FEU LE BOKIIF-CRAS
Des bouchers comme Achille? ah ! chaleur!
pfwitt! »
Et la béte bonne à manger, mugissante, immense et blanche, à son tour parut, enguirlandée de roses, dorée aux cornes, la bave au mufle, ses gros yeux troubles errant, effarés , sur la démence de ses bourreaux ; morne, maintenue par les quatre sacrificateurs sur la claie roulante, avec, en haut, Toriflamme qui déroulait sa banderoUe dans le vent, allumait, au soleil, sa légende, en six grandes lettres d'or : LA LUNE.
Et moi, frappé soudain d'une lueur, comme si un pétard m'avait éclaté sous le crâne, je saisis « mouchu » Monet par un bouton de sa guenille, et je lui criai :
— Quand on pense que vous osez m'enbêter pour sept francs, le jour même où je Buis bœuf-gras ! — Regardez !
St j'attendis ses excuses, Qer et o^me^
figé dans un mouvement de pitié souveraine; à part moi, je pensais : Mélingue voudrait bien être à ma place.
« Jilouchu » Monet contempla mon bœuf d'un œil froid, fit osciller d'une épaule à Tautre, quelque temps, sa lourde tête, exténuée du calcul des menues additions, puis, sombre comme le Destin, répondit :
— Cha ne me regarde pas.
Voilà ce que je connais de la gloire,
VW»^W^^/»A
u quartier Latin, le dimanche, Talien joue « les Jeunes ».
G'est-à-dire que le directeur du petit théâtre de Gluny tente, à ses risques et périls, une aventure devant laquelle se dérobent volontiers les gaillards qui ont ce danger pour mission, et que l'État subventionne ad hoc.
U appelle à lui les aspirants à la gloire, ce qui est généreux, ausculte attentivement leurs essais, ce qui est courageux; et quand un manuscrit, dans le tas, lui parait suffi-
pi VINGT ANNÉES DÉ PAklS.
samment conforme au bon sens, le met en scène et le joue, ce qui est héroïque.
Il y ainsi des hommes de bonne volonté qui font le devoir des autres.
Gela mérite un encouragement, une récompense; Talien, peut-être, l'aura, si le ministère jette les regards de son côté. D'ailleurs, ce n'est pas la question que je veux soulever en ce moment.
Je ne veux que déplorer la nuée d'élucubrations en un acte, en vers^ qui, dès la première avance de Talien, a crevé tout à coup, inondant les cartons de Gluny.
Je sais qu'une hésitation est permise devant la grande Thèse humaine et pantelante, qu'on ne peut, sans quelque frisson, songer, pour la première fois, à charpenter les solives d'un drame de haute architecture ; mais aussi, l'acte en vers, dont le principe est de faire miroiter une idée grosse comme une
ACTES EN Vers. &&
tète d'aiguille, l'acte en vers où il est indifférent d'avoir grand'chose à dire, suffisamment entraîné qu'on est vers la quantité par l'enfilade des rimes, le petit acte en vers, creux et pailleté comme un mirliton, me paraît une arme un peu trop puérile à qui rêve de forcer le succès. Trop sûrement, ce hochet au poing, on risque de s'y reprendre à deux fois, comme dit le grand Corneille, « pour se faire connaître », et sans être un Gid ni le faire, un « jeune » , de vrai tempérament, doit frapper plus fort son premier coup.
Est-ce timidité, cependant, ou paresse ?
Obstinément, les « jeunes » poussent, l'un après l'autre, au début, ce vagissement rhythmique succédané des pleurs du berceau, qui n'intéresse que les mamans et les petites sœurs.
C'est la faute du Passant,
Oui, le , Passant^ bijou exquis, diamant taillé dans le rêve, serti dans la grâce, dont les feux allumèrent les premiers la gloire d'un ravissant poète, le Passant a donné des bluettes à toute la jeunesse éprise de littérature ; il a fait du mal, il en fait encore aux jeunes écrivains, comme on prétend que l'œuvre de Balzac fait du mal aux jeunes calicots.
Songezrdonc ! avec un seul acte, entrer au cœur de la foule, enthousiasmer, régner le soir, être illustre ! Il y a de quoi tenter l'imitation, aJEFoler tous les économes d'efforts, les pressés de jouir, tous les susurreurs de rien que le farouche rédacteur de la Rue^ autrefois, a nommé : les Crotte-Menu,,,
La première du Passant l je me la rappelle comme si c'était hier :
On l'avait annoncée, prônée, escomptée au café de Bobino^ voisin des arbres du
Luxembourg, où se réunissaient les Parnassiens^ où passait Rochefort, où venait de débarquer, avec Pierrot Héritier y Paul Arène au bras d'Alphonse Daudet, célèbre déjà par les Lettres de mon moulin.
L'auteur, avec son joli nom ciselé : François Goppée, avec son profil nerveux et de pur camée, avait dit des fragments aux tables, distribué à la ronde des poignées de main. On savait que deux belles filles, deux artistes de race, allaient prêter le charme de leur chair et de leur talent à l'interprétation ; tout bas, on ajoutait même... que l'une d'elles était aimée du poète, que l'autre en séchait de jalousie : un vrai roman !
Enfin, c'était notre drapeau à tous que le camarade allait dresser dans la bataille...
Comble de l'émotion ! J'en appelle à ceux de mon âge : le lustre de l'Odéon, ce soirlà, nous sembla rayonner notre aurore.
^ VlN'GT ANNEES DE PARIÔ.
Dans la salle, il y avait le Tout-Paris de l'Empire: un bruit d'éperons, des entrecroisements de moustaches, des femmes plâtrées, étincelantes de parures, des crânes luisants surchauffés d'agio, des ventres balonnés d'expropriation, des nez affilés par la ruse, une odeur de luxe violent et malappris, de virements, de policç et d'indigestion splendide ; c'était superbe !
11 y avait aussi les maîtres venus pour encourager l'élève: Gautier, Banville, Augier, Leconte de Lisle, tous les fronts ombragés du vert laurier, tous, excepté Hugo, qui était ailleurs...
On frappa les trois coups.
Vous connaissez la pièce ; elle arriva comme une manne :
Ce rien enguirlandé de fleurs, enbaumé de jeunesse, le naïf et chaste amour de Zanetto s'offrant, au clair de lune, à la Sylvia,
AtTES ËiN vËns. ^^
la courtisane charnue et rêveuse après boire, un idéal de l'Empire, fut tout de suite accueilli, acclamé, adoré. La pièce déroula son collier de rimes précieuses, tendrement, perle à perle, dans une musique si imprévue et si douce, qu'il s'en répandit, par la salle enivrée, une sensation de fraîcheur pour ainsi dire virginale.
Ce fut un enchantement comme une goutte de rosée sur une bouche en fièvre.
Toutes les dames décolletées d'alors agitaient les reins dans leurs fauteuils ; les sous-préfets de passage à Paris, ce jour-là, roulaient des yeux humectés. Mathilde s'affaissait, pâmée, dans sa loge.
Quel succès ! On lit relever quatre fois le rideau.
Et nous donc! la phalange de Bobino. Du délire!...
Après avoir touché la main du vainqueur
60 VINGTj années; DjE PARIS.
chancelant d'émotion, courant affolé par les couloirs, embrassé, fêté à la volée, serré de bras en bras, on s'en fut par les rues endormies, chacun de son côté échafaudant son acte en vers.
Hélas ! moi comme les autres...
Il a vu le feu de la rampe sur cette même ' scène de l'Odéon, mon acte, un soir que j'avais grand mal à la tête.
Beaucoup de monde « dans les places » , conune on dit.
J'avais fait ailleurs une besogne plus hardie; on croyait peut-être que j'allais dire un mot de vérité. Point ! j'avais péniblement cousu de rimes une pantalonnade.
Et le cœur me Dattait !... Je sue encore au souvenir de ces niaiseries.
