vie intellectuelle et artistique, malgré l’action déprimante sur l’esprit de ses religions et du luxe banal de ses marchands, n’était pas tout à fait absente d’Ephèse. Nous savons qu’elle eut à l’époque quelques vrais savants, 1 plus tard Rufus, Soranus d’Ephèse. Les fouilles autrichiennes ont déblayé un très beau monument attenant à l’Agora hellénistique à l’extrémité du grand portique : la bibliothèque Celsienne, du nom de son fondateur Tib. Tulius Celsus Polemæanus, consul suffectus en 92 après J. C., puis gouverneur de la province d’Asie. 2 C’est une vaste salle où l’on monte par

en 1909 voir Beiblâtter des Jahreshefte de la belle publication de l'Institut Archéologique de Vienne, t. VI, col. 53, 72, 76, 82 ; t. II, 37-50 ; t. III, 83-96 ; t. V, 53-66 ; t. VII, 37-56 ; t. VIII, 61-80. Voir aussi Anzeiger des philos, hist. Classe der K. Akad. Wissench. in Wien 1897-1905. Au gymnase appartient peut-être une belle statue en bronze d’un athlète qui a été exhumée dans les fouilles.

1 Pline Hist. Nat. XXXVII.

* Jahresh. t. VIII 1905 Beibl. Col. 61-68 et fîg. 15-17. Voir photographie n° 14, pp. 80 81 et photographie n° 16, pp. 96-97.

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un escalier monumental, où s'ouvre une grande façade percée de trois portes, entre lesquelles des niches abritaient les statues de la Sagesse, de la Vertu, de la Fortune et de la Science. Dans la grande salle (i6 m sur n œ environ), pavée de mosaïques, s’étageaient, dans les niches des murs, les parchemins et les papyrus ; une arche couvrait au fond la statue du fondateur. Une inscription nous apprend que Polemæanus en fit tous les frais, qu'il la remplit d'ouvrages de valeur et qu’il laissa 25.000 deniers romains pour acheter des œuvres nouvelles et pourvoir à l'entretien de l'édifice.

Les fouilles ont aussi dégagé un autre monument également bien conservé, sur le flanc du mont Pion au sud, un Odéon, qui devait servir de salle de concert. C'est un petit théâtre pourvu sur le devant d'un beau portique de vingt-trois colonnes donnant à l'extérieur, dont les bases sont encore toutes en place et qui étaient surmontées de somptueux chapiteaux ioniques à têtes de taureaux. Parallèlement au portique, à l’intérieur, est l’estrade adossée à un mur, par où trois portes munies de marches donnent accès dans l’édifice; en face des deux portes latérales sont deux escaliers, dont l’un bien conservé, qui conduisent au-dessus des premiers rangs des gradins ; la cavea est partagée en cinq secteurs

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par six escaliers. 1 L’édifice est d’époque romaine.

C’est à ce moment, quand Rome, depuis le début du II e siècle, était maîtresse de la région et que notre cité était la métropole de sa province d’Asie, que St. Paul vint à Ephèse et y fonda l’une des plus anciennes communautés chrétiennes, à laquelle on puisse remonter historiquement, avec celle d’Antioche, la communauté mère de toutes celles qui se répandirent en Asie Mineure et devinrent plus tard le siège des sept fameuses Eglises de l’Apocalypse. C’est l’un des attraits les plus grands de ces ruines mélancoliques, que de vous ouvrir dans l’horizon limpide la perspective de ces tout premiers commencements du christianisme, dans l’agitation et le trouble de leur milieu confus.

Lors de sa seconde mission, de son premier voyage en Macédoine et en Grèce, St. Paul ne fit que toucher à Ephèse ; quand il y revint, lors de sa troisième mission, par Laodicée, Hiérapolis et la vallée du Méandre il y resta trois ans et demi, vers l’an 54.®

1 Voir photographie n° 17, pp. 96-97.

* Nous ne rappellerons, pas même dans ses ouvrages principaux, la bibliographie afférente au séjour de St. Paul à Ephèse. Mentionnons «eulement une intéressante inscription de Delphes publiée par E. Bourguet, qui vient d’être commentée par MM. Babut et Loisy dans Rev. d’Hist. et de littér. Relig. Mars-Avril 1911 et qui apporte une confirmation importante à la chronologie si discutée de la vie de St. Paul, et adoptée par certains exégètes, notamment par Renan.

