SOUVENIRS DE M? L'ARCHEVÊQUE
Messeigneurs,
Messieurs,
« ... Il a été fait, tout à l'heure, allusion à une conversation que nous avons échangée à Cambrai, Messieurs les initiateurs du projet de statue à ériger en l'honneur de Saint Luc médecin et moi : allusion délicate et qui m'a vivement touché. M. le professeur Redier m'a rappelé que je suis fils de médecin; oui, Messieurs, je suis le fils aîné d'un médecin de campagne qui, par ses exemples autant que par ses conseils, m'a élevé dans la crainte de Dieu, dans l'assiduité au travail et dans la fidélité au devoir. C'est à la forte et chrétienne éducation reçue sous le toit paternel que je rapporte comme à son origine légitime tout ce que j'ai pu apprendre dans le passé et tout ce que je puis valoir dans le présent, comme homme et comme chrétien.
J'étais bien jeune alors. Néanmoins, cette époque de ma vie s'est gravée dans mes souvenirs en traits profonds, et ces souvenirs, vieux de cinquante ans, me suggèrent une réflexion qui trouve sa place, ici et aujourd'hui, au milieu de vous, Messieurs, Professeurs et Elèves de la Faculté libre de Médecine.
Je voyais souvent à la maison paternelle les médecins de la ville voisine, chef-lieu du département, condisciples ou amis de mon père, tous hommes de probité intègre, d'honorabilité sans tache, d'un parfait dévouement à leurs devoirs professionnels, en un mot, dignes de respect et d'affection. Mais parmi eux, je n'en ai connu qu'un seul qui fût chrétien dans ses convictions, dans ses paroles et dans ses actes : c'était mon père.
Cinquante années!.*, c'est un long espace de temps pour la vie d'un homme, mais ce n'est qu'un instant dans la vie d'un peuple! Cet instant est à peine écoulé, et voici que, aujourd'hui, je me trouve au milieu d'une assemblée, je devrais dire d'une famille de médecins, eux aussi travailleurs intrépides, ardents au progrès de la science, pleins de zèle et de dévouement mis au service de l'humanité. Mais je les vois tous chrétiens; franchement et hautement chrétiens; et même, pour employer la belle expression si heureusemenl trouvéejc les vois médecins-évangélistes ! Etcefaitsi remarquable, si important, j'ai la joie de le voir réalisé dans une
grande ville qui m'est d'autant plus chère qu'elle tient la tête d'un vaste mouvement de rénovation religieuse parmi nous !
Ce fait est un signe du temps. On cherchera peut-être des explications d'ordre tout naturel; soit! Mais nous, chrétiens, nous ne saurions méconnaître en lui un signe de cette intervention providentielle qui remue profondément nos âmes françaises pour en chasser la poussière de l'indifférence sceptique sous laquelle le siècle dernier les avait comme ensevelies, et pour en faire sortir à nouveau les germes ressuscites do nos vieilles vertus. C'est cet esprit de rénovation supérieure qui a inspiré à tous ces médecins chrétiens la résolution de donner un signe caractéristique de leur état d'âme, en érigeant à l'entrée même du domicile de la science médicale l'image du médecin-évangéliste Saint Luc.
Il me semble que la Providence divine nous indique ainsi à tous la roule qu'elle ouvre aux générations actuelles : elle veut que nous redevenions chrétiens dans notre vie publique aussi bien qu'en notre vie privée. Or je ne doute pas que la Faculté Catholique de Médecine n'ait dans cette direction une mission spéciale à remplir. On trouve dans son sein le cœur généreux et le travail intense mis au service d'une foi lumineuse et forte : elle a tout à espérer de l'avenir. Qu'il en soit ainsi à l'honneur de l'Université Catholique de Lille et du diocèse de Cambrai, pour le plus grand bien de notre patrie française. »
ANNÉE ACADÉMIQUE
Au
SÉANCE SOLENNELLE DE RENTRÉE
DISCOURS DE Mer LE RECTEUR L'éducation aux Facultés.
