Berryer
D'après l'acte qui Favait institué, le bureau devait examiner les « requêtes que Fadministration lui renvoyait » et proposer des solutions « pourtoutes les difficultés concernant le commerce de terre et de mer et les fabriques et manufactures^ ».
Les intendants du commerce dépendaient du contrôle général, mais étaient placés sous les ordres d'un intendant des finances ; en 1751j ce fonctionnaire était Trudaine, à qui Machault venait de confier le détail du commerce et qui le garda effectivement jusqu'en
Chaque intendant du commerce avait, dans ses attributions une ou deux de nos grandes industries : le premier, les papeteries et les tanneries ; le second, les bas et la bonneterie ; le troisième, les toiles ; le quatrième, les soies. Les autres industries étaient réparties entre eux d'après la région. La circonscription de Gournay comprenait le Lyonnais, Forez et Beaujolais, la Bourgogne, duché et
1. A partir de 1750, le bureau fut présidé par le conseiller d'État Feydeau de Brou, qui le réunissait chez lui une fois par semaine pendant l'hiver. Il n'y avait pas de séances pendant l'été.
comté, la Bresse, la généralité de Limoges, celle de Tours, la province du Maine, le Poitou, les généralités de la Rochelle et de Bordeaux. Gournay était de plus chargé des soies.
Les intendants du commerce avaient pour principale fonction de faire les rapports au l)ureau ; presque toutes les affaires qu'ils avaient à traiter soulevaient des problèmes de droit assez ardus: il fallait compter avec les privilèges et règlements existants et trouver un fil conducteur au milieu du dédale des textes.
En outre, aucun avis n'était formulé par le bureau sans qu'au préalable les députés des villes pour le coju?)ierce eussent été consultés. Ces députés, an nombre de onze, étaient désignés « par le corps de ville et les marchands négociants )) de Paris, du Languedoc, de Lyon, de Lille et des principaux ports '. Ils devaient être élus « librement et sans brigue », parmi « les marchands négociants les plus capables » et être «'( gens d'une pro-
1. Rouen, Marseille, Bordeaux, Nantes, la Rochelle, Saint-Malo, Bayonne. Les députés se réunissaient deux fois par semaine chez le secrétaire du bureau du commerce .
bité reconnue et de capacité et expérience au fait du commerce «.
Le bureau adoptait presque toujours Tavis des députés; les procès-verbaux des séances se terminent à peu près invariablement par cette phrase: « ^OI. les députés ont été d'avis que..., MM. les commissaires (ainsi étaient appelés les membres du bureau), à l'unanimité, ont été du même avis. » C'étaient donc les députés des villes qui menaient Tadministration du commerce.
Quant aux mesures d'exécution, en suite des avis émis par le bureau, et aux solutions des affaires peu importantes, elles étaient préparées par les intendants du commerce, sous la direction de Trudaine, et soumises, quand elles le méritaient, à Tapprobation du contrôleur général.
Avec cette organisation, l'action personnelle des intendants du commerce était très bornée. Ils n'étaient que des agents consultatifs sans pouvoir de décision. Avant de se présenter devant le liureau, ils avaient à consulter les intendants des provinces dont la situation était presque indépendante et à qui l'administration centrale adressait moins
des ordres que des conseils ; ils avaient ensuite à se mettre d'accord avec les députés des villes, sur les conclusions à proposer au bureau, puis à convaincre la majorité du bureau, formée de fonctionnaires peu au courant des affaires commerciales et peu soucieux d'innover. Dans l'administration môme, ils avaient à ménager les préjugés de leurs chefs, c'est-à-dire de Trudaine et du contrôleur général. S'ils parvenaient à acquérir quelque autorité, c'était plus en raison de leur valeur personnelle que de leurs fonctions.
Des trois collègues de Gournay, un seul com})tait^ : ^lichau de Montaran, personnage remuant, sachant se donner de l'importance et peu scrupuleux, si l'on en croit les bruits qui ont couru à son sujet '. C'était un défenseur
1. Les autres étaient Doublet de Peisan, intendant de 1734 à 1757, et Boula de Quincy, intendant de 1745 à 1756.
2. Intendant de 1744 à 1782, ISIichau de Montaran fut remplacé de fait, bien avant cette dernière date, par son fils qui eut la survivance de sa charge. C'est contre ce dernier que Condorcet fit la satire : Mic/icl et Michau, « Très digne fils de son très digne père », y est-il dit. Or le père fut accusé d'avoir profité de sa situation de commissaire de la C'" des Indes pour envoyer à Dupleix des pacotilles de rebut au lieu de bonnes étoffes. {L'Espion dévalisé, p. 238.)
obstiné de la réglementation, et l'instigateur d'une foule de mesures restrictives et maladroites; il fut le constant adversaire de Gournay\ Celui-ci l'emporta par sa supériorité intellectuelle et par la fermeté de ses convictions; à peine entré dans l'administration du commerce, il y occupa une place exceptionnelle.