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Les Actes des Apôtres nous donnent des détails sur la vie qu’il y mena.

Avant son arrivée, un petit groupe, dont deux marchands juifs, s’était formé autour d’un docteur d’Alexandrie, Apollos, en tout douze personnes, qui ne connaissaient que le baptême de Jean. Paul compléta leur instruction et les rebaptisa au nom de Jésus. “Aussitôt le S* Esprit descendit sur eux, ils “ se mirent a parler en langues et à prophétiser.” Il faut donc se représenter des esprits fort échauffés et illuminés, habitués à vivre dans le merveilleux et l’irrationnel. “ La superstition régnait sans “ contrôle, tout le monde vivait dans de folles pré- “ occupations de démonologie et de théurgie. Paul “ n’avait pas à craindre de se trouver en présence “ de l’esprit philosophique et scientifique, qui l’avait “ arrêté tout court à Athènes.” 2 Il n’aura qu’à foire cristalliser leur foi dans les images et les idées théologiques répandus en Orient par les Mystères, et dans la personne du puissant Maître qu’il sentait vivre en lui.

Il logea chez Aquilas et Priscille, travaillant dans leur boutique, prêchant d’abord à la synagogue, puis dans une sorte de portique d’enseignement comme on en voit beaucoup dans les villes an-

1 Actes des Ap. ch. XIX.

* Renan St. Paul p. 344.

Pages 96- 97

Ephèse. Portique. Agora hellénistique.

Bibliothèque Celsienne.

(voir pp. 92-93.)

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tiques, la Schola Tyrannou. Il allait aussi de maison en maison où u les malades appliquaient sur eux “ des linges ou des mouchoirs, qui avaient touché “ son corps ; les maladies les quittaient et les esprits “ malins sortaient.” 1 * * Et les uns, qui étaient habitués à ce genre de manifestations de la puissance divine, comme ils en voyaient par centaines à Ephèse, “ restaient endurcis ” ; * les autres, se laissant aller à l’invincible espérance qui remplit le cœur de l’homme, ou simplement “ frappés de la supériorité des formules magiques de Paul ”, s se convertirent et crurent. Calomnié publiquement par les Juifs, il se sépara d’eux définitivement et créa une communauté chrétienne indépendante, qui répandit le nom de Jésus en Asie et fut le noyau de ces petites confréries, qui essaimèrent, à partir d’Ephèse, jusqu’au fond de la haute vallée du Méandre et jusqu’aux confins du Pont Euxin. De grandes constructions en briques, voisines des thermes romains, sont peut-être des vestiges de l’une des basiliques qu’élevèrent les premiers chrétiens.

Les fouilles ont aussi dégagé une grande rue monumentale, l’Arcadianè, 4 qui conduisait du port

1 Actes XIX, i2.

* Ibid. 9.

* Renan loc. cit. p. 348.

4 Voir photographie n° 18, pp. 112-131.

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au théâtre. 1 Est-ce là que les magiciens païens, effrayés et repentants, firent un bûcher de leurs grimoires mystiques, les Ephésia grammata, et les incendièrent en public ?...

C’était, sans doute, pendant le mois d’Artémision, quand la cité aux marbres blancs, toute resplendissante de soleil, était jonchée de fleurs, et que sur l’agora, sous les portiques, dans les temples montaient les hymnes en l’honneur de la plus grande des déesses, la reine d’Ephèse. 3 Tous les magiciens d’Asie prenaient part à la fête. “ Quelques exor- M cistes juifs ambulants ayant essayé d’invoquer le M nom de Jésus sur un possédé ” et d’en chasser un daimôn fort méchant, “ l’homme dans lequel ct était l’esprit malin s’élança sur eux et les roua de “ coups, de telle façon qu’ils s’enfuirent nus et “ blessés.” Le bruit de l’incident se répandit dans Ephèse ct et un certain nombre de ceux qui avaient “ exercé les arts magiques, dans la crainte qui s’était “ emparée d’eux, ayant apporté leurs livres, les " brûlèrent devant tout le monde : on en estimait “ la valeur à 50.000 pièces d’argent.” Et l’auteur des Actes ajoute immédiatement avec candeur : “ C’est ainsi que la parole du Seigneur croissait en “ puissance et en force !” 3

1 Voir photographie n° 18, pp. 112-113.

* fi fiéyitrlTi déa, ’E xprjtrov âvcurtra.

s Actes XIX, 15-20.