Messeigneurs (1), Messieurs,
Dans les derniers mois des vacances dernières nous pûmes voir se dessiner vers nos facultés un mouvement ascensionnel qui partait de diverses régions du pays français. C'était de bon augure. En novembre, tous ou presque tous, vétérans et conscrits, étaient rendus au quartier. J'eus alors le sentiment que Dieu avait travaillé pour nous. L'Aima Mater eût pu se dire, comme la Jérusalem du poète : « D'où me viennent ces fils que je n'ai pas portés ? »
Mais, comme il faut que tous les bonheurs se paient, je fus bientôt et pour longtemps condamné à entendre autour de moi le murmure triste et doux des maîtres et
(1) M Sonnois, archevêque de Cambrai. — Mp Williez, évoque d'Arras. — M*' Monnier. évêque titulaire do Lydda, M" le Chancelier.
des étudiants s'élever contre les salles de cours, les laboratoires, le séminaire académique, devenus trop petits pour le nombre de leurs habitants. Nous fîmes nos comptes alors, c'étaient près de 90 nouveaux qui nous étaient survenus, seulement pour la Médecine et la Pharmacie. Les autres Facultés et nos Ecoles annexes suivaient la même progression, proportionnellement. Nous étions en tout 549. Les départs de fin d'année étaient compensés et au-delà. Et, si vous voulez bien considérer, une fois de plus, Messieurs, que chez nous, les étudiants sont des étudiants choisis, réels, assidus au pied de nos chaires, appartenant à nous seuls et formant un effectif répondant à l'appel nominal de chaque jour, vous devrez confesser que, sans vouloir encore emboucher la trompette et chanter le Péan triomphal, nous pouvons déjà, entre nous du moins, entonner un modeste mais juste cantique d'action de grâces.
Messeigneurs et Messieurs, les jeunes gens que j'ai l'honneur de vous présenter sont les fils des meilleures familles de la France chrétienne. Ce sont les lils de ces hommes et de ces femmes de bien qui, au foyer, aux champs, à l'armée, à l'usine, au comptoir, se sont dit la parole des vieux Machabécs : « Nous servirons le Seigneur, nous et notre maison. » Ce sont les élèves de ces prêtres et de ces religieux qui, dans nos collèges et dans nos séminaires, les ont jetés tout jeunes dans un moule chrétien , et qui nous sont remis aujourd'hui par eux pour que nous en fassions L'âme même de notre société et de notre pays. Le matin de notre rentrée, à la messe du Saint-Esprit, j'ai donc pu dire à cette jeunesse, en la voyant devant moi, qu'elle était une élite, non pour que cette parole lui fût une flatterie, mais pour qu'elle lui fût une leçon et un encouragement.
La leçon, ils l'avaient reçue d'ailleurs, comme nous tous, des lugubres événements d'hier et d'aujourd'hui. Ne le croyez-vous pas ? Et tout ce qui à cette heure se passe autour de nous n'est-il pas de nature à faire réfléchir ceux qui ont la sollicitude de la génération à venir? Quelles an-
nées que celles-ci! Conspirations anarchistes, explosions meurtrières ; grèves sanglantes et sans fin ; connivences criminelles avec l'étranger ; le drapeau rouge déployé; les églises violées ; les écoles brutalement laïcisées ; les crucifix arrachés; les prêtres privés de leur pain; nos vénérables évêques traînés devant le prétoire; et, au milieu de tout cela, dans le sein même du Parlement français, des hontes que je n'ose rappeler et qui remettent en mémoire la parole de Jugurtha secouant sur Rome la poussière de ses pieds : «Ville à vendre, s'il se trouvait un acheteur! » A ces signes, comment ne pas reconnaître les craquements d'une société qui s'effondre? Et, après cela, qui s'étonnerait que les familles effrayées, écœurées, aient cherché pour leurs fils un lieu qui leur fût une école de justice et d'honnêteté, comme de patriotisme et de christianisme, et qu'ils nous les aient donnés sous le coup de l'épouvante de leur cœur et de la révolte de leur conscience, non moins que sous l'inspiration de leur foi ?
