LETTRE DE L'ÉVÊQUE DE SAINT-BONIFACE A SON CLERGÉ
Saint-Boniface, le 8 décembre, fête de l’Immaculée-Conception, 1867.
“ Aux Missionnaires du diocèse de Saint-Boniface.
“ À vous tous qui nous aidez à sanctifier les âmes confiées à nos soins. Salut et Bénédiction en Notre- Seigneur.
‘“ De retour dans notre diocèse, après une longue absence, il nous est bien doux de vous adresser à tous quelques lignes pour vous rendre compte de notre voyage et vous faire part de nos impressions. Le grand Pontife qui gouverne l'Eglise, voulant donner une pompe toute particulière à la fête du dix-huitième centenaire du martyre des saints Apôtres Pierre et Paul, et, à cette occasion, insérer au catalogue des saints les noms de 25 fidèles serviteurs de Dieu, avait exprimé à ses frères dans l’Episcopat le désir de les voir se réunir, en grand nombre, autour de sa personne vénérée. Ce vœu du Vicaire de Jésus-Christ, au milieu des cruelles épreuves qui affligent son grand cœur, nous semblait un ordre du ciel. Cependant, nous hésitions encore à renoncer à la visite projetée du diocèse, pour prendre le chemin de la ville Sternelle, lorsque nos incertitudes trouvèrent un terme, à la réception des lettres de convocation de notre Chapitre général, et dans les vives instances qui nous étaient faites d'y assister.
“ Lécidé à entreprendre encore une fois le voyage
d'Europe, nous avions fixé notre départ au ©9 avril. Le 21 du même mois, nous avions la consolation de revoir notre si digne coadjuteur. Les douloureuses pertes subies par la mission de l’Ile-à-la-Crosse, les privations de ceux et celles qu'il y avait laissés, torturaient l’âme si délicate et si sensible de Monseigneur Grandin ; nous nous efforçämes de le consoler, et c'est en sa compagnie que nous nous mîimes en route, le jour fixé. Le 80, nous arrivions à St-Joseph ; nous y passâmes le premier jour du beau mois de mai. Le 2, nous repartions, pour arriver à St-Paul le 11. Nons restâmes dans cette ville jusqu’au 14 ; le 18 nous étions à Montréal. Après une semaine passée en Canada, le 25 nous embarquions à Québec pour l'Europe. Nous avions l'avantage de voyager avec Monseigneur l’évéque d'Ottawa qui, comme ses deux frères dans l’Episcopat et en religion, se rendait au double appel du Père commun des fidèles, et du Père de notre chère famille d'Oblats. Monseigneur de Satala, épuisé par les courses de l'hiver précédent, par les istigues d'un voyage accompli en 44 jours de marche, de l’Ile-à-la- Crosse à Montréal, souffrit beaucoup pendant la traversée. La mer, assez douce pour les autres, fut terrible pour lui. Nous eûmes la douleur de le voir malade tout le temps que nous fûmes sur l'Océan. Débarqués à Liverpool le mercredi soir, nous étions le samedi, 8 juin, dans notre maison de Paris. Nous goutâmes une joie bien vive en revoyant notre Très-Révérend Père Général, et ceux des nôtres qui habitent auprès de notre Supérieur bien aimé. Notre Père nous porte un bien grand intérêt à tous ; sa sollicitude pour ses enfants lui fit accueillir avec bonheur les heureuses nouvelles que nous pûmes lui donner, tout comme il s’affligea avec nous de vos épreuves et de vos souffrances. Laissez-nous vous dire comme notre âme fut doulou-
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reusement impressionnée le lendemain de notre arrivée dans la capitale du royaume ‘“ très chrétien, ” et ce, le grand jour de la Pentecôte. Nous nous éveillâmes au bruit des charrettes de transport, des scies, des marteaux, aux cris des ouvriers. Les chantiers, qui avoisinent notre maison, étaient en pleine activité de travail, les boutiques ouvertes. Mon Dieu que cette vue nous fit de mal! Prions pour ceux qui violent si audacieusement le jour du Seigneur, et veillons scrupuleusement sur ies populations confiées à nos soins pour les empêcher de tomber dans un pareil mépris de la loi de Dieu... Le 17, nous reprenions la voie ferrée pour traverser une partie de la belle et noble terre de France, pour voir l'intéressante Savoie, que la Providence, pour la récompenser sans doute de sa foi, a soustraite au pouvoir qui pèse si injustement sur l'Italie Nous passâmes le Mont Cenis; les bancs de neige, au milieu desquels nous circulions à cette époque de l'année, portèrent tout naturellement nos pensées vers ceux d’entre vous qui habitent les coins les plus inhospitaliers du diocèse, qui sont exposés à tant de privations. Nous passâmes à Turin une partie de la nuit du 18 au 19. Il nous semblait que le sol frémissait sous nos pieds au souvenir des trames honteuses, ourdies dans cette ville contre le Vicaire de Jésus-Christ. Turin, comme cité, a reçu son châtiment. En attaquant la Capitale du monde chrétien, elle a cessé elle-même d'être une Capitale quelconque. Malgré la curiosité naturelle au voyageur de visiter les villes échelonnées sur la route, il nous tardait pour ainsi dire de quitter celle-ci. Nous partîimes le 19 au matin. Après avoir traversé le Piémont, nous admirâmes les magnifiques plaines de la Lombardie, ces pays fortunés dont l'ingratitude envers Dieu est d'autant plus frappante qu'ils en ont reçu pius de bienfaits. Puis, nous entrâmes dans
les Etats de l'Eglise ; nous dinâmes à Bologne; comme nous souffrions à la pensée des spoliations ! Comme elles nous apparaissaient mensongères et calomniatrices, toutes ces grossidres accusations, lancées par le monde, contre le gouver1ement pourtant si paternel, si sage, si fécond des Papes. Dans l’après-dîner, nous entrâmes dans la chaîne des Apennins ; 48 tunnels traversent les crêtes de ces monts, dont plusieurs se relient par d'immenses viaducs. Nous avons été étonnés du travail colossal qu'a coûté ce chemin de fer. Les derniers rayons du soleil couchant éclairaient une ville dans la plaine, à des milliers de pieds au dessous du point d'où nous l’apercevions. Quelques instants après, nous la traversions à toute vapeur ; c'est Pistoie, dont les souvenirs ne peuvent pas tous être chers au cœur chrétien. A la nuit, nous arrivons à Florence, ville des fleurs—des fleurs de la nature, si bel” -s, si variées, sous son délicieux climat ; ville des fle e l’art, que le génie chrétien y a semées à profusion. . -.itable parterre de sainteté où ont brillé avec éclat tant de fleurs de vertus. Le lendemain étant la fête du Très-Saint Sacrement, nous voulions nous arrêter.
