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UNE « MAISON-DIEU

PAROLES DE Mgr LE RECTEUR « La Maison-Dieu »

Messieurs, Mesdames, mes chères Sœurs,

C'est la première réunion qui nous rassemble en ce lieu, depuis que la Maternité y a été transférée. Avant d'ouvrir la séance qui va reconstituer votre œuvre des Patronnesses, j'ai désiré me retrouver ici quelques instants, ici avec vous, ici près du Seigneur. — Ici pour la saluer, cette nouvelle maison qui vient compléter magnifiquement notre grande entreprise de l'Université. Et dans quels jours, grand Dieu! — Ici p/*ès du Seigneur, car c'est lui qu'il en faut bénir et remercier uniquement, puisque ceux-là, celles-là ne nous permettent pas de le faire, qui furent ses ouvriers et ouvrières dans cet ouvrage. Et enfin ici avec vous, à qui je veux et je dois en donner aujourd'hui la signification supérieure, qui est une signification religieuse au premier chef.

Si donc vous n'avez vu dans cet établissement qu'une institution d'enseignement médical, vous n'en avez connu qu'à peine la moitié. C'est encore une institution de haute charité, charité non seulement corporelle, mais spirituelle. Or, par ce dernier côté, l'œuvre est toute religieuse. Cette maison est un temple, au sens le plus sacré de ce mot; mais avec cela de particulier que vous, Messieurs les médecins, vous en êtes les prêtres, que vous, mes Sœurs et Mesdames, vous en êtes les diaconesses, je n'ose dire les prêtresses. Et le sacrifice dont vous êtes les ministres est celui de la miséricordieuse assistance que, pour Dieu, vous prêtez au corps et à l'âme des mères et des enfants. De quel nom appellerons-nous donc un lieu ainsi sanctifié et sanctifiant ? Le nom qui lui convient est celui de « Maison-Dieu », comme le moyen âge désignait les demeures hospitalières que la piété et la charité de vos pères élevaient de concert au Christ-Dieu dans le pauvre.

L antique Maison- Dieu : Déjà ne la reconnaissez-vous pas à son aspect et à ses proportions? Sa façade gothique, aujour- (1 hui achevée, ses trois hauts étages avec leurs fenêtres à

arceaux et à meneaux; et la rosace du centre irradiant sur les deux ailes sa lumière joyeuse. Voyez ses proportions, non pas immenses, mais larges et justes, ses grandes salles, ses passages, son jardin, les dispositions de ses services, heureuses, commodes, salubres... Vous allez en juger; Messieurs et Mesdames, et vous nous féliciterez de ces agrandissements, qui. dilatant d'autant notre hospitalité, nous permettent aujourd'hui d'aligner dans ces salles un plus grand nombre de lits. Enfin, ici, au centre, la chapelle avec sa large verrière versant à flots la clarté. Ce n'est donc plus seulement la Maison- Dieu mais Dieului-meme, le fils de Dieu régnant sur cet autel, entre sainte Anne d'un côté, et l'archange Raphaël de l'autre, les deux patrons de ce saint lieu. Vous, Mesdames, vous en serez les patronnesses sur la terre. Et vous, mes Sœurs, n'estce pas ici que chaque jour, dans la méditation, dans la prière, dans la communion, vous vous referez cette âme de charité surhumaine qui vous met au-dessus de tout et vous rend capables de tout : « Aimez et faites ce que vous voulez » , disait saint Augustin, le père de la famille religieuse dont vous portez le nom.

Maison-Dieu, Mesdames, par les merveilles de puissance comme de bonté que sa droite y fait éclater. Elle pèse cruellement sur la mère de l'homme, la malédiction portée contre notre première mère : « Tu enfanteras dans la douleur! » Et la Bible s'arrête un instant à pleurer la mort de Rachel, qui expire en donnant le jour à celui qu'elle appelle « le fils de sa souffrance ». Mais ne dirait-on pas qu'ici, à Sainte-Anne, l'anathème primitif est comme suspendu, en vertu de l'intercession de la mère de Jésus? Ainsi a-t-on compté que, durant les huit années du séjour provisoire que nous venons de quitter, sur un total de 1.848 enfantements, 1.831 ont été pour les mères des délivrances heureuses. La mortalité n'y a été que de dix-sept. Je veux bien tenir compte sans doute des progrès de la science, des méthodes antiseptiques et anesthésiques qu'elle a vulgarisées. Mais ne puis-je pas dire aussi qu'à son antique malédiction Dieu a fait succéder miséricordieusement sa bénédiction? Et ne puis-je pas espérer que, dans les conditions singulièrement meilleures où se place l'établissement que nous inaugurons, de plus grandes grâces encore de conservation et de préservation lui semblent réservées ?