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Le long de cette rue se place une autre scène, que nous rapportent les Actes et qui se termine dans le grand théâtre, complètement déblayé par les fouilles et qui étage ses gradins, empourprés au soleil couchant, sur le flanc du mont Pion, face à la mer. 1 Là-bas dans le port, où clapotent les barques et se balancent les galères dorées, une grande rumeur s’est levée, c< un grand trouble au sujet de w la voie du Seigneur. ” Une des industries, dont vivait Ephèse, était celle des orfèvres, qui fabriquaient les petites châsses d’argent, les petites images d’Artémis et de son temple ; un grand nombre d’ouvriers étaient occupés à ce travail et de marchands à leur vente ; les pèlerins, venus par milliers de toutes les parties du monde les achetaient, comme les images du Sacré-Cœur à Montmartre, ou de la Vierge à Lourdes, à Fourvières ou à la Salette. Or Paul, en bon juif qu’il était, malgré sa culture hellénistique, ne s’était pas avisé de débaptiser Artémis, comme les premiers Ioniens l’avaient fait pour Oupis. Après tout n’était-ce pas ce qui devait arriver au moins dans l’esprit populaire, et ce qui eût tout arrangé ? Mais il n’admettait pas d’autre dieu que le sien et sa prédication subversive, qui commençait à prendre racine, faisait le plus grand tort à tout ce monde des petits artisans.

1 Voir photographie n° 18, pp. 1x2-113.

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Ils sc groupèrent autour d’un orfèvre, Démétrios, orateur et fauteur d’émeutes, et organisèrent une grande manifestation. Ils se massèrent au port, s’engouffrèrent dans l’Arcadianè et, le long du chemin, Démétrios les haranguait : l “ ô hommes €< vous savez que notre bien-être dépend de cette “ industrie, dont ce Pavlos a détourné une foule “ de gens. Et ce faisant, ce n’est pas seulement “ vous qu’il menace, mais le crédit du temple de “ la grande déesse, et, plus encore, la majesté même “ de celle qui est révérée dans le monde entier ! ” Et ces paroles les remplissaient d’une grande colère et ils se mirent à crier: “Grande est la “ déesse, la Diane des Ephésiens!” La foule se précipita dans le théâtre qu’elle envahit en vociférant. Sur le proscénion Démétrios gesticule et invective violemment les Juifs. La plèbe sur les gradins l’acclame. Le tumulte est à son comble ; deux chrétiens sont entre les mains des émeutiers ; Paul veut intervenir, ses disciples le supplient de s’abstenir. Pendant deux grandes heures on n’entend que le cri de “ Vive la grande Artémis “ des Ephésiens ! ” Enfin le grammateus parvient à apaiser la foule, lui représentant que c’était par les voies légales qu’elle devait s’en prendre à ceux dont elle avait à se plaindre, que ces mouvements de 1 Actes XXI 23-28.

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révolte étaient très préjudiciables à la ville et que la majesté de la grande Artémis était au-dessus de toute atteinte. 1

Paul avait créé l’Eglise d’Ephèse, mais tant s’en faut qu’elle restât sienne ; dans le pullulement des courants contraires, idées juives, idées alexandrines, conceptions orientales de toutes sortes, le daïmôn des disputes aux mille voix eût beau jeu. L’Eglise d’Ephèse renia Paul. C’est à Jean, que vont maintenant toutes les faveurs. L’Apocalypse paraît n’être qu’un long cri de haine contre Paul et les siens ; il n’est pas d’injure qu’elle ne lui ménage : feux juif, faux apôtre, faux prophète, nouveau Balaam, Jézabel. w Je le hais ” s’écrie le fils du Tonnerre. Jean grandissait sans cesse à Ephèse, sa suprématie parait avoir été reconnue au II* siècle dans toute la province. 2 Le sombre prophète, qui recueillit sans doute un jour, sur les bords du Caystre, l’écho du Logos du grand Héradite, dont il entendit mal le sens dans l’atmosphère chargée de tumulte, repose dans la tombe que la tradition de l’Eglise d’Ephèse conserve au sommet du Mont Pion. De grands feux allumés par les bergers, avec les herbes sèches et les broussailles de la colline, remplissent l’at-

