FEU LE BOEUF-GRAS
Des bouchers comme Achille ? ah ! chalem^ ! pfwitt ! )^
Et la béte bonne à manger, mugissante, immense et blanche, à son tour parut, enguirlandée de roses, dorée aux cornes, la bave au mufle, ses gros yeux troubles errant, efl'arésj sur la démence de ses bourreaux ; morne, maintenue par les quatre sacrificateurs sur la claie roulante, avec, en haut, Toriflamme qui déroulait sa banderolle dans le vent, allumait, au soleil, sa légende, en six grandes lettres d'or : LA LUNE.
Et moi, frappé soudain d'une lueur, comme si un pétard m'avait éclaté sous le crâne, je saisis c( mouchu » Monet par un bouton de sa guenille, et je lui criai :
— Quand on pense (jue vous osez m'enbêter pour sept francs, le jour même où je suis bœuf-uras ! — Regardez !
Et j'attendis ses excuses, fier et calme,
figé dans un mouvement de pitié souveraine; à part moi, je pensais: Mélingue voudrait bien être à ma place.
(c Mouchu y> Monet contempla mon bœuf d'un œil froid, fît osciller d'une épaule à l'autre, quelque temps, sa lourde tête, exténuée du calcul des menues additions, puis, sombre comme le Destin, répondit :
— Gha ne me regarde pas.
Voilà ce que je connais de la gloire.
u quartier Latin, le dimanclie, ''lAWïM Talien joue ce les Jeunes ».
C'est-à-dire que le directeur du petit théâtre de Gluny tente, à ses risques et périls, une aventure devant laquelle se dérobent volontiers les gaillards qui ont ce danger pour mission, et que TEtat subventionne ad hoc.
Il appelle à lui les aspirants à la gloire, ce qui est généreux , ausculte attentivement leurs essais, ce qui est courageux; et quand un manuscrit, dans le tas, lui paraît suffi-
bi VINGT AiNiNÉES i)É PAhiS.
samment conforme au bon sens, le met en scène et le joue, ce qui est héroïque.
Il y ainsi des hommes de bonne volonté qui font le devoir des autres.
Gela mérite un encouragement, une récompense; Talien, peut-être, l'aura, si le ministère jette les regards de son côté. D'ailleurs, ce n'est pas la question que je veux soulever en ce moment.
Je ne veux que déplorer la nuée d'élucubrations en un acte^ en vers^ qui, dès la première avance de ïalien, a crevé tout à coup, inondant les cartons de Gluny.
Je sais qu'une hésitation est permise devant la grande Thèse humaine et pantelante, qu'on ne peut, sans quelque frisson, songer, pour la première fois, à charpenter les solives d'un drame de haute architecture ; mais aussi, l'acte en vers, dont le principe est de faire miroiter une idée grosse comme une
Actes en vers* iA
tète d'aiguille, l'acte en vers où il est indifférent d'avoir grand'chose à dire, suflBsamment entraîné qu'on est vers la quantité par Tenfilade des rimes, le petit acte en vers, creux et pailleté comme un mirliton, me paraît une arme un peu trop puérile à qui rêve de forcer le succès. Trop sûrement, ce hochet au poing, on risque de s'y reprendre à deux fois, comme dit le grand Corneille, « pour se faire connaître », et sans être un Cid ni le faire, un « jeune » , de vrai tempérament, doit frapper plus fort son premier coup.
Est-ce timidité, cependant, ou paresse ? Obstinément, les « jeunes » poussent, l'un après l'autre, au début, ce vagissement rhythmique succédané des pleurs du berceau, qui n'intéresse que les mamans et les j^eliles sœurs.
C'est la faute du Passant,
Oui, le Passant^ bijou exquis, diamant taillé dans le rêve, serti dans la grâce, dont les feux allumèrent les premiers la gloire d'un ravissant poète, le Passant a donné des bluettes à toute la jeunesse éprise de littérature; il a fait du mal, il en fait encore aux jeunes écrivains, comme on prétend que l'œuvre de Balzac fait du mal aux jeunes calicots.
Songez-donc ! avec un seul acte, entrer au cœur de la foule, enthousiasmer, régner le soir, être illustre ! Il y a de quoi tenter l'imitation, affoler tous les économes d'efforts, les pressés de jouir, tous les susurreurs de rien que le farouche rédacteur de la Rue^ autrefois, a nommé : les Crotte-Meim.,.
La première du Passant l je me la rappelle comme si c'était hier :
On l'avait annoncée, prônée, escomptée au café de Bobino^ voisin des arbres du
Luxembourg, où se réunissaient les PâmassienSj où passait Rochefort, où venait de débarquer, avec Pierrot Héritier ^ Paul Arène au bras d'Alphonse Daudet, célèbre déjà par les Lettres de mon moulin.
L'auteur, avec son joli nom ciselé: François Coppée, avec son profil nerveux et de pur camée, avait dit des fragments aux tables, distribué à la ronde des poignées de main. On savait que deux belles filles, deux artistes de race, allaient prêter le charme de leur chair et de leur talent à Tinterprétation; tout bas, on ajoutait même... que Tune d'elles était aimée du poète, que l'autre en séchait de jalousie : un vrai roman !
Enfin, c'était notre drapeau à tous que le camarade allait dresser dans la bataille...
Comble de Témotion ! J'en appelle à ceux de mon âge : le lustre de TOdéon, ce soirlà, nous sembla ravonner notre aurore.
Dans la salle, il y avait le Tout-Paris de l'Empire: un bruit d'éperons, des entrecroisements de moustaches, des femmes plâtrées, étincelantes de parures, des crânes luisants surchauffés d'agio, des ventres balonnés d'expropriation, des nez affilés par la ruse, une odeur de luxe violent et malappris, de virements, de police et d'indigestion splendide ; c'était superbe !
11 y avait aussi les maîtres venus pour encourager l'élève: Gautier, Banville, Augier, Leconte de Liste, tous les fronts ombragés du vert laurier, tous, excepté Hugo, qui était ailleurs...
On frappa les trois coups.
Vous connaissez la pièce ; elle arriva comme une manne :
Ce rien enguirlandé de fleurs, enbaumé de jeunesse, le naïf et chaste amour de Zanetto s'oti'rant, au clair de lune, à la Sylvia,
ACTES EN VERS. o9
la courtisane charnue et rêveuse après boire, un idéal de l'Empire, fut tout de suite accueilli, acclamé, adoré. La pièce déroula son collier de rimes précieuses, tendrement, perle à perle, dans une musique si imprévue et si douce, qu'il s'en répandit, par la salle enivrée, une sensation de fraîcheur pour ainsi dire virginale.
Ce fut un enchantement comme une goutte de rosée sur une bouche en fièvre.
Toutes les dames décolletées d'alors agitaient les reins dans leurs fauteuils ; les sous-préfets de passage à Paris, ce jour-là. roulaient des veux humectés. Mathilde s'affaissait, pâmée, dans sa loge.
Quel succès ! On iit relever quatre fois le rideau.
Et nous donc! la phalange de Bobino. Du délire!...
Après avoir touché la main du vainijucur
60 VINGT) années; dje paris.
chancelant d'émotion, courant affolé par les couloirs, embrassé, fêté à la volée, serré de bras en bras, on s'en fut par les rues endormies, chacun de son côté échafaudant son acte en vers.
Hélas ! moi comme les autres...
Il a vu le feu de la rampe sur cette môme scène de TOdéon, mon acte, un soir que j'avais grand mal à la tête.
Beaucoup de monde ^ dans les places )), comme on dit.
J'avais fait ailleurs une besogne plus hardie; on croyait peut-être que j'allais dire un mot de vérité. Point ! j'avais péniblement cousu de rimes une pantalonnade.
Et le cœur me JDattait !... Je sue encore au souvenir de ces niaiseries.
La calotte de cuivre du pompier, perdu près de moi dans la coulisse, avait, pour
ma prunelle effarée, les flamboiements d'un casque d'Athénée.
Je me rappelais un mot de Félix Pyat : « Quand la toile s'est levée pour la première du Chiffonnier ^ j'ai eu la sensation d'un homme à qui on enlève sa chemise. ^ Et j'attendais...