UNE « MAISOiN-DIEU ». 15

Maison-Dieu, maison de grâces spirituelles aussi, maison de moralisation et de sanctification. Sanctification pour Fenfant premièrement. Cet enfant du pauvre, sans doute, son entrée dans la vie n'y sera pas accueillie, comme celle du vôtre, par les fêtes et les joyeux présents de la famille. Mais il sera reçu par les mains virginales et saintes des épouses de Jésus- Christ. Tout de suite la bénédiction divine reposera sur son front : regardez, Mesdames, au fond de cette chapelle la fontaine du baptême. Il y sera aussitôt apporté, consacré, purifié, sanctifié; et il en sortira comme un ange du ciel, chrétien, frère de Jésus-Christ, héritier présomptif du royaume des cieux.

Et la mère? Mesdames, les femmes qui se présentent ici sont pour le plus grand nombre de légitimes épouses et des femmes chrétiennes. Il en est d'autres pourtant. Nous nous sommes souvenus delà miséricorde de Celui qui pardonna à la femme pécheresse, et qui disait de lui-même qu'il n'était pas venu pour les justes mais pour les pécheurs. Cette Maison- Dieu ouverte à tous, devions-nous la leur fermer impitoyablement? Nous conçûmes l'espoir qu'elle deviendrait pour elles la maison du repentir, de la conversion, de la réhabilitation. Et, de vrai, ce n'est pas vainement que cette pauvre déchue se trouve là tout à coup enveloppée de charité, de prière, de paix, de pureté, de sainteté et de lumière de foi. La confusion de la faute naît avec le sentiment des lourdes responsabilités; les pieux souvenirs et les bons exemples font le reste. La grâce est là qui s'offre à soulever vers Dieu cette âme qui n'a plus ses ailes. A l'heure du péril ou à celle du remords, elle appelle les sacrements. C'est le commencement du retour. Souvent une union illégitime se fait consacrer là même par l'Eglise. C'est la porte rouverte à la vie chrétienne, et cela jusqu'au dernier jour. Ainsi une fois de plus la maison Sainte-Anne, maison de relèvement moral et spirituel, a justifié son nom : c'est une Maison-Dieu.

Mesdameslespatronnesses, telle est l'œuvre sacrée à laquelle vous contribuez. Vous le faites particulièrement par la confection et distribution des layettes à ces pauvres mères à l'usage de leurs nouveau-nés. Je puis bien l'appeler sacrée, cette œuvre, car sa consécration date de l'Evangile. Avez-vous remarqué quel honneur il y est fait aux langes du divin Enfant? « Marie, ayant mis au monde son divin Fils, est-il

écrit, l'enveloppa de langes et le coucha dans une crèche. » Et lorsque les anges vinrent annoncer la naissance du Sauveur aux bergers de Bethléem, ce sont des langes qu'ils leur donnèrent comme le signalement auquel ils le reconnaîtraient : I/ivenietis înfantem pannis involutum.

Offrez des langes à Jésus par les mains de Marie. C'est déjà beaucoup qu'en huit années 1.618 layettes aient été confectionnées et distribuées par votre œuvre. Nos lits étant plus nombreux, et conséquenment les besoins plus grands, vous ferez donc plus et mieux. Combien de mères vous en béniront. Mesdames; combien d'enfants ainsi blanchis, parés, vous en remercieront, à mains jointes, assis sur leurs genoux.

Mais la grande bénédiction sera celle que Dieu fera retomber sur vos propres enfants, suivant cette parole de saint François de Sales : « Dieu prendra soin des enfants de ceux qui auront pris soin des enfants de Dieu ».

ANNÉE ACADÉMIQUE

Maternité Sainte-Anne. Vue extérieure (page 51).

