‹ Villes mortes du moyen âge;Chapitre 5 sur 17 · TÉROUANNE · texte numérisé non relu

TÉROUANNE

Ecosse. Si l'on en croit Brantôme, il s'écria : « Je ne craignois rien tant que de mourir on ma maison et en mon lict... Madame la jaunisse n'aura point cet honneur. > Le lendemain, il était auprès du roi, lui exposait l'état lamentable de la place, et ralliait son poste en disant : «Sire... quand vous entendrez que Térouanne est prise, dites hardiment que d'Essé est guéry de sa jaunisse et mort. » Il allait tenir sa parole. La place fut étroitement investie au milieu d'avril, mais des sorties heureuses de sa garnison faillirent décourager l'assiégeant. Celuici accumula l'artillerie et, au mois de juin^ le bombardement devint terrible. Ainsi préparé, l'assaut fut donné le 15 juin; il dura cinq heui-es et coûta trois mille hommes à l'ennemi. Les Français restaient maîtres de la place, mais leur chef avait péri noblement, tenant la parole donnée. Montmorency prit le commandement de la défense, sans autre espoir que de sauver jusqu'au bout l'honneur. Le 20 juin, un large pan de courtine, miné, s'effondra. Montmorency offrit et obtint une capitulation honorable. Mais ce chiffon de parchemin ne faisait pas l'affaire de l'armée assiégeante, grossie depuis des mois d'une populace qui venait au siège

Figurine en terre vernissée, épi de toiture, vers 1400. Musée de Saint-Omer.

de Témuanne comme à une fête, pour ravitailler et divertir l'armée impériale et guetter avec elle le moment de la curée.

Cette armée impériale était, comme elles le sont encore, composée de ces reîtres d'Allemagne, ultime abjection do la brute humaine, éternelle terreur du monde .

Une abominable lâcheté se perpétra : à peine les défenseurs avaient-ils posé les armes que, par la brèche du bastion de la Patrouille, la horde barbare se précipita dans la place. En vain Montmorency engagea un combat de rues ; il tomba avec les derniers défenseurs de Térouanne, chaque maison fut prise d'assaut; ce que fut le sort des malheureux habitants, on le devine. Puis, ce fut le pillage intégral, l'incendie systématique, la destruction méthodique.

A Montreuil, en 1537, les impériaux avaient de même pillé, saccagé et incendié au mépris d'une capitulation, mais faute de temps, ils laissèrent debout deux maisons et les ruines de l'église. En 1553, au contraire, à Hesdin et à Térouanne, ils travaillèrent à loisir, firent venir des pionniers de Flandre et démolirent tout jusqu'aux fondations, tandis que de longues files de tombereaux emportaient dans les domaines de l'empereur tous les matériaux utilisables. C'est ainsi que les ornements du célèbre portail de Térouanne furent envoyés à Notre-Dame de Saint- Omer. Le regretté Louis Deschamps de Pas a écrit l'histoire de ces destructions et de ces transports, dont la tradition n'est pas perdue.

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Térouanne ; Pavement du Chœur de la Cathédrale, 1270-12S5. L'Evêque de Mer.

Phol. C. lùilart.

TEROUAXXE

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Toutefois, les chanoines purent emporter à Boulogne leurs reliques et leur bibliothèque. Louvain atteste donc que les méthodes allemandes ont progressé depuis Téi'ouanne. Depuis quatre siècles, la charrue passe sur l'emplacement de la cité des Morins, comme sur celui du merveilleux château d'Hesdin. Le cœur se sei're quand elle ramène quelque joyau, comme ce petit anneau d'or du xv' siècle, tombé peut-être du doigt délicat d'une femme à l'heure de l'agonie de Térouanne.

On V lit au dehors, en lettres émaillées : Je vous tien foy et, au dedans, Gardés la moy. Ces mots ne semblentils pas prolonger, à travers les siècles, le dernier cri d'une victime et celui même de la ville martyre de jadis? Devant Soissons Reims et Arras^ pensons à Hesdin et Térouanne; devant la redoutable nécessité d'assurer l'avenir, comprenons qu'il n'y a ni sécurité ni civilisation possibles tant que dominera une race qui fut l'éternel fléau de l'humanité.

Masque de terre vernissée, fragment

d'un épi do toiture de révéché.

xv= siècle.

Une Ville Morte du Midi

C'est vers le vi^ siècle avant Jésus-Christ que les Phéniciens fondèrent la ville maritime qui s'appela Mesna, puis Magalo.

L'emplacement était bien choisi ; il était favorable au commerce et à la pêche et se défendait à merveille.

