SOMMES
prétation du Nouveau Testament, s’est habitué à prendre, des textes, sans retard, la vérité en elle-même et pour elle-même. Tel est son procédé, non pas uniquement parce qu'il visait à une explication homilétique, à une exégèse édifiante, en quelque sorte, mais parce que, à part quelques exceptions, heureuses même, il arrive promptement, trop promptement, à l’idée émise, la dégage vite de son enveloppe primaire, temporaire, locale, qui en constitue pourtant aussi l’originalité, s’en saisit et ne la quitte qu'après l’avoir tournée et retournée, pénétrée et s’en être pénétré jusqu’à la moelle. « L’éxégèse proprement dite n’a pour but que d'indiquer et de déterminer le sens du texte, les rapports logiques entre les parties du texte ; mais l’explication homilétique part des résultats obtenus par l'exégèse, ou du moins elle ne fait que les mentionner pour les constater et les donne pour base à ses explications qui, pour ainsi dire, extraient le suc de ce sens donné, le justifient, le décomposent, le multiplient, et enfin l’appliquent, » remarquait-il dans son introduction à l’épitre aux Colossiens.
Il est facile dès lors, aux lecteurs de Vinet, d’esquisser le résultat de son interprétation du Nouveau Testament. Je l’essaie en quelques citations suivies.
Jean IV, 22 : # cornpia êx rôv Toudiov écrér. Cette reproduction de l'original permet plus facilement la comparaison et la distinction avec le verset 10 d’Apocalypse VIT : % cwrnpix ré ec Au, que Vinet rappelle plus loin. |
« Le salut vient des Juifs. » Je ne puis répéter cette parole du Maître sans penser tout aussitôt à l'impression qu’elle doit produire sur quiconque n’est pas chrétien. Permettez-moi de m'y arrêter un instant. Je laisserai volontiers ce qu’a d’étrange et de choquant pour une oreille non chrétienne le mot de salut. Tout le monde veut être heureux, nul ne veut être sauvé. Et encore nous passerait-on le mot, si nous consentions à lui donner un sens purement temporel, et s’il désignait, dans notre pensée, le triomphe, douloureusement obtenu, chèrement payé, de l’être humain sur tout ce que la création renferme d'éléments hostiles à son bonheur. Eh bien, pour le moment, qu’il en soit ainsi! Mais quel scandale de s’entendre déclarer
que le salut, quelle qu’en soit la nature, vient des Juifs! Quelques-uns, qu’on n’étonnerait point en leur disant que le salut vient des Français, et qui peut-être en des termes différents, …
l’ont déclaré mille fois, s’indignent qu’on donne pour origine au bonheur du monde un malheureux peuple, courbé depuis des milliers d'années sous le poids d’un mépris universel. Mais d’autres, et c’est probablement le plus grand nombre, s’étonnent simplement qu'on prétende faire d’un peuple particulier le dépositaire et pour ainsi dire le dispensateur de la commune félicité.…. |
» Quoi qu’il en soit, et quelle que soit la diversité des opinions sur le salut du monde, personne ne veut qu’il vienne d’une nation (si ce n’est peut-être de la sienne), personne surtout qu’il vienne des Juifs. Je veux dire : personne excepté les chrétiens. Eux sans doute, ils souscrivent respectueusement aux paroles que je vous propose : « Le salut vient des Juifs ; » mais tous peut-être ne se rendent pas compte du sens et de la valeur de ces expressions.
» our le sens du premier de ces mots, point de division. Ce salut est le salut éternel, par conséquent le salut individuel, puisque n1 les nations ni l'humanité ne sont éternelles. Tout au plus est-il nécessaire de faire observer que ce salut comprend aussi le bien de l'humanité comme telle et l’accomplissement de ses destinées, de quelque manière qu’on veuille l'entendre.
» Mais ce salut, quel qu'il soit, vient des Juifs, c'est-à-dire, pour ne plus parler ici de bénédictions temporelles, d’avantages sociaux, d’humanitarisme, c’est-à-dire que la réconciliation de l’âme avec son divin auteur, le droit de l'appeler notre Père, la régénération du cœur, la sanctification de la vie, le privilège de puiser librement dans les trésors de l'Esprit divin,
la paix et l'espérance ici-bas, la gloire et l’immortalité dans le
ciel, et, pour tout dire en un mot, la participation de l’homme à la nature divine (car c’est ainsi qu’un apôtre s’est exprimé),
tout cela, pour chaque homme, pour tous les hommes, pour les
hommes de tous les pays et de tous les temps, tout cela vient des Juifs. Personne, assurément, ne prendra le canal pour la source, et à prendre les termes dans toute leur force, chacun
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répétera avec la multitude des rachetés au livre de l’Apocalypse que « le salut vient de notre Dieu. » (Apoc. VIT, 10.) Mais enfin les Juifs sont le canal ; si ce n’est pas d’eux proprement, c'est par eux que nous vient le salut; et le salut, c’est le ciel, le salut, c’est Dieu même.
