Turgot, Éloge
Peu de temps après sa morl, en 1760, cette grosse question fut mise à l'étude par les soins de Trudaine. Sept ans furent nécessaires pour dresser un projet qu'on n'osa mettre ensuite à exécution dans la crainte de provoquer les réclamations des Provinces et celles de la Ferme générale qui évaluait le produit des droits de traite à un chiffre excessif\ La Pvévolution put seule accomplir la réforme à laquelle avait songé Gournay.
Une autre, non moins utile, avait été l'objet de ses méditations. Le 26 juillet 1752, il avait écrit à Trudaine :
« Je viens d'avoir communication d'une )) cédule du roi d'Espagne...^; j'en ai fait un )) extrait que je me hâte de vous envoyer )) parce qu'un pays où les principes répan- )) dus dans cette cédule ont percé est pour » nous un concurrent très dangereux. Nous » avons plus que jamais intérêt de sentir « combien nos communautés, la cherté de )) nos maîtrises et la longueur de nos ap-
1- Mémoire à l'asscmblcc dos notables de 1787. 2. Du 24 juin 1752.
» prentissages donnent cravantages à nos » rivaux, en ôtant entre les sujets du roi » Tégalité nécessaire au progrès des arts et » à Taugmentationdu commerce. Que serait- » ce si par une suite de Fétude que font les » Espagnols des bons principes, ils allaient « nous oaoner de vitesse sur la réduction
» de rintérêt? »
Trudaine, quelque temps auparavant, avait demandé à (journay de « donner un corps à sa doctrine ». Au lieu de faire un travail entièrement original, Gournav avait pris comme thème un petit ouvrage anglais qui avait eu chez nos voisins une grande réputation, les Observations sur le commerce et f intérêt^ de Ghild" ; il l'avait traduit et, sur la traduction, avaitfaitun commentaire « presque aussi long que Touvrage ». En 1754, il publia sa traduction, y ajouta celle d\in
1. Bricf ohsercations conce/'iiin;/ trade and thc infcrcst of moneij, 1668. — La o« édition parut en 1751 sous ce titre : « A new discours of trade. «
2. Josuah Child (1630-1699). II avait fait comme constructeur de navires une fortune énorme; ses descendants ont été créés comtes. Son fils était lord Castelmaine, comte de Tilnay.
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autre ouvrage, le Traité sur Vusurc de Culpeper ; quant au commentaire, il ne le fit pas paraître. 11 mit simplement en tête du livre un avertissement oîi, après avoir fait remarquer que les diverses nations de l'Europe recherchaient maintenant avec attention le moyen de rendre leur commerce plus facile, plus libre et plus florissant, il disait : « Ces » deux écrivains (Child et Culpeper) s'étaient » accordés à penser que le bas prix de Tinté- » rêt de l'argent est le mobile le plus puissant » pour exciter à la culture des terres et au >y commerce, les deux seules sources per- )) manentes de la puissance des Etats... » C'est, par le bas prix de l'intérêt de Far- » gent et l'économie qui en est une suite » nécessaire, que les Hollandais sont parve- )) nus... à faire de leur pays, l'un des moins n favorisés de la nature, le magasin général » de l'Europe. . . C'est au bas prix de l'intérêt )) de l'argent, peut-être plus qu'à aucune ;> autre cause, que les Anglais doivent les » progrès étonnants qu'ils ont faits dans l'art » de cultiver les terres, progrès tels qu'ils » ont presque changé la face de l'Angle- » terre en moins de soixante-dix ans, et ont
» mis la nation en état de lever un tribut sur » la plupart des autres peuples de TEurope, » en pourvoyant à leur subsistance, sans )) jamais avoir d'inquiétude pour la sienne » propre... C'est relativement aux princi- » pes de Child que dans la vue d'augmenter )) la circulation, le Gouvernement anglais a » fait rendre une loi pour favoriser le trans- » port des dettes... sans avoir forcément » recours aux paiements en argent. C'est » encore en suivant les principes de cet )) auteur qu'il a tenté à diverses reprises de » réduire l'intérêt de l'argent et qu'il v a » réussi. »
Le passage que nous venons de citer forme presque tout l'avertissement du livre de Gournay. C'est donc en vue principalement de provoquer une réduction du taux de l'intérêt et de « gagner de, vitesse les Espagnols», ainsi qu'il l'avait dit à Trudaine, que l'intendant du commerce s'adressait au public.