“ Nous hésitions pourtant ; nous arrêter à Florence, la dernière étape de la révolution, pour arriver à Rome ! Florence, la capitale d’un royaume à l’index ! trône d'un vil usurpateur excommunié ! Florence, héritière et complice de Turin! Florence, dont le parlement semble vouloir l'emporter sur ce qui a été fait par les plus cruels ennemis de l'Eglise! Nous, enfants dévoués du St-Père ! Nous, pèlerins au tombeau des saints Apôtres, séjourner au milieu de ces parricides, qui voudraient creuser le tombeau du successeur de St-Pierre! Puis, que veut dire la défense des autorités civiles interdisant l: procession du Saint-Sacrement, le jour même que l’Liglise a consacré à honorer cet adorable mystère
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de l’amour de notre Dieu ? Des pensées pénibles nous agitèrent toute la soirée. Les flots des gais promeneurs, qui encombraient les rues, nous semblaient faire entendre un mugissement sinistre. Comme nous fûmes consolés le lendemain! Le silence, le recueillement, avaient succédé à l'agitation. Cette ville ne peut se soustraire aux influences chrétiennes. Elle a fourni trop de saints au Ciel pour qu'il ne lui reste plus d'adorateurs sur la terre. Nous sommes heu.eux de vous le dire, il nous semble que le peuple de Florence subit l’état de choses actuelles, et ne le veut pas. Il nous est du moins impossible de concilier l'attitude hostile manifestée vis-à-vis l'Eglise avec le spectacle pieux et touchant qui a frappé nos regards. Après avoir dit la Sainte Messe, nous fimes la visite des églises. Florence en possède de très vastes, tré: belles et très riches. Jusqu'à deux heures de l'après-midi, nous trouvâmes dans tous ces nobles sanctuaires une foule empressée et recueillie. Des fidèles des deux sexes, de tout âge et de toute condition, étaient là prosternés au pied des autels, tellement *bsorbés par la prière qu’ils ne se laissaient pas distraire par la foule des étrangers qui visitaient les églises. Cette vue nous consola beaucoup et changea quelques-unes de nos appréhensions en une douce et légitime espérance. Puis, dans les rues, un air de Fête religieuse ; pas une boutique ouverte, pas de travail de quelque nature que ce soit. La population, dont la plus grande partie avait un livre de prière à la main, semblait toute aller à l’église où en revenir. Des religieux de différents Ordres, victimes eux-mêmes de la persécution, chassés de leurs riches couvents, nous assurèrent que le peuple est bon ; que l’agence officielle et un certain nombre d'officieux sont les seules victimes des épouvantables corruptions employées pour éteindre la foi en Italie. O Dieu d'amour ! que les habitants de Flo-
rence semblaient aimer, du moins en ce jour, pardonnez-leur leurs fautes ! que l’œil miséricordieux du Seigneur, puisse lire au fond des cœurs les sentiments dont nous avons cru voir l'expression ! Que cette miséricorde arrête une vengeance trop justement provoquée. Et la belle Italie, débarrassée des monstres qui la déshonorent et la souillent reprendra par son attachement au Saint- Siége l’auréole que ses maîtres lui ont arrachée.
A la tombée de la nuit nous remontâmes en chemin le fer, impatients d'arriver à Rome. Au point au jour, uu sourd craquement se fait entendre, de violentes secousses nous agitent ; nous étions en dehors de la voie; le train avait déraillé ; on s’excite, on s'inquiète, on se précipite en dehors des vagons, les imaginations s’enflamment. Sont-ce les brigands ? Sommes-nous dévalisés ? Sommes-nous assassinés ? Il est certaines gens qui en Italie s’attendent à tout. Une petite pierre tombée probablement du talus voisin avait causé l'accident. Les rails étaient déplacées par la secousse. Sept wagons s'inclivaient tristement sur la gauche; le sommier à l'arrière de celui dans lequel nous étions était arraché. On se consulte, on se palpe, les plus ardents se ca. ent, et l’on viert à l’heureuse conclusion que personne n’est blessé.
“ Dieu avait gardé les douze évêques et trois cents prêtres passagers sur ce train. À midi nous arrivions à Rome. Nous descendîmes au Canonicat de Sainte- Marie Majeure où le Saint-Père nous avait fait préparer des appartements. Nous y trouvâmes Monseigneur Guigues, Monseigneur Semeria, et deux autres Prélats qui nous y avaient précédés. Jouissant tout le temps de la compagnie de monseigneur de Satala, nous passâmes quinze jours à Rome. Nous n'entreprendrons pas de vous décrire ce que nous y avons vu, admiré, éprouvé. Ce ne serait plus une lettre mais un livre,
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