VINGT ANNÉES DE M:8SIONS
Grandin, par le départ du P. Grollier, resta seul, avec le Fr, Dubé, jusqu'au mois de juillet suivant.
Pendant que les petits canots d'écorce transportaient dans le nord nos Missionnaires d'un poste à l’autre, un beaa gros navire se jouait, au milieu des montagnes de glace qui se promènent à loisir dans le détroit et sur la baie d'Hudson, puis débarquait à la factorerie d’York les PP. Frain et Eynarc ainsi quele F. Kearney. C’est la première fois que cette route fut suivie par nos Pères. C'était au moins la plus économique,puisque l'honorable Compagnie donna le passage gratuit de Londres à York. Les trois Missionnaires continuèrent leur route, pour arriver à la Rivière-Rouge au commencement d'octobre.
Le 6 novembre, l'évêque de Saint-Boniface revoyait sa demeure. Il était accompagné de M Gascon, jeune prêtre du diocèse de Montréal, qu venait consacrer au service de ce diocèse, et plus tard à la Congrégation, le zèle ardent dont son cœur était animé. L'arrivée du Vicaire reportait encore à neuf le nombre des Oblats à la Rivière-Rouge. Trois d’entre eux. les PP. Lestanc et Eynard et le Fr. Kearney, furent placés à Saint-Norbert, paroisse érigée cette année-là même, à trois lieues de Saint-Boniface. Les six autres memtres de la famille demeurèrent à l'évêché. Le Fr. Clut, ordonné diacre à Saint-Norbert, fut élevé à la prétrise, le 20 décembre, dans 1& cathédrale de Saint-Boniface. C'était la première ordination que l’évêque avait la consolation de faire dans son diocèse. Les pauvres évêques missionnai:es sont privés de bien des douceurs. Ils ne goùtent que bien rarement le bonheur de donner l’onction sainte aux collaborateurs, dont ils ont pourtant si grand besoin.
À la fin de 1857, la Congrégation comptait donc quatorze Pères et six Frères convers dans le diocèse de Saint-Boniface. Vingt enfants de la famille étaient rendus dans ce vaste champ, lui promettant pour l’avenir une culture plus soignée, et, par conséquent, une moisson plus abondante.
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Le puissant renfort venu l’année précédente assurait aux Missions ure plus grande extension, au bien à faire un plus grand développement, à notre chère Congrégation une plus riche somme de mérites, de grâces et de bénédictions. De bénédictions, car daus l'étude de la vocation de ceux des nôtres qui sont envoyés ici, on reconnaît facilement que la voix de la grâce, qui les a appelés à la vie religieuse dans notre petite famille s’est fait entendre à leur cœur à mesure que nos Missions ont pris plus de développement et que leur vocation semble être comme une conséquence des besoins créés par cette extension même de nos œuvres.
J’ai fait cette étude avec un sentiment particulier de plaisir. Evêque d’un diocèse où tout semble de glace (quoique le cœur, du moins, ne se soit pas encore refroidi), je suis désolé de n'avoir rien à offrir à la Congrégation qui l'évangélise. Rien, si ce n’est nos frimas et nos neiges. J'ai besoin de trouver un adoucissement à cette peine dans la pensée que le feu divin de la grâce qui enflamme les cœurs peut les éclairer et les toucher au milieu des banquises du pôle, tout aussi bien qu’au milieu des pr brûlants des tropiques. On saït que les rayons du soleil matériel se reflètent avec un éclat varticulicr sur les glaciers des régions arctiques ; pourquoi les rayons du Soleil de justice ne se refléteraient-ils pas dans l’âme de ceux auxquels il veut confier le soin de sauver les élus qu’il s’est choisis dans les zones glaciales comme dans les zones torrides ou tempérées ?
Il y a bientôt trois mille ans que le Prophète royal a chanté: Benedicite, gelu et frigus, Domino; benedicite, glacies et nives, Domino. Aussi, le moment approche où le nom saini du Seigneur va retentir jueque dans la cabane de glace des pauvres Esquimaux. Ces accents, poussés avec foi et espérance par des cœurs que le feu de la charité fait battre avec ardeur, même dans des poitrines couvertes de frimas, devront retentir fortement d’une extrémité du monde à l’autre, et il est tout naturel qu'ils inspirent des vocations pour la Commu-
nauté que Dieu a chargée d’évangéliser les pauvres
sauvages qui naissent, vivent et meurent dans le pays le plus froid de l'univers.
Celui qui devait bientôt se diriger vers le pôle pour n’en plus revenir et y terminer sa noble carrière, partit au printemps de 1858 ; il allait visiter encore une fois la Mission de Notre-Dame des Sept-Douleurs. Le courageux P. Grollier, fondateur de cette Mission, allait lui faire ses adieux. Il y passa plusieurs semaines, donnant à l'instruction des Mangeurs de caribou tout le soin et toute l’aitention qu’un zèle ardent peut inspirer. À la fin de juin, il revenait se reposer quelque peu à Athabaskaw auprès du P. Faraud, on’ ne devait plus revoir ensuite.
Au lac Sainte-Anne, les PP. Rémas et Lacombe se multipliaient pour avancer le règne de Jésus-Christ. Outre la visite des camps sauvages à de grandes distances, le soin de la Mission de Faint-Joachim (Fort Edmonton) les obligea à des voyages aussi nombreux que pénibles. Nous avons compté que, dans le cours d’une seule année, ces deux généreux pasteurs ont fait plus de 2,000 kilomètres pour desservir cette Mission, que, dans le pays, on considère comme n’en faisant qu'une avec le lac Sainte-Anne. Ces chers Pères avaient besoin de secours pour faire face aux exigences du ministère parmi les chrétiens, sans même parler des infidèles, dont le chiffre est porté à une vingtaine de milies dans cette partie du diocèse,
Le P. Frain reçut son obédience pour le lac Sainte- Anne. Cet estimable confrère, parti de Trance, n’avait pas vu sa santé s'améliorer. Son sujérieur l’envoya pourtant dans les Missions lointaines, espérant qw’il lui arriverait à lui aussi ce qui est arrivé à plusieurs autres, de se trouver mieux des rigueurs de la sauvagerie que des douceurs de la civilisation. Malheureusement, cette attente fut trompée, et le pauvre Père, tout en souffrant beaucoup, fut peu en état d'aider les autres.