Par ([uels moyens estimait-il qu'on pouvait arriver au résultat cherché ? Fallait-il que l'autorité contraignît les capitaux à se louer à bas prix ? Il ne le disait pas. Mais une lettre qu'il adressa à Choiseul, alors am-
bassadeiir à Rome, au mois d'avril 1755, montre que, loin de commettre à cet égard une grossière erreur économique, il avait sur la question de la liberté du commerce deFargent une opinion entièrement conforme à ses vues générales sur l'incapacité de l'intervention de l'Etat dans les questions commerciales.
Voici cette lettre ; si longue qu'elle soit, elle doit être citée tout entière :
« Je profite des moments que vous voulez » bien me donner^ pour vous entretenir d'un » objet que je crois digne de l'attention delà » Cour de Rome et de l'intérêt qu'elle prend » à la prospérité des pays catholiques.
n II s'agirait de faire revoir, par des gens » bien au fait du commerce, les lois et les )) constitutions relatives au prêt de l'ar- 0 gent. Celles que nos casuistes ont éta- )) blies sur cette matière sont si peu ana- » logues au temps où nous vivons, si peu » compatibles avec le progrès de l'agricul- )) ture et du commerce^ qu'elles donnent un
1. Ceci laisse supposer que Gournay était en correspondance avec Choiseul,qui n'était encore que le comte de Stainville.
» avantage sensible et continuel aux pays » protestants sur les États catholiques, en » sorte que les pays protestants sonttoujours » en état de nous fournir de Farsrent à un » intérêt plus bas que celui que nous pouvons » trouver chez nous-mêmes, d'où il résulte )) que nous sommes continuellement leurs )) débiteurs, et le débiteur étant toujours dans » la dépendance du créancier, nos terres et )) notre industrie se trouvent nécessairement » hypothéquées auxEtats protestants qui nous » ont prêté et qu'ils retiennent le plus clair » de leur produit',
» La faculté que l'on a chez eux de prêter » sur billets et sans être forcés comme chez )) nous d'aliéner le fonds, celle de prêter » sur gage, tout cela multipliant le nombre » des prêteurs, fait que celui qui voudrait » exiger un prix excessif de son argent » est contenu par un autre qui l'ofTre à meil- » leur marché, en sorte que l'argent circule » à un intérêt plus bas que dans les pays ca- » tholiques et que l'on peut dire que, quoique
1. Ce passage et d'autres de la même lettre montrent que Gournay ne s'était pas encore complètement débarrassé des théories du système mercantile.
» l'usure ne soit pas défendue chez eux, la ») multitude des prêteurs la rend imprati- » cable \ au lieu que, quoiqu'elle soit très » sévèrement prohibée par toutes nos lois, » tant ecclésiastiques que séculières, elle » est très commune par la rareté des prè- » teurs. Les gens scrupuleux ne veulent prè- » ter que sur l'aliénation du fonds, ce qui » fait que ceux qui ne le sont pas, trouvant » peu de concurrents, sont maîtres des con- )) ditions et imposent les lois les plus dures » à leurs débiteurs.
» Ce mal est encore infiniment plus sensible » dans nos provinces que dans la capitale ; » d'où il s'ensuit que nos terres sont bien » moins cultivées que celles des protestants, » que notre commerce est infiniment plus )) resserré et moins avantageux que le leur, » le bas prix de leur intérêt les mettant en » état de gagner là où nous perdons et » qu'enfin nous nous affaiblissons, et nous » appauvrissons continuellement vis-à-vis » d'eux. Les pays qui sont en état de prêter » aux autres attirent d'abord l'argent, ensuite
1 . Le mot est évidemment exagéré ; il aurait fallu dire, plus rare.
» le peuple des pays auxquels ils prêtent. Ce » mal ne vient sans doute que de ce que nos » casuistes n'ont point connu la nature du » commerce et la liaison qu'il y a nécessai- » rement entre la culture des terres, Taug- » mentation du peuple et le prix de Tintérèt » de l'argent qui ne saurait être aussi bas que » dans les pays où les facilités pour prêter » sont extrêmement multipliées. S ils avaient >) connu cette liaison, ils se seraient sans )) doute attachés à rendre le prêt aussi facile » qu'ils l'ont rendu difficile par les conditions )) qu'ils y ont mises.