» Dans son ignorance naïve, l’antique poésie appelait certaines contrées le pays ou le berceau de l’aurore, comme si l'aurore s’arrêtait jamais, et comme si quelque lieu, dans l’univers, eût pu être témoin de sa naissance et de son départ. L’aurore n’a point de pays, l’orient est partout, et les contrées d’où nous vient le soleil l'ont vu venir de quelque autre contrée, qui, elle aussi, l’a vu venir. Mais oui, dans le monde de la vérité et de la grâce, il y a un pays de l’aurore, et toute contrée n’est pas un orient. Le salut vient des Juifs. Oui, terre déshéritée, où la fumée ardente du courroux de Dieu éclaire seule d’effroyables ténèbres, tu fus le pays de l’aurore ; oui, peuple infortuné, postérité d’un autre Cam, race tellement humiliée que les plus méprisables se croient le droit de te mépriser, peuple abimé dans la honte, notre gloire nous vient de toi; nous sommes des nouveaux venus, couverts de tes dépouilles et riches de ton opulence. Le salut vient de toi. Oh ! puisse le salut retourner à toi, et cet Occident, que tu as éclairé, devenir à son tour un Orient pour toi!
» Le salut vient des Juifs. » Mais comment ? Est-ce uniquement parce que le Sauveur des hommes et le pasteur de l’humanité naquit au milieu de ce peuple, et, dans sa merveilleuse enfance, puisa la vie aux mamelles d’une Juive ? Est-ce encore parce que les trente-trois années de son existence terrestre s’écoulèrent au sein de la Judée? parce que l’éternelle vérité s’exprima par sa bouche dans le langage des descendants de Jacob ? parce que les premiers disciples du Maitre par excellence appartenaient eux-mêmes à ce peuple extraordinaire ? parce que le premier germe de l’Eglise chrétienne et du monde moderne fut jeté dans cette poussière que le sang de Jésus allait détremper et rendre féconde? Est-ce parce que Gethsémané est juif, parce que le Calvaire est juif, et parce qu’un arbre de la Judée a fourni le bois maudit où fut cloué le divin
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combattant de l'humanité? Est-ce enfin, Ô douleur ! parce que les fils d'Abraham ont planté de leurs mains cet arbre de la mort, ont attaché à ses horribles rameaux les mains bienfai-
santes du Christ, et ont placé sous le sang qui en découlait
goutte à goutte leurs têtes et celles de leurs enfants”? Est-ce uniquement dans ce sens que le salut vient des Juifs? Voilà la question qui se présente et à laquelle nous essayons de répondre.
» Je lai déjà dit, mais jy reviens à dessein : si « le salut vient des Juifs, » ce n’est pas, ce ne peut pas être dans le même sens que « le salut vient de notre Dieu ; » car deux déclarations de l'Evangile ne sauraient se contredire, et les élus parlant dans le ciel ne peuvent démentir Jésus-Christ parlant sur la terre. Le salut vient des Juifs, comme l’onde d’un fleuve vient d’un bassin creusé dans le roc au sommet d’une montagne. C’est là que l’eau s’est amassée, et c’est de là qu’elle s'écoule. Le peuple juif est ce bassin, ce réservoir, cette coupe immense où les eaux vives du salut se sont peu à peu rassemblées. Mais ces eaux sont les eaux du ciel, qui les a lentement distillées dans cette coupe ou dans ce bassin. Nous nous entendons làdessus : il faut passer plus loin.
» Le salut, nous dit-on, n’est autre chose que Jésus-Christ reçu dans l’âme. Que Jésus-Christ et l’âme se rencontrent, de ce seul fait vient le salut. Qu’a donc à faire le peuple juif dans
un fait si simple et tout individuel? et comment peut-on dire
que le salut vient des Juifs ? »
» Oui, vous dites bien : que Jésus-Christ et l’âme se rencontrent, il suffit; mais comment, mais à quel prix votre âme at-elle fait cette rencontre ? Je soupçonne que vous ne le savez pas.
» Lorsque, vers le midi d’une journée brûlante, quand votre
force et même votre vie s'enfuit dans les ardeurs de la soif, vous venez à rencontrer une rivière, et qu'un peu de son eau, une goutte peut-être, vous restaure et vous fait revivre, vous
bénissez la goutte d’eau, car c’est elle qui vous a rafraichi, non
le fleuve ; vous n’avez pas bu le fleuve, mais le fleuve ne vous a-t-il pas apporté la goutte d’eau ? et sans le fleuve l’auriez-vous
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