La calotte de cuivre du pompier, perdu près de moi dans la coulisse, avait, pour
ma prunelle effarée, les flamboiements d'un casque d'Athénée.
Je me rappelais un mot de Félix Pyat :
€ Quand la toile s'est levée pour la première du Chiffonnier^ j'ai eu la sensation d'un homme à qui on enlève sa chemise. » Et j'attendais...
— Place au Théâtre !
Ce cri poussé, le rideau se leva , roulant sur sa tringle :
— Vlan ! çà y est, fit Duquesnel en me frappant sur l'épaule. Je le regardai; Duquesnel n'est pas une bête : il avait dans le regard cette étincelle de malice qu'allume aux yeux expérimentés la contemplation d'un jobard.
Vlan! ça y était: les acteurs parlaient ; Porel traînait à son cou une corde où mon orgueil d'auteur est resté pendu.
Est-ce à dire que l'acte en vers, m'ayant
été dur, sera condamné? Non, certes, et tant d'autres en ont tiré, sauront en tirer meilleur parti que je ne l'ai su faire moimême, parbleu! Seulement, j'ai peine avoir se présenter tous les jeunes cerveaux marqués pareillement, comme les têtes de moutons aux barrières.
Je tenais à dire que le Passant ne se recommence pas, qu'il a eu la chance d'une fortune sans seconde, même pour son bénéficiaire
Tenez : Coppée, l'autre semaine, donnait encore un acte en vers à TOdéon : le Trésor.
Eh bien! — il me pardonnera, parce qu'il sait que je lui garde une admiration bien affectueuse, — mais, pendant qu'on jouait sa pièce, il m'est apparu, bien que nous n'ayons encore, ni Tun ni l'autre, que je sache, doublé le cap de la quarantaine, il m'est ap« paru, di»«}e^ d^ns }a ht\im 4e rimagin^-i
tion, pâle, un peu cassé, pareil à un vieux petit eniployé, l'employé à l'acte en vers.
EfiFaçons cela. Goppée a bien d'autres « trésors i> dont il n'est pas avare ; son œuvre oàt considérable ; il n'est plus à juger.
Je parle aux débutants, sans en avoir le droit peut-être ; ils feront de mon conseil ce qu'ils voudront. Mais j'imagine qu'à cette heure, le moule de l'acte en vers est un peu usé, fragile, qu'il faut aujourd'hui, pour se faire place dans la cohue des esprits, un cri plus haut, plus humain. La guerre et la Commune ont bouleversé le chemin des Passants,
A Saint-Gloud, les mirlitons !
L'acte de fantaisie en vers gracieux est un badinage d'an tan.
i i m mr é' i ^ ' - 1 1 T ^ iii— a^^w^Tr^P^IWHM^»'»w^^'pi
E 4 septembre 1870, vers quatre heures de Taprès-midi, en rentrant chez lui, celui qui écrit ces lignes, comme dit le Maître, saisit son portier par la tète, et T.embrassa avec transport. J'en avais embrassé bien d'autres dans le trajet de la place de la Concorde à l'Entrepôt!...
La République venait d'être proclamée ; l'Empire était à bas. J'avais l'âge admirable où, selon l'expression populaire, « on marche sur ses vingt-huit ans ». Depuis la veille, le
sang m'affluait au cœur à le rompre... Enfin, c'était fait : Liberté ! Égalité ! Fraternité! Vive la République ! J'avais entendu et soutenu, d'une voix retentissante, le cri de délivrance du peuple devant le Corps législatif !
PuiSj je m'étais rué à travers la foule, éperdu, les cheveux tout droits, avec une inexprimable joie, un irrésistible besoin d'embrasser. Le premier au cou duquel je sautai fut Richard Lesclide, ce qui n'est pas un petit travail, Richard ayant sept pieds de haut. Il reçut mon étreinte comme un chêne qu'il est et sera longtemps encore ; puis me rendit au niveau terrestre de. l'humanité, d'où je m'élançai de nouveau pour continuer...
Enfin, je pris un fiacre ; la voilure découverte était alors une des manifestations de ma bonne humeur^ C'est du haut d'un de ces
chars banals que, tantôt dressé, répondant aux passants avec des gestes de bas-reliefs de Rude, et tantôt rassemblé, assis dans la majesté sereine d'un arc de triomphe, je rentrai chez moi par les boulevards. •
Le flot humain inondait Paris; l'exaltation était à son comble : il éclatait des rires, il <
coulait des pleurs. On voyait à chaque instant, du coin d'une enseigne, du haut^'un fronton, tomber une aigle de pierre ou de fonte, arrachée par l'indignation victorieuse, et qui allait s'écraser sur le trottoir, dans le ruisseau..* La foule qui, dans ses jours de hesse, aime bien crier quelque chose, criait de temps en temps : Vive Gill ! comme elle criait vive un autre, au passage de toute figure amie. — Quelle journée!...
Une chose que je ne remarquai pas j
d'abord, que je vis sans en chercher la raison, c'est qu'à partir du Ghâtelet^ les groupes
arrivaient infailliblement en sens inverse de ma course, et que je remontais le courant populaire.
Où donc allaient les autres? Je l'ai su plus tard : ils allaient à T Hôtel de Ville.
Quant à moi, je rentrai radieux; je dînai comme quatre ; puis je m'endormis du sommeil des hommes antiques, bercé dans lé rêve, des vieilles républiques guerrières ; et l'ombre de Léonidas me donna, sur l'oreiller, quelques poignées de main vraiment flatteuses.-
Maintenant, pour dérouiller un des clichés narratifs de Dumas père, je dirai qu'un explorateur qui, trois mois plus tard, battant les carrefours et les rues de la rive gauche, en aurait observé les habitants, eût remarqué sans doute un homme très jeune encore, pitoyablement vêtu d'un képi, d'une capote de soldat et d'un pantalon gris à bande
rouge. En poussant plus loin ses investigations, il eût pu même se convaincre que, par un système illusoire et compliqué d'épingles, le jeune homme en question, probablement célibataire, avait essayé vainement d'hermétiser sa défroque ouverte, par maints hyatus, au vent d'hiver.
Le jeune homme, c'était encore celui qui écrit ces lignes. En souvenir de la misère commune, on excusera le déshabillé de l'aveu. On était en plein siège. Plus de pain, plus de bois, plus d'argent, plus de journaux à images, plus de travail...
Il y avait bien les trente sous de la garde nationale. Tant de malheureux ont, depuis, pour les défendre, versé tant de sang vermeil, qu'on aurait peine à les passer sous silence.. . Mais les jeunes estomacs sont insatiables; je souhaitais plus encore; et comme, entre les sorties de Trochii, il y avait du
temps de reste, je rêvais d'employer ce temps à quelque besogne en rapport avec mes facultés, et qu'on m'aurait pu accorder.
Pourquoi, me dira-t-on, ne vous contentiez- vous pas de ce qui suffisait à tant d'autres ? Parce que certaines comparaisons, si humble que l'on soit, font parfois naître des rancœurs ; et, depuis le 4 Septembre, j'avais d'anciens camarades préfets, sous-préfets, délégués ci, délégués là, tous, récemment, plus ou moins dorés, chamarrés : l'un, entre autres, que je ne nommerai point, désolé que je serais de l'affliger d'ailleurs, et qui portait une casquette de féerie, absolument dissimulée sous la spirale infime des galons; j'imagine qu'il était quelque chose comme « général des bibliothèques » !
C'étaient ceux qui, le 4 Septembre, n'avaient point négligé de.se rendre à l'Hôtel de Ville. Je ne parlerai pas non plus des
inspecteurs de musées « de province » qui, bloqués dans Paris, continuèrent à émarger autre chose que trente sous, je vous jure ! Je constate mélancoliquement, sans la moindre colère...
Enfin, j'étais très misérable, et, timide comme je Tai toujours été, sans qu'il y paraisse, tout à fait empêtré.
J'allai voir Rochefort.