1 Actes XLX, 29-34.

* Renan, l’Antéchrist, p. 347.

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mosphère pure et sereine de l’Ionie de son âcre fumée obscure et irrespirable, et viennent réjouir son esprit avide de disputes, qui ne sont pas encore éteintes.

Le bruit de ces disputes remplit les siècles suivants. C’est la querelle sur la doctrine du Verbe et son application à Jésus, ce sont les grandes luttes sur rhomoousie et l’homoiousie, les rapports du Fils et du Père et des personnes de la Trinité, la dispute sur les deux natures de Jésus, qui met aux prises Nestorius et Cyrille au premier concile d’Ephèse en 431 et aboutit à la proscription de l’Eglise Nestorienne ; elle renaît dix-huit ans plus tard au deuxième concile, en 449, le w Brigandage d’Ephèse, ” où les monophysistes arrachent aux évêques une décision que, deux ans après, le concile d’Antioche révoquera, réduisant en schismatiques leurs partisans, qui se retranchent en Egypte pour y constituer l’Eglise Copte. L’esprit grec épuisé se bat, comme un Don Quichotte, contre des moulins à vent ;... du vent, du bruit et des mots. Mais c’est de ces spéculations vides, de ces arguties, élevées à la hauteur d’une Révélation, qui, pendant plus de dix siècles, ont dévié de sa voie l’intelligence humaine, que s’emparera l’Eglise monarchique et militaire de l’Occident, pour les imposer par le feu et par le sang.

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Pendant ce temps, alors que les Goths mettent à sac l’Artémision, que Théodose fulmine contre le paganisme dont il fait fermer et détruire tous les temples, le peuple poursuit ses dévotions aux génies, dont il remplit le monde : dieux, déesses, âmes de héros, de saints, de grands magiciens. Les noms seuls changent, le fond reste invariable. Le Dieu de la Trinité est relégué au dessus des nuages dans l’inaccessible lointain. Le peuple accomplit ce que Paul ne pouvait faire : il transforme Artémis, la parthénos, en Marie la Vierge, mère de Dieu, et Artémis Kourotrophos en S* Artemidos, 1 qui préside, à son tour, aux enfantements. Les images du sanctuaire deviennent tout naturellement les icônes de l’église, les grandes processions de la déesse, les panégyries à la tombe de Jean et de la Vierge. Le Christ avait dit à S* Jean: w voilà ta mère ” et l’auteur du IV e Evangile ajoute : “ Depuis ce moment le disciple la prit chez lui.” * Or la tradition voulait que Jean d’Ephèse se confondit avec l’apôtre préféré du Christ ; 3 il fallait donc que la Vierge fût morte à Ephèse, que sa tombe voisinât avec celle du

1 J. C. Lawson. Modem Greek folklore and ancient greek religion. Cambridge 1910, p. 44.

* 4* Evang. XIX, 27.

* Sur ce point voir Loisy : Le 4 e Evang. p. 134, et Jésus et la trad. évang. p. 24.