SÉANCE SOLENNELLE DE RENTRÉE

DISCOURS DE Mgr LE RECTEUR Universités régionales

Messeigneurs, Messieurs,

Il y a quinze ans, le 12 juillet 1875, était promulguée en France une loi qui portait à son frontispice cette grande parole : « Article 1er : L'enseignement supérieur est libre. » Il y a quinze ans encore, presque jour pour jour, le 18 novembre 1875, était signé ici, par les plus grands hommes de bien de la région du Nord, « l'Acte constitutif d'une société civile, ayant pour objetla fondation d'une Université catholique à Lille ».

Cette période de quinze années, que Tacite saluait mélancoliquement comme un « long espace dans la vie des mortels », s'est écoulée pour nous parmi des fortunes diverses. On se souvient de quel rayon de joie cette loi de 75 éclaira notre berceau; et ceux qui nous virent alors dans ces premières fêtes et ces premiers combats pourraient nous dire aujourd'hui ce qu'une grande dame de la

MM.i \\\u> DE RECTORAT. 4

cour disait à Louis, le Bien-Aimé, en lui rappelant les royales magnificences de son sacre : «Ah! Sire, c'est vous qui étiez beau alors : vous étiez beau comme l'espérance ! »

Cette espérance que concevaient de nous l'Eglise et le pays, y avons-nous failli? Ce n'est pas à moi d'en juger. Mais il me sera bienpermisde rappeler, Monseigneur l'Archevêque, que le jour où, à Lille, j'eus l'honneur de vous présenter nos cinq Facultés pour la première fois, Votre Grandeur voulut bien nous dire cette parole qui nous marque d'une si flatteuse particularité : « Vous êtes la seule des Universités Catholiques de France qui n'ait pas reculé, et qui if ait pas perdu un pouce de son terrain ». Pour nous, une telle parole est d'or.

Certes, c'était déjà beaucoup en effet que de vivre, et même de survivre au régime de liberté à qui nous devions cette loi. Et cependant, Messieurs, c'eût été trop peu, pour l'honneur de notre cause que de nous tenir pour satisfaits uniquement d'exister. Nous avons voulu grandir; grandir par le dedans, empêchés que nous sommes de le faire par le dehors; et, à défaut d'espace libre pour étendre nos rameaux, nous avons enfoncé nos racines dans le sol, pour ainsi lutter plus fortement contre les coups de vent, et traverser la tourmente.

Nous avons dû préalablement reconstituer notre Conseil d'administration, en deuil de son vénéré Président M. Henri Bernard, de grande mémoire. La Société civile des Facultés Catholiques lui a donné pour successeur M. Charles Verley, chevalier de Saint-Grégoire-le-Grand, ancien Président du Tribunal de Commerce. M. Verley n'a pas refusé d'ajouter cette nouvelle charge à toutes celles que sa vaste maison de banque lui impose. Depuis qu'il préside à notre administration, il nous y prouve chaque jour que les hommes de cœur et de bonne volonté, les plus occupés de leurs affaires privées, sont encore ceux qui savent trouver le plus de temps et consacrer le plus de dévouement comme d'intelligence aux affaires des bonnes œuvres, qui sont celles de Dieu.

Je commencerai par remercier vos vénérées Grandeurs

du grand nombre d'étudiants es lettres et es sciences qu'Elles nous ont confiés cette année. Je sais aussi, Messeigneurs, qu'il n'a pas tenu à vous que vous n'ayez fait de même pour notre Faculté de Théologie, si les exigences du service militaire ne s'étaient dressées à l'encontre de la bienveillance de vos intentions. Veuillez en agréer nos remerciements avec mes religieux hommages. Je ne passerai pas devant la faculté de Théologie sans la féliciter de l'honneur qui lui est fait par l'élévation d'un de ses anciens à la très haute dignité de Révérendissime Abbé de Solesmes. Nous en avons reçu une vive joie. Très brillant étudiant de nos toutes premières années, docteur de notre faculté, puis notre très distingué professeur de philosophie scolastique, Dom Paul Delatte, aujourd'hui Abbé général de l'illustre Congrégation bénédictine de France, ne nous a pas oubliés. C'est des mains vénérées de Mgr l'Evêque de Lydda, son ancien supérieur au séminaire de Cambrai, que le nouvel élu a voulu recevoir la Bénédiction abbatiale. Que Saint Benoît, le patriarche des moines d'Occident, lui soit modèle et soutien! Tel que nous l'avons connu chez nous disciple puis maître, et tel qu'ensuite il a mûri et grandi loin de nous, l'Abbé de Solesmes est préparé et nous semble appelé à une grande mission. Son œuvre sera-t-elle de faire jaillir, en ce lieu riche de tant de souvenirs, une source profonde et un large fleuve d'études ecclésiastiques, si nécessaires présentement à l'Eglise de France? Que Dieu lui en donne l'inspiration et lui en fasse la grâce ! A ce vœu de notre fidèle et respectueuse affection qu'il permette que nous joignions fraternellement le souhait que la croix pectorale ut1 pèse pas trop sur son cœur, et que la crosse abbatiale, dont il est digne, ne porte pour lui que des fleurs!

