‹ Villes mortes du moyen âge;Chapitre 14 sur 17 · Rome, E. Locschcr, 1910, in-io, t. II, p, 393 et suiv · texte numérisé non relu

Rome, E. Locschcr, 1910, in-io, t. II, p, 393 et suiv

Xinfa ; Vue d'ensemble sur la rive droite.

Phot. C. Enlart.

Xiula ; Une rue de la rive gauche.

Phot C. Enlart.

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s'accrut au xi" siècle par sa situation en frontière des Etats Romains et des possessions Normandes.

Très disputée dans les guerres féodales, Ninfa prit sa part des luttes du Sacerdoce et de l'Empire. Paul III s'en étant rendu maître en 1110^ la donna en fief à la Commune, sous condition qu'elle serait démantelée. La forteresse redevint un centre agricole; ce fut pour la contrée un court répit.

En 1159, Alexandre III, chassé de Rome par Frédéric Barberousse et l'antipape Victor, vint se faire couronner à Ninfa, qui lui restait fidèle. Peu après, le vindicatif empereur saccageait la malheureuse ville. La lâcheté des «: représailles » allemandes ne date pas d'aujourd'hui.

En 1234, nous voyons Grégoire IX faire la paix entre les communes de Ninfa et de Sermoneta; en 12-13, Innocent IV demande à la première d'envoyer des secours à Terracine assiégée.

Occupée en 1294, par les Colonna, puis par Boniface VIII, elle fut donnée par ce pape à sa famille, et les Caetani la possèdent encore.

Le règne de Bonifacc VIII fut l'époque de la grande prospérité de Ninfa : « castrmn Nymphae ditissimum et uherrimwn in reddiiibus » pouvaient dire à bon droit les Colonna, qui la revendiquaient vainement contre les Caetani. Le dessèchement des Marais PontinS;, poussé activement par Boniface, avait rendu pour quelque temps la salubrité au pays.

Son histoire n'en resta pas moins agitée : en 1391, Honoré Caetani enleva un instant Ninfa à son cousin

Benoit, en utilisant des troupes de mercenaires bretons et gascons que le pape d'Avignon avait fait passer en Italie.

Au XV® siècle, commence la décadence de Ninfa : on j peignait de belles fresques, mais la ville redevenait malsaine : l'affaissement du sol ; le colmatage des canaux ruinaient Toeuvre de Boniface VIII. Les rôles de la gabelle accusent encore la présence do 2.500 habitants, mais ce nombre allait décroissant et en 1475, quand le cardinal d'Estouteville^ archevêque de Rouen, eut la fantaisie d'acheter aux Gaetani la ville de Ninfa, l'acte de vente la qualifie de castrum dirutum. Ce n'est déjà plus qu'une ruine et pourtant on ne cesse de la convoiter, tant son sol est fertile. Alexandre VI la confisque pour en faire don à son petit fils, l'enfant de Lucrèce, mais bientôt Jules II la rend aux Gaetani.

Les habitants avaient fini, sans doute, par s'habituer aux changements de maîtres, mais ils pouvaient de moins en moins s'habituer au climat.

De 1670 à 1675, le cardinal Altieri, frère de Glément V, avait encore vu des habitants à Ninfa, au dire du cardinal Piazza, qui, lui-même, en janvier 1681 trouva la ville déserte et envahie par la végétation. La prospérité de Ninfa avait été rapide. Sa décadence le fut plus encore.

Si la nymphe du fleuve Ninfeo a toute l'attirance d'une sirène, elle en a aussi toute la perfidie. Traîtreusement, elle empoisonne ses hôtes; ils se découragèrent d'habiter un sol maudit, où périodiquement l'épidémie faisait dans leurs rangs des brèches de plus

Le Château.

Phol. C. Fnlart.

Ninfa ; Les Remparts, Phot. C. Enlart.

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en plus larges. Les survivants restaient livides, les yeux injectés, le corps débile et secoué de frissons. Un jour vint où le conseil de ville demanda et obtint pour ces malheureux accueil et droit de cité dans les communes voisines, Sermoneta, Norma. Quelques-uns même s'enfuirent jusqu'à Gisterna.

On vit alors la population fuir les miasmes comme on fuit devant une invasion. Sur les chars à bœufs, ils chargèrent les reliques de leurs Saints, le mobilier et les ornements transportables de leurs églises et de leurs maisons, puis, clergé en tête, les réfugiés s'acheminèrent vei's les villes voisines, où les autorités vinrent les recevoir aux portes.