On a pu le remarquer déjà plusieurs fois, une des plus pénibles épreuves de nos Missionnaires, c’est l’isolement et la triste nécessité de vivre loin de leurs frères.
Nos Pères ont fait l'impossible pour obvier à cet incon-
vénient et se donner, au moins de temps en temps, la consolation de se voir. Cette fois, c’est le P. Rémas qui faisait le voyage du lac la Biche, uniquement pour
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passer quelques jours avec ses frères et leur donner une satisfaction semblable.
Au mois de juin, le P. Végreville, après avoir prodigué tout l’hiver des soins assidus à la population de Saint- Charles, et avoir, au printemps, donné quelques semaines d'instruction aux chrétiens du lac Manitoba, reprit le chemin de l’Ile-à-ia-Crosse, où il allait rejoindre le P. Grandin. Ce même automne, le P. Végreville. alla passer deux ou trois mois au portage de la Lo-he, Mission de la Visitation. L’honorable Compagrie ayant établi un comptoir à ce poste, les sauvages ont moins d'occasion de visiter l’Ile-à-la-Crosse, qui en est éloignée d’une quarantaine de lieues. Cette circonstance donne un nouvel aliment au zèle des Missionnaires de Saint-Jean-Baptiste, qui voient ajouter ce surcroît de travail à celui déjà si grand qui leur est imposé.
Le Fr. Bowes retourna du lac la Biche à l'Ile-à-la- Crosse, pour y continuer les constructions commencées et en enrichir la chapelle de ce petit chef-d'œuvre d’autel, que tout le monde y admire avec raison, et qui fait une si heureuse inp'ession sur les indigènes, trop peu avancés dans les voies spirituelles pour comprendre la divinité üe la pauvreté et le mérite du dénuement.
Au mois de juin, le P. Clut laissait aussi Saint- Boniface pour se rendre à Athabaskaw, où il devait remplacer le P. Grollhier, nommé supérieur de la Mission du grand lac des Esclaves. Le Fr. Kearney accompagna le P. Clut. Le P, Eynard et le Fr. Perréard quittaient de même la Rivière-Rouge pour aller seconder le P. Grollier à la Mission de Saint-Joseph. (Ce poste devenait d’une bien grande importance : important par lui-même, parce qu'il est le rendez-vous d’un grand nombre de tribus, dont les heureuses dispositions avaient déjà tant réjoui le cœur des apôtres de Jésus- Christ; important aussi parce qu'étant le poste le plus avancé, il aïlait devenir le foyer d’où jaillirait la lumière bienfaisante qui devait éclairer jusqu'aux régions les plus éloignées, où n’était pas encore tombée cette divine semence qui, même sur nos plages glacées, trouve une terre assez tertile pour produire au centuple des fruits de bénédiction et de salut. :
Tout semblait préparé pour assurer sans contestation le triomphe de la cause sainte dans le vaste district de la rivière Mackenzie, lorsque tous nos Missionnaires furent vivement émus en apprenant une nouvelle qui les surprit et les affligea profondément : un archidiacre de l'Eglise d'Angleterre, depuis longtemps dans ce pays, et fixé depuis quelque temps à la Rivière- Rouge, partait, lui aussi, pour la rivière Mackenzie. Par une résolution dont la hardiesse nous étonna, il nassa à l'Ile-à-la-Crosse, à Athabaskaw, au grand lac des Esclaves, où il savait que nous avions des établissements prospères, des chrétientés ferventes ; il alla d’un trait jusqu’au fort Simpson, chef-lieu et centre de la rivière Mackenzie, où nous n'avions pas encore pénétré. Voilà donc l’ivraie qui va se semer dans le champ du père de famille. Voilà un autre point où les pauvres sauvages, encore ignorants des vérités du salut, vont être exposés aux séductions de l'erreur.
Il rous est permis de croire que le bourgeois de la rivière Mackenzie, qui s'était montré si peu favorable, provoqua eette mesure. Lui-même nous avait menacés &'appeler des ministres protestants dans son district du moment où nous y mettrions le pied ; nous en avions foulé le sol malgré ses défenses, malgré les injonctions faites à ses subalternes. Les lettres de recommandation données par le gouverneur avaient comprimé, mais non étouffé, le mauvais vouloir. Nous sommes convaincus que ce monsieur, en cachant son dépit, ne l’a que trop montré en appelant un ministre de l'Eglise d'Angleterre. L’'invitation venait de haut, on crut facilement à son triomphe, et le vénérable Archidiacre offrit ses services pour une année.
Un protestant, aussi distingué par son intelligence que par sa position, nous disait à cette occasion : J cannot understand this : there is no zeal in that man ; his going there is nothing but the fact of a mere spirit of opposition towards you.