C'était rue Cadet, dans la maison qu'avait auparavant habitée Timothée Trimm. Il y avait, chez le membre du gouvernement de la Défense, un certain nombre de personnes dont je ne saurais dire aujourd'hui les noms; je me rappelle seulement son fils aux cheveux blonds, qui, dans l'embrasure d'une croisée, souriant, exerçait un petit oiseau à se tenir immobile dans le creux de sa main, couché sur le dos, faisant le mort, comme un soldat de Champigny.
7i VINGT ANNEES DE PARIS.
J'aime Rochefort et ne cache point ma sympathie, n'en déplaise à ses ennemis. Je n'ai point à apprécier sa politique à laquelle je n'entends point grand'chose de plus qu'à une autre; mais, habitué à juger les hommes sur la physionomie, je lui sais gré de la distinction de ses traits nerveux et tourmentés, de la lueur de bravoure qui veille au fond de ses yeux gamins et résolus.
Il nie reçut cordialement, me fit manger d'un pâté composé de menus os de je ne sais quel animal ; et, en apprenant ma détresse, poussa quelques exclamations qui semblaient protester.
— Je vais vous donner une lettre pour Charles Blanc, me dit-il, il ne peut vous refuser.
Je pris la lettre. M. Charles Blanc était alors délégué au ministère des beaux-arts ;
là, mieux qu'ailleurs, je pouvais être employé: j'y courus.
Le laquais de rantichambre était gigantesque, imposant, tout à fait impérial. Il prit ma lettre, cependant, la fit passer, puis, après quelques minutes, m'introduisit.
— Monsieur, me dit M. Charles Blanc, vous avez beaucoup de talent, beaucoup d'esprit, beaucoup...
Je me sentis perdu.
— Mais ce que vous demandez est impossible.
— Ah!...
— Oui. Vous savez qu'il n'y a plus de censure.
— Je suis payé, au moins, pour savoir qu'il y en avait une.
On se rappelle les démêlés du journal la Lune avec les ciseaux de l'Empire.
— Oui, continuait toujours le délégué im-
passible, eh bien! il n'y en a plus. Mais nous avons toujours les censeurs.
— Bah!
— Certainement. Ces gens-là se trouvaient sur le pavé. Qu'en faire? Nous leur avons donné les places dont on pouvait disposer.
— Bon ! vous les avez indemnisés... Et Troppmann ?
Il me regarda, effaré.
— Oui, ce pauvre Troppmann, vous ne l'avez pas indemnisé, lui. C'est dommage !
Et je repartis dans la neige, après avoir salué profondément la valetaille.
Voilà quel était le système administratif, en 1870, pendant la guerre.
xx^^^XM»
ONDAMNÉ trois fois , — rien que cela ! trois fois emprisonné, deux fois comme civil, une fois comme militaire ; voilà les états de service que m'attribua V Inflexible^ en 1868. Je ne sais ce qu'il en serait aujourd'hui; mais, en ce temps, quand les improvisateurs de la police donnaient carrière à leur imagination, la fantaisie des poètes était rondement distancée.
\] Inflexible I — Se souvient-on de cette
publication qui vulgarisait Tidéal de Timmonde? ou la collection honteuse de ses quelques numéros pourrit-elle, oubliée, dans le fumier de TEmpire ? Le malheureux qui ne craignit pas d'étaler le nom de son père sur cette ordure, un long et jeune Polonais jaunâtre, efflanqué, gluant, les yeux en trous de pipe, la lèvre en rebord de vase, a, depuis, supplié pitoyablement qu'on l'oubliât.
Je ne le nommerai point.
Donc* en son deuxième numéro de Vinflexible, à travers le torrent d'injures et de calomnies dont il essayait d'engloutir, sous la bave, les noms de Rochefort et de Vallès, le Polonais en question, me désignant par une initiale transparente, m'accusait d'avoir été incarcéré trois fois , tant par la justice militaire que civile ; mais, par exemple, toujours pour vol : manque de variété dans le motif.
Il avait, Taimable drôle, pour collaborateur anonyme en cette afiFaire, un fils présumé de Dupin et d'une danseuse, un soidisant général de Bussy, que Nadar se souvient peut-être encore d'avoir rossé, en 1849, au bal d'Antin,et qui, finalement, s'est laissé crever près d'une borne, en sorte que son àme est restée noyée en quelque ruisseau de la Ville tte ou de la Chopinette, Ophélie de la boue.
Misérable écœuré d'infamie, à qui le dégoût de soi-même, au passage d'un corbillard, arracha ce mot d'éloquence monstrueuse : « Qiie ne suis-je mort, pour qu'on me salue ! »
Il était vieux d'ailleurs au moment de l'outrage; à peine je l'avais entrevu : je m'occupai du jeune. Et, le jour même de l'apparilition du placard, je me mis en quête d'en rencontrer le signataire que je connais
sais davantage; autre part je dirai comment.
Certes, si l'ignoble attaque se fût produite une quinzaine plus tard, elle n'eût soulevé qu'un rire énorme de dégoût ; il eût été superflu d'y répondre ; la lumière était faite alors sur V Inflexible et sa rédaction; mais cela se passait dès le second numéro ; on ne savait rien encore ; l'opinion publique était en suspens ; il fallait manifester sur l'heure.
Je fouillai, je parcourus tout le quartier Montparnasse où l'animal était baugé. Probable, s'il avait paru, que j'en eusse fait quelque gâchis. Mais le hasardj qui m'a doté de la pesanteur du bras^ ne permit point que j'en fisse usage en cette occasion. Le coquin fut introuvable ; et le soir, désespéré, je courus chercher deux témoins, espérant qu'ils seraient plus avisés ou moins éventés.
L'INFLEXIBLE PIËTRI. 79
Or, ces deux lémoins, François Polo, rédacteur en chef de V Éclipse^ et mon cousin, le docteur Morpain, s'étant mis en route le lendemain, me revenaient vers cinq heures du soir, harassés à leur tour, ayant exploré les maisons et les bouges de l'ancienne barrière, sans y découvrir apparence du Polonais, enfoui dans sa cachette.
Même, je me rappelle que le docteur, me voyant atterré, m'offrit un chiffon de papier, un procès- verbal de Tinutilité des recherches en ajoutant :
— Allons ! allons ! tranquillise-toi, et mets cela dans ta poche.
Pauvre cousin ! si peu de famille que l'on ait, voilà les plaisanteries qu'on en i*eçoit !
Gomme j'étais tranquille, vous poUvôz en juger !
Je m'enfermais, je n'osais plus sortir ; ce soir-là je n'ai vu que Victor Noir^ le grand
eii-j^:u j .11 '"Li: ft^ jtrûrr nias mea bras les y'rîix;:ljcrLz^ ie liim^es. ema et Érémissaat, :..i:: zi'juille. c^mnie la b«:a et brave cMen ie Tf rr^Necve r-H iiirii: «ii aaltre. Mais vil ze s:rTSi^: d*:ci:.
Li nil: ie rik^csa. n-'irm-x- .sans sont :n«:riJ: eCy le I«f2«ieii:.La. eliul^., j'avais mon plan : vôLr FlcCrî.
Le ortiru i-e^ c-:l::e nr:znalt alors: il élail ciief suprvrzie, Jjniiiiant rcmpereur, absolu, formidable, terrl^aat. Mais, ojmme le boulet qui devait ^ae^ Xapolêt^a, le personnage qui m'îatlmidera, dans la défense de mon bonneur, n'est pas encore fondu.
A onze heures du matin, un samedi peutêtre, en fin de compte, le jour où VEcSpsej sous presse, attendait mon arrivée pour imprimer, je m'en fus à la Préfecture, dans un
L'IHPLEXIBLE PIËTRI. SI
fiacre aux storea baissés, Jç voua dis qu'avaut d'avoir lavé l'injure, je me serais laisat^ mourir de faim plutôt que de moutrer le bout de mon nez aux Parisiens !
