ACCROISSEMENTS ET SERVICES
En attendant, nous prenons soin de le compléter, cet armement. Notre enseignement a pris cette année une nouvelle extension, puisque, non content d'embrasser tout le programme en vue des examens officiels, il comprendra désormais une série de cours libres, hors cadre, fondés, professés, entretenus par l'initiative dévouée des professeurs eux-mêmes. Vous entendrez parler tout à l'heure des résultats donnés par la Section précédemment instituée des Sciences sociales et politiques, annexée à notre Faculté de Droit, avec le concours généreux d'hommes considérables de Lille ou de Paris, qui veulent bien y apporter l'autorité de leur nom et de leur compétence spéciale. Je vous annonçai pareillement, l'an dernier, l'adjonction à ces cours dune série de Leçons sur l'anthropologie ou l'origine de l'homme. Je vous disais que chacune de nos cinq Facultés devait y fournir sa libre contribution, théologie, physiologie, biologie, histoire, linguistique, géologie, ethnographie, pour faire ainsi converger sur un point central la lumière diffuse ; et je vous confiais combien je m'estimais heureux de voir se réaliser, dans cette concentration, ce qui était bien pour moi la conception idéale de l'œuvre collective d'une Université. Les mêmes cours libres se continueront donc, donnés par les mêmes docteurs, soutenus par le goût croissant qu'y prennent les mêmes disciples.
Enfin voici que, de plus, à l'exemple des Universités anglaises, nos professeurs de Droit, de Sciences, de Médecine, de Lettres, de Philosophie, se détachant tour à tour pour se transporter dans les grandes villes voisines, vont cette année porter dans celle de Roubaix, une série de leçons sur des sujets choisis répondant aux questions d'économie, d'histoire, d'apologétique, de législation, de iinances, qui préoccupent les intérêts de la première ville industrielle de France.
Tell*; est la marche en avant que nous commande le progrès sur ces terrains divers. Que si, en outre, je vous fais connaître que ces créations nouvelles ne pèsent en rien
sur notre budget, que ceux qui en ont eu spontanément la conception, pourvoient financièrement à leur fonctionnement, ne nous demandant rien que l'honneur de servir la vérité et le pays, à cette marque, vous reconnaîtrez une fois de plus de vrais Chrétiens, de vrais Français au sens le plus élevé et le plus généreux de ce nom.
Montons dans des sphères plus hautes, pour y saluer l'apparition d'un ouvrage considérable destiné assurément à faire le plus grand honneur au nom de l'Université. C'est l'histoire même de Lille, groupée autour d'une église qui en fut, du xnc au xvme siècle, la citadelle religieuse, la Collégiale de St-Pierre. Précédemment, Messieurs, je vous avais annoncé la publication du Cartulaire, ainsi que de l'Ordinaire, Obituaire et Nécrologe de cette insigne église. Ce n'était là encore que l'approche des matériaux. Le premier volume de l'histoire elle-même vient de paraître, élevant déjà l'édifice jusqu'au premier étage. C'est une construction granitique, d'une belle architecture, d'une large ordonnance, pleine de solidité, de clarté et de majesté. Permettez-moi de remercier Mer le Chancelier du grand exemple qu'il nous donne par de tels travaux.
« Vous espérez, Monseigneur, dites- vous dans la Préface, que l'œuvre sera bien accueillie non seulement par le public lillois, qu'elle intéresse d'une façon plus directe, mais encore par tous ceux qui aiment l'histoire précise et documentée, qui se plaisent à étudier dans ses détails la vie des anciens temps. » — Nous espérons, quant à nous, qu'elle sera saluée ainsi par tout le monde savant lequel, laissez-moi dire ce mot, n'a pas souvent de telles œuvres à admirer, à couronner. Quant au clergé du diocèse, il sera particulièrement touché de reconnaissance de voir un si grand ouvrage dédié à la mémoire d'un des prêtres qui certainement lui font le plus d'honneur : M. l'abbé Bernard, ancien curé-doyen de Sainte-Catherine, ancien vicaire-général de Cambrai et archidiacre de Lille, qui en fut le premier inspirateur, comme vous le racontez. Votre gratitude a voulu qu'en tête figurât son image; elle était déjà gravée à Lille dans tous les cœurs.