Quoi qu'il en soit, le vénérable Archidiacre prit passage sur les barques qui conduisaient nos Pères st nos Frères à Athabaskaw-Mackenzie. Son arrivée fut un triomphe momentané pour la cause qu'il servait. M. 5. A. ne devait pas en jouir, il avait été rappelé. Son successeur, qui avait été son élève, voulut marcher sur les
traces de son maître; ce monsieur, d'ailleurs, désirait épouser une jeune demoiselle, belle-sœur de l’Archidiacre. Il importait donc de gagner les bonnes grâces de ce dernier, quitte à manquer plus tard aux simples convenances, quand un autre sentiment domineïiit celuilà. Les chefs de tous les postes réunis au fort Simpson firent un accueil enthousiaste au nouveau venu. De suite, de riches listes de souscriptions furent ouvertes en faveur de son œuvre. Quel zèle ! quelle gentillesse surtout ! se disait-on. Puis il était gros, gras : il devait dominer ; c'en était fait des prêtres catholiques ; aucun, bien sûr, n'oserait engager la lutte avec un si puissant antagoniste. L'un d’entre eux, tout petit, qui avait nom Grrollier, ne s’effraya pas des proportions colossales de son adversaire. Son zèle le fit s’élancer ut gigas ad currendam viam. Fort de la divire mission dont il était revêtu : te, docete omnes gentes, il prit la détermination de suivre le ministre jusqu’au fort Simpson. Au poste de la Grosse-Ile, les sauvages n’écoutèrent que le prêtre. Au fort Simpson même, que le Missionnaire confia au cœur si aimant de Jésus, un succès semblable devait être la récompense de “ l’envoyé de Dieu.” Les malheureux Indiens, déjà un peu instruits, par les sauvages du grand lac des Esclaves de l'esprit, de la tournure et même de l’habit ecclésiastique, surent distinguer entre le véritable homme de la prière et celui qui en usurpait le nom. À de très rares exceptions près, ile écoutèrent le prêtre catholique et se rangèrent de son coté. La foi et le zèle de notre cher P. Grollier avaient droit, ce semble, à cette consolation et Dieu voulut bien la lui accorder. Il revint bientôt à la Mission de Saint-Joseph, revoyant en passant le poste de la Grrosse-Ile, qu’il désigna sous la belle appellation : Mission du Saint-Cœur de Marie, confiant ainsi au cœur de sa mère les intérêts du Cœur de Jésus, et suppliant ces deux cœurs de garder les pauvres sauvages contre le zèle du ministre.
Je dis le zèle, ce mot peut étonner et l’on me demandera pert-être : Mais les ministres protestants ont-ils du zèle ? Si par zèle on entend ce doux et divin flambeau qui consume tout ce qu’il y a d’humain ; ce feu sacré qui embrase le cœur, au point que l’homme s'oublie entièrement lui-même pour se consacrer exclusi-
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ment à la recherche, à la prédication de la vérité, à la sanctification de ses semblables, je dirai sans hésitation : Non, les ministres de l'erreur n’ont point de zèle et ils ne peuvent point en avoir. Si, au contraire, pour avoir du zèle, il suffit, pour un motif ou pour un autre, de dépenser au service d’une cause quelconque une grande somme d'énergie et d'efforts, tant pour faire prévaloir cette cause que pour combattre ce qui s’y oppose, surtout ce qui s’" oppose avec la force de répulsion que la vérité a vis-à-vis de l'erreur, alors je dirai que ces messieurs ont beaucoup de zèle. Quelques-uns apportent à leur ministère une ardeur, une activité, parfois même un dévouement certainement dignes d’une meilleure fin. Plût au ciel qu'ils n’eussent pas tant de ce zèle ! Que le Dieu infiniment bon les arrête, eux aussi, sur le chemin de Damas ! Que la main si douce et si forte de son infinie miséricorde fasse tomber des yeux de leurs cœurs ces écailles qui les empêchent de voir la ‘véritable lumière, qui en fasse autant de vases d'élection pour prêcher aux gentils le véritable Evangile de la grâce de Dieu.
Pour exprimer la pensée qui me préoccupe aujourd’hui etsi souvent,j'emprunterai quelques-unes des énergiques et admirables paroles qui viennent de tomber
e la plume si habile et si justement célèbre de Mgr d'Orléans : ‘“ Une partie de nos sauvages rstent ensevelis dans les ténèbres parce que nous leur apportons un Evangile combattu, unEvangile divisé, déchiré en morceaux. Ah ! si l'Angleterre, la France et la Russie, étaient d'accord dans la vérité, et par suite dans la charité et dans le zèle de l’apostolat, l'Orient, le monde entier changerait de face.”
Mgr Dupanloup dit l'Orient ; on ne s’étonnera pas que moi je dise l'Occident, le septentrion. Oui, tout le territoire du Nord-Ouest, qui est si cher à notre cœur, serait chrétien catholique au lieu d’être en grande pare infidèle et en très minime partie protestant, si
a somme d'argent et de travail dépensée à l’éloigner du giron de l'Eglise avait été employée à l’y conduire. Les trois grandes nations nommées par l’illustre défenseur de Pie IX : l'Angleterre, la France et la Russie, se trouvent aussi tout naturellement sur mes lèvres, quand je veux exprimer la pensée qui me préoccupe.
À à la tion :
ls ne ir du Le dé- ‘ande raloir
ussie, a chale en-
a pas , tout notre rande int, si igner duire.
défensie, se èvres, ccupe.
L'Angleterre, puisque c’est à l’ombre de son glorieux drapeau et dans ses vastes domaines que nous vivons, puisque c'est de quelques-uns de ses généreux enfants que nous recevons les sympathies qui nous servent autant qu'elles nous honorent ; l'Angleterre, car c’est l'Evangile de sa loi qui combat l'Evangile divin que nous prêchons, car c’est son or qui empèche en partie l’ascendant victorieux que devraient a oir s' les infortunés enfants du désert les leçons de Celui qui n'avait pas même où reposer sa tête.
Je dis la France, puisque la plupart de nos Missionnaires sont des enfants de la fille aînée de l'Eglise, cette terre classique du dévouement et de l’apostolat moderne ; la France, car ceux d'entre nous qui n'ont pas eu leur berceau dans la patrie de leurs frères, s'estiment heureux de tenir à elle par 1" sang généreux dont quelques gouttes au moins coulent dans leurs veines et par les affections qui échauffent leurs cœurs. La France, puisque la Propagation de la Foi est là.
Je dis la Russie, car nous touchons bientôt au moment où un compagnon du P. Grollier, digne émule de son zèle,animé du dévouement qui caractérise notre chère famille, ira près de l'embouchure de la rivière Mackenzie, franchira les hautes montagnes qui encaissent le lit de ce majestueux fleuve, pour marcher à la rencontre des pauvres sauvages qui habitent les terres soumises au sceptre de fer du czar, et dont quelques-uns l’aborderont en se s:gnant du sigue de la Rédemption, appris des lèvres d’un pope russe. Oui, oni, faisons des vœux pour que la diversité des cultes disparaisse, pour que l'unité de la foi amène l'harmonie des intelligences et des cœurs : Ut unum sint.