Sur le palier du grand escalier de pierre, une sorte d'accablement subit me prit, une sensation d'écrasement, d'annihilation, dtj dégoût. Je m'appuyai sup le rebord d'une des vastes croisées qui donnaient aur la Seine, et, vaguement, mes regarda s'attardèrent à l'eau qui coule, comme la vie, emportant les immondices de l'humanité. . .
Il faisait beau temps, le grand soleil de juillet; les arbres du quai balançaient leurs panaches verts, les passants allaient et venaient allègrement ; sur le pont Saint-Michel, à gauche, des filles, en toilette claire, riaient elles. Sur le quai des face, on apercevait les les devantures de mar-
enfant, qui vint se jeter dans mes bras les yeux pleins de larmes, ému et frémissant, tout mouillé, comme un bon et brave chien de Terre-Neuve qu'il aurait dû naître. Mais cela ne suffisait point.
La nuit se passa, pour moi, sans sommeil ; et, le lendemain matin, j'avais mon plan :
voir Piétri.
Le préfet de police régnait alors ; il était chef suprême, dominant l'empereur, absolu, formidable, terrifiant. Mais, comme le boulet qui devait tuer Napoléon, le personnage qui m'intimidera, dans la défense de mon honneur, n'est pas encore fondu.
A onze heures du matin,. un samedi peutêtre, en fin de compte, le jour où VEclipse, sous presse, attendait mon arrivée pour imprimer, je m'en fus à la Préfecture, dans un
L'INFLEXIBLE PIÉTHI. 81
fiacre aux stores baissés, Je vous dis qu*a»
vaut d'avoir lavé Tinjure, je me serais laissé mourir de faim plutôt que de montrer le bout de mon ne? aux Parisiens !
Sur le palier du grand escalier de pierre, une sorte d'accablement subit me prit, une sensation d'écrasemeiit, d'annihilation, dQ dégoût. Je m'appuyai sur le rebord d'une des vastes croisées qui donnaient sur la Seine, et, vaguement, mes regards s'attardèrent à l'eau qui coule, comme la vie, em»
portant les immondices de l'humanité. . .
Il faisait beau temps, le grand soleil de juillet; les arbres du quai balançaient leurs panaches verts, les passants allaient et venaient allègrement ; sur le pont Saint-Michel, à gauche, des filles, en toilette claire, riaient en agitant des ombrelles. Sur le quai des Vieux-Augustins, en face, on apercevait les
étalages de bouquins, les devantures de mar-
enfant, qui vint se jeter dans mes bras les yeux pleins de larmes, ému et frémissant, tout mouillé, comme un bon et brave chien de Terre-Neuve qu'il aurait dû naître. Mais cela ne suffisait point.
La nuit se passa, pour moi, sans sommeil ; et, le lendemain matin, j'avais mon plan :
voir Piétri.
Le préfet de police régnait alors ; il était chef suprême, dominant l'empereur, absolu, formidable, terrifiant. Mais, comme le boulet qui devait tuer Napoléon, le personnage qui m'intimidera, dans la défense de mon honneur, n'est pas encore fondu.
A onze heures du matin,. un samedi peutêtre, en fin de compte, le jour où VEclipse^ sous presse, attendait mon arrivée pour imprimer, je m'en fus à la Préfecture, dans un
^^b^AA^^^^fc^^^WW^fc
fiacre aux stores baissés, Je vous dis qu'a»
vant d'avoir lavé Finjure, je me serais laissé
mourir de faim plutôt que de montrer le
bout de mon nez aux Parisiens !
Sur le palier du grand escalier de pierre, une sorte d'accablement subit me prit, une sensation d'écrasement, d'annihilation, dQ dégoût. Je m'appuyai sur le rebord d'une des vastes croisées qui donnaient sur la Seine, et, vaguement, mes regards s'attardèrent à l'eau qui coule, comme la vie, emportant les immondices de l'humanité. . .
Il faisait beau temps, le grand soleil de juillet; les arbres du quai balançaient leurs panaches verts, les passants allaient et venaient allègrement ; sur le pont Saint-Michel, à gauche, des filles, en toilette claire, riaient en agitant des ombrelles. Sur le quai des Vieux-Augustins, en face, on apercevait les
étalages de bouquins, les devantures de mar-
enfant, qui vint se jeter dans mes bras les yeux pleins de larmes, ému et frémissant, tout mouillé, comme un bon et brave chien de Terre-Neuve qu'il aurait dû naître. Mais cela ne suffisait point.
La nuit se passa, pour moi, sans sommeil; et, le lendemain matin, j'avais mon plan :
voir Piétri.
Le préfet de police régnait alors ; il était chef suprême, dominant l'empereur, absolu, formidable, terrifiant. Mais, comme le boulet qui devait tuer Napoléon , le personnage qui m'intimidera, dans la défense de mon honneur, n'est pas encore fondu.
A onze heures du matin, un samedi peutêtre, en fin de compte, le jour où VEclipse, sous presse, attendait mon arrivée pour imprimer, je m'en fus à la Préfecture, dans un
flacre aux stores baissés, Je vous dis qu'a* vaut d'avoir lavé Tinjure, je me serais laissé mourir de faim plutôt que de montrer le bout de mon ne? aux Parisiens !
Sur le palier du grand escalier de pierre, une sorte d'accablement subit me prit, une sensation d'écrasemeiit, d'annihilation, dQ dégoût. Je m'appuyai sur le rebord d'une des vastes croisées qui donnaient sur la Seine, et, vaguement, mes regards s'attardèrent à l'eau qui coule, comme la vie, emportant les immondices de l'hiunanilé. . .
Il faisait beau temps, le grand soleil de juillet; les arbres du quai balançaient leurs panaches verts, les passants allaient et venaient allègrement ; sur le pont Saint-Michel, à gauche, des filles, en toilette claire, riaie^t en agitant des ombrelles. Sur le quai des Vieux- Augus tins, en face, on apercevait les
étalages de bouquins, les devantures de mar-
enfant, qui vint se jeter dans mes bras les yeux pleins de larmes, ému et frémissant, tout mouillé, comme un bon et brave chien de Terre-Neuve qu'il aurait dû naître. Mais cela ne suffisait point.
La nuit se passa, pour moi, sans sommeil; et, le lendemain matin, j'avais mon plan :
voir Piétri.
Le préfet de police régnait alors ; il était chef suprême, dominant l'empereur, absolu, formidable, terrifiant. Mais, comme le boulet qui devait tuer Napoléon , le personnage qui m'intimidera, dans la défense de mon honneur, n'est pas encore fondu.
A onze heures du matin,. un samedi peutêtre, en fin de compte, le jour où VEclipse, sous presse, attendait mon arrivée pour imprimer, je m'en fus à la Préfecture, dans un
fiacre aux stores baissés, Je vous dis qu'a* vaut d'avoir lavé Tinjure, je me serais laissé mourir de faim plutôt que de montrer le bout de mon nés; aux Parisiens !
Sur le palier du grand escalier de pierre, une sorte d'accablement subit me prit, une sensation d'écrasement, d'annihilation, dQ dégoût. Je m'appuyai sur le rebord d'une des vastes croisées qui donnaient sur la Seine, et, vaguement, mes regards s'attardèrent à l'eau qui coule, comme la vie, emportant les immondices de l'humanité. . .
Il faisait beau temps, le grand soleil de juillet ; les arbres du quai balançaient leurs panaches verts, les passants allaient et venaient allègrement ; sur le pont Saint-Michel, à gauche, des filles, en toilette claire, riaient en agitant des ombrelles. Sur le quai des Vieux- Augustins, en face, on apercevait les étalages de bouquins, les devantures de mar*
chands d'estampes, et, à droite encore, la ^ boutique du restaurant Lapérouse où la table est si gaie, où, devant la fenêtre ouverte, avec un doigt de cognac sous le nez, tout en voyant passer les bateaux, on poursuit, de Tœil idéal, des papillons de rêve si jolis par-dessus les parapets... Tout cela, hier, m'appartenait, et c'était mon droit d'en user joyeusement, de circuler le front haut, comme un gars vigoureux et libre:., et aujourd'hui ! L'indignation me redressa d'un coup.