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grand saint et partageât son culte et ses pèlerinages. Près de l’église apostolique s’éleva la basilique de Marie, la plus ancienne, de la chrétienté. 1

Puis s’introduit le farouche monothéisme musulman, dont le fanatisme ne s’est pas émoussé à l’épreuve de la dialectique grecque. Mais déjàEphèse avait perdu tout ressort et toute énergie propres, elle avait abandonné la lutte contre le fleuve, dont l’ensablement poursuivait son cours implacable. Elle s’était tassée sur elle-même contre le Panayr Dagh, dans le vallon de Boudroumia; avec la lutte, elle avait renoncé à la vie. Elle vient bientôt agoniser à son berceau, sur le mamelon d’Aya- Soulouk, où les conquérants dressent leur castel et transforment en mosquée le S 4 Synode, dont les pierres avaient été dérobées à l’Artémision. Mais l’édifice, où se superposaient en équilibre instable tant de dieux étrangers les uns aux autres, ne tarda pas à s’écrouler, et sa muraille ruinée sert aujourd’hui de fond à une réclame de l’Oriental Carpet Manufacture Ltd ! Seule sa belle voûte,* construite en matériaux qu’a consacrés Artémis, domine cette confusion et cette désolation.

1 Son existence est attestée dès le IV* siècle par les actes du concile d’Ephèse. Voir G. Herzog, Rev. d’hist. et de litt. relig. 1907, n* 5-6, p. 523 et p. 527. Lucius, les origines du culte des Saints, 1908, p. 638.

* Voir photographie n° 19, pp. 112-113.

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Mais l’esprit des dieux morts s’obstine. Il suscite de nos jours encore de nouveaux faits religieux. Il a inspiré une vierge bavaroise, Catherine Emmerich, et l’a visitée sous forme de la parthénos chrétienne dans son couvent d’Aguetenberg à Dulmen. La Vierge lui a raconté comment elle est venue à Ephèse avec S* Jean, comment sa maison de pierre se terminait circulairement et se composait de deux pièces, dont l’une servait d’oratoire et de chambre à coucher, l’autre de lingerie et de garde robe ; et sa couchette était appliquée contre le mur, comme une boîte creuse haute d’un pied et demi. La maison a été retrouvée avec sa forme et sa distribution, l’emplacement du foyer, l’anfractuosité de la couchette, à la tête de laquelle on voit encore une brique où la Sainte Vierge, en hébreu, a inscrit son propre nom : u Méryem,” Marie ! Il n’y a pas à douter... Et de grands pèlerinages viennent chaque année sur les lieux, où vit toujours la divinité, célébrer en grande solemnité le service de la pauvre villageoise, femme d’un petit artisan juif, Méryem, héritière de la majesté de la grande Artémis, la toute puissante déesse des Ephésiens. 1

1 Sur le tombeau de la Vierge à Ephèse : Grabrielovictz, Ephèse ou Jérusalem, tombeau de la S t# Vierge, Paris 1897 ; Gouyet, Découverte de la maison de la S u Vierge dans la montagne d’Ephèse,

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M La Sibylle fait retentir sa voix à travers les siècles ; car un Dieu l’y pousse.*’ 1 C’est la voix d’Héraclite dans la plaine désolée du Caystre. Oupis, Lèto, Artémis, Marie, Allah, de quelque nom qu’on vous nomme, depuis les temps lointains où, dans un printemps radieux, vous animiez les ébats des oiseaux d’Homère, parmi les fleurs d’eau, sur les rives vierges du fleuve, vous avez soulevé les peuples et vous les avez livrés à la mort. Sans repos vous avez tour à tour revêtu toutes les formes pour vous dérober à nos prises ; mais dans vos inlassables mutations vous avez voulu que quelque chose de vous persistât. Sans cesse vous avez changé de figure et de dessein, mais toujours vous êtes restés les mêmes, sibyllins et insaisissables ! “ La nature aime à se dérober “ à notre prise...* Tout s’écoule, tout marche, rien “ ne s’arrête ” ; tout change et rien ne change ; cc nous descendons dans le même fleuve et cepen- “ dant nous n’y descendons pas,... nous sommes “ à la fois et nous ne sommes pas.” 3

Paris, œuvre de S 1 Paul 1898 ; du même, voyage en Terre S u et à Ephèse A la recherche de la maison, etc... 1897 ; Timoni, Panaghia Capouli, Paris 1896 ; Niessen Panaghia-Kapuli, der neuenteckte Wohn und Sterbehaus, etc... Dolmen, I. W. Laumann 1906.

1 Héraclite d’Ephèse fragm. 92. (Diels fr. der Vorsocr. II).

* Ibd, fr. 123.