On vient de le voir, les Pères et les Frères réunis à la Rivière-Rouge avaient presque tous reçu leur obédience pour les Mi:sions de l’intérieur. De neuf Oblats qui, pendant l'hiver, formaient la communauté de Saint- Boniface, il n’en restait plus que trois. Le P. Lestano, après avoir accompagné Monseigneur dans une visite à Saint-Joseph et à Pembina, était revenu revoir les confrères, et commencer sa vie de solitaire à Saint-Norbert. Le P. Le Floch, un peu moins dépourvu, avait pour compagnon son évêque, qui s’estimait heureux de le garder auprès de lui, et en recevait les services les plus
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signalés. Les visites du P. Lestanc au palais épiscopal portaient de temps à autre le conseil vicarial au grand complet. Les trois membres de ce conseil coulaient des jours heureux, partagés entre l'étude et le saint minis-. tère, égayés par l'entente et l'affection les plus cordiales,
Les choses étaient ainsi à Saint-Boniface, lorsqu'une nouvelle, à laquelle on ne s'attendait pas, vint y augmenter la joie et la satisfaction ; une lettre de Montréal annonçait de nouveaux Missionnaires : les PP. Mestre
et Moulin, et le Fr. Cunningham. Leur voyage, nulle- .
ment prévu, se fit dans les circonstances les plus défavorables. Les annales de la Propagation de la Foi ont déjà publié l’'émouvaate description que le P. Mestre a faite des craintes, des dangers,et des souffrances de ce voyage. C’est pendant que nos Pères étaient en route que nous apprenions, à Saint-Boniface, que quelques-uns des habitants de cette localité avaient été massacrés par les Sioux, qui infestaient les routes des Etats-Unis à Pembina. Aussi notre inquiétude était extrême au sujet de ceux qui nous étaient envoyés ; nous ignorions, de plus, quelle voie ils avaient choisie ; il nous était, par cela même, impossible de leur porter secours. Nous fûmes bien rassurés et bien réjouis en les voyant arriver à Saint-Boniface, malgré l'état d’épuisement et de souffrance auquel les difficultés du voyage les avaient réduits. Les PP. Mestre et Moulin séjournèrent à l’évéché, tandis que le Fr. Cunningham alla tenir compagnie au P. Lestanc à Saint-Norbert.
Aux derniers jours d'octobre, d’autres Missionnaires arrivaient dans la colonie d’Assiniboia : c'étaient des Sœurs de la Charité ; elles étaient au nombre de six, conduites par leur Provinciale et accompagnées de filles généreuses qui venaient, elles aussi, consacrer leur vie au service des Missions. Cet événement, en dehors, ce semble, au premier aspect, de l’histoire particulière des Missions de la Congrégation, s’y rattache néanmoins trop naturellement pour que nous n’en fisions pas un mot.
Les Sœurs de la Charité nous ont précédés à la Rivière-Rouge ; elles s'y rendirent en 1844, à la demande de Mgr Provencher. Les Oblats, dès leur arrivée à Saint-Boniface, furent chargés de la direction de ces bonnes religieuses, et leur ont toujours continué
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ces services depuis, les confessant, prêchant leurs retraites, etc. etc. Si nous n'avons point encore parlé de ces divers ministères, c'est que, comme nous l'avons déjà observé, il n'entre point dans notre plan de faire mention des occupations ordinaires. Dieu merci, nos Pères on. fait trop de bien pendant vingt ans, pour qu'il soit poss ble de tout renfermer dans les limites de cette lettre, beaucoup trop longue sans doute pour ce qu’elle vaut, mais beaucoup trop courte pour ce qu'elle devrait dire.
Si les Oblats ont rendu des services aux Sœurs de la Churité, la reconnaissance et la justice veulent qu'ils proclament en avoir reçu de bien signalés. C'est la nature et l'importance de ces services rendus à Saint- Boniface, et de Saint-Boniface s'étendant ailleurs, qui avaient inspiré à nos Pères des Missions de l’intérieur le désir de réclamer des religieuses pour leurs établissements respectifs. Cette demande, accueillie favorablement par Mgr de Mazenod, n'avait pas été perdue de vue par l'évêque le Saint-Boniface, auquel il avait été laissé de choisir le moment favorable et le mode d’érection de ces établissements. Tous les Pères avaient exprimé le même désir ; le Vicaire, ne pouvant se rendre au désir de tous en même temps, avait décidé que l’on suivrait dans ces fondations l’ordre chronologique de nos propres établissements ; que, par conséquent, l’on commencerait par le lac Sainte-Anne. Pendant l’été de 1857, passé en Canada, le Vicaire s’entendit avec la Supérieure générale des Sœurs Grises de Montréal, qui promit que, dès l’année suivant:, trois Sœurs destinées au lac Sainte-Anne seraient envoyées à Saint-Boniface, et qu’ensuite la maison-mère pourvoirait, le plus tôt qu'il lui serait possible, au personnel des établissements projetés pour l’Ile-à-la-Crosse et ailleurs.
Cette communauté se montra admirable de générosité et d'abnégation, non seulement en donnant ses sujets pour des Missions si lointaines et si difficiles, mais en les donnant à la seule condition qu'on leur procurerait des secours spirituels, et ju’ on faciliterait l’accomplissement de leurs saintes Règles et obligations. Quand le Vicaire voulut faire observer que, les Missions étant pauvres et les ressources incertaines, on ne pouvait pas promettre beaucoup ni promettre positivement,
il lui fut répondu : “ Nous savons bien queles bons Pères chargés des différentes Missions ne laisseront pas souffrir nos Sœurs ; nous ne demandons que le vêtement et la nourriture. —Mais si les Pères eux-mêmes n’ont pas de quoi pourvoir à leur subsistance ? — Dans ce cas, n08 Sœurs jeûneront comme eux et prieront Dieu de venir en aide aux uns et aux autres.”