On retourna encore de temps à autre à Ninfa, chercher les meilleurs matériaux des édifices, puis quand il n'y resta plus que les squelettes des bâtiments et les os des morts, la ville fut abandonnée, comme on laisse une défunte au cimetière, et doucement, le lierre et la vigne sauvage, les figuiers, les églantiers et les myrtes lui tissèrent un linceul de verdure, heureux de s'épanouir dans la tiédeur humide qui empoisonne les hommes, mais réconforte les plantes.

Une tentative de restauration eut lieu en 1765. Pie YI ayant entrepris d'assainir les Marais Pontins, le duc de Sermoneta répara un palais, remit en état des moulins, accommoda en grange une église, créa des jardins et permit en 1771 au chanoine Georges Dini d'élever une chapelle qui allait bientôt devenir une ruine de plus.

La nymphe des eaux n'avait pas été consultée : elle

n'approuva pas le plan et « la malaria forte » continua de sévir.

J'ai fait plus d'une fois, et toujours avec émotion, le pèlerinage de Ninfa ; il y a trente ans, à cheval ou à pied; depuis, en automobile ou en chemin de fer, car cette ville qui n'a plus d'habitants possède maintenant une gare et une usine de force électrique. Les nymphes n'ont pas attendu la guerre pour être ouvrières d'usines ! Les travailleurs se relaient chaque semaine pour éviter la maladie; ils forment, avec les habitants de Norma et quelques chasseurs, la clientèle de la station, où dans une baraque sordide décorée du nom de buffet, ils trouvent de mauvais fromage, un plus mauvais pain et un vin pire encore.

On y comtemple, en revanche, un panorama vraiment saisissant.

Dans les miroirs d'eau du petit lac limpide et des anciens fossés, se reflètent les remparts encore crénelés, le haut donjon carré du palais ducal; les tours découronnées des églises et des maisons nobles, et tous ces édifices portent des guirlandes et cimiers de verdure que le vent de la plaine fait ondoyer. Sur un coteau au nord-ouest, d'autres ruines, celles d'un monastère; à l'horizon sur une colline les mâchicoulis puissants de Sermoneta; au-dessus de la route, la haute falaise qui sert de piédestal à Norma et d'où les lavandières descendent aux sources par des sentiers en lacets.

Le premier édifice qui se présente à nous est une église romane du xiii' siècle, Saint Pierre hors les

Xinfa; Saint-Pierre hors les murs.

Phot. C Enlart.

Xinfa : Restes d'un jiont.

riio'. C. i:iilart.

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murs, qui conserve son abside à arcature, ses lourds piliers carrés et une partie de ses bas-côtés à voûtes d'arêtes. Ses murs gardent de bonnes fresques représentant la Crucifixion, la décollation de Saint Jean Baptiste, l'Annonciation, la Vierge recevant les hommages des Saints, et autres sujets.

La création des jardins Gaetani a fait démolir au xviii*^ siècle la moitié du front nord des l'emparts et les ruines voisines, entre le palais et la porte Sainte Marie, mais le front occidental de Tencointe conserve onze tours crénelées, ses fausses braies et ses fossés d'eau courante. A l'est et au midi, les remparts subsistent aussi sous l'envahissement du lierre; du côté sud une porte, peut-être la porte Saint Biaise, menait à Gisterna; de ce côté aussi se voit une porte d'eau à deux arches, que défendait une tour ronde.

Du lac à cette porte, le clair fleuve des nymphes traverse la ville en ligne droite et d'une course rapide. Des quais demeurent par endroits et deux ponts franchissent encore la rivière.

L'un, au sud, est un pont romain à deux arches; l'autre était fait de plusieurs arcs rapprochés mais indépendants ; un seul a subsisté, d'une telle étroitesso que ce pont semble bâti pour les chèvres.

Le Prof. Gius. Tomasetti a réussi à retrouver les noms de plusieurs rues: Strada Malvetti, Strada Subalsena ; Via de Plegano ; Via de Salpi ; via Sarapi. Un endroit de la ville s'appelait Senagonia, corruption peut-être de Sinagoga, une tour était dénommée Twris de Inserra. Il est douteux que l'on puisse restituer

ces emplacements, mais on reconnaît encore nombre de voies publiques.