Mais cette formation n'est pas l'affaire de l'enseignement seul, pour chrétien qu'il soit; et l'intellectualisme ne vous donnera pas l'homme que vous demandez de nous. 11 faut qu'à l'instruction se superpose l'éducation, l'éducation morale, l'éducation religieuse, l'éducation nationale. Et ici j'entre au cœur même d'une question qui fait l'étude et l'inquiétude des esprits les plus au courant des choses de nos jours.
Il y a peu de jours, en effet, vers le milieu d'octobre, un dignitaire du haut enseignement, que j'ai déjà cité ici, académicien fort écouté de la jeunesse des Écoles, publiait à cet égard un suggestif aveu. Laissez-moi vous le lire : (( Qu'avons-nous fait pour l'éducation de lajeunesse?se demande M. Lavisse. Nous avons créé des milliers d'écoles; nous y avons introduit toute sorte d'enseignements ; nous les avons mis à la portée de tous, à bon compte, voire même gratuitement, voire même en payant ceux que nous
instruisons. Nous avons rédigé bien des programmes, institué bien des examens et des concours; mais enseigner, examiner, ce n'est pas de l'éducation. Nous voulons nous faire croire que l'enfant, que l'adolescent est élevé par cela même qu'il est instruit. Mais c'est un de ces mensonges qui alimentent l'éloquence optimiste des discours des distributions de prix. »
M. Lavisse continue : a Nous avons oublié l'éducation. Aujourd'hui, comme jadis, le jeune Français passe brusquement de la tutelle étroite du collège aux périls de la pleine liberté; ce qui a pour ell'et de lui faire croire que la liberté consiste dans l'indiscipline... Nous avons oublié l'éducation, répète-t-il avec insistance, nous l'avons oubliée. Toute notre machine est organisée pour fabriquer des diplômés, depuis l'enfant à qui nous offrons des certificats d'études primaires, jusqu'au jeune homme de vingt-cinq ans, vingt-huit et même trente ans, qui brigue nos titres d'agrégé et de docteur. Mais ni l'école n'est un milieu moral, ni le collège, encore moins les Facultés. Oh ! je sais bien que je dis là une parole très dure... Mais cette parole que ni l'école primaire, ni le collège, n'est un milieu moral, encore moins les Facultés, est absolument vraie » (1).
Telles sont ses paroles, Messieurs. Or, à cette « anarchie morale de la jeunesse », comme il s'exprime encore, quel sera le remède? L'éducation; mais il déclare que « l'œuvre est particulièrement diflicile dans les temps troublés comme les nôtres où aucune autorité n'a le crédit nécessaire pour se faire obéir ». La science peutêtre .' Mais « la science n'a fait, dit-il, que détruire toute religion, même ce qu'on appelait jadis la religion naturelle », sans rien mettre à la place. Puis mélancoliquement il déclare « qu'il n'y a plus aujourd'hui de religion en dehors des religions positives », desquelles cependant
(1) Deux Jeunesses, par M. Ernest Lavisse (Journal des Débats, du Il et 12 octobre 189't), voir aussi Le Temps, 28 octobre, Instruction et Éducation; La République française du il octobre, Notes ei Impressions, Une lettre de M. Lavisse. par M. Detang.
ce désespéré ne veut tenir nul compte. Que reste-t-il ? Peu importe. « J'ai fait une déclaration sincère, écrit-il de guerre lasse, j'ai libéré mon âme. »
Ils en sont là, Messieurs, les moins croyants, mais les sincères ! Ils en sont là : l'éducation morale, théorique et pratique, impossible en dehors des religions positives, c'est-à-dire du christianisme dont ils ne veulent pas. Ils en sont là : l'aveu de « l'anarchie morale de la jeunesse », comme conséquence de la négation religieuse. Eh bien, qu'ils s'en contentent s'ils veulent ; et qu'ils estiment leur âme libérée à ce peu de frais. Quant à nous, je vous le jure, nous ne nous contentons pas si aisément, ni nous ne prenons notre parti si philosophiquement. Non, pères et mères de familles, vous m'en êtes témoins : l'éducation n'est pas oubliée parmi nous, et la jeunesse n'est pas « moralement abandonnée », comme ils s'expriment encore. Non, pour notre jeunesse, « la liberté ne consiste pas dans l'indiscipline ». Non, il ne sera pas dit de nous que « ni l'École, ni le collège n'est un milieu moral, en-, core moins les Facultés ». Et la raison de tout cela, la raison inverse de la leur, c'est que « cette autorité qui leur manque, ce crédit nécessaire pour se faire obéir », nous le tenons d'une délégation supérieure aux pouvoirs humains. C'est que, dans « cette banqueroute de la science », il nous reste la foi ; et notre éducation peut espérer de faire des hommes qui aient le respect d'eux-mêmes, parce qu'elle leur aura appris le respect de Dieu (1).