L'année dernière, j'étais heureux de vous annoncer l'ouverture de la nouvelle Maternité Sainte- Anne, dans la rue du Port. Le chiffre de deux cent soixante-dix-sept pauvres mères hospitalisées dans cette maison, durant l'année qui s'achève, et assistées, elles et leurs nouveau-

nés, dans tous leurs besoins corporels et spirituels, vous dit assez quel double profit y trouvent l'enseignement d'un côté et la charité de l'autre.

Après les mères, les enfants. Je compterai, Messieurs, parmi les bonheurs de ma vie, celui qui me fut donné, le 12 octobre dernier, de bénir et d'inaugurer la chapelle et la Maison Saint-Antoine de Padoue, destinée par ses fondateurs à l'hospitalisation des enfants malades jusqu'à leur douzième année. Ceux qui ont assisté à la fête de cette matinée n'oublieront plus cette maison nouvellement achevée, riante comme l'enfance, blanche comme l'innocence, pleine d'air et de lumière, où tous les services ont été aménagés avec une si pieuse et si ingénieuse sollicitude, qu'il semble qu'il soit devenu difficile d'y souffrir et tout naturel d'y guérir.

J'ai prononcé quelques paroles dans cette circonstance. J'ai dit combien « j'étais fier pour la charité catholique, que le premier hôpital d'enfants créé dans cette ville de Lille le fût par la religion, laquelle aura ainsi bien mérité de ce bon peuple ». J'ai dit quelle ressource nouvelle allait offrir à notre Faculté de médecine l'enseignement clinique donné auprès du lit de ces petits malades. Je me suis félicité du choix qui fut fait de M. le professeur Augier, pour apprendre à nos jeunes docteurs de demain l'art délicat de toucher les infirmités de cet âge qui fait à la fois nos alarmes et notre espérance. J'ai dit aussi préventivement, Messieurs et Mesdames, ce que votre charité s'honorera de faire, par des fondations de lits qui assureront et perpétueront le bienfaitcommencé. J'ai dit tout ce que je pouvais dire. Et ce que je n'ai pu dire, parce que le respect imposait le silence à ma reconnaissance, il n'est personne qui ne l'ait deviné et compris. D'ailleurs, ici, Messieurs, une seule chose importe : c'est que Dieu connaisse d'où vient le don, et qu'il l'inscrive de sa main à l'actif de qui de droit, sur le Grand Livre des comptes de l'éternité (1).

(1) V. Annexe, p. 61 : Allocution deMer le Reclcur à la cérémonie de la Bénédiction et inauguration de la maison t^aint- Antoine de Padoue.

Ainsi d'année en année l'organisme de notre Faculté de médecine, dépassant de beaucoup les exigences légales, non seulement se complète, mais s'enrichit par des accessions qui n'ont pas encore leur analogue en face d'elle. Dieu soit loué ! Il sera donc dit que les fondateurs de notre Université n'auront rien épargné pour lui donner un établissement unique, auquel bientôt, j'espère, il ne manquera rien. Déjà, tel qu'il est, il fait l'étonnement de nos adversaires, pour ne pas dire leur envie. Je n'en veux, comme témoignage, que cette page d'une plume bien laïque pourtant, celle de M. le professeur Lavisse, directeur des Études historiques de la Faculté de Paris. Permettez que, pour votre édification, je l'emprunte à la Revue internationale de V Enseignement public, 1886. Elle vaut d'être citée tout entière :