— Place au Théâtre !
Ce cri poussé, le rideau se leva, roulant sur sa tringle :
— Vlan ! ça y est, fit Duquesnel en me frappant sur l'épaule. Je le regardai; Duquesnel n'est pas une bête : il avait dans le regard cette étincelle de malice qu'allume aux yeux expérimentés la contemplation d'un jobard.
Vlan! ça y était: les acteurs parlaient; Porel traînait à son cou une corde où mon orgueil d'auteur est resté pendu.
Est-ce à dire que l'acte en vers, m'ayant
é2 VINGT ANNÉES DE PARIS.
été dur, sera condamné ? Non , certes , et tant d'autres en ont tiré, sauront en tirer meilleur parti que je ne l'ai su faire moimême, parbleu! Seulement, j'ai peine avoir se présenter tous les jeunes cerveaux marqués pareillement, comme les tètes de moutons aux barrières.
Je tenais à dire que le Passant ne se recommence pas, qu'il a eu la chance d'une fortune sans seconde, même pour son bénéficiaire.
Tenez : Goppée, l'autre semaine, donnait encore un acte en vers à TOdéon : le Trésor,
Eh bien! — il me pardonnera, parce qu'il sait que je lui garde une admiration bien affectueuse, — mais, pendant qu'on jouait sa pièce, il m'est apparu, bien que nous n'ayons encore, ni Tun ni l'autre, que je sache, doublé le cap de la quarantaine, il m'est apparu, dis-je, dans la brume de l'imagina-
tion, pâle, un peu cassé, pareil à un vieux petit employé, l'employé à l'acte en vers.
Effarons cela. Goppée a bien d'autres ^( trésors » dont il n'est pas avare ; son œuvre est considérable ; il n'est plus à juger.
Je parle aux débutants, sans en avoir le droit peut-être ; ils feront de mon conseil ce qu'ils voudront. Mais j'imagine qu'à cette heure, le moule de ra(;te en vers est un peu usé, fragile, qu'il faut aujourd'hui, pour se faire place dans la cohue des esprits, un cri plus haut, plus humain. La guerre et la Commune ont bouleversé le chemin des Passants,
A Saint-Cloud, les mirlitons!
L'acte de fantaisie en vers gracieux est un badinage d'antan.
^"^"^^^^^^^ E 4 septembre 1870, vers quatre heures de raprès-midi, en ren- ^S tnmt chez lui, celui qui écrit ces hgnes, comme dit le Maître, saisit son portier par la tète, et Tembrassa avec transport.
J'en avais embrassé bien d'autres dans le trajet de la place de la Concorde à l'Entrepôt î...
La liépubli({ue venait d'être proclamée ; l'Empire était à bas. J'avais Tàge admirable où, selon l'expression populaire, ce on marche sur ses vingt-lmit ans ^). Depuis la veille, le
sang m'afQuait au cœur à le rompre... Enfin, c'était fait : Liberté ! Égalité ! Fraternité ! Vive la République ! J'avais entendu et soutenu, d'une voix retentissante, le cri de délivrance du peuple devant le Corps législatif !
Puis, je m'étais rué à travers la foule ^ éperdu, les cheveux tout droits, avec une inexprimable joie, un irrésistible besoin d'embrasser. Le premier au cou duquel je sautai fut Richard Lesclide, ce qui n'est pas un petit travail, Richard ayant sept pieds de haut. Il reçut mon étreinte comme un chêne qu'il est et sera longtemps encore ; puis me rendit au niveau terrestre de l'humanitéj d'où je m'élançai de nouveau pour continuer...
Enfin, je pris un fiacre ; la voiture découverte était alors une des manifestations de ma bonne humeur. C'est du haut d'un de ces
chars banals que, tantôt dressé, répondant aux passants avec des gestes de bas-reliefs de Rude, et tantôt rassemblé, assis dans la majesté sereine d'un arc de triomphe, je rentrai chez moi par les boulevards.
Le flot humain inondait Paris; l'exaltation était à son comble : il éclatait des rires, il coulait des pleurs. On voyait à chaque instant, du coin d'une enseigne, du haut d'un fronton, tomber une aigle de pierre ou de fonte, arrachée par l'indignation victorieuse, et qui allait s'écraser sur le trottoir, dans le ruisseau... La foule qui, dans ses jours de liesse, aime bien crier quelque chose, criait de temps en temps : Vive Gill ! comme elle criait vive un autre, au i)assage de toute figure amie. — Quelle journée!...
Une chose que je ne remarquai pas d'abord, que je vis sans en chercher la raison, c'est qu'à partir du Chàtelet, les groupes
arrivaient infailliblement en sens inverse de ma course, et que je remontais le courant populaire.
Où donc allaient les autres? Je l'ai su plus tard : ils allaient à l'Hôtel de Ville.
Quant à moi, je rentrai radieux; je dînai comme quatre ; puis je m'endormis du sommeil des hommes antiques, bercé dans le rêve des vieilles républiques guerrières ; et l'ombre de Léonidas me donna, sur l'oreiller, quelques poignées de main vraiment flatteuses.
Maintenant, pour dérouiller un des clichés narratifs de Dumas père, je dirai qu'un explorateur qui, trois mois plus tard, battant les carrefours et les rues de la rive gauche, en aurait observé les habitants, eût remarqué sans doute un homme très jeune encore, pitoyablement vêtu d'un képi, d'une capote de soldat et d'un pantalon gris à bande
rouge. En poussant plus loin ses investigations, il eut pu môme se convaincre que, par un système illusoire et compliqué d'épingies, le jeune homme en question, probablement célibataire, avait essavé vainement dihermétiser sa défroque ouverte, par maints hvatus, au vent d'hiver.
Le jeune homme, c'était encore celui qui écrit ces lignes. En souvenir de la misère commune, on excusera le déshabillé de l'aveu. On était en plein siège. Plus de pain, plus de bois, plus d'argent, plus de journaux à im^ages, plus de travail...
Il y avait bien les trente sous de la garde nationale. Tant de malheureux ont, depuis, pour les défendre, versé tant de sang vermeil, qu'on aurait peine à les passer sous silence... Mais les jeunes estomacs sont insatiables; je souhaitais plus encore; et comme, entre les sorties de Trochu, il y avait du
temps de reste, je rêvais cV employer ce temps à quelque besogne en rapport avec mes facullés, et qu'on m'aurait pu accorder.
Pourquoi, me dira-t-on, ne vous contentiez-vous pas de ce qui suffisait h tant d'autres? Parce que certaines comparaisons, si humble que l'on soit, font parfois naître des rancœurs; et, depuis le 4 Septembre, j'avais d'anciens camarades préfets, sous-préfets, délégués ci, délégués là, tous, récemment, plus ou moins dorés, chamarrés : l'un, entre autres, que je ne nommerai point, désolé que je serais de l'affliger d'ailleurs, et qui portait une casquette de féerie, absolument dissimulée sous la spirale infinie des galons ; j'imagine qu'il était quelque chose comme « général des bibliothèques >) !
C'étaient ceux qui, le 4 Septembre, n'avaient point négligé de se rendre à l'Hôtel de Ville. Je ne parlerai pas non plus des
inspecteurs de musées « de province » qui, bloqués dans Paris, continuèrent à émarger autre chose que trente sous, je vous jure ! Je constate mélancoliquement, sans la moindre colère...
Enfin, j'étais très misérable, et, timide comme je l'ai toujours été, sans qu'il y paraisse, tout à fait empêtré.
J'allai voir Rochefort.
C'était rue Cadet, dans la maison qu'avait
auparavant habitée Timothée Trimm. Il y
avait, chez le membre du gouvernement de
la Défense, un certain nombre de personnes
« dont je ne saurais dire aujourd'hui les noms;
je me rappelle seulement son fils aux cheveux blonds, qui, dans l'embrasure dîme croisée, souriant, exerçait un petit oiseau à se tenir immobile dans le creux de sa main, couché sur le dos, faisant le mort, comme un soldat de Champigny.
VIN(.T ANNHKS 1) K PAIllS.