Tel est le contrat stipulé entre deux communautés qui, quoique différentes dans leur vocation, vont confondre leurs efforts en dirigeant leur action vers une fin commune : la conversion et l'instruction des tribus aborigènes de ces vastes et infortunées régions. Les trois Sœurs du lac Sainte-Anne étaient du nombre de selles qui arrivaient à Saint-Boniface en 1858 ; elles devaient y passer l’hiver pour y étudier un peu le genre et la tournure de ceux au bonheur desquels elles vouaient leur existence, mais qu’elles avaient besoin de connaître pour pouvoir les servir plus utilement.
Ce même automne, le P. Faraud remontait la rivière à la Paix, pour visiter la tribu des Castors, qui en habitent la riche et magnifique vallée. Ces Indiens avaient été visités trois fois par M. Bourassa. M. Lacombe, avant son entrée au Noviciat, leur avait aussi apporté quelque instruction. À ces quatre visites, faites en 1846, 1847 1848 et 1855, se bornaient tous les secours spirituels donnés aux pauvres Castors.
La Mission de la Nativité est située presque à l’embouchure de cette rivière à la Paix, tout près de l’endroit où elle se décharge dans le fleuve Athabaskaw- Mackenzie ; aussi que de fois nos Pères avaient regretté de ne pouvoir se rendre aux vives instances, aux pressantes sollicitations de ces sauvages trop délaissés ! Enfin, en 1858, le P. Faraud, confiant le soin de sa Mission à son nouveau et jeune compagnon, le P. Clut, remonta la rivière à la Paix, visitant les forts Vermillon et Dunvagen. On comprend facilement le bonheur et la joie éprouvés par ceux auxquels il était donné d'entendre encore une fois les saintes vérités de la Religion, qu’ils avaient de prime abord accueillies favorablement, et après lesquelles ils n'avaient cessé de soupirer depuis . C'étaient bien les ‘“ petits enfants de la Foi, ” demandant le pain de la doctrine évangélique. Aussi comme ils étaient heureux en voyant celui qui
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venait le leur rompre ! Le P,. Faraud revint en hiver, marchant à la raquette pendant les dix-sept jours qu'il fut en route ; il arrivait à la Nativité à la fin de décembre.
Ainsi se termine cette année, qui porta à vingt-trois le nombre des Oblats du diocèse de Saint-Boniface,
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Le P. Maisonnneuve, pour faire diversion à la solitude du lac la Biche, et égayer celle du lac Sainte- Anne, alla y faire visite à ses confrères. Au commencement du mois de mars, le P. Grollier foulait aux pieds la surface glacée du grand lac des Esclaves pour se rendre au fort Raë, qui n'avait jamais reçu la visite d'aucun Missionnaire. Cei exceilent Père voulait s’assurer l'avantage toujours bien grand de prévenir les ministres de l'erreur. Tout préoccupé de la lutte qui venait de s'engager, et désireux d'assurer un triomphe complet à la cause sacrée qui lui était si chère, il confia cette Mission à la protection du chef de la milice sainte. L'archange saint Michel écouta assurément les prières ardentes que lui adressait une foi si pleine d'espérance et d'amour. Jusqu'à ce jour, la Mission du fort Raë n’a été visitée par aucun ministre protestant. Le zèle de ceux qui sont encore dans le district de la rivière Mackenzie ne les a pas dirigés de ce sôté. Puisse saint Michel les en éloigner à jamais !
La Mission de N-D des Sept-Douleurs réclamait toujours des soins nouveaux. Cette fois, c’est le P. Olui qui fut appelé à les lui prodiguer. Il avait débuté en restant seul à la Nativité, il continua de mêine, en allant seul au fond du lac y balbutier ce qu'il avait appris de la langue chippeweyan pendant l'hiver. Comme ses précécesseurs, il eut le bonheur de voir ses efforts couronnés de succès. Les bons Mangeurs de caribou écoutaivnt avec attention celui qui, pour les instruire, surmontait volontiers les répugnances et les difficultés que l’on éprouve toujours à exercer le saint ministère au milieu d'un peuple dont on ne parle que très imparfaitement la langue. Et cette chère langue montagnaise, Dieu sait pourquoi il l’a faite si difficile. Les Missionnaires, sans comprendre la raison de ce secret divin, connaissent parfaitement le fait de cette difficulté, difficulté presque insurmontable à un étranger, et si généreusement combattue par nos ch rs Pères. Le P. Clut revint, triomphant et consolé, se remettre plus courageusement encore à l'étude de cette lsngue. sous la direction de son aimé compagnon, le P. Faraud.
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À son retour du Cunada, en 1857, Mgr de Saint-Boniface était accompagné d’un jeune prêtre de Montréal qui avait offert ses services au diocèse. Après cette première démarche dans la voie du renoncement, M Gascon voulut en faire une seconde : il demanda et obtint son entrée au noviciat. C’est le 9 mars que les Oblats de Saint-Boniface eurent la consolation de recevoir au milieu d'eux celui qu'ils aimaient déjà comme un frère. Le nouveau novice avait laissé sa Mission du lac Manitoba pour venir se placer sous la sage direction du P. Lestanc. Saint-Norbert est bien un lieu propre à un noviciat : le site n’est pas sans agrément, la solitude y est complète, l'isolement absolu. Le ?. Gascon ne jouit pas longtemps des charmes de -on nouveau séjour ni de l’avantage d’un noviciat régulier et tranquille. L’imminence du danger, une nécessité aussi impérieuse que regrettable, l’appelait sur le théâtre de l’action. s pressantes sollicitations des Pères de la rivière Mackenzie démontraient l’urgence des secours demandés par eux. Le vénérahble archidiacre anglican avait terminé son année d’anostolat ; il songeait à la retraite. Après avoir passé jusqu'au fort Norman, où son ministère échoua aussi, il partit, emportant avec lui, comme fiche de consolation, une supplique adressée à l'honorable Compagnie de la Baied'Hudson, et signée par des noms illustres, à l'effet d’éloigner à jamais les prêtres catholiques des lieux qui avaient vu sa défaite, au lieu du triomphe éclatant qu'il s'était promis. Cette supplique eut le résultat qu’on en devait attendre, c’est-à-dire qu'elle fut de nuleffet. Ce qu’il y a de plus regrettable que la supplique, c'est que l’archidiacre Hunter devait être remplacé au fort Simpson par un ancien maître d'école de sa paroisse de la Rivière-Rouge, devenu le rév. M. Kirby. Ce ttefois, certes, ce n'était ni un colosse, ni un gentilhomme, mais un bien petit être, doué pourtant d’une énergie de fer, d’une constance à toute épreuve, capable de beaucoup oser.