« Voyez, écrit ce haut dignitaire de l'Etat, voyez comme a procédé l'Université catholique de Lille ! — Remarquons ce nom d'Université que M. Lavisse nous maintient. — Elle a commencé, dit-il, par s'installer grandement. Dans un des quartiers qui ont été ouverts lors des derniers agrandissements de la ville, et où se trouvent le Jardin Vauban et le Bois de Boulogne, elle a choisi un immense terrain. Au centre elle a élevé une vaste et belle construction, qui contient la chapelle, l'hôtel du Recteur, les services administratifs, les Facultés de Droit et des Lettres, une 1res bonne bibliothèque de 70.000 volumes. Ce bâtiment à trois étages développe sur un grand jardin sa façade d'environ 120 mètres. La construction est aménagée en vue d'agrandissements futurs. Autour du bâtiment central s'élèvent la Faculté de Médecine, avec un jardin botanique, la Faculté des Sciences et des « Maisons de famille » où sont reçus les étudiants. Tout cela forme un groupe imposant, donnant la sensation d'unité d'ensemble et d'efforts variés poursuivant un môme but. Tout cela tient sa place sous le soleil, attire le regard, attire l'attention.

« L'Université catholique si bien installée qu'elle soit, ne s'enferme pas chez elle. — je cite encore — Deux écoles annexes, l'école des Hautes Etudes industrielles, l'école des Hautes Etudes agricoles, rattachées à la Faculté des sciences sont là pour prouver qu'elle veut rendre la science estimable aux yeux des gens pratiques, et démontrer son utilité dans cette belle région industrielle et agricole dont Lille est le chef-lieu. »

Enfin comme conclusion : « Cette Université, il faut bien qu'on le sache, est puissante et redoutable. Elle n'est pas seulement pourvue de tous les moyens d'enseignement et de travail ; elle est incorporée à la Flandre, elle s'y est incarnée... Je ne blâme ni ne récrimine; je suis bien plus près d'admirer... »

Et finalement M. Lavisse veut bien croire que, « de cette concurrence entre les deux grands partis qui se disputent, à l'heure qu'il est, la région du Nord, profiteront la science et la patrie française (1). »

Cependant, il est un autre développement de notre œuvre que M. Lavisse n'a pas dit, parce qu'il n'a pu le voir. C'est celui qu'ont pris chez nous l'enseignement et le travail, ces deux choses qu'a constatées récemment à la faculté de droit M. l'Inspecteur gênerai Accarias, qui, deux fois en trois ans, nous a honorés de sa visite, et qui à chaque fois nous a exprimé sur ce sujet sa satisfaction et presque sa surprise. Ce sont aussi les succès obtenus

(1) On s'étonnera sans doute qu'un Directeur général de l'enseignement officiel se soit fait ainsi l'admirateur de notre œuvre et le chevalier de notre cause. Tout en sachant gré à M. Lavisse de la justice qu'il nous rend, nous ne nous sommes pas mépris sur ses intentions; et si l'on se rappelle qu'il écrivait ainsi au moment où se traitait dans les conseils de l'Etat la question du transfert à Lille des facultés de Douai, on comprendra quel argument puissanl fournissait à cette cause le tableau de nos forces auxquelles il fallait d'urgence opposer la concentration des leurs.

En 1887, le Ministre de l'Instruction publique, M. Spuller, faisait pareillement à la tribune du Sénat la déclaration suivante : « L'Université catholique de Lille est un vaste et magnifique établissement que nous sommes réduits à admirer et même à envier. » {Journal officiel du 3 novembre 1887; col. 854). C'était l'époque à laquelle l'Etat préparait la création de ses universités régionales. La nôtre lui en fournissait un type.

par nos étudiants dans les examens passés devant les jurys de l'État, auxquels les statistiques établies par un autre grand dignitaire de l'Instruction publique, M. Beudant, rendaient pareillement hommage. La médecine, les lettres, les sciences, ne nous font pas un moindre honneur.