Trois rues parallèles s'étendent de l'ouest à l'est; au centre, la grande rue de dix mètres de large avec ses portiques dont il reste une seule arcade et divers piliers. Là s'alignaient les palais nobles. Le pont romain reliait cette rue à la rive gauche, où elle se prolonge plus étroite, aboutissant à une église dont il reste la grande abside aveugle et des murs. Une jolie fresque de la Nativité du xv^ siècle y est presque intacte. Le clocher est une réplique en pierre des clochers de brique romains.

A l'autre bout de la grande rue et à l'ouest de la ville, se dressent les vestiges encore imposants de la collégiale de Sainte Marie Majeure. C'est là qu'en 1159, Alexandre III fut couronné et l'on assure que le même jour il consacra l'église. Quatre ans plus tard, à Paris, il consacrait Saint Germain des Prés et posait la première pierre de Notre Dame.

Les ruines de Sainte Marie Majeure comprennent une grande abside sans fenêtre, avec une corniche de brique à modillons de marbre, une vaste crypte effondrée, des collatéraux croulants; à l'ouest une haute façade très nue, dont les trois fenêtres sont surmontées d'une corniche à modillons de marbre et d'un fronton. La tour accolée à cette façade est d'un style analogue, mais de proportions plus humbles et de date antérieure. Sur sa base de pierre en petit appareil régulier, s'élève un étage à arcades de brique et à modillons de marbre, du style romain le mieux caracto-

Ninfa ; Palais près de l'entrée des eaux. Phot. C Enlart.

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risé. Des plats de faïence s'y incrustaient et deux d'entre eux restent en place, ornés l'un d'une fleur et l'autre d'un dragon; des touffes de giroflées parsèment de taches d'or son architecture. A la base de cette tour, une absidiole conserve des fresques du xiii^ siècle ou du xiv®; d'autres du xv* ou xvf ornent le bas côté sud; on y lit l'inscription Urbamis, on y reconnaît Saint François et Saint Césaire de Terracine, très populaire dans le pays et dont le type est bien romain. Il tient un cartel où sont tracés deux titres : c'est le codicîllus portant l'effigie des deux Augustes, dont l'église de Saint Césaire au Palatin gardait le dépôt sacré.

La grande rue aboutit à une place, place du marché sans doute, qui occupe l'angle sud-ouest de la ville. On l'a, depuis peu, transformée en verger.

Là se dresse une façade de pierre qui passe pour celle de l'hôtel de ville. Des fenêtres cintrées s'ouvrent dans le haut; on y reconnaît les vestiges d'une tour, d'un escalier et d'une terrasse sur voûte ou d'un balcon, mais si l'on pénètre dans l'édifice^ on y reconnaît à première vue une spacieuse église, à laquelle il ne manque guère que la toiture et le clocher. Son abside aveugle regarde l'ouest et se loge dans l'angle même des remparts, une Vierge assise peinte à fresque y trône encore, maïs on s'est mis à allumer des feux dans cet abside et la fresque est maintenant gâtée. La paroi sud de l'église, appuyée au mur d'enceinte conservait d'autres fresques, effigies de saints du xiv' siècle; cette paroi vient de s'abattre tout d'une pièce.

Outre Sainte Marie, Saint Biaise, Saint Pierre et Saint Michel, Ninfa possédait encore des églises de Saint Léon, Saint Paul, Saint Martin et Sainte Parasceve. Cette dernièr-e sainte, patrone aussi d'une paroisse de Sezzo, est ainsi nommée parce qu'elle naquit le Vendredi Saint. Son culte est tout local.

Le long de la grande rue et dans les voies perpendiculaires plus étroites, on remarque des demeures nobles en forme de donjons carrés, aux ouvertures rares et petites ; entre ces constructions sont ménagées, comme dans certaines villes du }Jidi de la France d'étroites venelles, qui ont le triple avantage de faire écouler l'égout des toits, défaire obstacle à la propagation des incendies, et de supprimer les contestations qui naissent de la mitoyenneté. Les salles basses de ces demeures ont des voûtes d'arêtes dans lesquelles sont noyées des poteries qui les allègent. Quelquesuns des vases ouvrent leur orifice sous le douelle, pour favoriser l'acoustique. On remarque aussi un tuyau de descente en maçonnerie qui devait alimenter une citerne.

La grande rue qui s'étend parallèlement au front nord de la ville relie la porte Sainte Marie à l'esplanade du palais. Pi'ès de la porto, elle longeait l'église Saint Michel, dont il subsiste une large abside, une amorce du transept et la base d'une puissante tour carrée. Dans l'abside se remarque l'alternance régulière de la brique et do la pierre et à l'intérieur, quelques bonnes fresques du xii" siècle et du xiii*^ : translation d'un corps saint et guérison d'un aveugle. Un

Sainte-Marie Majeure.

l'Iiot. C. Enlart.