3 Ibd. fr. 91.

PRIÈNE

Mesdames, Messieurs,

D’Ephèse à Priène la route franchit la ligne de partage des eaux de la vallée du Caystre et de celle du Méandre, dans une cassure qui sépare l’extrémité occidentale du Mésogis des contreforts orientaux du Mycale. Puis, par un sentier tortueux et pierreux, elle suit la base du Mycale, dont les sommets sont noyés de lumière transparente et les croupes fendues, çà et là, par des vallons boisés, où s’accrochent des villages ; à gauche à perte de vue, comme une vaste steppe, s’étend la plaine du Méandre, alluvions desséchées et marécages détrempés, où poussent de rares herbages, des tamaris et des roseaux. Au fond, vers le sud, perdue dans la brume de l’horizon, la chaîne du Latmos découpe ses formes saisissantes dans le bleu pâle du ciel.

De l’une de ces croupes arrondies se détache et s’avance dans la plaine un petit plateau incurvé, à soixante-dix mètres environ au-dessus d’elle, domi-

1 Voir le plan de Priène, Planche IV, en fin du volume.

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né par une énorme muraille verticale. 1 Sur ce plateau, environné de champs et de cultures avec leurs beaux rideaux de peupliers, leurs joncs et leurs plantes aquatiques, refuge des palmipèdes et des. échassiers, “ qui voltigent ça et là dans le pré d’Asie, secouant leurs ailes avec des cris confus dont bourdonne la prairie ”, * reposent paisiblement au soleil les ruines de la petite ville de Priène.

Ces ruines, mentionnées au XVIII e siècle, fouillées hâtivement en 1868 par les Anglais, qui en rapportèrent quelques marbres à Londres, puis de même par Thomas et Rayet en 1873, n’ont été vraiment explorées méthodiquement que de 1895 à 1898 par Humann, puis par MM. Wiegand et Schrader, pour le compte des Musées royaux de Berlin.

Les fouilles, qui ont fait complètement place nette, ont dégagé toute claire et proprette, avec l’ensemble de ses édifices publics, de ses rues et de ses maisons et font revivre pour nous, sous tous les aspects de sa vie, une petite cité grecque d’époque hellénistique, modeste ville de province, de 4 à 5.000 habitants, Pompeï plus soignée et mieux bâtie, dans la grâce agreste, l’ample paysage et la clarté douce de l’Ionie.

1 Voir photographie n° 27, pp. 144-145.

* Homère II. II, 459-463.

PRIÈNE IO9

Priène fut fondée au X e siècle avant J.-C., (non sans luttes avec les premiers occupants, des Cariens, contre lesquels elle fut soutenue par Ephèse), par une colonie Ionienne, dans des conditions semblables à celles d’Ephèse. 1 Elle fait alors partie de la confédération des douze villes ioniennes, qui avaient élevé au promontoire de Mycale leur grand sanctuaire de Poséidon Héliconios, le Panionion, dont elle présidait les sacrifices solennels.*

Elle subit la domination lydienne, puis celle des Perses qui la saccagent et emmènent ses citoyens en esclavage. C’est vers cette époque que vivait à Priène Bias, 3 l’un des sept Sages de la Grèce, dont Plutarque nous dit qu’il fut chargé d’une ambassade à Samos dans des luttes qui divisaient entre eux Prièniens, Samiens et Milésiens. “ Le Roi d’Egypte lui ayant envoyé, nous dit le <c même auteur, une victime, en lui faisant dire “ d’en couper ce qu’il y avait de plus mauvais et “ de meilleur, le Sage, avec un discernement mer- “ veilleux, en ôta la langue et la fit porter au Roi.”

Dans la grande insurrection des Ioniens contre

1 D’après Strabon, XIV, i, 3, elle fut bâtie par Aepytos, fils del’Athénien Nélée, et reçut plus tard de nouveaux colons amenés de Thibes XIV, 12. Ailleurs le même historien nous dit que les- Prièniens sont originaires d’Hélicè VIII, 7, 2.

* Strabon VIII, 7. 2.

* Plutarque Qœst. graec. 20 ; Banq. des sept Sages, 2.