(1) Le journal Le Temps, 28 octobre, répond à M. Lavisse qui demande à la Pédagogie le remède de tout ce mal : « Ne craint-il pas que ceux qu'il veut convaincre et qui nient que la Pédagogie, loin de constituer une science nouvelle, n'aboutit qu'à une répétition superficielle et inutile d'enseignements donnés ailleurs, ne lui démontrent que, pour constituer une discipline nouvelle, il faut une âme, centre actif et principe d'organisation? Et cette âme, ce principe, où sont-ils sinon dans la morale, c'est-à-dire dans l'idée souveraine de la destination dernière de l'homme, et delà voie par laquelle il la peut atteindre? En fait d'éducation qui n'enseigne pas cela, en vérité, n'enseigne rien. »
El le môme journal 16 décembre : « Sous couleur de neutralité religieuse, et malgré les programmes, on a fondé l'éducation morale de L'éeole, depuis dix ans et plus, sur la morale du positivisme scientifique, c'est-à-dire sur l'adoration de l'humanité. Or l'homme est un Dieu auquel
Vous marcherez donc, jeunes gens, dans votre liberté, mais par des voies droites et pures, parce qu'un regard d'en Haut sera toujours éveillé sur vos têtes. Vous marcherez avec confiance au combat de la vie, parce que l'épée et le bouclier vous seront donnés ici, un bouclier et une épée d'une trempe divine. Que si vous êtes blessés, il y aura quelque part un bon Samaritain pour verser l'huile et le vin sur vos meurtrissures brûlantes. Que si vous venez à tomber, il y aura une main prête à vous relever. Chez nous, un bain de pureté et de sainteté vous est préparé, un pain de vie vous est offert. Vos parents le savent bien; et d'ailleurs le jour où ils vous donnèrent à nous, ils n'abdiquèrent pas pour cela. Il fut entendu qu'entre eux et nous il y aurait le lien d'un fil électrique à courant continu qui leur parlât de vous. Et ce qui passe par ce fil, le fluide vivant qui nous unit à la famille, c'est la solidarité, la sollicitude commune, l'échange de nos joies et de nos espérances, quelquefois de nos tristesses, mais toujours de nos deux paternités, et comme une perpétuelle ellluve de tendresse qui va de leur cœur au nôtre, en passant par le cœur de Dieu.
Je devais dire ces choses, Messieurs. Je dois ajouter aussitôt que, pour être religieuse et morale, l'éducation dans notre Faculté, n'en est pas moins nationale. Si, au front de l'année qui vient de se terminer, je voulais marquer le trait qui la caractérise, j'écrirais volontiers le nom d'un sentiment généreux et ardent qui a éclaté chez vous en toute circonstance : le patriotisme. Il n'est aucune de nos joies ni de nos douleurs nationales qui vous soit restée étrangère, Messieurs ies Etudiants; aucune que vous n'ayez saluée de votre deuil public ou de vos actions de grâces. On vous a vu vous enflammer pour tous les grands souvenirs de la France d'hier, comme pour toutes les nobles causes de la France d'aujourd'hui. Et lorsque vint le
on cesse de croire, que l'on cesse môme d'aimer, dos qu'on l'a connu ; à moins qu'on ne trouve en dehors de lui des raisons plus hautes el désintéressées de l'aimer toujours, môme quand il est le moins aimable. »
jour oùlapatrie et l'Eglise se donnèrent la main pour mettre ensemble sur la tête de Jeanne d'Arc le laurier et l'auréole, vous avez allumé à sa gloire sur le front de nos édifices presque autant d'étoiles que le Créateur en allume dans le firmament. J'aime ces enthousiasmes dans les jeunes chrétiens; et, en face de ceux qui cyniquement s'honorent du nom de « sans patrie », j'aime cette ardeur d'amour pour la patrie de la terre dans ceux qui sont aussi les citoyens de la patrie du ciel.