J'aime Rocliefort et ne cache point ma sympathie, n'en déplaise à ses ennemis. Je n'ai point à apprécier sa poUtique à laquelle je n'entends point grand'chose de plus qu'à une autre; mais, habitué à juger les hommes sur la physionomie, je lui sais gré de la distinction de ses traits nerveux et tourmentés, de la lueur de bravoure qui veille au fond de ses veux gamins et résolus.
Il me reçut cordialement, me fit manger d'un pâté composé de menus os de je ne sais quel animal ; et, en apprenant ma détresse, poussa quelques exclamations qi^i semblaient protester.
— Je vais vous donner une lettre pour Charles Blanc, me dit-il, il ne peut vous refuser.
Je pris la lettre. M. Charles Blanc était alors délégué au ministère des beaux-arts;
fi&wyirt
If
l\\rVRES CENSEURS!
là, mieux qu'ailleurs, je pouvais être employé: j'y courus.
Le laquais de l'antichambre était gigantesque, imposant, tout à fait impérial. Il prit ma lettre, cependant, la fit passer, puis, après quelques minutes, m'introduisit.
— Monsieur, me dit M. Charles Blanc, vous avez beaucoup de talent, beaucoup d'esprit, beaucoup...
Je me sentis perdu.
— Mais ce que vous demandez est impossible.
— Ah!...
— Oui. Vous savez qu^il n'y a plus de censure.
— Je suis payé, au moins, pour savoir qu'il y en avait une.
On se rappelle les démêlés du journal la Lune avec les ciseaux de l'Empire.
— Oui, continuait toujours le délégué im-
passible, eh bien ! il n'y en a plus. Mais nous avons toujours les censeurs.
— Bah!
— Certainement. Ces gens-là se trouvaient sur le pavé. Qu'en faire? \ous leur avons donné les places dont on pouvait disposer.
— Bon! vous les avez indemnisés... Et Troppmann ?
Il me regarda, effaré.
— Oui. ce pauvre Troppmann. vous ne Tavez pas indemnisé, lui. C"est dommage!
Et je repartis dans la neige, après avoir salué profondément la valetaille.
Yoîlà quel était le système administratif, en 1870. pendant la guerre.
■^îfi^j'^
^^ oxDAMNÉ trois fois, — rien que -^ cela ! trois fois emprisonné, deux fois comme civil, une fois comme militaire ; voilà les états de service que m\attriluia V Inflexible, en 1808. Je ne sais ce qu'il en serait aujourd'liui ; mais, en ce temps, quand les improvisateurs de la police donnaient carrière à leur imagination, la fantaisie des poètes était rondement distancée.
\J Inflexible ! — Se souvient-on de cette
publication qui vulgarisait Tidéal de l'immonde ? ou la collection honteuse de ses quelques numéros pourrit-elle, oubliée, dans le fumier de l'Empire? Le malheureux qui ne craignit pas d'étaler le nom de son père sur cette ordure, un long et jeune Polonais jaunâtre, efflanqué, gluant, les yeux en trous de pipe, la lèvre en rebord de vase, a, depuis, supplié pitoyablement qu'on l'oubliât. Je ne le nommerai point.
Donc, en son deuxième numéro de VI?iflexible^ a travers le torrent d'injures et de calomnies dont il essayait d'engloutir, sous la bave, les noms de llochefort et de Yallès, le Polonais en question, me désignant par une initiale transparente, m'accusait d'avoir été incarcéré trois fois , tant par la justice mihtaire que civile; mais, par exemple, toujours pour vol : manque de variété dans le motif.
L'INFLEXIBLE PIETKI. 77
Il avait, Taimable drôle, pour collaborateur anonyme en cette affaire, un fils présumé de Dupin et d'une danseuse, un soidisant général de Bussy, (jue Nadar se souvient peut-être encore d'avoir rossé, en 1849, au bal d'Antin,et qui, finalement, s'est laissé crever près d^me borne, en sorte que son àme est restée noyée en quelque ruisseau de la Yillette ou de la Ghopinette, Ophélie de la boue.
Misérable écœuré d'infamie, à qui le dégoût de soi-même, au passage d'un corbillard, arracha ce mot d'éloquence monstrueuse : ^c Une ne suis-je mort, pour ({u'on me salue ! )>
Il était vieux diiilleurs au moment do l'outrage; à peine je l'avais entrevu : je m'occupai du jeune. Et, le jour même de l'apparitition (hi placard, je me mis en (jurte d'en rencontrer le signataire que je connais
sais davantage; autre part je dirai comment. Certes, si l'ignoble attaque se fût produite une quinzaine plus tard, elle n'eût soulevé qu'un rire énorm^e de dégoût; il eût été superflu d'y répondre ; la lumière était faite alors sur VInflexible et sa rédaction; mais cela se passait dès le second numéro ; on ne savait rien encore ; l'opinion publique était en suspens ; il fallait manifester sur l'heure.
Je fouillai, je parcourus tout le quartier Montparnasse où l'animal était baugé. Probable, s'il avait paru, que j'en eusse fait quelque gâchis. Mais le hasard, qui m'a doté de la pesanteur du bras, ne permit point que j'en fisse usage en cette occasion. Le coquin fut introuvable ; et le soir, désespéré, je courus chercher deux témoins, espérant qu'ils seraient plus avisés ou moins éventés.
Or, ces deux lémoins, François Polo, rédacteur en chef de Y Éclipse^ et mon cousin, le docteur Morpain, s'étant mis en route le lendemain, me revenaient vers cinq heures du soir, harassés à leur tour, ayant exploré les maisons et les bouges de l'ancienne barrière, sans y découvrir apparence du Polonais, enfoui dans sa cachette.
Même, je me rappelle que le docteur, me voyant atterré, m'offrit un chiffon de papier, un procès-verbal de Tinutilité des recherches en ajoutant :
— Allons! allons! tranquillise-toi, et mets cela dans ta poche.
Pauvre cousin ! si peu de famille que Ton ait, voilà les plaisanteries qu'on en reçoit !
Comme j'étais tranquille, vous pouvez en juger!
Je m'enfermais, je n'osais plus sortir ; ce soir-là je n'ai vu que Victor Noir, le grand
80 VlNC/r ANNEES 1)K PAUIS.
entant, qui vint se jeter dans mes bras les yeux i)leins de larmes, ému et frémissant, tout mouillé, comme un bon et brave chien de Terre-Neuve qu'il aurait du naître. Mais cela ne sulïîsait point.
La nuit se passa, [)our moi, sans sonuneil; etj le lendemain matin, j'avais mon plan : voir Piétri.
Le préfet de })olice régnait alors; il était chef suprême, dominant l'empereur, absolu, formidable, terrifiant. Mais, comme le boulet qui devait tuer Napoléon, le personnage qui mlntimidera, dans la défense de mon honneur, n'est pas encore fondu.
A onze heures du matin, un samedi peutêtre, en fin de compte, le jour où V Eclipse^ sous presse, attendait mon arrivée pour imprimer, je m'en fus à la Préfecture, dans un
fiacre aux stores baissés. Je vous dis qu'avant cVavoir lavé Tinjure, je me serais laissé mourir de faim plutôt que de montrer le bout de mon nez aux Parisiens !
Sur le palier du grand escalier de pierre, une sorte d'accablement subit me prit, une sensation d'écrasement, d'annihilation, de dégoût. Je m'appuyai sur le rebord d'une des vastes croisées qui donnaient sur la Seine, et, vaguement, mes regards s'attardèrent à l'eau qui coule, comme la vie, emportant les immondices de Thumanité. ..
Il faisait beau temps, le grand soleil de juillet; les arbres du quai balançaient leurs panaches verts, les passants allaient et venaient allègrement ; sur le pont Saint-Michel, à gauche, des filles, en toilette claire, riaient en agitant des ombrelles. Sur le quai des Vieux-Augustins, en face, on apercevait les étalages de bouquins, les devantures de mar-
chands d'estampes, et, à droite encore, la boutique du restaurant Lapérouse où la table est si gaie, où, devant la fenêtre ouverte, avec un doigt de cognac sous le nez, tout en voyant passer les bateaux, on poursuit, de l'œil idéal, des papillons de rêve si jolis par-dessus les parapets... Tout cela, hier, m'appartenait, et c'était mon droit d'en user joyeusement, de circuler le front haut, comme un gars vigoureux et libre.. • et aujourd'hui! L'indignation me redressa d'un coup.