» Personne ne peut mieux que vous con- » naître le préjudice qui en résulte à tous » les pays catholiques. Quelle circonstance » peut jamais être plus favorable pour y re- » médier que le règne du souverain pontife » qui gouverne aujourd'hui si heureusement » l'Eglise ! »
Le trône pontifical était encore occupé par Benoît X^^', qui a laissé la réputation d'un souverain très éclairé. Aurait-il pu. en admettant qu'il l'eût voulu, réformer la vieille jurisprudence de la Gourde Rome ? Il est permis d'en douter. La lettre de (lournav n'en est
pas moins ciiriouse. Elle a précédé de dix ans le Mémoire de Tiirgot sur les prêts d'argent ; elle prouve, malgré les erreurs de détail qu'elle contient^ que son auteur, loin de songer à faire intervenir l'autorité dans le commerce de l'argent voulait au contraire l'affranchir de toute entrave.
En demandant, après Child et Culpeper.
la baisse du taux de l'intérêt, qu'avait-il donc en vue ? Une réduction du taux légal n'aurait pas été justifiée par les faits du moment : le maximum était alors de 5 0/0, mais les prêts commerciaux se faisaient presque tous à (> 0/0\ L'explication de la pensée de Gournay se trouve dans les écrits de ses amis, Dangeul, Glicquot-Bervache et Turgot, et aussi dans ce fait qu'au moment de la publication de son livre, le renouvellement du bail de la ferme était proche.
1. Outre que Gournay croyait encore, dans une certaine mesure, au système mercantiie, il confondait l'action économique de l'abondance des capitaux avec celle du bas prix de l'intérêt, ce qui n'est pas la même chose.
2. Encijc/opèdlf'j Iiilvrôt. L'édit de 1665 qui avait réduit le taux de l'intérêt, du denier 18 au denier 20, était toujours en vigueur.
Les services de la finance coûtaient très cher àTÉtat. Le banquier de la cour, chargé de la négociation des assignations ou créances sur les revenus futurs et de la fourniture des matières d'or et d'argent pour la fabrication des monnaies, recevait des remises dont, en 1776, le montant fut évalué à dix millions. Les fermiers généraux, qui avaient à subir les exigences des gens de cour, lors du renouvellement des baux, et à leur distribuer des croupes, se récupéraient en prélevant sur les avances, qu'ils faisaient chaque année au Trésor des intérêts qui étaient de 10 0/0, quelquefois plus, non compris une forte majoration pour frais généraux. Enfin, du papier d'Etat, émis à des dates diverses, circulait à un prix élevé; on le capitalisait à 4 1/2 0/0 ou à 4 0/0, alors que l'intérêt réel dépassait largement ce chiffre et sans que le Gouvernement songeât à se libérer vis-à-vis de ses prêteurs.
11 était clair pourtant qu'en payant plus qu'ils ne valaient les fonds qu'il empruntait chaque année et en continuant à servir des intérêts trop élevés aux rentiers, il im-
posait des charges inutiles aux contribuables; la hausse des fonds publics, qui était le corollaire des émissions à bas prix, l'engageait en outre à multiplier les emprunts, de sorte qu'il attirail sur les papiers d'Etat, par l'attrait d'un gros intérêt et de plusvalues presque certaines, des capitaux qui auraient pu trouver ailleurs un emploi plus utile.
C'est une réduction du taux des remises de la finance et une conversion de la dette publique que paraît avoir voulu conseiller Gournay. Ainsi que le dit Turgot, il estimait que le commerce de l'argent est un commerce comme un autre qui ne peut être réglé que par la concurrence et la liberté; il pensait cjue le Gouvernement peut exercer une influence utile sur le taux de l'intérêt, non en faisant des lois pour les cas où les conventions privées suffisent, mais en évitant de grossir le nombre des demandeurs de capitaux par des emprunts, et en soutenant le crédit public par son exactitude dans les paiements\ Il avait trouvé des indi-