Aussi bien, ce me semble, cette fête de la nation entière était-elle, un peu, notre fête à un titre spécial, une sorte de fête paroissiale pour nous. Nous ne pouvions oublier, Messieurs, que ce fut une Université catholique, — il n'y en avait pas d'autres alors, — l'Université de Poitiers, qui reconnut et proclama la mission céleste de la Vierge lorraine et la remit au roi de France comme l'envoyée du Roi des Cieux. Car elle eut, elle aussi, à passer son examen, Messieurs les Etudiants; et vous me permettrez bien de lui emprunter, pour que vous la fassiez vôtre, cette parole qu'elle disait en se rendant auprès des docteurs ses juges : « En nom Dieu, je scay bien que j'aurai moult à faire à Poitiers, mais Dieu m'aydera ! »
Et vous aussi, Messieurs, vous avez eu beaucoup à faire pour vos examens, mais Dieu vous a aidés. Je laisse à chacun de MM. les Doyens l'aimable soin de rappeler les succès peu communs qui ont couronné cette année. Mais je veux du moins, pour mon compte, vous remercier de la joie que vous m'avez donnée lorsque, durant la session de juillet et d'août, je voyais chaque jour s'allonger sur le tableau qui portait vos télégrammes la liste glorieuse des boules blanches et des boules roses, des mentions honorables et des « parfaitement bien satisfait », qui constellaient le bleu céleste de vos dépèches, avec vos respects et remerciements pour MM. vos Professeurs.
Ces remerciements étaient justifiés, Messieurs. Vous
les deviez, je les dois à ces hommes de dévouement autant que de savoir qui travaillent plus que vous, qui travaillent pour vous ; qui travaillent aussi pour le monde savant où leurs écrits font monter leur nom, avec le nôtre, dans l'estime du pays. J'aspire au jour prochain où paraîtra le catalogue déjà considérable des publications de chacun de nos collègues, depuis la fondation de nos Facultés. Ce seront leurs titres de noblesse, car la science en est une.
M8* le Chancelier nous permettra d'y donner une place première à ses deux savants volumes du Cartulaire de la collégiale de Saint-Pierre, publiés cette année, œuvre d'une érudition immense, d'une exactitude impeccable, et qui n'est cependant que l'approche des matériaux pour la monumentale construction historique attendue par la cité qui y trouvera huit siècles de son existence.
Le Taine de M. de Margerie est un très considérable ouvrage de près de cinq cents pages, grand format. Ce n'est aucunement la biographie de l'homme fort divers que fut M. Taine, c'cstrexamen critique de l'œuvre du penseur. Ce penseur ayant été l'écrivain de ce siècle qui, de tout le poids de son talent, a imprimé le plus fortement son empreinte sur la pensée contemporaine, il ne fallait rien moins qu'un travail de celte ampleur pour répondre à toute la compréhension d'une philosophie dont les applications s'étendent à la littérature, à l'art, à l'histoire, tour à tour embrassés par ce fécond et vigoureux génie. Et volontiers j'ajoute que M. Taine lui-même n'eut pu souhaiter de critique mieux informé, mieux qualiiié, mieux disant, plus courtois, plus chevaleresque, parfois même plus sympathique, et avant tout mieux préparé que le philosophe chrétien qui aujourd'hui résume, dans un livre de bonne foi « plus de trente années d'enseignement, de méditations et d'études incessamment révisées ».