— M. Piétri? demandai-je au premier venu.
Je suis resté surpris à jamais de la faciUté avec laquelle fut accueillie ma demande d'audience.
— Par ici, entrez donc... Le garçon d'an-
L*INFLEXIBLE PIÉTHI. 83
tichambre était plié en deux sur mon passage, et je pénétrai dans Tantre du souverain de la Police.
Je vois encore le masque à moustaches et à impériale cosmétiquées, le crâne en forme d'œuf, les yeux troubles, en étain, du préfet d'alors, assis dans la vaste salle éclairée à demi, quasi ténébreuse, devant une table immen'se, couverte d'un drap vert, trois cordons de sonnettes pendant du plafond, à portée de sa main. — Il parla :
— Que puis-je pour votre service, monsieur?
— Monsieur le préfet, je suis accusé d'avoir été trois fois en prison, par un journal de ce matin; et, comme en ces moments d'angoisse, un peu de fièvre échauffe tou-»
jours le débit, je ne craignis pas d'ajouter : un journal qu'on prétend même émané de votre adiliinistration.
Le Piétri, impassible, ne sourcilla pas. Je oontinuai :
— Or, il y a, jusqu'à cette heure, ceci de remarquable dans ma vie, que je n'ai point môme séjourne une minute dans le plus humble violon. Vous êtes le chef de la police, en situation, par conséquent, de témoigner des antécédents de vos administrés; je
viens vous demander l'attestation de ma vir* ginité judiciaire.
Le préfet me répondit :
— Monsieur, cela ne se fait pas... Cependant, j'ai le plus vif désir de vous être agréable (oh! oui), mais... dites-moi ? l'accusation ne porte pas uniquement sur vos antécédents civils. Vous avez été soldat ?
— Parfaitement, 44* de ligne, 5" du !•',
— Avez-vûus votre congé?
i^ Mon congé?... ah! ma foi» je Tai égaré*
^INFLEXIBLE PIÉTIlt. §»
— J'en aurais besoin. Procurez- vous en un double.
— Mais pour cela, il faut du temps... je suis perdu !
— Apportez-moi votre congé... vers quatre heures. Bonsoir, monsieur.
Me voilà reparti. Mon congé, il me faut l'aller redemander au ministère de la guerre :
— Cocher, au Gros-Caillou ! — J'arrive ; j'attends : les heures s'écoulent..* Enfin, on me le donne, ce congé qui ne fait mention d'aucun crime, d'aucun châtiment. — Cocher, à la Préfecture ! brûlez le pavé ! — Sauvé, mon Dieu ! j'arrive, il est juste quatre heures, l'heure prescrite... M. le préfet de police est parti depuis longtemps.
J'entre dans des bureaux, je force des consignes. Des aides de camp du chef, des
employés subalternes m'affirment avec douceur que leur maître est tout disposé en ma faveur, qu'il ferait l'impossible pour m'être utile; mais... il est parti. Reviendra-t-il demain?... ce soir? après-demain ? on ne sait.
Du coup, je repars à travers les escaliers et les couloirs, en hurlant, gesticulant, parlant haut; j'expose mon cas à d'innocents garçons postés pour ouvrir les portes, enseigner le chemin.
L'un d'eux tout à coup me dit-^le pauvre
diable a peut-être payé cher cette parole — :
— Mais c'est le Casier judiciaire que vous
demandez: ici, la porte à gauche; 1 fr. 25.
J'entre, je donne 1. fr. 25, on me délivre
un papier que tous ont le droit de réclamer,
au même prix : c'est l'extrait du casier, le
relevé des antécédents judiciaires de chacun.
Le mien n'a qu'un mot : NÉANT.
Je l'emporte, enthousiasmé, je l'imprime:
L'INFLEXIBLE PIËTRI, 87
mes lecteurs de cette époque l'ont vu dans le n" 4 de la première année de Y Eclipse, à la date du 5 juillet 1868.
M. Piétri, préfet de police de l'Empire, ' avait jugé utile et agréable de me laisser ignorer ce détail de son administration, l'existence du Casier judiciaire.
J'avais négligé de lui en faire mes compliments; j'en saisis l'occasion.
Mille excuses pour le retard.
N mot charmant, bien naïf, est celui de cet enfant, assis inerte sur son banc d'école, et qu'un visiteur interroge :
— Tu ne travailles donc pas, mon petit ami?
— Non, m'sieu.
*- Alors, que fais-tu là ?
— J'attends qu'on sort.
Eh ! bien, ce mot qu'on ne peut entendre sans sourire, il me fait choir en mélancolie.
quand je songe à quantité de grands garçons qui ont vingt-cinq ans à cette heure et qui, continuant la tradition du moutard de l'asile, bien portants, mais sceptiques, sans foi, sans feu, sans but, ennuyés, inutiles, ennuyeux, . semblent plantés dans la vie uniquement pour attendre quon sort.
La jeunesse a-t-elle été toujours ainsi ?
J'ai l'honneur d'être admis dans l'intimité de quelques sexagénaires qui m'émerveillent par la vitalité physique et intellectuelle qu'ils développent incessamment. Quand une heure sombre m'arrive, il me faut fuir en hâte les hommes de mon âge, et surtout l'entretien stérile des plus jeunes. — C'est près de quelque grand aîné que je me réfugie.
Difficilement, en effet, trouverais-je autre
part, en été, un géant de belle humeur qui, comme Tillustre professeur Pajot, m'entraînât, toute une après-midi, sur les flots jaseurs et ombragés de la Marne, à force d'avirons ; l'hiver, un viveur intéresssant de causerie prestigieuse, enthousiaste et consolant comme Molin, dqnt l'esprit, l'appétit et le cœur sont toujours en éveil; ou même, en tout temps, un espiègle de haute futaie, comme Nadar, qui, fatigué de photographie, de dessin, d'aérostation et de littérature, se repose en bondissant, comme un clown, à travers ses ateliers, défaisant, de minute en minute, le nœud de ma cravate, avec les cris de joie d'un écolier lâché !
Et qu'on ne dise point que ce sont là des cas spéciaux résultant d'organisations exceptionnelles ; il m'est revenu du courage, de l'espoir, de tous les anciens que j'ai connus.
Les jeunes ont des vapeurs, des névroses.
de Tennui latent, des ironies clichées pour tout ce gui fut admirable, un vilain dégoût de Teffort, un rire de crécelle à tout idéal, une avide recherche du truc lucratif et rapide, une maîtresse en coopération, des vices solitaires.
D'où vient cette dégénérescence ?
D'une fabrication ruinée d'abord, j'en* tends bien que les rudes soldats de 92, au retour des batailles, devaient offrir, à la fé» condité de leurs puissantes épouses librement vêtues, des arguments que n'ont pu égaler, de leur échine fléchie, les sous-préfets de l'Empire, accointés de leurs minces dames sanglées, de la nuque à la crinoline,
en d'étroits corselets.
De même, je ne saurais oublier que les Nana^ dont, tantôt, l'histoire nous fut contée,
SERMON Dfi CARÊME. 08
ont triomphalemeat, aux applaudissements du dernier règne, inventé, vulgarisé, multiplié quantité de pratiques peu ravigotantes pour la descendanoe de leurs adorateurs.
Mais ce sont là fatalités dont on ne peut attendre un remède que du temps et d'une éducation nouvelle. D'ailleurs, un peu moins de muscle, de pourpre dans le sang, n'est point ce que je déplore uniquement dans la génération aotuelle. Encore que la vaillance de la chair ait, avec celle de l'esprit, une indéniable correspondance, on ne peut exciper de la fragilité des poumons pour absoudre un manque de souffle idéal, un dépérissement de l'entrain, de la verdeur gauloise.