Saint-Michel.

Ninfa.

Phot. C Enlart.

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bâtiment monastique à voûtes d'arêtes, s'appuyait d'une part à cette abside et de l'autre au rempart.

Toute cette architecture de Niufa, qui resta romane jusqu'au xiv« siècle, s'inspire directement des modèles antiques. La brique combinée avec les modillons de marbre, les arcades des clochers, les amples absides sans fenêtres, font penser aux ruines romaines ; l'extrême sobriété des formes donne à ces monuments un caractère assez noble. C'est l'architecture romaine du Moyen AgQ et cet ensemble nous donne une idée de l'aspect que présentait la Rome du xiii" siècle, aspect si difficile à restituer aujourd'hui dans cotte Ville Eternelle éternellement remaniée.

Le style gothique, ou pour mieux dire français, n'apparut à Ninfa que sous Boniface VIII et le palais ducal, bâti en travertin bien taillé, y est resté le seul témoin de cet art. Il rappelle l'architecture des monuments do Gahors. Le donjon et le centre de la façade sont les seules parties primitives. Dans cette façade s'ouvrent deux jolies fenêtres géminées, dont les arcs aigus redentés retombaient sur une colonnette centrale. Au XV" siècle le bâtiment fut prolongé en un rectangle llanqué de quatre tours carrées normales aux angles et dont la face nord a le pied dans Teau même du lac. Les planchers achèvent de s'effondrer; les cheminées sont encore reconnaissables. Au centre de la cour se dresse l'imposant donjon du xiv*" siècle, tour de 10 mètres carrés haute de 32 mètres. Ses murs mesurent 2M0 d'épaisseur. Un chêne vert touffu a longtemps ombragé la terrasse du sommet. Près du pa-

lais, une ferme, les moulins, un pont et le lavoir sont les seules parties de Ninfa que l'on entretienne encore, elles voisinent avec un joli palais du xiii'' siècle auquel on a remis un toit pour l'utiliser comme magasin. Dans ses gracieuses fenêtres à cintres géminés, des colonnettes de marbre ont subsisté.

Sa façade sur la rivière était garnie d'un balcon de bois, dont on reconnait les traces. Du côté opposé, elle a un perron extérieur dans le style de ceux de Yiterbe. Serait-ce là que fut signé en 1349 un acte cité par Gregorovius : actum in scalis palalii Nymphae ? »

Vers le milieu de la grande rue, un palais de même style a été dépouillé de ses ornements de travertin et malheureusement, cette spoliation n'est pas un fait isolé. Les émigrés et les voisins de Ninfa ont emporté dans les environs beaucoup de pierre travaillée. Le P. Iculi, historien de Sermoneta au xviu" siècle y avait vu la cloche de Saint Jean de Ninfa et la rose encadrée de marbre que l'on avait arrachée de la façade de cette église. Ces souvenirs ont disparu.

Le quartier de la rive gauche était devenu un roncier inextricable; des prisonniers autrichiens l'ont défriché en 1918.

Depuis trois siècles, un silence de mort règne dans les rues de Ninfa. Seuls les lavandières et les pâtres descendent au matin des hauteurs habitées du voisinage; à la source du lleuve des nymphes, les femmes

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de Norma bavardent en vaquant à leur lessive et de petites filles étalent le linge sur les buissons. Dans les rues et sur les places, maintenant tapissées de gazon, se balance le pas lent et silencieux des grands bœufs au pelage ardoisé^, aux veux noirs, aux cornes arquées et démesurées.

Privés désormais de cierges, les saints des fresques s'écaillent tristement aux murs des églises qu'ils n'ont su protéger. Le lierre grimpe à l'assaut des tours, tandis que du faîte descendent en se balançant des vignes sauvages que l'automne pare de rouge et d'or. Au printemps, s'épanouissent giroflées des murailles et fleurs des champs et s'ouvrent les ombelles des lauriers, puis les myrtes se constellent de fleurettes blanches; les grives et les merles y installent leurs nids. C'est seulement en hiver ou la nuit que la tristesse vient planer sur ces ruines et rend au visiteur le sentiment du désastre accompli.

Quand le soleil s'approche de l'horizon, les lavandières du Ninfeo se hâtent d'empiler sur leurs têtes d'énormes ballots blancs que l'on va voir monter avec des ondulations lentes sur le flanc du rocher de Norma. Alors, d'eux-mêmes aussi, les bœufs se rassemblent dans les carrefours et, par ce qui fut des rues, ils vont à pas comptés vers le lac, boivent lentement, puis reprennent ensemble le chemin des étables lointaines.