— M. Piétri ? demandai-je au premier venu.
Je suis resté surpris à jamais de la facilité avec laquelle fut accueillie ma demande d'audience.
— Par ici, entrez donc... Le garçon d'an-
tichambre était plié en deux sur mon passage, et je pénétrai dans l'antre du souverain de la Police.
Je vois encore le masque à moustaches et à impériale cosmétiquées, le crâne en forme d'œuf, les yeux troubles, en étain, du préfet d'alors, assis dans la vaste salle éclairée à demi, quasi ténébreuse, devant une table immense, couverte d'un drap vert, trois cordons de sonnettes pendant du plafond, à portée de sa main. — Il parla :
— Que puis-je pour votre service, monsieur?
— Monsieur le préfet, je suis accusé d'avoir été trois fois en prison, par un journal de ce matin; et, comme en ces moments d'angoisse, un peu de fièvre échauffe toujours le débit, je ne craignis pas d'ajouter : un journal qu'on prétend même émané de votre administration.
Le Piétri, impassible, ne sourcilla pas. Je continuai :
— Or, ily^? jusqu'à cette heure, ceci de remarquable dans ma vie, que je n'ai point même séjourné une minute dans le plus humble violon. Vous êtes le chef de la police, en situation, par conséquent, de témoigner des antécédents de vos administrés; je viens vous demander l'attestation de ma virginité judiciaire.
Le préfet me répondit :
— Monsieur, cela ne se fait pas... Cependant, j'ai le plus vif désir de vous être agréable (oh! oui), mais... dites-moi ? l'accusation ne porte pas uniquement sur vos antécédents civils. Vous avez été soldat?
— Parfaitement, 44" de ligne, 0' du 1".
— Avez-vous votre congé?
— Mon congé?... ah! ma foi, je Fai égaré.
L'INFLEXIBLE PIÉTIU. 'S
— J'en aurais besoin. Procurez- vous en un double.
— Mais pour cela, il faut du temps... je suis perdu !
— Apportez-moi votre congé... vers quatre heures. Bonsoir, monsieur.
Me voilà reparti. Mon congé, il me faut l'aller redemander au ministère de la guerre :
— Cocher, au Gros-Caillou! — J'arrive; j'attends : les heures s'écoulent... Enfin, on me le donne, ce congé qui ne fait mention d'aucun crime, d'aucun châtiment. — Cocher, à la Préfecture ! brûlez le pavé ! — Sauvé, mon Dieu ! j'arrive, il est juste quatre heures, l'heure prescrite... M. le préfet de police est parti depuis longtemps.
J'entre dans des bureaux, je force des consignes. Des aides de camp du chef, des
employés subalternes m'afFirment avec douceur que leur maître est tout disposé en ma faveur, qu'il ferait l'impossible pour m'être utile; mais... il est parti. Reviendra-t-il demain?... ce soir? après-demain? on ne sait. Du coup, je repars à travers les escaliers et les couloirs, en hurlant, gesticulant, parlant haut; j'expose mon cas à d'innocents garçons postés pour ouvrir les portes, enseigner le chemin.
L'un d'eux tout à coup me dit — le pauvre
diable a peut-être payé cher cette parole — :
— Mais c'est le Casier judiciaire que vous
demandez: ici, la porte à gauche; 1 fr. 25.
J'entre, je donne 1 fr. 25, on me déUvre
un papier que tous ont le droit de réclamer,
au même prix : c'est l'extrait du casier, le
relevé des antécédents judiciaires de chacun.
Le mien n'a qu'un mot : NÉANT-.
Je l'emporte, enthousiasmé, je l'imprime:
mes lecteurs de cette époque Tont vu dans le n° 4 de la première année de V Eclipse^ à la date du 5 juillet 1868.
M. Piétri, préfet de police de l'Empire, avait jugé utile et agréable de me laisser ignorer ce détail de son administration, l'existence du Casier judiciaire.
J'avais négligé de lui en faire mes compliments; j'en saisis l'occasion.
Mille excuses pour le retard.
N mot charmant, bien naïf, est p celui de cet enfant, assis inerte sur son banc d'école, et qu'un visiteur interroge :
— Tu ne travailles donc pas, mon petit ami ?
— Non, m'sieu.
— Alors, que fais-tu là ?
— J'attends quo7î sort.
Eh ! bien, ce mot qu'on ne peut entendre sans sourire, il me fait choir en mélancolie,
quand je songe à quantité de grands garçons qui ont vingt-cinq ans à cette heure et qui, continuant la tradition du moutard de l'asile, bien portants, mais sceptiques, sans foi, sans feu, sans but, ennuyés, inutiles, ennuyeux, semblent plantés dans la vie uniquement pour attendre qiion sort.
La jeunesse a-t-elle été toujours ainsi ?
J'ai l'honneur d'être admis dans l'intimité de quelques sexagénaires qui m'émerveillent par la vitalité physique et intellectuelle qu'ils développent incessamment. Quand une heure sombre m'arrive, il me faut fuir en hâte les hommes de mon âge, et surtout l'entretien stérile des plus jeunes. — C'est près de quelque grand aîné que je me réfugie.
Difficilement, en effet, trouverais-je autre
part, en été, un géant de belle humeur qui, comme l'illustre professeur- Pajot, m'entraînât, toute une après-midi, sur les flots jaseurs et ombragés de la Marne, à force d'avirons ; l'hiver, un viveur intéresssant de causerie prestigieuse, enthousiaste et consolant comme Mohn, dont l'esprit, l'appétit et le cœur sont toujours en éveil; ou même, en tout temps, un espiègle de hante futaie, comme Nadar, qui, fatigué de photographie, de dessin, d'aérostation et de httérature, se repose en bondissant, comme un clown, à travers ses atehers, défaisant, de minute en minute, le nœud de ma cravate, avec les cris de joie d'un écolier lâché !
Et qu'on ne dise point que ce sont là des cas spéciaux résultant d'organisations exceptionnelles ; il m'est revenu du courage, de l'espoir, de tous les anciens que j'ai connus.
Les jeunes ont des vapeurs, des névroses,
de l'ennui latent, des ironies clichées pour tout ce qui fut admirable, un vilain dégoût de TefFort, un rire de crécelle à tout idéal, une avide recherche du truc lucratif et rapide, une maîtresse en coopération, des vices solitaires.
D'où vient cette dégénérescence ?
D'une fabrication ruinée d'abord, j'entends bien que les rudes soldats de 92, au retour des batailles, devaient offrir, à la fécondité de leurs puissantes épouses librement vêtues, des arguments que n'ont pu égaler, de leur échine fléchie, les sous-préfets de l'Empire, accointés de leurs minces dames sanglées, de la nuque à la crinoline, en d'étroits corselets.
De même, je ne saurais oublier que les Nana^ dont, tantôt, l'histoire nous fut contée.
ont triomphalement, aux applaudissements du dernier règne, inventé, vulgarisé, multiplié quantité de pratiques peu ravigotantes pour la descendance de leurs adorateurs.
Mais ce sont là fatalités dont on ne peut attendre un remède que du temps et d'une éducation nouvelle. D'ailleurs, un peu moins de muscle, de pourpre dans le sang, n est point ce que je déplore uniquement dans la génération actuelle. Encore que la vaillance de la chair ait, avec celle de l'esprit, une indéniable correspondance, on ne peut exciper de la fragilité des poumons pour absoudre un manque de souffle idéal, un dépérissement de l'entrain, de la verdeur gauloise. Un ardent poète regretté, Glatigny, qui, certes, n'était point robuste, a néanmoins brûlé jusqu'au bout d'une belle flamme; et, si nous n'étions en proie à une école de découragement systématique, on pourrait peut-
être encore se tirer d'affaire, avec de violents dépuratifs.