Un ardent poète regretté, Glatigny, qui, certes, n'était point robuste, a néanmoins brûlé jusqu'au bout d'une belle flamme ; et, si nous n'étions en proie à une école de découragement systématique, on pourrait peut«
être encore se tirer d'affaire, avec de violents dépuratifs.
Malheureusement, il y a parti pris d'indifférence lâche, de ramollissement hâtif. On ne voit, en haut du pavé, que rejetons de bourgeois et de banquiers, pâles de sucer leurs petites cannes, héritiers, fainéants, ignorants, railleurs; et si l'on venait dire aujourd'hui : « Tel a bien mérité de l'humanité, » tous répondraient en chœur : « Faut pas nous la faire ! »
La génération de 48, après l'écœurement d'une révolution ratée, pendant les loisirs débauchés de L'Empire, a commencé l'œuvre de dénigrement par dégoût, désespérance, peut-être pour s'excuser elle-même.
L'habitude en est venue, la mode : l'usage en a passé dans Fart et dans la science. Va
pour la science dont les analyses décevantes sont compensées par le bien-être des découvertes; mais pour l'Art. L'Art, qui doit être
> comme un baume appliqué proportionnellement sur les blessures de la science en perpétuelle démonstration du Néant, l'Art peutil abandonner sa mission sacrée, qui est de faire sans cesse éclore, aux champs désolés de la réalité, l'Illusion, fleur éternelle qui parfume le monde, et console de la vie ?
1848, il est vrai, succédait à 1830, et dans l'ordre naturel des réactions, devait dédaigner la moisson de gloire que lui avaient léguée les devanciers, comme on voit, aux années de récolte surabondante, couler le sang de la vigne aux ruisseaux.
Tant pis ! Je regrette les romantiques fureurs des anciens ; j'eusse aimé mieux porter l'écarlate pourpoint de Gautier que le gilet de flanelle des éreintés de mon temps !
Ah ! nous sommea loin du Gorrège et de son cri d'enthousiasme : « Anch'io son pit" torli^ devant Raphaël; bien loin, môme, de Carpeaux, le grand statuaire attardé parmi nous, qui, souffrant déjà du mal dont il devait mourir, en quittant les galeries du Louvre, jetait, au Prisonnier de Michel-Ange, la rose de sa boutonnière, avec un bai«
ser • •••
Le fonds qui manqué le plus, c'est Tàd* miration ; Tadmiration , ressort indispensable ! Qui admire est tenté d-égaler, de surpasser. . .
Au fait, je demande pardon au lecteur de cette homélie. Je ne voulais que lui conter une anecdote à laquelle prête un regain d'actualité le récent anniversaire de Victor Hugo : un cri d'admiration poussé loin d'ici, voilà longtemps. La scène est à deux personnages ; l'un est le Maître lui-môme ; l'autrd,
un mien vieil ami que j'ai nommé tout à rheùre.
Donc, en septembre 1843, ce mien ami descendait à cheval, rayonnant de jeunesse, un des sentiers rocheux des Hautes-Pyrénées.
Il allait tranquille au soleil, abandonnant sa chevelure aux vives caresses de Tair.
Un piéton montait la côte, au même instant, un peu courbé quoique dans la force de l'âge, le chapeau sur les yeux. Tout à coup, soit excès de chaleur, soit fatigue, soit pour toute autre cause, il se découvrit, et le cavalier, tremblant, éperdu en reconnaissant son visage, exclama dans l'étendue ce cri retentissant î
— Hugo !
Hugo — c'était lui — s'arrêta, s'inclina; tnais le cheval effrayé du cri, violemment
refréné, se cabra si rudement, qu'il envoya son cavalier sur le sol, et s'enfuit.
Mon homme désarçonné, meurtri, se releva, salua profondément ; puis, interloqué, prit le parti de courir après sa monture.
Il se disait, entre chaque enjambée : bon !
le Maître est ici; je le retrouverai bien.
Il le retrouva en effet, le soir même, assis et causant comme un personnage naturel chez la marchande de fabac du village.
Il n'osa l'interrompre, songea : demain matin, j'irai le voir. Et, pendant la nuit, il eut des songes merveilleux, où Hugo lui proposait sa collaboration et l'appelait : « mon cher ! »
Hélas ! le lendemain, Hugo était parti, un message arrivé de la veille l'avait rappelé en toute hâte.
Ce fut pour mon homme un désappointement si amer, qu'il demanda, toute la jour-
SERMiON DE CARÊME. 99
née, des consolations au vin d'Espagne, et le soir, n'ayant obtenu qu'une recrudescence de mélancolie, s'alla glisser dans un torrent qui cascadait par là.
En résumé, ajoute le héros de cette équipée, vous savez qu'autrefois, en arrivant à Lyon, j'ai traversé le Rhône à belles brassées, pour un maigre pari. Quand on est nageur à ce point, on nage malgré soi': le lendemain matin, je m'éveillai dans mon lit d'auberge.
Assurément je n'engage personne à suivre cet hyperboUque exemple, où s'affirme trop clairement l'influence du Malaga sur un cerveau gentiment fêlé au préalable.
C'est égal : cela sent bon, l'enthousiasme et l'amour du beau ! Tout excès dévotieux est,, à mon goût, préférable au dénigrement
en face d'un génie, unique depuis les prophètes, et pour réclusion duquel il a fallu l'effort de dix-huit cents ans !...
Quant à moi, si j'avais à choisir entre le danger de la noyade et le métier de certains laids bossus qui, après avoir, à genoux ei roulant des yeux dé crapaud extatique, baisé le pupitre du Maître, à Guernesey, essayent, à cette' heure, de « le blaguer » dans les journaux où cette besogne est lucrative, on me verrait, rapide, courir à la rivière !
Un peu d'enthousiasme et d'idéal, mes frères; admirons, aimons, travaillons avant qv!on sort ! C'est la grâce que je vous sou* haite. AmenI
«AAMMMM/W
E 18 mars — inutile d'ajouter le millésime, on le connaît, — le 18 mars, au matin, comme j'étais encore couché (j'habitais alors du côté de l'Entrepôt, boulevard Saint-Germain), j'entendis ma porte s'ouvrir, ce qui n'avait rien que de naturel, ma clef restant toujours à la disposition des amateurs; et je vis entrer Agricol.
— Encore à la paille ! s'écria-t-il ; tu ne sais donc pas qu'il y a une révolution ?
— Bon ! depuis quand ?
— Depuis tout à Theure, à Montmartre ; il ' faut voir ça!
— Voyons.
Et sautant à bas du lit, je précipitai ma toilette, interrogeant, par secousses, mon camarade occupé à fumer des cigarettes et à taquiner un poids de quarante qui me suit depuis l'adolescence...
Un peu rude, mon camarade : moitié ouvrier, moitié artiste, hardiment bâti, têtu, Breton d'origine, faubourien d'habitudes, nous l'appelions Agricol à cause de sa ressemblance avec uu personnage de roman d'Eugène Sue. Autre part, peut-être, je dirai son véritable nom.
L'exercice violent lui est indispensable ; et jamais la gravure en taille-douce à laquelle il était destiné, qu'il exerça par intervalles,
non sans talent, n'a pu apaiser le tourment de ses muscles. Avec cela, une sorte de curiosité invincible des métiers populaires. Je Tai connu, tour à tour, peintre, cordonnier, forgeron, déménageur. Gomme déménageur, il aimait monter un piano, sur ses épaules, au cinquième étage, et, là, le placer, l'ouvrir et en jouer, au grand ébahissement du ou de la locataire.
Un a drôle de corps », comme vous voyez.
Il est, lui-même le dit, rustique , et, j'ajoute, mal commode à malmener. Fier d'ailleurs, enclin à l'héroïsme et aux grands mouvements du cœur. Voici un fait :
Engagé des premiers, au moment de la guerre, dans les francs-tireurs de Mocquart, il partit battre la plaine avec sa compagnie, puis tomba malade : il avait .rencontré la petite vérole noire qui courut le guilledou en ce temps. Sa face énergique était belle,
lOi VINGT ANNEES DE PARIS.
de ligne régulière et pure ; elle est, depuis lors, couturée, labourée. Tant bien que mal, s'accrochant aux arbres, rampant le long des buissons, se reposant au bord des fossés, il revint seul, se traîna jusque dans Paris, frappa à la porte d'une ambulance, y fut recueilli.