Ce que M. Lavisse ne put voir non plus, et ce qui cependant eût été de nature à l'intéresser, lui qui s'est fait à Paris le directeur laïque de la jeunesse des Ecoles, c'est l'éducation morale et religieuse dont nous assurons le bienfait à nos étudiants, que volontiers nous appelons nos fils. Nous les dirigeons, nous les avertissons, nous les préservons, nous les reprenons; et, pour tout dire en un mot, nous les aimons. Nous passons notre vie — Dieu m'en est témoin ! — à les préserver du mal et à les animer au bien. Que si cependant le mal parvient à se glisser parmi eux, puisqu'il s'est bien glissé dans le Paradis terrestre, là non plus il n'a pu s'introduire qu'en fraude ; il ne peut y rester qu'en se dissimulant; et il en est chassé dès qu'il y montre sa tête.

Enfin, nous faisons mieux encore en nous consacrant au salut de leurs âmes. Nous éclairons leur foi dans nos instructions; nous les groupons autour de l'autel pour h; service de Dieu; nous les y recueillons dans la retraite. Et puis, nous connaissons pour eux et pour nous de plus grands jours encore que ceux où ils nous reviennent avec le diplôme de licencié ou de docteur : ce sont les jours où maîtres et disciples montent ensemble à la Table sainte de Celui que, le premier jour où je parus à cette place, je me fis un devoir de proclamer « Grand Maître de notre Université ».

Ce sont donc les âmes de vos fils que nous demandons, pour les donner à Dieu. Et si, pères et mères, notre prière se fait si instante auprès de vous, c'est qu'une vaste conspiration s'ourdit pour les envelopper. C'est hier que de la plus ollicielle des tribunes le Président de la

distribution des prix du Concours général conviait la jeunesse des Ecoles à renoncer dorénavant à l'espérance décevante d'une immortalité autre que celle de l'atome inconscient perdu dans le tourbillon universel des êtres où la moindre vibration communiquée de proche en proche se répercute à l'infini. « Ainsi, jeunes gens, disait-il à cette assemblée, votre effort joint à l'effort de tous ne sera pas perdu ; et cette part de vous-mêmes que vous aurez mise au service de l'évolution éternelle, c'est votre part d'immortalité. » Or, ce prédicant de « l'évolution éternelle » n'était rien moins que le Ministre de l'Instruction publique. Après quoi, saluant superbement ce jeune échantillon de l'évolutionnisme, M. Léon Bourgeois lui entonne son hymne : « Voilà, dit-il, le jeune Français idéal de l'avenir, se dressant, au milieu du monde, dans la hauteur de tous ses droits et dans le rayonnement de toutes ses libertés. Et aujourd'hui l'homme nouveau éprouve un sentiment de fierté et de reconnaissance, en pensant que cet homme idéal dont il a fallu tant de siècles et tant d'épreuves pour préparer l'avènement, c'est luimême (1)! »

Oh! qu'ils sont coupables, jeunes gens, ceux qui vous parlent ainsi ! Et qu'ils ne vous aiment guère, s'il est vrai que flatter c'est haïr.

Pour moi, lorsque lisant cela, je pense que l'instruction dont M. Léon Bourgeois est le ministre et qu'il préconise ici, sera peut-être l'instruction unique, exclusive et obligatoire de demain, laissez-moi vous le dire : ce demain me fait peur. Je n'ai que des visions sinistres. J'ai beau fouiller l'horizon et interroger la vigie, je ne vois au ciel que les signes d'une tempête effroyable, soulevée par ce vent d'impiété qui souffle de l'École et qui va tout, tout engloutir. Ce n'est plus seulement le péril, c'est déjà le naufrage.

Voilà pourquoi nous avons organisé le sauvetage et

(l) M. Léon Bourgeois, Discours prononcé à la distribution des prix du concours général de 1900.

nous appelons à nous ceux qui seraient peut-être les naufragés de demain. Voilà pourquoi, pères et mères, au nom de votre Dieu, de votre foi, de votre raison, de votre cœur, nous vous conjurons de donner vos fils à l'Université catholique, comme vous nous les donniez hier au collège chrétien. Quand on a confié son fils à renseignement préservateur, clans l'âge de l'innocence et du sommeil des passions, ce n'est pas être chrétien, ce n'est pas être père, que de le livrer, dans l'âge du doute et des passions, à la séduction de l'école sans Dieu et de la vie sans frein.