Le départ de ce Révérend détermina le départ du P. sascon qui devait aller continuer son noviciat avec le P. Eynard au grand lac des Esclaves, tandis que le P. Grollier resterait disponible, afin de neutraliser son action, d'empêcher, ou du moins de retarder le progrès
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de l'erreur. Le Père novice partait avec le P. Moulin. Ce dernier s'en allait à l’Ile-à-la Crosse tenir compagnie au P. Végreville laissé seul par le départ de Mgr Grandin.
Préalablement le Fr. Perréard, malade à Saint-Joseph, était venu chercher des soulagements à la Nativité. Le Fr. Kearney, qui devait remplacer le Fr. Perréard, se joignit au P. Gascon lors de son passage à Athabaskaw. Tous deux airivèrent heureusement au grard lac des Esclaves. Dans le même temps, le Fr. Bowes retournait de l’Ile-à-la-Crosse au lac la Biche. Le KW. Cunningham, après avoir été souffrant tout l'hiver à Saint- Norbert, demanda et obtint la permission d'aller essayer si le climat de Buffalo ne serait pas plus favorable à ses rhumatismes.
Depuis longtemps il n’a pas été question d'aller à la rrairie, ou du moins nos Pères n’y ont pas été depuis 1849. Des prêtres séculiers avaient quelquefois accompagné, depuis cette époque, les chasseurs qui en 1859, sollicitèrent avec de vives instances qu'on leur donnât celui des Pères qui leur sembla disponible. Le P. Mestre reçut, en conséquence, son obédience de ce côté ; il jartit au commencement de juin, pour revenir au commencement d'août. L’ascendant du petit père mauvais fut prodigieux sur tout le camp. Non seulement il excerça avec zèle et fruit le ministère ecclésiastique, mais il contribua, puissamment, en outre, à maintenir le bon ordre. Ilrendit aussi un bien important service à cette population ambulante, en la déterminant à s’en tenir au but projeté pour ces sortes d’expéditions, et en la faisant se départir des allures guerrières qu'elle voulait se donner. On proposait de faire la chasse aux Sioux, qui, à la vérité, méritaient de se ‘“ faire savonner, ” mais qui ne valaient pas le savon de sang qui aurait été dépensé à cette opération.
Le plus heureux résultat a démontré la sagesse des conseils du Missionnaire ; c'est précisément cette année, et par suite de cette tactique, que les Sioux ont compris que les métis de la Rivière-Rouge ne sont point leurs ennemis, et qu'ils ont conclu avec eux une paix qui dure encore. La cessation des hostilités avec ces rudes voisins nous offre une sécurité que nous n'avions jamais
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goûtée si complètement, soit en allant à la Prairie, soit en voyageant du côté des Etats-Unis.
A l'invitation du Vicaire, le P. Rémas était parti au printemps du lac Sainte-Anne avec les guides qui devaient conduire les Sœurs de la Charité. Le voyage de Saint-Boniface ne pouvait qu'être utile et agréable au Père qui en était parti depuis six ans, et qui ne connaissait aucun des Oblats qui y résidaient. Pendant un séjour de quelques semaines, il allait trouver un adoucissement à l'épreuve toujours si pénible d'être RER de ses frères, lors même qu’on n’est pas tout à fait seul.
Le 23 juillet fut un jour de véritable réjouissance à l'évêché. L'arrivée de Mgr Grandin y procura une vive et entière satisfaction. L'annonce de cette arrivée prouve que si tout n'est pas sage dans nos voies, du moins ce n’est pas l'excessive célérité qui en est le vice principal. Nous avons déjà vu que c'est le 10 décembre 1857 que le Souverain-Pontife signa les bulles qui nommaient le P. Grandin évêque de Satala et coadjuteur de l’évêque de Saint-Boniface. Cette importante décision, qui avait pendu en cour de Rome pendant plus de dix mois, fut ercore plus longtemps en route. Dieu connaissait quelle impression ferait sur Mgr de Satala la nouvelle de son élection, et voulut l'y préparer douce- ment. Ce n’est qu’en février 1859 qu'’ilsut ofliciellement ce dont il était question. Nous n’essayerons pas de dépeindre le trouble, l'embarras,la juste crainte du jeune etnouvelélu. Ilfaut avoir goûté à cette position pour en comprendre toutes les difirultés. Heureux dans ces moments quand, comme le P. Grandin, on est habitué à voir la volonté de Dieu dans celle de ses supérieurs. L'ancre de la confiance fixe et protège, au milieu de l’afuos qui le ballotte, le cœur si souvent menacé par
e découragement. Le coadjuteur élu n'avait qu'un parti à prendre, c'était de se rendre auprès de ceux qui l’appelaient et qui, pour lui éviter la peine d’une tergiversation quelconque, lui en avaient fait un commandemenx exprès.
Avant son départ de l’Ile-à-la-Crosse, Mgr Grandin dut subir une pénible épreuve, une épreuve du cœur, toujours incomparablement plus cruelle que celles qui u'attaquent que l’homme physique. La Mission de l’Ile-
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à-la-Crosse fut un instant menacée d’un bouleversemen général, peut-être même d’une ruine complète, si Dieu lui-même ne se chargeait point du soin de ses œuvres.