Malheureusement, il y a parti pris d'indifférence lâche, de ramollissement hâtif. On ne voit, en haut du pavé, que rejetons de hourgeois et de banquiers, pâles de sucer leurs petites cannes, héritiers, fainéants, ignorants, railleurs ; et si l'on venait dire aujourd'hui : « Tel a bien mérité de l'humanité, y> tous répondraient en chœur : « Faut pas nous la faire ! »
La génération de 48, après l'écœurement d'une révolution ratée, pendant les loisirs débauchés de l'Empire, a commencé l'œuvre de dénigrement par dégoût, désespérance, peut-être pour s'excuser elle-même.
L'habitude en est venue, la mode : l'usage en a passé dans Tart et dans la science. Va
pour la science dont les analyses décevantes sont compensées par le bien-être des découvertes; mais pour TArt, L'Art, qui doit être comme un baume appliqué proportionnellement sur les blessures de la science en perpétuelle démonstration du Néant, TArt peutil abandonner sa mission sacrée, qui est de faire sans cesse éclore, aux champs désolés de la réalité, rillusion, fleur éternelle qui parfume le monde, et console de la vie ?
1848, il est vrai, succédait à 1830, et dans Tordre naturel des réactions, devait dédaigner la moisson de gloire que lui avaient léguée les devanciers, comme on voit, aux années de récolte surabondante, couler le sang de la vigne aux ruisseaux.
Tant pis ! Je regrette les romantiques fureurs des anciens ; j'eusse aimé mieux porter l'écarlate pourpoint de Gautier que le gilet de flanelle des éreintés de mon temps !
Ah ! nous sommes loin du Corrège et de son cri d'enthousiasme : « Anch'io son pitt07'!y> devant Raphaël; bien loin, même, de Carpeaux, le grand statuaire attardé parmi nous, qui, souffrant déjà du mal dont il devait mourir, en quittant les galeries du Louvre, jetait, au P^isonniei^ de Michel-Ange, la rose de sa boutonnière, avec un baiser!...
Le fonds qui manque le plus, c'est l'admiration ; l'admiration , ressort indispensable ! Qui admire est tenté d'égaler, de surpasser...
Au fait, je demande pardon au lecteur de cette homélie. Je ne voulais que lui conter une anecdote à laquelle prête un regain d'actualité le récent anniversaire de Victor Hugo : un cri d'admiration poussé loin d'ici, voilà longtemps. La scène est à deux personnages; l'un est le Maître lui-même; l'autre,
SERMON DE CAREME. 97
un mien vieil ami que j'ai nommé tout à l'heure.
Donc, en septembre 1843, ce mien ami descendait à cheval, rayonnant de jeunesse, un des sentiers rocheux des Hautes-Pyrénées. Il allait tranquille au soleil, abandonnant sa chevelure aux vives caresses de l'air.
Un piéton montait la côte, au même instant, un peu courbé quoique dans la force de l'âge, le chapeau sur les yeux. Tout à coup, soit excès de chaleur, soit fatigue, soit pour toute autre cause, il se découvrit, et le cavalier, tremblant, éperdu en reconnaissant son visage, exclama dans l'c tendue ce cri retentissant :
— Hugo !
Hugo — c'était lui — s'arrêta, s'inchna;
mais le cheval effrayé du cri, violemment
refréné, se cabra si rudement, qu'il envoya son cavalier sur le sol, et s'enfuit.
Mon homme désarçonné, meurtri, se releva, salua profondément; puis, interloqué, prit le parti de courir après sa monture.
Il se disait, entre chaque enjambée : bon ! le Maître est ici; je le retrouverai bien.
Il le retrouva en effet, le soir même, assis et causant comme un personnage naturel chez la marchande de tabac du village.
Il n'osa l'interrompre, songea : demain matin, j'irai le voir. Et, pendant la nuit, il eut des songes merveilleux, où Hugo lui proposait sa collaboration et l'appelait : « mon cher ! »
Hélas ! le lendemain, Hugo était parti, un message arrivé de la veille l'avait rappelé en toute hâte.
Ce fut pour mon homme un désappointement si amer, qu'il demanda, toute la jour-
née, des consolations au vin d'Espagne, et le soir, n'ayant obtenu qu'une recrudescence de mélancolie, s'alla glisser dans un torrent qui cascadait par là.
En résumé, ajoute le héros de cette équipée, vous savez qu'autrefois, en arrivant à Lyon, j'ai traversé le Khône à belles brassées, pour un maigre pari. Quand on est nageur à ce point, on nage malgré soi : le lendemain matin, je m'éveillai dans mon lit d'auberge.
Assurémentje n'engage personne à suivre cet hyperbolique exemple, où s'affirme trop clairement l'influence du Malaga sur un cerveau gentiment fùlé au préalable.
C'est égal : cela sent bon, l'enthousiasme et l'amour du beau ! Tout excès dévolieux est, à mon goût, préférable au dénigrement
100 VINGT ANNEES DE lUlUS.
en face d'un génie, unique depuis les prophètes, et pour réclosion duquel il a fallu l'effort de dix-liuit cents ans !...
Quant à moi, si j'avais à choisir entre le danger de la novade et le métier de certains laids bossus qui, après avoir, à genoux et roulant des yeux de crapaud extatique, baisé le pupitre du Maître, à Guernesey, essayent, à cette heure, de ce le blaguer )) dans les journaux où cette besogne est lucrative, on me v^errait, rapide, courir à la rivière !
Un peu d'enthousiasme et d'idéal, mes frères; admirons, aimons, travaillons avant qii''o?i sort ! C'est la grâce que je vous souhaite. A?)ien!
f^^ E 18 mars — inutile crajouter le millésime, on le connaît, — le J8 mars, au matin, comme j'étais encore couché (Thabitais alors du côté de l'Entrepôt, boulevard Saint-Germain), j'entendis ma porte s'ouvrir, ce qui n'avait rien que de naturel, ma clef restant toujours à la disposition des amateurs; et je vis entrer Agricol.
— Encore à la paille ! s'écria-t-il ; tu ne sais donc pas qu'il y a une révolution ?
— Bon! depuis (juand?
— Depuis tout à l'heure, à Montmartre; il faut voir ca!
— Voyons.
Et sautant à bas du lit, je précipitai ma toilette, interrogeant, par secousses, mon camarade occupé à fumer des cigarettes et à taquiner un poids de quarante qui me suit depuis l'adolescence...
Un peu rude, mon camarade : moitié ouvrier, moitié artiste, hardiment bâti, têtu, Breton d'origine, faubourien d'habitudes, nous l'appelions Agricol à cause de sa ressemblance avec un personnage de roman d'Eugène Sue. Autre part, peut-être, je dirai son véritable nom.
L'exercice violent lui est indispensable ; et jamais la gravure en taille-douce à laquelle il était destiné, qu'il exerça par intervalles,
non sans talent, n'a pu apaiser le tourment de ses muscles. Avec cela, une sorte de curiosité invincible des métiers populaires. Je Tai connu, tour à tour, peintre, cordonnier, forgeron, déménageur. Comme déménageur, il aimait monter un piano, sur ses épaules, au cinquième étage, et, là, le placer, Touvrir et en jouer, au grand ébahissement du ou de la locataire.
Un (c drôle de corps », comme vous voyez.
Il est, lui-même le dit, rustique^ et, j'ajoute, mal commode à malmener. Fier d'ailleurs, enclin à l'héroïsme et aux grands mouvements du cœur. Voici un fait :
Engagé des premiers, au moment do la guerre, dans les francs-tireurs de Mocquart, il partit battre la plaine avec sa compagnie, puis tomba malade : il avait rencontré la petite vérole noire qui courut le guilledou en ce temps. Sa face énergiifue était belle.
lOi VINGT ANNKKS DK PATJS.
de ligne régulière et pure; elle est, depuis lors, couturée, labourée. Tant bien que mal, s'accrochant aux arbres, rampant le long des buissons, se reposant au bord des fossés, il revint seul, se traîna jusque dans Paris, frappa à la porte d'une ambulance, y fut recueilli.
Là, dans le crépuscule des salles d'agonie et le frisson somnolent de la fièvre, un fragment de journal tomba entre ses mains; il y put lire qu'on promettait des pensions aux veuves de soldats victimes du siège. Il avait une maîtresse, une pauvre fille débile, rachi tique, à ce point que, nommant l'homme Agricol, nous appelions sa femme la Mayeux, une chétive créature qui s'était abandonnée éperdument à ce grand garçon. Il la fit venir, l'épousa, comptant mourir et lui laisser du pain...