ACCROISSEMENTS ET SERVICES. 19i
Messieurs les Doyens des deux Facultés de théologie et de médecine étant arrivés au terme de leur triennat, j'ai le devoir de les remercier pour le concours dévoué que, durant ces années, ils m'ont prêté dans le gouvernement de la chose universitaire. Leur consulat fut pacifique : et le licteur de leurs Facultés n'eut ni à tirer la hache, ni à délier les faisceaux devant eux. Ils rentrent, jusqu'à nouvel ordre, dans le noble corps des personnages consulaires.
Quant à M. le Doyen de la Faculté de droit, une situation exceptionnelle justifiait en sa faveur une mesure d'exception. Appelé depuis vingt ans, sans interruption, à la tête de sa Faculté par l'unanimité des vœux de ses collègues, il était cette fois encore respectueusement redemandé par les mêmes suffrages. NN. SS. les Membres du Conseil supérieur s'émurent de cette constance et ils se demandèrent si ce n'était pas le cas de le faire bénéficier de l'adage juridique que « possession vaut titre ». La Sacrée Congrégation des études, sollicitée de confirmer la nomination renouvelée et renouvelable de M. le comte de Vareilles, fit à cette proposition le plus gracieux accueil, puisqu'à son assentiment elle joignit cette parole de félicitation : Sacra Congregatio gratulatur eidem Domino de Va veilles quia magna cum laude jamdiu Deçà ni inunere functus est.
Un autre Rescrit de Rome nous avait apporté naguère un autre bienfait, mais celui-là dans l'ordre administratif. Trop souvent privés de la présence au Conseil d'un cerlain nombre de nos vénérés Administrateurs, empêchés par l'éloignement, l'âge ou l'infirmité, nous avons demandé et obtenu du Saint-Siège que leur effectif normal put être porté de seize à vingt, par l'adjonction de quatre nouveaux membres pris dans les deux diocèses de Cambrai et d'Arras. Vous comprendrez, Messieurs, quels sentiments ont inspiré les suffrages du Conseil, lorsque
je vous dirai que les noms des élus sont ceux de Me' Lasne, représentant le clergé de la ville, de M. Thellier de Poncheville, réminent orateur, l'ancien député catholique, représentant Valenciennes, M. de Monnecove, grand zélateur de notre œuvre dans la région de Saint-Onu r, et M. Paul Féron-Vrau, un de nos chers fds de l'Ecole industrielle. Jeune encore, il remplit déjà toute la signification du double nom qu'il porte, et de qui j'aimerais à dire, si Virgile me le permettait :
Et pater JEnœas et avunculus excitât Hector.
Mêlas ! vous le savez, Messieurs, en même temps que nous nous réjouissions de voir s'élargir le cadre de nos Administrateurs, nous conduisions le deuil d'un de ceux de la première heure. J'ai eu déjà l'occasion de dire ailleurs, en chaire, ce qu'avait été pour les œuvres de Lille, et en particulier pour l'Université, M. le comte de Caulaincotirl <lont la mort fui aussi sainte qu'avait été sa vie. Permettez-moi un souvenir de l'une et de l'autre.
C'est en 1839 que le jeune de Gaulaincourt, officier d'Etat-major, alors âgé de vingt-huit ans, était donne ;i Lille par son mariage, et venait y prendre rang parmi cet autre État-major de la charité qui l'enrôlait pour cinquante années de campagnes. Neveu et pupille de Fillustre Gaulaincourt, duc de Yicence, ]<• fidèle conseiller, négociateur, ambassadeur et ami du premier Empereur, ce jeune fds des Croisés nous apportait, avec le prestige d'un grand nom, une forte et pieuse éducation maternelle, de belles études à Henri IV et à Polytechnique, la tradition des origines de la Société de Saint Vincent de Paul, l'amitié de cette lumineuse pléiade de catholiques <|ni eurent nomMontalembert, Riancey, Kalloux, Cochin, Cornudet, Le Gentil, Olivaint, Gaston de Ségur, c'est-à-dire l'éloquence, la science, le zèle, l'apostolat, la charité, la sainteté et pour l'un deux le martyre. Quel temps et quels hommes !