Hélas ! que de mystères dans l'esprit comme dans le cœur de l’homme ! Que de contradictions dans cette intelligence qui a tant de peine à saisir la vérité et qui se passionne si facilement pour l'erreur ! Le monde païen illustre a vu ses grands hommes briguer les honneurs de l’apothéose ; il leur a élevé des autels à l'ombre desquels il oubliait celui du vrai Dieu. Le monde illustre d'aujourd'hui voit proclamer le nationalisme et autres absurdités qui sont autant de déifications de la raison humaine s’élevant des autels à ellemême et s’enfforçant de renverser l'autel chrétien, seul digne de la raison éternelle et incréée. Ces aberrations devaient avoir leur reflet jusqu'au milieu des forêts glacées et parmi les sauvages grossiers et ignorants. Il ne faut certes pas beaucoup de science pour nier ce que Dieu affirme, ou pour nier ce qu’il condamne. Un peu d’orgueil suffit pour conduire à ce profond ab°me. Donc, un beau matin, un jeune sauvage de l’Ile-à-la- Crosse se trouva sous la pression d’une forte inspiration. Dès lors il n’était plus un homme comme un autre ; dès qu'il n'était plus un homme, comme le progrès ne permet pas de descendre, il devait être un Dieu. Oui, ni plus ni moins, “ le Fils de Dieu ” était sur la terre. Cette nouvelle déification de l’homme, comme toutes les autres, conduisait au rejet de la prière, de l’Evangile, en un mot, de tout ce qui peut faire souvenir de notre propre humiliation et de la grandeur du Créateur de toutes choses.—Mais c'était un fou ! —Oui, sans doute, comme le sont tous ceux qui poussent leur pauvre raison vers des sphères où Celui qui l’a créée ne lui permet pas d'atteindre. Cependant, comme maints fous font école, il ne faut pas s'étonner que le nôtre trouvât des adeptes. On le crut sur parole, sur la parole d’un certain verbiage qu’il avait adopté, et que ni lui ni les autres ne comprenaient. Il fit des prodiges, du moins il en fit un bien étonnant pour nous qui connaissons les Montagnais ; il détermina ses partisans à se défaire de tout ce qu'ils possédaient, pour être plus dignes de marcher en la compagnie du “ Fils de Dieu, ” on détruisit, on brûla tout ce que l’on avait, et voilà
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bientôt toute la nation à l'envers. Le succès enhardit ; à l’enseignement, aux exhortations de la nouvelle école, succédèrent des menaces ; et comme toutes les erreurs ont une source comzaune, dans cette nouvelle philosophie, on en voulait aussi au prêtre, on le menaçait.
Le mal prenait des proportions alarmantes ; un certain nombre de sauvages ne voulaient plus venir à Ja Mission. La surprise, la confiance, la crainte et le diable aussi y poussant, l’église allait être déserte. Ceux qui croient trop à leur propre excellence, qu’ils se disent dieux ou hommes, ne sont pas les assidus de la maison du Seigneur. Four les instruire, il ne faut pas les attendre au catéchisme. Le P. Grandin prit donc la détermination de se rendre auprès du“ Fils de Dieu,” malgré les menaces qui lui étaient faites de toutes parts. Il alla, reçut quelques bons coups de trique et réussit, sinon à faire tomber de l’Olympe cette nouvelle divinité, du moins à déchirer le bandeau de fascination dont elle avait couvert la figure d’un si grand nombre. Le mal était étouffé dans ses sources, mais non dans ses conséquences. Par un égarement qui nous affige autant qu’il nous étonne, ce dieu conserva ses convictions et quelques dupes. Son père, sa sœur, sa tante, quoique excellents chrétiens d’abord, proclamèrent hautement être convaincus de la divinité de uot insensé. Ils apostasièrent, et plus tard, les Missionnaires de l’Ile-à-la-Crosse eurent la Jouleur de les voir mourir dans leur apostasie. La mère de cet infortuné, que nous appelions d’abord ‘“ la pieuse Nannette, ” et l’un de ses oncles auquel nous avions donné le surnom de “ petit saint, ” à cause des sentiments particuliers de foi qui semblaient le caractériser, partagèrent les travers du reste de la famille.
Consolons de suite ceux qui pourraient s'intéresser à leur sort. Le “ petit saint”revint à résipiscence l’automne dernier ; la main du Dieu véritable s'était appesantie sur lui ; le sang du vrai Fils de Dieu avait obtenu miséricorde en sa faveur. Ayant perdu sa femme, plusieurs membres de sa famille, tout ce qu’il possédait, privé surtout de la joie d’une b ne conscience, des ineffables et indicibles consolations de la religion, il arriva à la Mission pendant que nous y étions. Pauvre, misérable,
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objet de la compassion de ses frères, qui reconnaissaient facilement le châtiment de ses fautes, il se convertit et reprit place auprès de cet autel, trône d'amour du Fils de l'Eternel. La pauvre Nannette comprit, elle aussi, les épreuves que lui ménagea la Providence ; elle reconnut son erreur, et l'hiver dernier, elle fit demander un prêtre. Mgr Grandin, seul à l’Iie-à-la-Crosse, entreprit, quoique malade, un long et pénible voyage, au milieu des rigueurs de l'hiver, pour réconcilier cette infortunée avec l’Eglise et avec Dieu. Ce dernier coup acheva de gsgner le “ Fils de Dieu ” lui-même, qui descendit des
auteurs où l’avait placé son orgueil pour redevenir simple mortel et croire lui-même à sa folie. Au printemps dernier, ce malheureux jeune homme venait demander pardon à Mgr Grandin, des coups de bâton qu'il avait donnés au P. Grandin, et solliciter les avis dont il avait besoin pour sortir de l’état d’abjection dans lequel il était tombé, même physiquement.
C'est chose vraiment providentielle : tous ceux qui font des fautes considérables surtout contre la foi, sont punis sensiblement et de suite.