Pour (( peuple )) que soit mon homme, ou
voit qu'il s'en peut rencontrer de plus vulgaires.
Revenons au 18 mars.
Assurément, je ne vais pas refaire l'historique ressassé du premier jour de la Commune; il y en aurait bon besoin cependant, l'impartialité m'ayant paru étrangère à tous les récits que j'en ai lus. Seul, Edouard Lockrov s'est trouvé d'accord avec mon impression. Il raconte une sorte de fête, une procession populaire en armes, un défilé, des mouvements de bataillons très calmes, très joyeux en plein soleil rayonnant qu'il faisait ce jour-là, une grimpée serpentante de bayonnettes sur la ])uttc, une prise de possession illusoire du sol familier, du grand air et de la liberté.
Je voudrais dire, au surplus, ce qu'il nra
semblé démêler d'enfantillage en cette af-
faire.
On avait le printemps tout neuf, cinq mois d'épouvantable misère à oublier, à savourer un facile triomphe que, le matin, M. Thiers, sachant bien ce qu'il faisait, avait ménagé aux pauvres diables jaloux de leur armement. (On connaît l'équipée des canons réquisitionnés, sans chevaux pour les emmener.)
Les gens de Montmartre y mettaient de l'ostentation, de la pavane; on jouait au soldat. Le peuple, enfant ignorant et malheureux, toujours en défiance et qu'on pourrait mener par une franche persuasion, s'irrite et se désespère aux mahces d'une diplomatie dont il se sent dupe ; il résiste : la répression motivée par sa résistance, pif! paf !... on le réprime.
Le châtiment formidable et solennel exa-
gère la physionomie des réprouvés, et cFombres dans la vie fait des statues dans la mort. Je parle des meneurs comme des menés, du troupeau comme des chefs : ignorance et misère d'une part, extravagance outrecuidante et puérile de l'autre.
J'ai connu grand nombre des niais d'alors que, depuis, la légende a faits terrifiants. Un jour ou l'autre, je les passerai en revue; il faudra rabattre de leur hyperbolique importance.
En résumé, si j'avais à synthétiser le tableau du désastre, je n'aurais qu'à me rappeler un cadavre entre autres qu'il m'a fallu enjamber plus tard, à la fin de mai. C'était un homme fusillé, les pieds au mur, la tote au bord du trottoir, le bras rejeté étendant ses doigts raidis vers une croûte roulée au ruisseau.
En dépit de ses fautes, le peuple de la
i08 VINi.T ANNKES 1) K PAIUS.
Commu-ne gardera cet aspect pour la pitié humaine :
Un malheureux, révolté, mort en croyant défendre son morceau de pain.
Il ne s'agit d'ailleurs, en ce moment, que d'une rencontre et d'une observation que je ils le 18 mars, en compagnie d'Agricol, et les voici :
Après avoir traversé Paris, déjeuné dans un cabaret de la place Blanche, exploré le quartier des Buttes, serré quelques échantillons de maras calleuses, nous repassions, pour la dixième fois peut-être, devant la maison de la Boule-Noire^ quand un groupe de trois personnes attira notre attention.
11 pouvait être environ trois heures et demie ou quatre heures du soir. Près du troisième arbre, au bord du trottoir, sur le
terre-plein qui règne au milieu de la chaussée, je les vois encore; ils étaient debout: un sergent de fédérés, petil, physionomie chafouine ; un homme quelconque de sa compagnie, au port d'armes, et de profil; enfin, répondant au sergent et lui faisant face, un grand vieillard à barbe blanche, en pardessus gris, chapeau haut de forme, une canne à la main, droit, sec et propre. Silhouette étrange, inusitée, ce jour-là, dans ces parages, où ne se voyaient guère que guenilles et uniformes. C'est ce qui nous fit approcher, nous arrêter près du triangle formé par les trois hommes.
Le vieux, en ce moment, parla; je me rappelle exactement ses paroles :
— Non, mes enfants, disait-il, non; vous savez bien que je ne peux plus rien être.
Un passant qui vint s'ajouter à nous murmura :
-T Tiens ! c'est Clément Thomas.
Celui qui avait mené la garde nationale à Buzenval était-il sollicité de reprendre son commandement? Je ne sais.
Il y eut un instant de silence pesant; puis Tex- général recula, fit un pas en arrière pour se retirer, mais gauchement, maladroitement, comme incertain de son libre arbitre. Ceci est le point décisif à remarquer; j'y insiste : il ne sut point repartir.
Je connais médiocrement l'histoire de Clément Thomas et n'ai pas pris le temps de l'étudier; mais ce geste a sufTi pour me convaincre que la netteté, la franchise d'allures n'étaient point du ressort de ses vertus. En une seconde, son trouble, sa tournure embarrassée, sa retraite oblique avaient allumé la défiance du groupe qui s'était formé autour de nous, groupe qui devenait foule.
Une voix cria : il faut l'arrêter! La retraite lui fut barrée ; on Tentoura.
Resté en place, interdit, je le vis disparaître , entraîné dans une masse armée et tumultueuse.
Alors mon compagnon me dit :
— Suivons-les : on va le fusiller.
Certes, si j'avais entrevu la probabilité d'un tel dénouement, j'aurais, selon le conseil d'Agricol, accompagné la foule ; évidemment nous eussions fait, pour sauver l'homme, tout ce que pouvaient deux grands garçons résolus, de stature et d'accent populaires.
Mais cela était si loin de mes prévisions, de l'impression « bonhomme )^ du commencement de la journée, que, haussant les épaules, fatigué de promenade, je pris mon compagnon par le bras, et le ramenai dans Paris.
Ce n'est que vers huit heures du soir que
la rumeur nous apprit la double exécution de Lecomle et de Clément Thomas.
— ïu vois ! me dit Agricol ; eh bien, maintenant la Commune est f....ue !
« Dès ce soir de son premier jour, en efiet,
la Commune prit tournure d'épouvante et
perdit les neuf dixièmes de ses adhérents ou
de ses tolérants. Si ce meurtre n'avait pas été
commis, les événements, peut-être, eussent
eu un autre cours. Clément Thomas, qui
avait alors la soixantaine, serait mort depuis
ou ne vaudrait guère mieux; trente mille
hommes de France^ vigoureux et jeunes, qui
sont enfouis sous la terre, y seraient encore
debout, vivant pour le travail et pour hi
Répubhquei
A Coqiielin cadet.
'fft !
Depuis quatorze ans que M"** Bas-
culard, mon épouse, me répète :
« Armand, nous n'avons pas ton portrait;
c'est ridicule ; un chef de famille doit avoir
son image accrochée à la place dlionneur
de son foyer; )> je n'ai pas trouvé le temps
de me faire faire. Un commerçant sérieux
n'a pas de loisirs... P'fft.
Mes enfants ont été photographiés chez
Nadar.
Ma femme a préféré poser chez Carjat, parce qu'en dehors de son métier, cet artiste fait des vers; moi, je ne comprends pas qu'on s'occupe de trente-six choses à la fois ; c'est du désordre ; mais ma femme adore la poésie; elle est donc allée chez Carjat. Moi, je n'ai été tiré nulle part.
J'avais mon idée. Un projet caressé depuis longtemps. A l'instar de mon respectable beau-père et prédécesseur, qui mourut en regrettant de ne pas nous laisser son image tracée par Horace Vernet, j'ai toujours ambitionné, moi, de me faire peindre en grandeur naturelle, p'fft... et à l'huile. J'ai mille raisons, p'fît... pour préférer à tout autre ce genre de reproduction de la figure humaine : La photographie n'a ni consistance, ni valeur sérieuse; elle passe, on l'égaré; en résumé, ce n'est que du papier ; la sculpture est triste, pâle, encombrante et lourde en
diable; on ne sait où la fourrer; si on prend le parti de la mettre au jardin — encore faut-il avoir ce jardin — elle est exposée aux caprices de la. température. Le dessin au crayon, même aux deux crayons, manque de solidité; c'est encore du papier. Bref, il n'y a rien de tel qu'un bon tableau, gai a l'œil, dans un beau cadre doré qui brille et qu'on accroche aux murs de son salon. C'est une valeur mobilière. Tel est mon senti ment, à moi. P'fft !