Quand M. de Marguerite a réfuté l'erreur d'une philosophie qu'il déclare être « la négation même de la philosophie », il avoue que cependant il lui reste une tristesse. Cette tristesse de laquelle, dit-il, il dépose l'expression
<( au seuil de son livre, comme sur une tombe » ; c'est la tristesse profonde de voir que n'ait pas fini par une profession ouverte du christianisme l'homme qui venait de déclarer si éloquemment, dans ses dernières pages, que là était le suprême et unique salut de la société. C'est la même tristesse qu'à l'Académie Française, M. de Broglie consolait finalement par cette espérance : « Il est permis de croire que M. Taine n'était pas résigné à terminer par un doute suprême une vie de labeur toute consacrée à la recherche de la vérité. Quand, sur une tombe qui va s'ouvrir, l'ombre, au lieu de s'épaissir, s'éclaire d'une première lumière encore flottante et indécise, ce n'est pas le crépuscule de la nuit qui tombe, c'est l'aube du jour qui se lève. »
Quant à moi, — et personne de ceux qui l'ont lu ne me démentira, — j'estime que ce travail vraiment monumental doit être mis au premier rang de ceux qui, jusqu'à présent, sont sortis de nos universités libres. J'en voudrais voir éclore de temps en temps de semblables, pour la défense de la vérité comme c'est leur vocation, comme ce serait leur grand service et leur plus haute gloire.
M. le Doyen de la Faculté des Sciences vous exposera tout à Theure comment, en exécution du Décret du 31 juillet 1893, nous avons transféré à cette Faculté l'enseignement des sciences physiques, chimiques et naturelles précédemment attribué à la première année de médecine. Un personnel enseignant a été constitué pour chacune des connaissances requises par les programmes. De nouveaux laboratoires s'élèvent pour recevoir les étudiants. Et nous nous associons volontiers à la pensée exprimée récemment par M. Liard, le promoteur de cette nouvelle organisation, à la fin d'un article de revue qu'il y a consacré : « Il serait téméraire d'assurer que toutes nos espérances seront réalisées du jour au lendemain, dit-il; mais ce qu'on peut affirmer dès aujourd'hui, c'est qu'on peut
compter sur les Facultés des Sciences. Elles ont conscience qu'en se chargeant de ce nouvel enseignement, elles feront œuvre bonne, utile à la science, utile au pays. »
La Faculté des Sciences a deux sœurs plus jeunes, mais qui grandissent chaque jour : les deux Ecoles patronales de l'industrie et de l'agriculture. Par le nombre de ses élèves, par le sérieux de ses travaux, par la valeur de ses examens et de ses grades intérieurs, V Ecole des Hautes Études industrielles continue à prendre chaque année des accroissements qui ne sont pas à leur terme. Elle grandira encore, comme doivent le faire les choses qui ont leurs racines dans les nécessités d'un temps et d'un pays.
La Faculté des Lettres vous dira son regret d'avoir vu s'éloigner malgré lui, à pas lents, son professeur distingué et dévoué de littérature grecque dans la personne du R. P. Le Genissel, condamné au repos d'une année. Le P. Le Genissel fut un de nos plus brillants licenciés de 1886. 11 ne lui avait fallu que six mois de préparation pour conquérir son diplôme à Paris, dans de très flatteuses conditions. Tout d'ailleurs Favait préparé à l'enseignement spécial que lui confia notre université : sa connaissance approfondie du grec ancien et moderne, son commerce familier soit avec les classiques, soit avec les Pères d'Orient, particulièrement avec Saint Grégoire de Nysse qui lui était ami et familier. Ne savions-nous pas d'ailleurs que naguère, jeune régent au collège d'Amiens et de Boulogne, il se faisait un jeu peu banal d'agrémenter de vers grecs de sa façon ses lettres écrites à ses anciens élèves ou à ses frères en religion? Par le goût avec lequel il savourait et faisait savourer à ses élèves les délicates beautés de la langue des Hellènes, il savait leur faire trouver des charmes secrets, même au thème grec. Mais son ministère principal, le plus aimé de lui, le plus regretté aujourd'hui, fut la direction de la Congrégation des étudiants. Pendant les six années qu'il mena ce ministère spirituel de front avec le professorat, il conduisit avec un
tact très ferme, un zèle très ardent et très affectueux, un groupe de jeunes gens d'élite qu'il réunissait deux fois par mois dans la chapelle de la Sainte- Vierge, au nombre de quatre-vingts, quatre-vingt-deux, parfois davantage. Que la prospérité de la Congrégation pendant ces années, que le souvenir reconnaissant que lui conservent ceux qui déclarent lui devoir la préservation de leur jeunesse et l'orientation de leur vie vers un christianisme viril et délicat, lui soient, comme à nous, la consolation d'une séparation qui ne sera peut-être pas un adieu !
