Turgot, Eloge
cations à ce sujet dans les deux auteurs qui lui étaient le plus familiers, Child et Jean de \\ itt.
En 1715, d'après les conseils de Child, l'Angleterre avait fait une conversion de sa dette ; elle en avait fait une autre en 1719 ; une troisième en 1749. Jean de Witt, pendant qu'il avait dirigé les affaires de la Hollande, avait aussi réduit l'intérêt des fonds de l'Etat ; il avait procédé à une révision des pensions et avait ramené au denier 25 les annuités du denier 20, tout en laissant aux rentiers un droit d'option entre le remboursement de leur créance et la conversion. Il avait, comme il le disait, « fait ainsi gagner à la Hollande plus de considération •en dedans et au dehors n.
Il est présumable que l'Espagne s'apprêtait par quelque mesure à imiter les exemples donnés à l'Europe par la Hollande et par l'Angleterre.
La France était-elle, en 1754, dans une situation assez florissante pour tenter aussi de réduire le taux d'intérêt de ses emprunts ? Il serait imprudent de l'afiîrmer quoique l'argent fût abondant, que les papiers publics
fussent à un taux élevé et que la paix à Tintérieur et à l'extérieur parût assurée. En tous cas, le conseil que donnait Gournay^ en pu- Ijliant la traduction d'un livre qui avait ouvert les yeux de nos voisins sur une question importante pour les contribuables et pour le crédit public, n'était pas sans utilité, même pour le présent, car s'il n'était pas possible de convertir les rentes, on pouvait du moins limiter les gains des fermiers généraux au moment prochain du renouvellement de leur bail et aussi ceux du banquier de la cour.
Les contrôleurs généraux du temps paraissent s'être inspirés de ces idées. Moreau de Séchelles obtint de la ferme qu'elle ferait à l'Etat une avance de 60 millions au taux réduit de quatre pour cent, tout en augmentant de sept millions la somme à payer annuellement au roi. Silhouette, à son tour, remit en vigueur les ordonnances qui interdisaient les diversions de deniers publics et les présents, dons, associations, promesses, inductions dans les baux de l'Etat ; il cassa le bail des fermes et réduisit à cinq pour cent l'intérêt des avances. Mais alors le
Trésor était vide, le crédit avait été abaissé par la guerre ; la mesure était violente et devenue inopportune.
Les vues de Gournay, telles que nous les révèlent ses lettres, doivent nous faire vivement regretter la perte de son commentaire sur le livre de Ghild \
h'iiitérét de Vargeiit était le premier cliapitre de l'ouvrage anglais ; puis venaient le soulagement et V emploi des pauvres, les communautés de marchands , Yacte de navigation^ le ti-ansport des dettes, la juridiction marchande, les étrangers , les laines, la balance du commerce, les colonies. Dans une lettre adressée à Trudaine et que nous avons déjcà citée, Gournay annonçait, le 25 septembre 1752, qu'il avait achevé son commentaire sur le S'' chapitre, celui des laines. « Je vais, ajoutait-il, finir à ma campagne )) les deux chapitres qui me restent à tra-
1. Ce commentaire se trouvait entre les mains de Morellet, après la mort de Gournay. Voici, en effet, ce qu'on lit dans le Prospectai du Dictionnaire du Coni- //uvce ; A la traduction de Child, « il avait joint des « notes très considérables qui n'ont point été imprimées « et dont nous avons l'original ». Il n'est donc pas impossible que ce document soit quelque jour retrouvé.
)) duire de M. Child, ceux qui regardent la » balance du commerce et les colonies et » qui ne sont pas les moins importants » de l'ouvrage. » Il avait donc très probablement, à la fin de 1752, achevé de traduire et de discuter tout Fouvrage et, par conséquent, traité presque tous les problèmes économiques ([ui pouvaient se poser de son temps.
Des raisons, dont parle Turgot sans s'expliquer, s'opposèrent à l'impression du commentaire. Mais la correspondance de Grimm dévoile en partie ce qu'a caché Turgot. Voici ce qu'on y trouve :
« On dit que M. de Gournay y avait joint d'excellentes notes, mais que M. de Machault n'avait pas jugé à proposqu'onles imprimât » 15 août 1754). — « Il n'a pas dépendu de M. de Gournay de rendre cet ouvrage encore plus intéressant par les notes qu'il y avait ajoutées et que le Gouvernement a jugé à propos de supprimer » (15 mars 1755).
Ainsi, c'est Machault qui nous a valu la perte du commentaire de Gournay. Aux prises avec de grosses difficultés politiques, le contrôleur général craignait-il les corpora-
lions et leur soutien, les gens de lois ? croyait-il le moment peu favorable à une réduction du taux de Tintérêt ? voulait-il ménag:er les financiers ? obéissait-il à ses instincts réglementaires que froissait la hardiesse des opinions de Tintendant ? Toutes les conjectures sont permises.
Mais le commentaire avait été annoncé, et était en quelque sorte attendu du public, car Gournay, dans son avertissement, semble vouloir en expliquer l'absence.
Après avoir loué le Gouvernement anglais d'avoir suivi les principes de Child, d'avoir tenté, sans toutefois y réussir, de donner des facilités à la naturalisation des étrangers, et une plus grande liberté à l'industrie, il le félicite de s'être écarté des opinions de l'auteur anglais en autorisant la pèche sédentaire à Terre-Neuve, et d'avoir ainsi favorisé la création dans le Nouveau-Monde d'une marine portant le pavillon de l'Angleterre.