Sans doute, depuis quinze années que nous existons, le mouvement vers nous n'a pas cessé de s'accentuer, d'une manière sinon éclatante, du moins continue. Je dirai même que, pour la rentrée qui s'achève, le chiffre de nos recrues dépasse notablement la moyenne des six dernières années, pour toutes les Facultés et pour la Médecine particulièrement. Mais d'autre part comment se fait-il donc qu'après cette première période d'une existence qui n'a été ni stérile ni obscure, cette marche vers nous se hâte si lentement, à ce point qu'il peut y avoir en France des centres, réputés chrétiens, qui nous ignorent encore ? Voilà pourquoi nous insistons, nous écrivons, nous voyageons, nous envoyons chaque année M. le Vice-Recteur porter à tous les collèges ecclésiastiques de France, avec une parole convaincue, une image sympathique de cette Université. Dans quel intérêt, pensez-vous? Un très grand, le vôtre. En vue de quel profit? Celui de l'âme de vos fils et de votre bonheur! Métier de commis voyageur? Non : mais mission d'apôtre : Ite ad oves guœ perierunt, allez aux âmes qui périssent. Et il y a urgence à le l'aire.

Maintenant, Messieurs, et pour finir, que manque-t-il donc à notre œuvre pour la plénitude de son épanouissement? Deux choses, que nous attendons, l'une de la main de ceux qui furent toujours nos amis, c'est la charité; l'autre de la main de ceux qui ne le sont pas encore, c'est la

liberté. 11 semble vraiment que l'heure en soit venue; et le signal, le voici :

Durant l'année qui s'achève, un grand mouvement s'est produit dans le monde officiel en faveur du retour aux Universités régionales en France. Même un projet de loi, émanant du gouvernement, a été présenté aux Chambres sur cet objet. J'ai lu attentivement son exposé des motifs dans le livre de M. le Directeur général de l'Enseignement supérieur (1). Après ce que nous savons déjà par son collègue, M. Lavisse,jen'aipas été grandement surpris d'y retrouver en perspective chez eux ce que déjà celui-ci avait signalé comme existant chez nous. M. Liard invoque d'abord les raisons scientifiques : l'avantage pour les Facultés de se grouper entre elles, « comme des ateliers divers, coordonnés les uns aux autres, desservis parle même arbre de couche, et recevant l'impulsion de la même force motrice » ; — puis l'avantage pour les Universités d'entretenir entre elles une précieuse émulation ; et aussi de s'assimiler l'esprit et les besoins de leurs régions respectives ; — eniin l'avantage pour les professeurs et étudiants de chacune des Facultés d'embrasser des ensembles et de se former une synthèse générale des sciences, moyennant ce contact et cette compénétration des enseignements voisins. » Or, je vous le demande, Messieurs, qu'avons-nous fait autre chose? Serions-nous donc la sagesse, serions-nous donc le progrès? Et aurions-nous eu l'heur, bien inattendu, de fournir un modèle à nos concurrents devenus nos émules ?

Comme conclusion, le même livre rappelle que, dans son discours de l'an dernier pour l'inauguration de la nouvelle Sorbonne, M . le Ministre a donné « l'assurance formelle que la constitution universitaire ne serait pas refusée, avec tout ce qu'elle comporte, aux mieux faisantes et mieux agissantes des Facultés ». A ce titre, ne serions-nous pas du moins admis à concourir?

On y rappelle encore et justement « que la loi de

(1) M. Louis Liard : Université et Facilites, un vol. in-TJ (vu, p. 259 . paris. — Chez Colin, 1890.

1875 avait accordé aux Facultés libres, les nôtres, le droit de prendre le nom d'université, à la seule condition qu'elles fussent trois ensemble. » Est-ce parce que nous en comptions cinq que ce nom nous fut ravi? Et l'occasion n'est-elle pas opportune de nous le rendre ?

Une dernière page m'attire. Il est écrit au même lieu que : « L'Etat, de son côté, donnera à ces Universités la personnalité civile avec tous ses droits, la pleine indépendance scientifique et toutes les franchises administratives, les laissant, à leur gré, prendre des physionomies propres, en rapport avec les points de la France où elles seront placées ».