Le R. P. Boulangé, delà Compagnie de Jésus, veut bien venir le remplacer. Il m'a semblé que si quelqu'un était préparé au service de la jeunesse universitaire, c'était l'homme qui l'avait vaillamment précédée dans toutes les étapes qu'elle est appelée à parcourir, et qui successivement docteur en droit, avocat, volontaire du régiment de Charette dans la seconde armée de la Loire, licencié es lettres, lui apporte l'expérience de ses souvenirs et l'exemple d'une vie plus éloquente que tous les discours. Maintenant c'est vers la Faculté de Droit que je me tourne. Saluez-la, Messieurs : cette année date pour elle, elle a aujourd'hui vingt ans! C'est au mois de novembre L874 qu'avec l'autorisation de M. le Ministre de l'Instruction publique un cours libre de première année de Droit fut installé à Lille, rue Royale, dans l'ancien hôtel de la Préfecture, devenu dès lors le berceau de l'Institut naissant. Ce commencement était bien modeste sans doute : deux ou trois professeurs seulement, dont un religieux de la Compagnie de Jésus; et autour d'eux quelques élèves, les seuls qu'une décision un peu tardive avait permis de réunir : c'était bien le grain de sénevé. Maintenant regardez l'arbre, et comptez les oiseaux du ciel qui sont venus chercher un abri et chanter joyeusement sur ses brandies. L'arbre vient de pousseï* une nouvelle branche cette année. La Faculté de Droit a demandé et obtenu d'adjoindre à son enseignement une Section des Sciences sociales et politiques, dont la création, approuvée et encouragée par la plus haute autorité qui soit sur terre, a
été saluée par tous les échos de la presse française et étrangère. C'est un signe des temps que le courant qui. de toutes parts, emporte les esprits vers l'étude de ces questions troublantes, mais inéluctables. Au lumineux exposé que vous entendrez tout à l'heure, je veux seulement joindre mes vœux pour que, de ces conférences doctrinales et pratiques, sorte la lumière sereine qui attirera tous les yeux. J'y joins aussi l'espérance que la justice et la paix, la charité et la vérité y trouveront le terrain de leur fraternelle rencontre et de leur embrassement (1).
Enfin vous serez heureux d'apprendre que la chaîne qui rattache à nous les collèges de la région reçoit chaque année quelques nouveaux anneaux. Le concours institue entre tous les établissements d'enseignement secondaire libre nous a amené de plus nombreux participants, soit pour les lettres, soit pour les sciences. Les vainqueurs sont déjà nommés. Ils vont recevoir tout à l'heure la couronne que leur décerne l'Association des anciens Etudiants : ce sera le souvenir couronnant l'espérance, le passé couronnant l'avenir.
L'avenir! ces futurs disciples de nos Facultés le verront-ils se lever plus libre sur leurs tètes, dans une France nouvelle? Je suis de ceux qui veulent le croire. Et comment ne pas le penser quand, il y a trois semaines, M. le Ministre de l'Instruction publique clôturait le Congrès universitaire de Lyon par ces paroles : « Le rêve, a-t-il dit, serait d'arriver à avoir des Universités autonomes et rivales, jalouses de leur éclat et de leur prospérité. Ce beau système que la France a créé au xmc siècle, a été imité partout en Europe. Nous seuls l'avons abandonne Il y faut revenir et reprendre nos anciennes traditions. » Et le jeune ministre ajoute : « Pourquoi avoir peur des audaces et des hardiesses? La démocratie est la saison des audaces; et ce que nous souhaitons n'est point nouveau, puisque c'est un retour au xme siècle. » Que « le
(1) V. annexe I, Ecole des sci m ces sociales et poliliniu s
rêve » de M. le Ministre devienne une réalité, nous en serons non seulement heureux mais reconnaissants ; car nous lui rendons la justice de croire que lui qui n'a pas peur des « hardiesses et des audaces », aura celle de nous compter au nombre de ces « Universités autonomes et rivales, jalouses de leur éclat et de leur prospérité ». La jeune démocratie libérale et égalitaire qu'il exalte, n'exclura pas l'Église de ce qui sera un retour vers l'œuvre libérale de l'Eglise du xine siècle.
