‹ Vincent de GournayChapitre 20 sur 90 · Dans le Lyonnais. Lettre du 15 mars · texte numérisé non relu

Dans le Lyonnais. Lettre du 15 mars

il se vit encore obligé, dans une lettre à Tnidaine, de revenir sur cette question des règlements. Il explique alors qu'un grand nombre de personnes pourrontse livrer à cette fabrication nouvelle, et que la concurrence aidant, elles produiront à bon marchera la condition qu'on ne se mette pas à régler, comme pour la toile, les ouvrages et les qualités de l'étoffe. « Je voudrais, dit-il, laisser sur cela » toute liberté au fabricant en Tobligeant » seulement de marquer sur la pièce Fau- )) nage quelconque... L'essai que Ton ferait 5) à cet égard pourrait servir à nous déci- » der par la suite sur la grande question » de savoir si la liberté totale convient n mieux pour étendre et soutenir le com- )) merce que les restrictions et les peines )) ordonnées par les règlements. »

Dans une autre lettre du 9 mai 1755, à propos, non de la toile, mais de la laine, non de la largeur, mais de la qualité de la matière première employée, que les règlements avaient aussi fixée, Gournay dit encore :

« Cette fixation empêche toute concurrence )) entre les laines ; il est pourtant très vrai )) que la concurrence de la plus basse espèce

)) sert de proche en proche à contenir le prix » de la plus haute. Les spéculateurs sachant )) que dans telle fabrique, on ne peutemployer )) que telle espèce de laine, sont plus hardis à « s'en emparer dans la certitude où ils sont » qu'il faudra que le fabricant cesse de tra- » vailler absolument ou qu'il passe par leurs » mains. Ainsi, s'il y a des accapareurs, » c'est la loi même qui les suscite, en ren- )) dant leur métier moins hasardeux. Cette » fixation empêche le fabricant de substituer » son travail à un autre dans le temps oîi )) l'espèce de laine qu'il lui est permis d'em- » ployer est trop chère. Il faut, ou qu'il cesse » entièrement de travailler, ou qu'il emploie » de la laine trop chère ; et alors il est tout » simple qu'il cherche à en diminuer la )) quantité (dans l'étoffe). Ainsi, la fixation » des qualités des laines est une cause de » l'altération de notre fabrique... Cela fait » voir que le commerce et les fabriques ne » peuvent supporter des lois fixes, invin- )) cibles, cjue les gênes étant opposées à )) l'esprit du commerce, resserrent nécessai- )) rement le travail du peuple et rendent )) l'état de notre fabrication précaire. »

Peut-être serait-il parvenu à convaincre radministration, si derrière les règlements il n'}" avait eu des intérêts locaux. Mais les corps de métiers d'une ville ne pouvaient fabriquer que Tespèce de produits visée dans les règlements qui les concernaient. Chacun d'eux demandait la liberté de fabriquer le produit réservé aux autres et s'opposait énergiquement à ce que Ton fabriquât son propre produit. Pour les soies, Lyon avait son genre et Tours avait le sien. Lyon avait, en outre, un privilège spécial provenant de sa douane ; toutes les soies grèges devaient passer par cette ville avant d'arriver à destination et étaient grevées de frais énormes. Tours s'en plaignait vivement. Ses réclamations étant venues devant le bureau du commerce, les députés des villes, à l'instigation de Gournay, se montrèrent disposés à les accueillir. Il fallait auparavant trouver une compensation pour Lyon qui accusait l'administration de toujours sacrifier ses intérêts. On songea ix lui permettre de fabriquer des étoffes dans la largeur de 5 1/2 réservée à Tours. Aussitôt les colères des Tourangeaux se déchaînèrent; ils préfèrent renoncer

à être affranchis de la douane de Lyon qii& d'avoir à soutenir une concurrence et accusèrent Gournay de préparer leur ruine.

« Tout le monde réclame la liberté du commerce, » répondit celui-ci à Fintendant de la généralité qui s'était fait Fécho de ses administrés, « mais lorsque pour en venir à » cette liberté, il doit en coûter quelque » chose à l'intérêt particulier, on est toujours )) prêt à dire que la liberté du commerce » est bonne en général, mais nuisible dans » le seul point où notre intérêt particulier )) est blessé et que, pour ce seul ])oint, on » doit l'exclure de l'administration. C'est » le langage des fabricants de Tours, celui » de ceux de Lyon et de tous les mar- » chauds et fabricants du royaume qui ont )) été assez habiles pour persuader que tout » ce qui convenait à leur intérêt particulier )) n'était autre que le bien général, tandis )) que, dans le fait, il n'y a rien de plus op- » posé.

)) Mais je vous demande à vous. Monsieur, )) si dans un temps où tous les souverains de )) l'Europe établissent chez eux des manu- » factures de soie en leur permettant de tra-

)) vailler concurremment dans tous les gon- )) res et dans toutes les largeurs, les fabri- )) cants de Tours peuvent se persuader que )) le roi se soit à jamais lié les mains envers » eux et que, quelles que soient les variations » qui puissent arriver, le Conseil ne pourra )) désormais conférer à aucune fabrique du » royaume la liberté de travailler dans la » largeur de 5 1/2. Je vous présente toutes )) ces idées, non pour les communiquer aux » fabricants de Tours qui ne font que leur » métier en s'opposant à tout ce qui choque )) leur jalousie particulière, mais sous la » forme de conversation entre vous et moi...

)) Vous savez que j'ai des supérieurs et » que ce sont eux qui décident. Quant à moi, » je ne fais que mon devoir en leur propo- )) sant ce que je crois le plus avantageux au )) bien général et je ne puis sans y manquer )) me dispenser de continuer à faire de mème^ . n L'affaire vint l'année suivante de vantle bureau du commerce; Gournay, rapporteur, se vit obligé de résumer les opinions des commissaires, en des termes bien contraires à son sentiment particulier :

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