Trudaine paraît avoir tout d'abord hésité à le suivre. Administrateur prudent, attaché à la forme, froid jusqu'à la raideur et peu abordable, surtout pour ceux qui sollicitaient des faveurs, il n'avait, quand il prit la direction du service commercial, aucune opinion arrêtée. Il écoutait tout, dit un biographe, profitait de ce qui lui paraissait utile et savait encourager les différents partis en les conciliant^; il voulait, en outre, ménager les députés du commerce avec qui il était en correspondance ; mais il avait^ à un haut
1. Lettre de Turgot à M^^^ Lespinasse du 26 janvier 1770, à piopos de Galiani : « 11 a l'art de tous ceux qui veulent embrouiller les choses claires, des NoUet disputant contre Franklin sur l'électricité, des Montaran disputant contre de Gournay sur la liberté du commerce.»
2. Élof/e de Trudaine lu à l'Académie des sciences, le 5 août 1769.
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deoré. le souci du bien, n'avait pas de préventions, et ne demandait qu'à s'instruire. Avec ses amis, il se dépouillait de sa raideur,devenait sensible^ simple et modeste ; il discutait avec eux volontiers, profitait de leurs lumières et étendait ainsi le cercle de ses connaissances déjà très vastes en administration et en politique. Gournay pénétra dans l'intimité de cet homme distingué ^ et parvint à le convaincre. Quand il avait à lui proposer une nouveauté, il l'appuyait d'une lettre particulière, oîi il exposait ses principaux arguments ; échouait-il dans sa tentative, il attendait et revenait à la charge, dès qu'une occasion se présentait.
Si Trudaine avait quelque peine à accepter une idée nouvelle, il s'y tenait avec fermeté une fois qu'il l'avait adoptée ; lorsqu'il eut compris le système de son collaborateur, il en fut le plus solide soutien. Or, il pouvait beaucoup; consulté parles ministres sur les questions les plus étrangères à ses fonctions, ayant refusé plusieurs fois le contrôle général pour se consacrer au service des ponts
1. Cet ancien et respectable oaagistrat aimait tendrement Gournay. Du Pont, Mémoires sur Turgot.
at chaussées qu'il dirigea jusqu'à sa mort, il avait dans le gouvernement de Louis XV une situation considérable, rehaussée par l'éclat d'une grande fortune qui lui était venue de sa mère, petite fille de Mme de La Sablière, l'aimable Iris, protectrice de La Fontaine'. Gournay obtint aussi l'appui de Chauvelin% intendant des finances, qui avait dans ses attributions les principaux impôts, notamment les cinq grosses fermes, et qui avait été nommé
1. Les débuts de Trudaine avaient été moins heureux. 11 venait d'entrer au Parlement (1721), quand son père Charles, prévôt des marchands, fut révoqué pour avoir refusé de fermer les yeux sur des fraudes commises dans les incinérations des billets de labanquede Law. « Vous êtes trop honnête homme pour nous, lui avait (dit le régent. » Charles Trudaine survécut peu à sa disgrâce et laissa une si modique fortune que son fils ne put acheter un olHce de maître des requêtes. Un mariage avec la nièce de l'intendantdes finances Gaumont procura à Daniel Trudaine l'intendance d'Auvergne (1730). 11 succéda ensuite à Gaumont comme intendant des finances (1734), et eut d'abord le service des domaines, puis celui des fermes générales. Orry lui donna en 1743 le service des ponts et chaussées dans lequel il a laissé la réputation d'un administrateur de premier ordre. Trudaine est né à Paris le 3 janvier 1703. Sa mère mourut en 1740.
2. Ancien intendant d'Amiens, nommé intendant des finances en mai 1751.
au moment même où Triidaine avait été charsfé du détail du commerce.
Mais il ne suffisait'pas d'avoir pour soi les fonctionnaires de second rang, il fallait aussi vaincre Tinertie ou les méfiances du contrôleur général. Trop absorbé par les soucis financiers pour s'occuper des questions commerciales, celui-ci devait trouver commode de s'en rapporter aveuglément aux avis du bureau du commerce, autrement dit, des députés des villes, gens compétents par profession.
Machault', le premier des contrôleurs généraux sous les ordres duquel fut Gournay, aimait d'ailleurs la réglementation. Les luttes, courageuses qu'il soutint lors de l'établissement du vingtième pour restreindre les privilèges pécuniaires du clergé lui assurent une place estimable parmi les ministres des finances de l'ancien régime. Mais dans les questions commerciales, et notamment dans la question des grains, il prit les mesures les plus fâcheuses. Il avait apporté pourtant des changements heureux dans le personnel de son ministère par la nomination de Gournay, par