A L*ÉGOLE DES BEAUX-ARTS. 13S
comme je le fus, autrefois, devant Horace Vernet :
Voilà longtemps déjà. C'était près de TÉcole : je voyais venir à moi, sec, astiqué, cambré, ce petit vieux gaillard, qu'il convient de ne point rapprocher de Delacroix, par exemple, mais qui n'en déroulait pas moins les Smala f du bout de la brosse, avec une certaine désinvolture.
Il fumait un énorme cigare, et j'avais aux doigts les premières cigarettes.
— Si je lui demandais du feu ? pensai-je.
On a de ces audaces ravies, dans l'enfance.
Horace Vernet s'y prêta fort bien, souriant.
Mais moi, perdant la tête, rouge au delà des oreilles, je laissai choir ma cigarette, la ramassai, de plus en plus confus; puis, prenant le cigare qui me parut éteint, songeant peut-être, dans mon délire, à le raviver, je l'approchai de mes lèvres, avec un trouble
tel que je mis dans ma bouche le côté du feu.
— Bon! ce n'est rien; du feu, vous en avez là, me dit le vieillard, en me touchant le front ; et riant d'un rire qui fit vaciller les longues pointes gommées de sa moustache;
il ajouta :
— Vous en avez là ! vous serez un artiste. . .
Hélas !
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'est fait! la cage est vide, Toiseau envolé, Tenfant hors du logis. Du taudis ou de Thôtel, de tout atelier d'artiste peintre ou statuaire, est sorti le tableau nouveavi-né , le marbre neuf. Des lointains paisibles du Luxembourg aux mercantiles hauteurs de Montmartre, on a vu, pendant dix jours, camions, voitures de déménagement, fiacres, baquets, commissionnaires, emporter, vers le palais à coiffe de verre des Champs- Elysées, la moisson d'art annuelle.
11 y a eu, comme toujours, grande presse au dernier moment, sur le passage des envois, à la porte n" 9. Rapins et maîtres mêlés, confondus sur les degrés du grand escalier de pierre, ont fraternellement imité le chant du coq, entonné les scies de rigueur pendant le déSlé. Les camarades se sont retrouvés ; les forts ont été salués, les chétifs, blagués. Des feutres d'un autre âge ont été signalés çà et là, campés sur des yeux enfantins et des barbes fluviales, ainsi qu'aux jours d'émeute reparaissent les types debarricadiers. La dernière peintresse est revenue, toujours pareille, émue et empanachée, filant les yeux baissés, dissimulant, dans un foulard, sa « nature morte » encore fraîche.
On a hurlé des « bans » pour Carolus, espéré vainement Sarah Bernardt, Enfin les gardiens du Palais ont repoussé k foule au dehors. A cinq heures, les portes se sont
fermées. Silence. Il faut attendre maintenant les décisions du jury. Que faire jusqu'au premier mai, jusqu'à l'ouverture de l'Exposition ?
L'œuvre accomplie, l'efiFort épuisé, la tar^ fine ou le navet disparu, l'artiste, aux preniiers instants, semble hébété, prostré, comme amputé d'un morceau de son être. Il erre, traînant son désœuvrement, son inquiétude, par les rues, les brasseries, le regard vague, les bras ballants, rebelle au séjour de l'atelier vide , veuf de sa chimère.
En efiFet, si médiocre que soit l'œuvre, on y a laissé de soi-même ; utilement ou non, ce marbre, on l'a ému de son souffle, on a laissé de sa vie en cette toile ; à l'heure de la séparation, non seulement c'est un vide à l'atelier, c'est véritablement un trou dans le cœur. Chez les isolés surtout, les céliba-
taires. Pour eux, c'est absolument Tami qui s'en va, le consolateur, le confident des causeries muettes pendant les longs crépuscules d'hiver, aux reflets mourants du poêle, alors que, dans la magie du soir, il semblait qu'on vît, par moments, s'animer, palpiter l'ébauche.
Il en est ainsi pour le peintre Marcel.
Son tableau de cette année représente un intérieur ouvrier; trois personnages:
l'homme, la femme, l'enfant. La mère effarée serre entre ses bras son petit emmailloté.