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PRIÈNE

les Perses, Priène envoie à la bataille de Ladé, en 494, douze vaisseaux. Elle joue un rôle dans la guerre du Péloponèse, et suit les destinées des villes ioniennes, tour à tour soumise au Grand Roi et libérée par les Grecs. A l’époque de Périclès, commencent avec Samos, au sujet d’une délimitation de territoire, d’interminables démêlés, que nous font connaître une série d’inscriptions, document important et intéressant de la diplomatie et du droit public hellènes. 1 Lysimaque tranche le débat, puis le Roi Antiochos. Les Samiens ressuscitent l’aflàire sous Antiochos II. Le débat recommence au milieu du III e siècle ; cette fois ce sont les Rhodiens, puis les Egyptiens qu’on prend pour arbitres. A la fin de ce siècle, Priène est soumise à l’Egypte et cent ans plus tard à Rome.

En somme, et c’est un phénomène général pour les villes d’Ionie, elle a subi tour à tour, et souvent volontiers, les dominations les plus diverses. Dans la nature douce et alanguissante, elle s’est laissée aller, non sans habileté commerciale et sans activité intelligente, à la vie facile, puis... à la mort.

C’était à la fois, à l’origine, une ville de commerce et d’agrément, et un port. Mais, beaucoup plus vite qu’à Milet, le port s’ensabla sous la coulée 1 C. I. G., n®* Z905, 2254.

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des alluvions du Méandre. Scylax, un navigateur et géographe grec du temps de Darius, signale encore deux ports ; à l’époque de Thucydide, qui raconte la campagne de 412 et ne mentionne pas Priène, elle ne devait guère plus être accessible aux bateaux de guerre. Strabon nous dit que de son temps elle était à quarante stades de la mer, elle en est aujourd’hui à environ quinze kilomètres.

On n’a pas retrouvé une pierre de la ville ancienne. Celle que révèlent les fouilles a été complètement bâtie quelque temps avant l’arrivée d’Alexandre. 11 est probable que la cité a dû reculer contre la montagne devant l’envahissement du fleuve et qu’elle s’est reconstruite, à l’abri du danger, sur un autre emplacement salubre et sûr. Elle est ainsi exactement datée et nous offre un exemple bien délimité et très typique d’une petite ville provinciale ionienne de l’époque hellénistique, entre le IV e et le II e siècle avant notre ère. 1

Adossée au nord au formidable rocher vertical, qui dresse au dessus d’elle, à 350“, un petit plateau difficilement accessible, la plate-forme qui porte la ville s’arrondit vers la plaine suivant un contour

1 Th. Wiegand und H. Schrader, Priène. Berlin, G. Reimer 1904. Voir aussi l’excellent article de A. Jardet dans la Revue de Paris du 1“ avril 1909.

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irrégulier que suit, sur un développement d’environ deux kilomètres et demi, un mur percé de portes, l’encerclant comme une ceinture.

Cette plate-forme n’est pas horizontale, mais s’élève en quatre terrasses principales dont la plus basse est à 30“ et la plus haute à 130“ au-dessus de la plaine ; le gros de la ville s’étend sur-les deux terrasses intermédiaires à 79“ et 97“ d’altitude.

Du chemin qui monte à l’Acropole, on embrasse l’ensemble de la fouille, dont la disposition est très frappante. Elle apparaît comme un grand damier de rues rectilignes qui se coupent exactement à angles droits, larges de cinq à six mètres dans le sens de l’est à l’ouest, plus étroites dans le sens de la montée sudnord. Ces rues tracent ainsi, comme dans les villes américaines, des blocs, des ilôts juxtaposés, dont les dimensions sont sensiblement invariables : 35“40 sur 47“20. Les édifices, les maisons, suivant leur grandeur, occupent un, deux ou trois de ces blocs, mais respectent exactement l’ordonnance géométrique de l’ensemble. Environ quatre vingt de ces ilôts contiennent les habitations, à raison de quatre par ilôt en moyenne(soifc 19“ sur 22 m environ par maison), ce qui donne, pour chaque habitation, des dimensions quelque peu supérieures aux dimensions moyennes des maisons de Pompeï. Mais certaines n’occupent qu’un huitième d’ilôt et quel-

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