Avec le crépuscule, une brume transparente s'élève du sol, enveloppant la ville fantôme. Alors, les rongeurs et les reptiles sortent des crevasses des murs;

les hiboux quittent les clochers et leur donnent la chasse. Gomme dans la prophétie d'Ezéchiel, la cité est devenue la demeure des bêtes sauvages. Un seul signe de vie humaine et moderne y apparaît encore : c'est un point lumineux très vif qui fait miroiter l'eau des sources : c'est l'usine électrique installée par les petits neveux de Boniface VIII sous les murs du palais ancestral.

Combien de générations verront encore Ninfa ? L'Etat, il est vrai, et le duc de Sermoneta veillent, sur ses ruines historiques ; elles ne servent plus de carrière, mais font graduellement place à des jardins. En effet, un travail se poursuit, plus lent que celui de la pioche mais non moins sûr. Traîtreusement, les pluies d'hiver infiltrent les murs; sournoisement, les racines se faufilent dans les joints et les désagrègent.

Quand la végétation et l'eau ont accompli leur œuvre dissolvante, un coup de vent passe sur la plaine, secoue les panaches de verdure qui couronnent les ruines, et avec un sourd fracas, un pan de mur s'abat entraîné par l'arbre parasite. C'est le désastre pour la nichée d'oiseaux qu'il abritait ; mais les arbres et les oiseaux ne casseront de croître et de multiplier, tandis qu'une noble et historique silhouette de tour a pour jamais disparu de l'horizon.

Ainsi la nymphe des eaux, patiente mais obstinée en ses maléfices, fînira-t-elle par effacer de son domaine toute trace des mortels qu'elle avait séduits et attirés pour les perdre.

Sur la ligne de Rome à Viterbe, la station de Cesano s'élève dans une plaine inhabitée et sans arbres. C'est de là qu'un assez mauvais chemin mène en une heure le piéton à Sainte Marie de Galera, centre d'exploitation agricole qui fut jadis un couvent de dominicains. Là est une vieille église dont les arcades gothiques portent une simple charpente et reposent sur des chapiteaux corinthiens antiques.

Bientôt, en poursuivant la route, on découvre un vallon boisé au centre duquel un rocher forme une île escarpée couverte d'un bois touffu dont émerge un clocher. C'est la petite ville de Galera, dont les fièvres paludéennes ont chassé les derniers habitants au début du xix^ siècle.

Galera (1) doit sans doute son nom à l'aspect qu'elle présente : le rocher qui la porte, entre une rivière et

1. Sur ceUe ville, on peut consulter la disserlalion de Coppi (Antonio) au t. VII des Atti dclV Accadcmia Itomana di Archeolor/ia (ISoG) et sur les événements de 1058 l'Histoire de l'Eglise de Mgnr. Duchesne.

un marais, a le plan d'une ellipse aigùe; il évoque l'image d'un navire.

La ville est d'origine antique et conserve quelque's vestiges romains : j'y ai vu un débris de sarcophage, qui semble avoir été utilisé comme fontaine près de la porte du sud. — Tout auprès de la petite ville, sur la colline du nord, un singulier édifice- remonte sinon à l'Antiquité, du moins à une époque pré-romane.

C'est une église abandonnée composée de deux nefs égales, voûtées en berceau et reliées par des arcades que portent de lourds piliers carrés. Une terrasse la surmonte et des contreforts garnissent ses murs; des fresques ornent l'intérieur. L'étrangeté de l'édifice consiste en son mode de structure : il n'est pas appareillé, mais formé d'une concrétion de béton, pierrailles et mortier d'une incroyable dureté.

Tels sont les témoignages de l'antiquité de Galera, mais cette ville n'a marqué dans l'histoire qu'en l'année 1058.

En cette année, une faction avait élu à Rome l'antipape Benoit X (1). Chassé de la Ville Eternelle, il s'enferma avec ses partisans dans la petite place forte que les normands vinrent aussitôt assiéger. Durant ce siège, Benoit montait chaque jour sur les murs de la ville et du haut des crénaux, d'une voie puissante et terrible, il déversait sur ses ennemis les plus effrayantes malédictions.

1. Gregorovius, Geschichte dcr Stadt Rom.; Mgr. Duchcsne, Hist. de l'Eglise

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