Et si, comme il est présumable, mon sentiment se transmet à ma descendance, il v a lieu dès lors de préjuger (jue mes fds et petits-lîls imitant mon exemple, une galerie se formerait ainsi des hommes de ma race, un pantlu'^on des chefs successifs de la maison Basculard, (pu ne serait pas, j'imagine, — p'ift! — sans intérêt pour THisloire.
Ces considérations m'avaient décidé. Une
seule chose me retenait encore; le prix qu'on a coutume de payer ces sortes de produits. J'avais interrogé, près du Louvre, un gardien du Musée :
— Combien pensez-vous, avais-je dit à cet homme, que me demanderait un bon peintre, M. Duran ou M. Bonnat, pour faire mon portrait en grandeur naturelle, comme ceci, à mi-corps?
— De dix à vingt mille francs.
P'fft... J'avais envie» de demander à ce fonctionnaire de bas étage :
— Combien croyez-vous donc qu'il me faut, à moi, expédier de kilogranxmes de chocolat vanillé, prahné, sans rival, pour les gagner, ces dix ou vingt mille francs?
Mais il n'aurait pas compris ; je me bornai à lui répondre en pinçant les lèvres :
— Bigre ! il faut convenir que ces messieurs gagnent l'argent bien facilement.
LE MODÈLE. il7
Je le lui dis ainsi comme je vous le répète, et comme je suis prêt à le redire à qui voudra : on pourra m'arracher le cœur, mais on ne m'arrachera pas l'indépendance du langage.
Vingt mille francs ! Certes, la maison Basculard s'appuie sur une caisse qui, je puis le dire, ne craint pas les fluctuations commerciales : mais je serais désespéré que la fortune m'eût rendu prodigue. Et, d'ailleurs, je considère ces façons orientales de traiter certaines gens , peintres ou comédiens , comme attentatoires à l'équilibre moral. Où irions-nous si tous les capitalistes s'ingéraient de jeter l'or en barres à la tète des individus qui s'écartent de la société pour embrasser des professions irrégulières ? P'fft !
Heureusement nous avons dans le quartier un artiste plus abordable.
Au moins, s'il a de ces prétentions scan-
daleuses, n'a-t-il pas réussi encore à les imposer, car on a saisi ses meubles avant-hier. Je le tiens de mon huissier qui venait d'instrumenter en personne.
Aussitôt je me suis dit : c'est le moment; voici un gaillard à qui la Providence vient d'enseigner à propos la modestie. Tàtons-le. Et je l'ai fait venir. P'fft!
~ Mon garçon, lui ai-je dit, vous n'êtes pas heureux, — ma femme me poussait le coude, mais M"'^ Basculard n'entend rien aux affaires, — mon garçon, vous n'êtes pas heureux, sovez raisonnable.
11 me fait un prix, je lui en ai dit un autre ; nous avons coupé la poire en deux, et hier, j'ai posé pour la première fois dans son atelier.
Nous commençons par chercher la" pose.
Je voulais une pose qui fût digne de moi, p'fft!... Je dis à l'artiste :
— Faites-moi à mi-corps. A mi-corps...
avec la pose favorite de M. Thiers... en y ajoutant quelque chose du Vercingétorix qui était à l'Exposition...
— Bien, me dit-il.
Après quelques tâtonnements, j'attrape la pose. Nous commençons.
C'est très fatigant de poser, p'fft!... Et puis rien n'est ennuyeux et déplaisant à voir comme un atelier. C'est sale, c'est mal rangé. Des couleurs partout. Il est bien regrettable que pour se faire faire en peinture, on soit obligé d'aller chez des peintres. Enfin!...
Le désordre de l'atelier, le fouillis des toiles, des meubles, des étoff'es jetées pèleméle, et TobUgation de rester immobile ne tardèrent pas à me faire mal au cœur. J'avais envie de fermer les veux. Je dis à Tartiste :
— Avez-vous besoin du regard?
Il me dit :
— Non. Nous verrons plus tard le regard.
— Bien. Je ferme les yeux et peu à peu une douce somnolence m'envahit. P'ffffFt!...
Tout à coup, j'entends — dans ma somnolence — la porte s'ouvrir et une voix — juvénile — prononcer ces paroles :
— Avez-vous besoin d'un modèle ?
Je rouvre les yeux et je vois une fillette de quatorze, quinze ans; mal vêtue, très mal; en cheveux, l'air doux, pas vilaine, la beauté du diable, p'fft !
L'artiste la regarde, interrompt mon portrait et lui dit :
— Fais voir.
Je me demandais : Fais voir.,, quoi? Savez-vous ce qu'elle fait voir? — p'fFt! — elle ôte sa jupe, sa camisole, elle ôte tout, et
LE xMODÈLE. 121
se met nue, complètement nue, p'ô't! p'fft! p'fft!
Vous comprenez que M°*^ Basculard ne m'a pas habitué à ces choses-là. J'étais... révolté et... ému en même temps. P'ift!
Elle, cependant, avait Tair le plus tranquille du monde. L'artiste aussi. Il tournait autour d'elle, l'examinait. Tout à coup, il me dit :
— Gomment la trouvez-vous?
A ce coup, le rouge me monta h la face. Je me levai, je pris mon chapeau.
— Monsieur, lui dis-je, je suis marié!
Et je sortis.
Dans la rue, je respirai plus Hbrement, p'fi't! p'Ift!... Mon indignation se calmait. La pensée me vint d'attendre cette enfant. Il me semblait qu'il y avait là une bonne action à faire, qu'on pouvait encore ramener au bien cette àme égarée...
Iî22 VINGT ANNÉES DE PARIS.
Au bout de cinq minutes, elle sortit. Je ne pus, en la revoyant, me défendre d'une certaine émotion, p'fft! La pitié probablement. Je m'approchai d'elle et lui parlai avec bonté.
Quelques minutes plus tard, entraîné sans savoir comment, je me trouvais chez elle.
Un taudis!... un vrai chenil!
Néanmoins... j'y passai quelques instants... Fut-ce une faute? je ne le crois pas. Je ne saurais me résoudre à qualifier de coupable un acte qui a la vertu pour dénouement; — et c'est ce qui arriva :
Au moment de quitter la malheureuse, pris d'une inspiration soudaine, je me plaçai devant elle, et avec l'autorité qui résulte de mon âge et de ma situation, — p'fft !
— Jurez-moi, lui dis-je, que c'est la der-
nière fois, et que vous serez sage désormais.
Elle me le promit.
Vous en penserez ce que vous voudrez ; mais, moi, je m'éloignai, le cœur plein du légitime orgueil que donne le sentiment d'avoir, probablement, fait une bonne action.
Après un bel inventaire de fin d'année, je ne sais rien de meilleur dans la vie.
EUDi prochain, 25 mars, tous les jeunes Français, illusionnés d'art, pourront se présenter au concours des prix de Rome, et tenter la première épreuve de peinture. Ik seront un i)eu moins d'une soixantaine — je connais cela — réunis, aux premières lueurs de Taube, dans la troisième cour, à gauche, do TEcole des Beaux-Arts, armés d'une boîte à couleurs,
d'un chevalet portatif, d'une toile « de 6 )), et munis d'un petit pain d'un sou.
Il y a vingt ans, à pareille époque, j'étais delà fête; je voudrais pouvoir en être encore. Je n'avais point fermé l'œil de la nuit précédente ; si Ton m'avait proposé de renoncer au concours, pour être, tout simplement, sur riieure, Yélasquez ou Titien, j'aurais eu un beau rire de dédain et de refus. La plupart des concurrents, jeudi, seront tout pareils à ce que j'étais.
Tout pareillement aussi, un gardien les appellera nominativement, tour à tour, selon Tordre des inscriptions prises dans le courant de la semaine ; il fera le simulacre de les fouiller, pour constater qu'ils n'ont apporcé aucun document, croquis ou calque de maître. Un à un, ils graviront le petit escalier raide qui mène au lieu du concours, déboucheront dans un long couloir, orné, en son
milieu, de poêles en fonte espacés, percé, à droite et à gauche, d'étroites logettes.