Je viens de mettre sous vos yeux, Messieurs, quelquesuns des fruits de vos charités et de vos sacrifices. J'aime à l'affirmer hautement devant Dieu : un très grand bien est produit, l'œuvre est en marche progressive. Va-t-elle avancer encore? La réponse est entre vos mains.
L'année académique 1894-1895 appelle le renouvellement de sa souscription décennale. Victorieuse des obstacles qui devaient la renverser, couronnée des services qu'elle a rendus à la jeunesse, fière des maîtres qu'elle a fait asseoir dans les chaires de nos collèges et de nos séminaires, riche des bienfaits qu'elle a répandus par ses docteurs-médecins dans les villes et les campagnes, l'Université vient vous demander de continuer ce bien et de lui permettre de faire mieux encore. Voulue par Jésus-Christ de qui l'assistance est visible, particulièrement bénie et encouragée par son Vicaire, elle confie ses destinées à Nos Seigneurs les Évêques de Cambrai et d'Arras, dont elle est la fille, une fille de vingt ans qui ne peut recevoir sa dot que de leurs mains. C'est leur parole autorisée, c'est leur action combinée qui ont fait la première et la seconde souscription. Il en sera de môme de la troisième.
Et Dieu fera le reste, Messieurs. Mais encore faut-il, pour que nous puissions compter sur lui, que premièrement Lui puisse compter sur nous. Messieurs les Étudiants, il m'a été raconté qu'au mois de juin dernier vous étiez à Lou-
vain à fraterniser, dans une fête, avec vos camarades de l'Université Catholique de Belgique, lorsque soudain, au plus fort de votre exubérante manifestation, sur la place ou le lieu public que vous remplissiez, le Saint-Sacrement vint à passer porté à un malade. A l'instant même les cris, les chants, l'immense clameur de près de deux mille jeunes gens, tout se tait. Tous tombent à genoux à la fois, toutes les têtes s'inclinent, et Notre-Seigneur les bénit au sein d'un silence que n'interrompt pas un souille.
Ils se relevèrent ensuite, et vous avec eux, Messieurs. Ils se relevèrent alors pour la fête joyeuse. Ils se sont levés de même, il y a environ un mois, mais cette fois, non pour une fête, mais pour une grande bataille, celle des élections politiques de la Belgique. Les soixante promotions de leurs anciens étaient debout ce jour-là, les barbes blanches des grands-pères parmi les blonds duvets des petits-fils. Ce jour-là aussi, tous s'étaient courbés premièrement sous la bénédiction du Dieu tout-puissant. Elle leur a porté bonheur; et j'entends dire avec envie que si la Belgique vient de s'assurer, pour de longues années j 'espère, un gouvernement catholique. c'esl à son Etat-Major, c'est à son Université de Louvain, c'est à son Université Catholique qu'elle le doit.
Section des Sciences sociales et politiques. Rescrit pontifical. — Son haut personnel.
En cette môme année 1894, 29 novembre, le Rapport de M. le Doyen de Vareilles, annonçait ainsi l'Institution, due à l'initiative de la Faculté de droit, d'une section des sciences sociales et politiques :
« L'œuvre la plus importante de la Faculté cette année est une œuvre collective, qu'elle a entreprise avec le concours de plusieurs membres des autres Facultés ou Ecoles de l'Université et avec celui de très hautes notabilités du dehors.
Tel est d'abord le rescrit que le 19 juin dernier le Souverain Pontife Léon XIII adressait à M?1 le Recteur au sujet de cette création de haute actualité.