En voyant, après six ans, la fin du règne du “ Fils de Dieu,” revenons au commencement, d’où nous nous sommes peut-être trop éloignés.
Le P. Grandin était donc bien inquiet lorsqu'il quittait l’Ile-à-la-Crosse. IL avait sans doute vu diminuer le prestige du nouveau dieu, mais les coups de bâton qu'il avait reçus n'avaient pas donné à son cœur tont le calme désirable. Aussi comme il était agité, préoccupé, ce cher seigneur, quand il nous arriva à Saint-Boniface ! Il pensait beaucoup plus au “ Fils de Dieu ” qu’à l’évêque de Satala. Comme nous lui en faisions la remarque, il nous répondit qu’il croyait toat naturellement que les évêques sont moins importants que le “ Fils de Dieu. ”
C’est pendant le séjour de Mgr Grandin à la Rivière- Rouge que le P. Rémas partit pour le lac Sainte-Anne, avec les Sœurs destinées à cette Mission. La petite caravane arrivait heureusement à sa destination au mois de septembre. Mgr Grandin se mit en route pour l'Europe afin d'aller se jeter aux pieds de notre bienaimé Père Général, et le supplier d’écarter de ses épaules l'honorable fardeau dont il voulait le charger.
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Toutes ses objections furent considérées comme un poids trop léger pour faire équilibre aux graves raisons qui avaient déterminé le choix de sa personne. Il dut s'entendre dire : ‘“ Tu seras évêque, je le veux ; mais tu n'en seras que plus Oblat, et la Congrégation te considérera toujours comme tel” C’est le 30 novembre que Mgr de Satala reçut la consécration épiscopale des mains de notre bien-aimé Fondateur, dans l’église de Saint-Martin, cathédrale temporaire de Marseille.
Au mois d'août, le P. Grollier partait du grand lac des Esclaves. Une supplique avait demandé au gouverneur de la Compagnie l'expulsion des prêtres catholiques du district de la rivière Mackenzie. L'évêque de Sairt-Boniface avait obtenu que, bien loin d’être expulsé, an de ses prêtres irait, cette année-là même, passer l'hiver dans un des établissements de la Compagnie. Le P. Grollier avait été choisi pour cette Mission. Ceux mêmes qui avaient signé contre lui et ses confrères cette supplique expulsive, étaient forcés de le recevoir à bord de leurs embarcations, honorées pourtant du ministre anglican, et de le conduire fort poliment jusqu’au terme de son voyage. Il s’embarqua au fort Résolution, vit en passant ses chères Missions du Saint Cœur de Marie et du Sacré-Cœur de Jésus, y procura le triomphe de la cause divine, qu'il servait avec tant de force et d'énergie. Puis, descendant le grand fleuve, comme pour en prendre possession, il vit en passant le {ort Norman, qu'il ne fit que saluer en le confiant à la protection de sainte Thérèse, et arriva heureusement au fort Good-Hope, désigné pour ses quartiers d'hiver. La traduction littérale du nom anglais de ce poste le lui fit consacrer à la très sainte Vierge, sous son aimable titre de N-D. de Bonne-Espérance. Oh ! oui, elle était bonne l'espérance que nourrissait cet enfant dévoué de Marie, de voir bientôt établi dans tout ce pays le règne de Jésus-Christ ! Bonne espérance à la recherche des âmes, à la découverte des voies qui doivent les conduire au ciel, là où, quelques années auparavant, une espérance légitime dans des recherches et des découvertes d’un autre genre avaient fait donner à ce poste le nom plein d’espoir de Good-Hope.
Le P. Eynard, après avoir fait connaissance avec son novice, le P, Grascon et le Fr. Kearney, les laissait varie
à la fin d'août pour visiter la Grosse-Ile, Saint-Cœur ds Marie, et aller tout doucement demander compte à saint Michel de la protection accordée au fort Raë. Il revenait au mois d'octobre, époque trop tardive pour voguer en sûreté en petit canot Décorer au milieu des glaces dont était alors en partie couvert le grand lac. Aussi, le cher Père eut beaucoup à souffrir. Il lui fallut treize jours pour franchir une distance que l’on parcourt en cinq dans des cir-onstances plus favorables.
Le 17, il atteignit les rivages de son île au moment même ou son canot allait sombrer, parce que le frottement des glaces y avait pratiqué plusieurs voies d’eau.
Les canots d’écorce ne sont pas seuls exposés à cet inconvénient; car c’est ce même été que le bâtiment qui transportait de Londres à la factorerie d’York les approvisionnements des Missions de l'intérieur, périt dans les glaces de la baie d'Hudson, avec tout son chargement. Les Missions ne possédaient sans doute qu’une très faible partie de ce chargement ; cependant, cette perte fut vivement sentie et imposa aux Missionnaires un surcroît de privations.
Le P. Gascon, effrayé de la difficulté d'apprendre la langue montagnaise, demanda et obtint la permission d'aller passer une partie de l'hiver auprès du patriarche de la rivière au Sel, ce brave homme de Beaulieu dont nous avons déjà parlé. Le bon vieillard était sans doute bien peu propre à former un novice aux saintes obligations de la vie religieuse ; il pouvait du moins l’édifier par sa vie si chrétienne et l’instruire dans une science indispensable à notre saint ministère.
Le P. Faraud retourna visiter les bons Castors de la rivière à la Paix. Cette fois, il ne put se rendre qu’au fort Vermilion, d’où il revint à Athabaskaw, avec toute la facilité qu'offrent nos pittoresques voyages d'hiver.
Le P. Lacombe se procura lui-même et procura à ses confrères du lac la Biche, le »laisir d’une visite.
C’est le P. Mestre qui fut chargé, cet hiver, de la desserte de Saint-Charles pendant que le P. Lestanc continuait celle de Saint-Norbert, et que le P. LeFloch secondait Monseigneur à Saint-Boniface. Dans le cours de la même année, l’évêque avait fait deux visites à Saint-Joseph et une à Pembina.
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