Chacun choisira la sienne ; puis tous attendront, par groupes de camarades, Tarrivée du programme que sont en train d^élaborer les professeurs. Pour tuer le temps, on se regarde, on se rapproche, quand on se connaît; on fait, aux inconnus, des scies. Blaguer le nouveau, c'est la tradition. Je me rappelle avoir été 5c^V par Lambron, le beau Lambron, le peintre des croque-morts. J'avais dix-sept ans, les yeux bleus, les cheveux longs. Il m'accabla dime série de plaisanteries qui me confusionnèrent beaucoup, tout en me paraissant d'un goût douteux.
La gaieté, d'ailleurs, est rarement affinée, chez les jeunes gens, peintres ou sculpteurs. Dès l'enfance, marqués au front de la folie spéciale qui prendra U^^ur vie, rarement ils
tt>8 VINGT ANNEES DE PARIS.
font leurs études, observent autrement que par les yeux, soumettent leur esprit au crible de la fréquentation.
Beaucoup sont pauvres et , nobles d'aspiration, par nature, sortent de souche esclave.
De là, cette vulgarité dans l'expression parlée, cette lourdeur dans les relations, cette inélégance des façons et de la tenue, ces espiègleries brutales dont Tusage commence à décroître, mais dont la légende est toujours en faveur : de \ Échelle de la Broche en dos^ du cheval mis en couleur, dans la cour de l'Institut, pendant que son cavalier rendait visite à Yernet; du camarade exposé nu, sur un toit, l'hiver, et succombant au froid.
J'y ajouterai deux traits que je tiens d'un vieux, d'un ancien, du temps où Ton payait encore un sou pour passer le pont des Arts,
et où le pont Neuf était, à droite et à gauche, flanqué de niches en pierre où de petits marchands débitaient leurs produits.
— Quelquefois, me disait Henri Rousseau, riant encore, — car il était resté primitif et mal dégrossi, — quelquefois, pour économiser un quart d'heure de trajet, ceux qui habitaient la rive droite se décidaient, au sortir de l'École, à prendre le pont des Arts; et, pour rire, ceux qui habitaient la rive gauche les accompagnaient, en grande partie. On prenait son élan, dès l'Institut, et, au grand galop, on se précipitait sur les planches du pont sonore, tandis que l'invalide préposé au contrôle, se jetant hors de sa guérite, essayait de prévenir son collègue de l'autre bout, par des signaux désespérés.
Mais alors, un des grands de la bande, l'homme à barbe du tas, Tarrètait d\m air
protecteur, disant : ^c Laissez donc ! ce sont
des enfants ; je vais payer. )^ Et tandis que le malheureux invalide, à demi rasséréné, guignait, du coin de rœil, le tourbillon disparaissant, lui semblait compter autant de sous que de fuyards, puis, tout à coup, les voyant hors d'atteinte, campait un sou unique dans la main du garde, et ricanait : « Tiens! voilà pour moi, vieux serin ; eux, je ne les connais pas. » Et il s'en allait, superbe.
Une autre fois, un des rapins ayant eu maille à partir avec une marchande de beignets du pont Neuf, on résolut de le venger* L'un des meneurs alla commander à la pauvre cent beignets pour la sortie de l'Ecole. — Ayez soin qu'ils soient bien chauds pour six heures, lui répéta-t-il avec instance. La malheureuse prépara les cent beignets, les sortit de la poêle, à l'instant même où arrivaient les cent drôles. Alors on lui demanda : « Sont-ils bien chauds? )•
— Oh! oui, messieurs. — Bien chauds!
brûlants!
— Eh bien, alors, — et le cœur tout entier des polissons hurlait, — eh bien alors, une !... deux!... trois!... f... lanquez-vous les au... rein!
Voilà donc le genre de plaisanterie, la monnaie d'esprit dont on fête les nouveaux venus. Le couloir des loges s'emplit de quolibets et de rires ; les voix de gorge et les voix de tête résonnent, roulant d'échos en échos. . . Tout à coup^ profond silence ; voilà le programme qu'on apporte, le texte du sujet de concours, en quelques hgnes, sur pai)ier timbré du sceau de TÉcole et qu'on accroche, après lecture officielle, aux murs de la chambrée.
C'est généralement une belle parole de l'histoire sainte ou païenne. Il s'agit d'exprimer, avec des tons, des contours et des phs
i3^2 VINGT ANNEES DE PAUIS.
d'étoffe, réloquence d'un Gracque ou d'un Machabée !
Gomment les pauvres diables s'y prennent'ils pour allumer leur jeune imagination à ces vieilles cendres, depuis trois mille ans éteintes? Où prennent -ils Tenthousiasme ? Où le renseignement? Tout le monde se met à l'œuvre aussitôt; il faut qu'au soir, l'esquisse soit terminée, rendue au gardien, qui les range au fur et à mesure. Les malins, ^^ ceux qui ont échappé au contrôle de l'entrée, tirent en hâte, de leurs poches, les calques de vieilles gravures qu'ils ont apportées, tant bien que mal adaptent, au sujet prescrit, les plis, les attitudes d'un vieux poncif. Les autres font comme ils peuvent. Et quand le jour décline, ils s'en vont incertains, inquiets, moins brillants que le matin. L'impassible gardien met sous clé soixante toiles de 6, à jamais barbouillées.
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Deux jours après, le jugement sera rendu : vingt élèves, sur cette première épreuve, seront admis au concours « de la figure peinte ». Enfin, dix, de ces vingt, monteront définitivement en loges, pour, de nouveau et plus amplement, peindre une belle parole de l'antiquité.
Le vainqueur de ces dix aura le Prix de Rome. C'est-à-dire que, honoré de la faveur patriotique et d'une subvention de TÉtat, au lieu d'être un artiste, une sorte d'initiateur, de prophète, ému au cours de sa vie, laissant, en ses œuvres, trace de son temps pour la postérité, il s'étudiera à refaire du \ieux, loin de son pays, refroidissant sa flamme aux marbres émiettés de l'irrémédiable Italie, épuisant son amour aux grandes filles en pain d'épice du Transtévère, égrenant ses belles années dans la poussière et l'ennui des choses mortes.
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Puis, si vraiment il est marqué du signe auquel on reconnaît les peintres majestueux, il reviendra vieillir en France, investi des commandes officielles, déposant sans relâche, le long des murs, de vastes et insipides pastiches des écoles enterrées.
Qu'importe !... Allez au premier essai du concours, enfants. Si, quelque jour, un souffle d'amour réel pour l'Art et la Vérité vous emplit les poumons, si la poignante et auguste Réalité vous fait battre le cœur, vous saurez bien, de vous-même, rejeter la guenille moisie et cuistrale qu'on vous impose. Allez, pendant tout un jour, manger votre pain blanc de jeunesse, au fumet vertigineux de l'Espérance...
Et soyez émus devant vos professeurs,
comme je le fus, autrefois, devant Horace Verne t :
Voilà longtemps déjà. C'était près de TÉcole : je voyais venir à moi, sec, astiqué, cambré, ce petit vieux gaillard, qu'il convient de ne point rapprocher de Delacroix, par exemple, mais qui n'en déroulait pas moins les Smala, du bout de la brosse, avec une certaine désinvolture.
Il fumait un énorme cigare, et j'avais aux doigts les premières cigarettes.
— Si je lui demandais du feu ? pensai-je.
On a de ces audaces ravies, dans l'enfance. Horace Vernet s'y prêta fort bien, souriant. Mais moi, perdant la tête, rouge au delà des oreilles, je laissai choir ma cigarette, la ramassai, de plus en plus confus; puis, prenant le cigare qui me parut éteint, songeant peut-être, dans mon délire, à le raviver, je l'approchai de mes lèvres, avec un trouble
VIN(.T ANNEES DK PAIIIS.
tel que je mis dans ma bouche le côté du feu.
— Bon! ce n'est rien; du feu, vous en avez là, me dit le vieillard, en me touchant le front ; et riant d\m rire qui fît vaciller les longues pointes gommées de sa moustache;
il ajouta :
— Vous en avez là ! vous serez un artiste. . .
Hélas !