Maguelone (i), en effet, occupait une île en forme

I. Oa peut consulter sur Maguelone : Bonnet (Emile), Bibliographie du Dioci'se de Maguelone. Montpellier 1899 {Mél. de Cabrières III), lioncassort (Manlius), Hist. du siège cpiscopal de Maguelone et de Montpellier, Munlpcliior, 1876, in-8°. Fabrège (Frédéric), Hist. de Maguelone, Paris et Montpellier, 1894-1901, 3 vol. in-4o. Germain (\.), Chronique inédite de Maguelone {Mém. de la Soc. Archéol. de Montpellier, 1854); Chronica quatuor episcoporum Magalonemium, Montpellier, 1853, in-i"; Ettide hist. sur les comtes de Maguelone de Substaiition et de Melgueil (Soc. Archéol. Montp. 1854); De la monnaie mahométane attribuée à un évéque de Maguelone (ibid.); Maguelone sous ses évoques et ses chanoines (ibid. 1809); Pégueirolles (de), Visite à Maguelone {Congrès scientifique de France Montpellier, 1872); Piguuiol de la Force, Dcscr. de la France.

de mamelon circulaire dans un grand étang salé communiquant avec la mer, distante d'un demi kilomètre. L'île, qui ne mesure plus que trente hectares d'étendue, étai*: sensiblement plus grande avant le xv!!** sicclô, époque où l'on y prit des matériaux pour construire les levées du canal du Languedoc, h'on sol, élevé de 11 nîètre^ au-dessus du niveau de la mer, es!: un plateau de tuf basaltique qui témoigne de l'existence en cet endroit d'un ancien cratère volcanique. L'étang de Maguelone s'étendait jadis depuis Agde jusqu'à Palavas. Il communique avec là mer par un canal, la grau de Palavas, en face duquel le mouillage de Maguelone atteint 10 à 12 mètres de profondeur d'eau.

Aujourd'hui, Maguelone a perdu sa situation insulaire : une ithsme artificielle la relie à la langue de terre qui sépare la lagune de la mer. Cette lagune elle-même se divise en étang de l'Arnel, au iNord- Ouestjde Peyre Blanque au Sud-Ouest, de Prévost au Nord-Est. Entre Maguelone et l'étang de d'Arnel règne un canal dit des étangs.

Moins envahie qu'aujourd'hui par les atterrissages, la lagune offrait jadis près de ses rives des fonds qui suffisaient au tirant d'eau des navires de l'Antiquité et du Moyen-Age. C'était, en quelque sorte l'avant port de Montpellier.

L'horizon de terre est agréablement vallonné de collines, et par-delà, au Sud-Ouest, on aperçoit les Pyrénées ; la région possède d'excellents vignobles, et se parsème de bouquets de verdure^ mais il n'y faut

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pas chercher de beaux arbres^ et le vent de mer n'y laisse prospérer qu'un petit nombre d'essences, des pins et surtout le tamaris.

Sans atteindre une grande impoi'tance et sans marquer beaucoup dans l'histoire, Maguelone a cependant l'honneur d'être une cité romaine dont il nous reste quelques monuments. Après la chute de l'Empire, elle fit partie du domaine des Visigoths d'Espagne.

En 673, le comte Paul, qui gouvernait le pays, et Guimild, érèquo de Maguelone avaient refusé de reconnaître le roi \Yamba ; celui-ci imposa son autorité par les armes, assiégea et prit la cité, fit périr Paul dans les supplices et chassa l'évêque.

En 719, les Maures d'Espagne ayant conquis la Septimanie, Maguelone fit partie des domaines du Khalife de Cordoue. La domination sarrasine marqua l'apogée de la prospérité de son port.

En 732, la victoire de Poitiers ouvrit à Charles Martel toute la région du Midi, poursuivant alors les infidèles, il résolut de leur faire repasser les Pyrénées. Il n'y parvint qu'au bout de sept ans de luttes acharnées, car les forces de l'ennemi s'arrêtèrent successivement sur plusieurs lignes qu'il défendit avec opiniâtreté, se retranchant dans les places fortes d'Avignon, Nîmes, Agde, Béziers, Narbonne, et ne cédant le terrain que pour opérer bientôt des retours ofîensifs.

A cette stratégie, Charles Martel opposa, on le sait, les méthodes de guerre les plus sauvagement cruelles, ravageant systématiquement les campagnes, saisis-

sant des otages, rançonnant les villes ou les brûlant; laissant pour sa honte des traces indélébiles d'incendie sur les admirables arènes de Nîmes.

Ces pratiques barbares ne sont-elles pas inconcevables aujourd'hui que la civilisation a accompli son œuvre séculaire?

Au cours de cette campagne, la cité de Maguelone avait fourni aux Sarrasins un très utile point d'appui et de ravitaillement ; Charles n'hésita pas à détruire la ville et son port en 737.

La capitulation de Narbonne après un investissement de trois ans mit pratiquement fin à la campagne. Charles Martel l'avait obtenue par un acte d'habile politique, en promettant l'autonomie aux Wisigoths qui^ dès lors, se rallièrent à lui et massacrèrent les Sarrasins.

En 793, une nouvelle invasion des Maures, sous la conduite d'Abdel Melek, s'étendit sur le Midi de la France. Guillaume duc d'Aquitaine la refoula victorieusement, et la reconnaissance des peuples a rendu son nom immortel.

La ville de Maguelone n'était plus dès lors qu'un amas de ruines; les Sarrasins n'avaient pu cette fois s'en faii'e une forteresse. Le comte et l'évêque avaient fui ces lieux inhabitables pour se réfugier non loin de là^ à Soustancion, près Gastelnau-le-Lis qui resta pendant trois siècles le siège do leur double autorité. L'harmonie^ bien entendu, ne régna pas toujours entre eux.