Là, dans le crépuscule des salles d'agonie et le frisson somnolent de la fièvre, un fragment de journal tomba entre ses mains ; il y put lire qu'on promettait des pensions aux veuves de soldats victimes du siège. Il avait une maîtresse, une pauvre fille débile, rachitique, à ce point que, nommant l'homme Agricol, nous appelions sa femme la Mayeux, une chétive créature qui s'était abandonnée éperdument à ce grand garçon. Il la fit venir, l'épousa, comptant mourir et lui laisser du pain...
Pour « peuple » que soit mon homme, on
voit qu'il s'en peut reacontrer de plus vulgaires.
Revenons au 18 mars.
Assurément, je ne vais pas refaire Thistorique ressassé du premier jour de la Commune ; il y en aurait bon besoin cependant, l'impartialité m'ayant paru étrangère à tous les récits que j'en ai lus. Seul, Edouard Lockroy s'est trouvé d'accord avec mon impression. Il raconte une sorte de fête, une procession populaire en armes, un défilé, des mouvements de bataillons très calmes, très joyeux en plein soleil rayonnant qu'il faisait ce jour-là, une grimpée serpentante de bayonnettes sur la butte, une prise de possession illusoire du sol familier, du grand air et de la liberté.
Je voudrais dire, au surplus, ce qu'il m'a
semblé démêler d'enfantillage en cette affaire.
On avait le printemps tout neuf, cinq mois d'épouvantable misère à oublier, à sa- • vourer un facile triomphe que, le matin, M. Thiers, sachant bien ce qu'il faisait, avait ménagé aux pauvres diables jaloux de leur armement. (On connaît l'équipée des canons réquisitionnés, sans chevaux pour les emmener.)
Les gens de Montmartre y mettaient de l'ostentation, de la pavane; on jouait au soldat. Le peuple, enfant ignorant et malheureux, toujours en défiance et qu'on pourrait mener par une franche persuasion, s'irrite et se désespère aux malices d'une diplomatie dont il se sent dupe ; il résiste ; la répression motivée par sa résistance, pif!
paf!... on le réprime.
Le châtiment formidable et solennel exa-
gère la physionomie des réprouvés, et d'ombres dans la vie fait des statues dans la mort. Je parle des meneurs comme des menés, du troupeau comme des chefs : ignorance et misère d'une part, extravagance outrecuidante et puérile de l'autre.
J'ai connu grand nombre des niais d'alors que, depuis, la légende a faits terrifiants. Un jour ou l'autre, je les passerai en revue; il faudra rabattre de leur hyperbolique importance.
En résumé, si j'avais à synthétiser le tableau du désastre, je n'aurais qu'à me rappeler un cadavre entre autres qu'il m'a fallu enjamber plus tard, à la fin de mai. C'était un homme fusillé, les pieds au mur, la tête au bord du trottoir, le bras rejeté étendant ses doigts raidis vers une croûte roulée au ruisseau.
En dépit de ses fautes, le peuple de la
Commune gardera cet aspect pour la pitié humaine :
Un malheureux, révolté, mort en croyant défendre son morceau de pain.
Il ne s'agit d'ailleurs, en ce moment, que d'une rencontre et d'une observation que je fis le 18 mars, en compagnie d'Agricol, et les voici :
Après avoir traversé Paris, déjeuné dans un cabaret de la place Blanche, exploré le quartier des Buttes, serré quelques échantillons de mains calleuses, nous repassions, pour la dixième fois peut-être, devant la maison de la Boulè-Noire, quand un groupe de trois personnes attira notre attention.
Il pouvait être environ trois heures et demie ou quatre heures du soir. Près du troisième arbre, au bord du trottoir, sur le
terre-pleia qui règne au milieu de la chaussée, je les vois encore; ils étaient debout:
un sergent de fédérés, petit, physionomie chafouine; un homme quelconque de sa compagnie, au port d'armes, et de profil; enfin, répondant au sergent et lui faisant face, un grand vieillard à barbe blanche, en pardessus gris, chapeau haut de forme, une canne à la main, droit, sec et propre. Silhouette étrange, inusitée, ce jour^là, dans ces parages, où ne se voyaient guère que guenilles et uniformes. C'est ce qui nous fit • approcher, nous arrêter près du triangle formé par les trois hommes*
Le vieux, en ce moment, parla; je me rappelle exactement ses paroles :
— Non, mes enfantSj disait-il, non; vous savez bien que je ne peux plus rien être.
Un passant qui vint s'ajouter à nous murmura :
— Tiens ! c'est Clément Thomas.
Celui qui avait mené la garde nationale à Buzenval était-il sollicité de reprendre son commandement? Je ne sais.
n y eut un instant de silence pesant ; puis Tex -général recula, fit un pas en arrière pour se retirer, mais gauchement j maladroitement, comme incertain de son libre arbitre. Ceci est le point décisif à remarquer; j'y insiste : il ne sut point repartir.
Je connais médiocrement l'histoire de Clément Thomas et n'ai pas pris le temps de l'étudier; mais ce geste a sufiBpour me convaincre que la netteté, la franchise d'allures n'étaient point du ressort de ses vertus. En une seconde, son trouble, sa tournure embarrassée, sa retraite oblique avaient allumé la défiance du groupe qui s'était formé autour de nous, groupe qui devenait foule.
CLÉMENT THOMAS. Ht
Une voix cria : il faut Tarrêter! La retraite lui fut barrée ; on Tentoura.
Resté en place, interdit, je le vis disparaître, entraîné dans une masse armée et tumultueuse.
. Alors mon compagnon me dit :
— Suivons-les : on va le fusiller.
Certes, si j'avais entrevu la probabilité d'un tel dénouement, j'aurais, selon le conseil d'Agricol, accompagné la foule ; évidemment nous eussions fait, pour sauver l'homme, tout ce que pouvaient deux grands garçons résolus, de stature et d'accent populaires.
Mais cela était si loin de mes prévisions, de l'impression a bonhomme » du commencement de la journée, que, haussant les épaules, fatigué de promenade, je pris mon compagnon par le bras, et le ramenai dans Paris.
Ce n'est que vers huit heures du soir que
la rumeur nous apprit la double exécution de Lecomte et de Clément Thomas.
— Tu vois ! me dit Agricol ; eh bien, maintenant la Commune est f....ue !
Dès ce soir de son premier jour, en effet, la Commune prit tournure d'épouvante et perdit les neuf dixièmes de ses adhérents ou de ses tolérants. Si ce meurtre n'avait pas été commis, les événements, peut-être, eussent eu un autre cours. Clément Thomas, qui avait alors la soixantaine j serait mort depuis ou ne vaudrait guère» mieux; trente mille hommes de France j vigoureux et jeunes, qui sont enfouis sous la terre, y seraient encore debout, vivant pour le travail et pour la République^
rfWWMMWMMM
A Coquelin cadtt
'fft!
Depuis quatorze ans que M** Bas-
culard, mon épouse, me répète :
« Armand, nous n'avons pas ton portrait;
c'est ridicule ; un chef de famille doit avoir
son image accrochée à la place d'honneur
de son foyer ; » je n'ai pas trouvé le temps
de me faire faire. Un commerçant sérieux
n'a pas de loisirs... P'fift.
Mes enfants ont été photographiés chez
Nadar.
114 VINGT ANl^^SS QS PARIS.
Ma femme a préféré poser chez Carjat, parce qu'en dehors de son métier, cet artiste fait des vers; moi, je ne -comprends pas qu'on s'occupe de trente-six choses à la fois ; c'est du désordre ; mais ma femme adore la poésie ; elle est donc allée chez Garjat. Moi, je n'ai été tiré nulle part.