Quand je lis ces lignes libérales, je ne puis pas croire, Messieurs, malgré le silence que leur auteur affecte de garder à notre endroit, qu'elles ne s'appliquent qu'aux seules Universités de l'Etat. Je ne puis pas croire que, sur cette terre et dans ce temps d'égalité, il puisse y avoir deux poids e1 deux mesures, non plus que deux catégories de citoyens français. Je ne puis pas croire que des principes si larges engendrent pour nous seuls de si étroites conséquences.

Mais il y a deux proverbes à la M. de la Palice qui, dans leur naïveté, cachent de bien consolantes et rassurantes vérités. Le premier dit que « la raison finit toujours par avoir raison ». Le second prétend que « le nu 'illeur moyen pour réussir c'est encore le succès ». Eh bien, de ces deux choses, la raison et le succès, nous continuerons à avoir l'une ; et quant à l'autre nous le mériterons, nous le demanderons au Ciel, et il nous le donnera.

Hôpital des Enfants.

Inauguration et Bénédiction de l'Hôpital des Enfants malades, Maison Saint- Antoine de Padoue.

En 1887, le 23 septembre, expirait dans la fleur de l'âge, de l'innocence et de la piété, une jeune fille de dix-huit ans, dont la belle âme s'était prise d'une héréditaire tendresse pour les œuvres de charité, particulièrement pour celles de la mère Saint-Paul, fondatrice et supérieure de l'Asile des Cinq Plaies de Jésus-Christ pour les femmes incurables et le s idiotes. Mlle Anne-Marie Feron Vrau avait caressé le rêve d'y adjoindre, dans le même lieu, un hospice pour les enfants malades nombreux dans ce quartier.

Avant de s'en retourner à Dieu, dans des sentiments qui étaient plus du ciel que de la terre, M1,e Feron en légua l'entreprise à son père et à sa mère, qui se mirent à l'œuvre immédiatement. Le 16 octobre 1890, par une belle matinée d'automne, la riante et blanche; construction était inaugurée par l'oblation du saint sacrifice sur un autel orné de lis, au sein d'une assistance recueillie, attendrie, formée des fondateurs, des bienfaiteurs, des administrateurs, de nos médecins en grand nombre, et des mères de famille qui déjà comptaienl la des enfants adoptés.

Après l'Evangile, M** le Recteur adressa à l'assemblée l'allocution suivante :

DISCOURS DE M^r LE RECTEUR

L'Enfant malade.

Messieurs et Mesdames,

Nous sommes venus célébrer en ce jour l'inauguration dune des plus belles œuvres qui puissent jaillir du cœur de la charité chrétienne. Si la ville de Lille connaissait le grand don qui lui est fait en cette journée, elle serait ici tout entière pour rendre grâcesà Celui qui va tout à l'heure descendre surce nouvel autel pour la première fois, et dont il est écrit qu'il prend les petits sous sa garde, custodiens parvulos Dominas .

Et pour qui donc, en effet, la religieuse demeure qui vient de s'élever ici dans ces proportions si harmonieuses, et qui se présente à nous dans cette riante beauté? Pour qui ces salles spacieuses et élevées, où l'air circule si abondant, parmi des ilôts de lumière? Pour qui ces services séries où Ton a tout prévu, avec une délicatesse si attentive que l'on y reconnaît bien le cœur ingénieux d'une mère? Pour qui ces petits lits dont quelques-uns semblent n'être que des berceaux; et qui attendent-ils sous ces rideaux d'une virginale blancheur7 Pour qui tout ce jeune palais qui ouvre ses deux bras comme des ailes, et dont je vois les murailles incrustées de têtes d'anges? Sont-ce des anges du ciel qui le viendront habiter? Non, mais ce sont ces petits desquels il a été dit par le Seigneur que « leurs anges voient la face du Père (jui est dans les cieux ».

Mesdames, que de fois, dans vos charitables visites à la demeure du pauvre, vous avez rencontre étendu sur un grabat un petit enfant de quatre, de six, de dix ou de douze ans. aux prises avec la maladie et la souffrance, la tête brûlante de fièvre ou le front trempé de sueur, la poitrine haletante, les yeux vitrés, tout le corps ou les membres dévores par un mal que le petit malheureux ne peut faire connaître que par des gémissements. Dans celte chambre, souvent la seule chambre de la famille, commune aux frères et aux sœurs, un air froid ou fétide, un linge malpropre, une nourriture gros-

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