« Ce système, ajoute-t-il, étant opposé à » celui de Child, l'effet qui en a résulté pour- 1) rait faire la matière des réflexions de » quelques personnes habiles et bien inten-
» tionnées. Au reste, comme Touvrage do M Clîild et celui du chevalier Gulpeper con- ■) tiennent, de Faveu des nations les plus » commerçantes, les meilleurs principes que I) l'on connaisse en fait de commerce, on a » cru devoir s'en tenir à une traduction » purement littérale. »
(rournay raJjaissait Tutilité de son commentaire et réduisait les réserves c[u'il avait assurément à faire à plus d'une des théories de Fauteur anglais à une question d'ordre secondaire, celle de savoir si la pèche devait être errante ou sédentaii-e à Terre-Neuve.
Il n'eut plus ensuite l'occasion d'exposer lui-même au public l'ensemble de ses principes sur le commerce. La guerre et l'attentat de Damiens troublèrent à ce point l'esprit <les gouvernants qu'en 1757, il fut défendu, sous peine de mort, de composer, imprimer ou vendre aucun écrit contre la religion, l'autorité royale et l'ordre public, et que l'on songea à saisir et à confisquer chez les banquiers les valeurs qui pouvaient y avoir été déposées par des Anglais.
Cet inqualifiable proj(ït nous est révélé par une lettre que Gournay adressa à la fois, le
i" octobre 1757, à Bernis et au contrôleur général Boulongne, et dont voici le texte : « Une personne en qui je crois devoir avoir
» confiance m'est venue trouver, il y a quel-
» ques jours, pour m'informer qu'il y avait
)) un projet sur le tapis pour obligerions les
» banquiers et négociants du royaume, de
» déclarer les fonds et autres effets qu'ils
» ont entre les mains, appartenant aux An-
)) glais, afin de les confisquer au profit du
» roi. Cette idée me paraît si contraire à la
» bonne foi et aux usages établis entre les
» nations policées, que je ne crus pas devoir
» en faire cas. iNIais la personne qui m'a
» donné cet avis m'a assuré si positivement
» qu'elle avait vu le projet de Déclaration,
» ayant été même jusqu'à me dire le nom du
» commissaire du Conseil qui doit être chargé
» de l'exécution, (jue je me suis cru obligé de
» vous en faire part, persuadé que, s'il était
» vrai qu'il fut question d'un pareil projet,
» vous voudriez bien employer votre autorité
» pour le faire rejeter, comme tendant à
» discréditer le Gouvernement dans les pays
» étrangers, à autoriser ces mêmes étrang^ers » à user de représailles envers nous, et à
» interrompre pour jamais la confiance des » nations avec lesquelles nous commerçons, » sans pouvoir espérer de la rétablir, même » après la paix.
)) On a tenté deux fois le même projet en » Espagne, l'un contre les Français lors du » retour de l'infant, Fautre contre les An- » glais, pendant la guerre qui a précédé la » paix dWix-la-Chapelle. Ces deux tentatives » ne firent que manifester à toute l'Europe » la bonne foi des négociants espagnols, et )) les auteurs du projet n'eurent que la honte » de l'avoir tenté en vain, et il ne faut pas » douter que l'on ne trouve dans nos négo- )) ciantslamême constance etla même fidélité.
)) Je souhaite, je me flatte même encore, » que l'avis que Fon m'a donné se trouvera )) faux ; aussi, dans tout autre temps, j'aurais » hésité avons faire part d'un projet que je » regarde comme si peu fait pour être adopté. » Mais il s'est passé, depuis peu, des choses » si contraires au bien du commerce, à ses » vrais principes et à l'utilité publique qui )) en doit toujours faire l'objet, que j'ai cru )) ne devoir pas balancer à vous rendre » compte de ce que j'ai appris sur celle-ci
» et que le inolil" cjui me l'ail agir nie servi- » rait d'excuse, soit que j'aie été bien ou mal » instruit. »
Cette lettre jette un jour peu favorable sur la façon dont certains magistrats du xviii® siècle entendaient appliquer le droit d'aubaine ; elle achève de faire connaître le caractère de Gournay. Elle laisse aussi supposer que, dès Tannée 1757, ses fonctions administratives ne lui inspiraient plus le môme attachement que précédemment. Au bureau du commerce, en 1757 et en 1758, on le voit faire des rapports sur des questions de mines et de dessèchement de marais, probablement en remplacement de Trudaine. Il ne touche plus aux problèmes qu'il avait auparavant soulevés et se borne à employer ce qui lui reste d'influence à défendre les étranoers contre les violences d'un faux patriotisme.
De même qu'il s'oppose à la confiscation des biens des Anglais, il réclame la liberté pour les vaisseaux neutres dans les colonies. « Aucun propriétaire de nos îles, dit Turgot, n'a réclamé cette liberté avec autant de zèle que lui. »
Quelque temps auparavant, son illustre
disciple avait, clans Y Eiwijciopciiic, rendu hommage « au magistrat citoyen auquel la France devait la (lesliiiclion des obstacles que l'on avait mis au jirogrès du commerce en voulant le favoriser ' ». 11 se passait maintenant trop de choses contraires au bien du commerce, à ses vrais principes et à l'utilité pidjlique, pour que le magistrat citoyen pût conserver quelque illusion sur le rôle qu'il pourrait encore jouer s'il restait dans l'administration.
(( Le but que je m'étais proposé est atteint, dit- il à l'un de ses amis; c'était de pouvoir exposer librement ce que je pense sur le commerce ; je l'ai fait pendant sept ans. Si les principes qiu» j'ai (-herché à établir sont bons, j'espère qu'ils se soutiendront d'euxmêmes ; s'ils étaient mauvais, je serais fâché d'en retarder la chute-. »
L'alternative était trop modeste ; les principes se sont soutenus. Ils se soutiennent encore.