J'avais mon idée. Un projet caressé depuis longtemps. A l'instar de mon respectable beau-père et prédécesseur, qui mpurut en regrettapt de n^ pas iious laisser squ |inag0 tracée par Horace Vernet, j'ai toujours am-r' bitionné, moi, de me fq^ire peindre ^n gran?
4eur natur6^^, p'fft... et h l'huile. J'ai mille pq^isons, p'fft... pour préférer à tout autre ce genre de reproduction de laflgiire hunaaine : La photographia n% ni consistance, ni va?
leur sérieuse; elle passe, on l'égaré; m
jfésufné, ce n'est que du papier ; 1^ sculpture est tristOi p&le, encombrante et lourde en
diable; on ne sait où la fourrer; si on prend le parti de la mettre au jardin — encore faut-il avoir ce jardin — elle est exposée aux caprices de la température. Le dessin au crayon, même aux deux crayons, manque de solidité ; c'est encore du papier. Bref, il n'y a rien de tel qu'un bon tableau, gai à l'œil, dans un beau cadre doré qui brille et qu'on accroche aux murs de son salon. C'est une valeur mobilière. Tel est mon sentiment, à moi. P'fft !
Et si, comme il est présumable, mon sentiment se transmet à ma descendance, il y a lieu dès lors de préjuger que mes fils et petits-fils imitant mon exemple, une galerie se formerait ainsi des hommes de ma race, un panthéon des chefs successifs de la maison Basculard, qui ne serait pas, j'imagine, — p'fft! — sans intérêt pour l'Histoire.
Ces considérations m^avaient décidé» Une
seule chose me retenait encore ; le prix qu'on a coutume de payer ces sortes de produits.
J'avais interrogé, près du Louvre, un gardien du Musée :
— Combien pensez-vous, avais-je dit à cet homme, que me demanderait un bon peintre, M. Duran ou M. Bonnat, pour faire mon portrait en grandeur naturelle, comme ceci, à mi-corps?
— De dix à vingt mille francs.
P'fFt... J'avais envie de demander à ce fonctionnaire de bas étage :
— Combien croyez-vous donc qu'il me faut, à moi, expédier de kilogrammes de chocolat vanillé, praliné, sans rival, pour les gagner, ces dix ou vingt millç francs ?
Mais il n'aurait pas compris ; je me bornai à lui répondre en pinçant les lèvres :
— Bigre ! il faut convenir que ces messieurs gagnent l'argent bien facilement.
Je le lui dis ainsi comme je vous le répète, et comme je suis prêt à le redire à qui voudra : on pourra m'arracher le cœur, mais on ne m'arrachera pas Tindépendance du langage.
Vingt mille francs ! Certes, la maison Basculard s'appuie sur une caisse qui, je puis le dire, ne craint pas les fluctuations commerciales : mais je serais désespéré que la fortune m'eût rendu prodigue. Et, d'ailleurs, je considère ces façons orientales de traiter certaines gens, peintres ou comédiens, comme attentatoires à l'équilibre nioral. Où irions-nous si tous les capitalistes s'ingéraient de jeter l'or en barres à la tète des individus qui s'écartent de la société pour embrasser des professions irrégulières ? P'fft !
Heureusement nous avons dans le quartier un artiste plus abordable.
Au moins, s'il a de ces prétentions scan-
il8 VINGT ANNÉES DE PARlè.
daleuses, n'â-t-il pas réussi encore à les imposer, car on a saisi ses meubles avant-hier. Je le tiens de mon huissier qui venait d'instrumenter en personne.
Aussitôt je me suis dit : c'est le moment; voici un gaillard à qui la Providence vient d'enseigner à propos la modestie. Tâtons-le.
Et je l'ai fait venir. P'fFt!
— Mon garçon, lui ai-je dit, vous n'êtes pas heureux, — ma femme me poussait le coude, mais M°' Basculard n'entend rien aux affaires, — mon garçon, vous n'êtes pas heureux, soyez raisonnable.
Il me fait un prix, je lui en ai dit un autre; nous avons coupé la poire en deux, et hier, j'ai posé pour la 'première fois dans son atelier.
Nous commençons par chercher la pose.
Je voulais une pose qui fût digne de moi, p'fft!... Je dis à l'artiste :
— Faites-moi à mi-corps, A mi-corps...
avec la pose favorite de M. Thiers... en y ajoutant quelque chose du Vercingétorix qui était à l'Exposition. . .
— Bien, me dit-iL
Après quelques tâtonnements, j'attrape la pose. Nous commençons.
C'est très fatigant de poser, p'fift!,.. Et puis rien n'est ennuyeux et déplaisant à voir comme un atelier. C'est sale, c'est mal rangé. Des couleurs partout. Il est bien regrettable que pour se faire faire en peinture, on soit obligé d'aller chez des peintres.
Enfin!...
Le désordre de l'atelier, le fouillis des toiles, des meubles, des étoffes jetées pêlemêle, et l'obligation de rester immobile ne tardèrent pas à me faire mal au cœur. J'avais envie de fermer les yeux. Je dis à l'artiste :
lîO VINGT ANNÉES DE PARIS.
— Avez-vous besoin du regard?
Il me dit :
— Non. Nous verrons plus tard le regard.
— Bien. Je ferme les yeux et peu à peu une douce somnolence m'envahit. P'ffffft!..-
Tout à coup, j'entends — dans ma somnolence — la porte s'ouvrir et une voix — juvénile — prononcer ces paroles :
— Avez-vous besoin d'un modèle ?
Je rouvre les yeux et je vois une fillette de quatorze, quinze ans; mal vêtue, très mal; en cheveux, l'air doux, pas vilaine, la beauté du diable, p'fft !
L'artiste la regarde, interrompt mon portrait et lui dit :
— Fais voir.
Je me demandais : Fais voir. . . quoi ? Savez- vous ce qu'elle fait voir? — p'fft! — elle ôte sa jupe, sa camisole, elle ôte tout, et
se met nue, complètement nue, p'fft! p'fft!
p'fft!
Vous comprenez que M"* Basculard ne m'a pas habitué à ces choses-là. J'étais...
révolté et... ému en même temps. P'fiFt!
Elle, cependant, avait l'air le plus tranquille du monde. L'artiste aussi. Il tournait
autour d'elle, l'examinait. Tout à coup, il me dit :
— Comment la trouvez-vous?
A ce coup, le rouge me monta à la face. Je me levai, je pris mon chapeau.
— Monsieur, lui dis-je, je suis marié !
Et je sortis.
Dans la rue, je respirai plus librement, p'fiFt! p'fft!... Mon indignation se calmait. La pensée me vint d'attendre cette enfant. Il me semblait qu'il y avait là une bonne ac-* tion à faire, qu'on pouvait encore ramener au bien cette âme égarée...
AU bout de cinq minutes, elle sortit. Je ne pus, en la revoyant, me défendre d'une certaine émotion, p'fft! La pitié probablement.
Je m'approchai d'ielle et lui parlai avec bonté.
Quelques minutes plus tard, entraîné sans savoir comment, je me trouvais chez elle.
Un taudis ! . , . un vrai chenil !
Néanmoins... j'y passai quelques instants... Fut-ce une faute? je ne le crois pas. Je ne saurais me résoudre à qualifier de coupable un acte qui a la vertu pour dénouement; — et c'est ce qui arriva :
Au moment de quitter la malheureuse, pris d'une inspiration soudaine, je me plaçai devant elle, et avec l'autorité qui résulte de mon âge et de ma situation, — p'fft !
— Jurez-moi, lui dis-je, que c'est la der-
LE MODÈLE. m
nière fois, et que vous serez sage désormais.
Elle me le promit.
Vous en penserez' ce que vous voudrez ; mais, moi, je m'éloignai, le cœur plein du légitime orgueil que donne le sentiment d'avoir, probablement, fait une bonne action.
Après un bel inventaire de fin d'année, je ne sais rien de meilleur dans la vie.