C'est à cette triste époque qu'apparut à ^Maguelone

Maguelonc ; Intérieur de la Catliùdrale. rhot. C. Enlart

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un saint personnage justement célèbre dans tout le Midi, Benoit d'Aniane, réformateur de l'ordre bénédictin. Il mourut en 821.

Cependant, les évêques ne s'étaient pas mieux trouves que les comtes du séjour de Soustancion, insalubre et distant de 15 kilomètres de la mer. L'évêque Arnaud, qui occupa le siège de Maguelone de 1037 à 1040 ramena ce siège dans la vieille cité épiscopale, qu'il entreprit de rebâtir.

Les comtes, de leur côté, étaient allés résider au château de Melgueil. Ils y battaient une monnaie qui jouit, comme celle de Tours, d'une grande popularité sur tous les marchés d'Occident.

En 1172, par le mariage d'Ernesende de Melgueil, cette seigneurie passa aux comtes de Toulouse.

On sait quel fut le rôle des comtes de Toulouse dans la guerre des Albigeois et combien implacable l'Église se montra envers eux. En 1215, Innocent III les déclarait déchus du comté de Melgueil et en donnait l'investiture aux évèquos de Maguelone.

Cette cité, au xii^ siècle, avait pris sa part de la prospérité générale du Midi. Sa petite cathédrale romane, dédiée à Saint Pieri-e^ a ce luxe de bon aloi qui consiste en une construction solide et soignée, mais elle est sobre d'ornements. Elle se composait à l'origine d'une abside polygonale à l'extérieur et d'une nef unique voûtée en berceau brisé, une grande tribune de bois divise en deux étages toute la partie occidentale. Le portail primitif, en plein cintre, avait un tympan de marbre orné des figures des Apô-

très Pierre et Paul s'aGreiiouillant devant le GhrisL Peu après sa construction, elle fut agrandie et embellie : on y ajouta deux croisillons bas à lourdes voûtes d'ogives primitives, celui du nord formant la ■ base d'une tour dont l'étage supérieur est voûté de même. C'est sans doute alors que le portail fat remanié, légèrement rétréci et pourvu d'un nouveau tympan avec une figure du Christ en gloire qui appartient déjà au style français. L'ancien tympan, scié en deux, fut réparti à droite et à gauche ; une voussure de tracé brisé et un linteau orné d'une très belle course de l'inceaux complétèrent cet ensemble, qui appartient, comme le transept, au style do transition. Sur le linteau est gravée la signature du maître imagier: Bernard de Tréviers( B de III, viis) avec la date de 1278, qui peut s'appliquer à toute cette restauration, faite aux frais de l'évêque Jean de Montlaur. On y lit aussi un distique pieux en vers léonins.

Ad porlum vite sitiontes quique venito Has intrando fores, vestros coinponete mores, Huic intrans ora: tua somper crimina plora Quicquid peccatur lacryma et fonte lavatur.

(Vous qui avez soif venez tous au port de vie; en franchissant ce seuil, réformez vos mœurs, puis entrant, prie/, ne cessez pas de pleurer vos fautes : les pleurs et l'eau saintelavent tout péché).

Al'ansrle nord-ouest de l'é2:lise adhère une seconde grosse tour rectangulaire et massive, mais de plan barlong, car elle a deux travées en façade. Elle est

Mag;ueIone ; Portail de la Catiiédrale.

Phot C. Kniart.

dre dit-on, des matériaux pour Aigues-Mortes. Villeneuve, qui fut alors fondée, devint le port de Maguelone et attira une partie de la population. La guerre des Albigeois avait été fatale à cette cité comme à toute la contrée, mais la cause principale de sa déchéance fut la restauration, en 1220, de la ville voisine de Montpellier.

Avec ses solides remparts, son climat sain, son port qui commerçait avec les cotes lointaines du Levant, son université renommée, Montpellier, rivale heureuse de Narbonne, était un centre d'affaires incomparable, tandis que son antique voisine, concurrencée d'autre part par le port royal et privilégié d' Aigues-Mortes, ne cessait de dépérir. A vrai dire, ce n'était plus qu'une ville ecclésiastique. Au xv^ siècle, on n'y trouvait plus guère que l'évêché, les maisons canoniales et le peu d'habitants nécessaires au service du chapitre La vie s'était retirée de la vieille cité sans espoir de retour ; la tradition seule y maintenait l'évêque et ses chanoines. Lorsqu'on 1536 une bulle de Paul III transféra enfin leur résidence à Montpellier, ce ne fut que la consécration officielle de la ruine déjà ancienne de Maguelone, dont l'étang colmaté ne recevrait plus de navires, dont le climat était insalubre et dont les remparts croulants n'étaient plus une barrière contre les entreprises des pirates barbaresques.

Richelieu, pourtant, s'en prit à ces vieilles fortifications délabrées ; il fit démanteler et raser la ville de Maguelone.

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