Chez nous, le comte de Caulaincourt fut de toutes les
œuvres; œuvres de foi et de piété, d'enseignement, de propagande, de charité, de tout ce qui eut besoin d'un zélateur, d'un promoteur, voire même d'un président, sinon d'un administrateur et d'un organisateur. Et qu'il y apportait d'activité, mais aussi d'aménité, de bonne grâce, de désintéressement et d'esprit chevaleresque ! C'était le chrétien et le gentilhomme accompli.
Mais entre toutes les œuvres auxquelles il se dépensait sans repos, l'Université catholique eut ses prédilections. C'est un de ses trois insignes fondateurs que nous pleurons en lui. A Rome, à Paris, partout, il avait hâté sa naissance ; à Lille il avait préparé son berceau. En Normandie, sa province natale, il lui recrutait des étudiants, auxquels il assurait une bourse d'études. L'Ecole agricole l'avait particulièrement pour père. Il en aimait les élèves, les appelait chez lui, les animait de sa parole, les entraînait par son exemple. Il avait le droit de leur dire, jusque dans ses derniers jours : « J'ai quatre-vingt ans passés, et je suis plus jeune que vous ! »
Le cher et noble comte eut beaucoup à souffrir dans ses dernières années. Quatre enfants, un lîls, trois filles, une sœur, une sainte épouse digne de lui : la faux abattit tout à ses pieds. C'est la tristesse suprême des vieillards. — Après le martyre du cœur, le martyre du corps. Je lis dans ses papiers : « Je ne sens plus l'existence que par la souffrance. Je suis envahi par elle. C'est comme un océan. Mais' Dieu ne permettra pas que ce soit au-dessus de mes forces! » Et plus tard, dans une crise : « Je souffre, c'est une grâce, ô mon Dieu, merci ! que le bon Dieu soit béni î »
Le ciel le rappela le 7 mai, veille de la double fête de saint Michel et de Jeanne d'Arc, deux noms chers à son cœur de Chrétien et de Français. Une de ses dernières paroles fut celle-ci : « J'offre ma vie pour l'Église; de France, ma famille, mes amis et mes œuvres. J'offre tout, la mort comprend tout ! »
Nos jeunes aussi savent souffrir et saintement mourir.
I Vis ces deux braves étudiants Emile Ameye, delaméde-
i ine, et Louis d'Esclaibes, du droit, qui, à la fin de ces
vacances, s'en sont allés à Dieu. Mais lorsqu'on a vu partir ces jeunes hommes d'un si bel élan de foi vers leur éternité, en vérité, Messieurs, on n'a pas le cœur de se plaindre de leur départ et encore moins la tentation d'incriminer le Ciel. On les pleure parce qu'on est père, mais on est fier de tels fils. On est consolé aussi, car, après tout, l'œuvre est faite, puisque c'est finalement l'œuvre du salut éternel, et qu'on les a conduits sûrement jusque sur le seuil de cette vie meilleure dans laquelle ils sont entrés par une si belle porte.
Cependant dès avant ces jours, nous-mêmes étions douloureusement frappés dans plusieurs des membres de notre corps enseignant. Nous apprenions la mort lointaine de M. le docteur Julien Jcannel, professeur hono raire de notre Faculté de médecine et de pharmacie, ancien pharmacien-inspecteur des armées, oflicier de la Légion d'honneur. Après une vie militaire bien remplie, le Dr Jeannel était venu apporter à notre Faculté naissante l'appui de son talent et de son expérience. Ce pharmacien général — il en avait le grade — était de plus artiste, poète, orateur à ses heures : on courait à ses conférences où l'utile et l'agréable formaient un heureux < ouceii. Il y avait beaucoup du soleil du midi dans cette tète à cheveux blancs. Le midi, où déjà il passait ses hivers, le rappela définitivement au bout de quatre années ; et c'est là qu'il vient de mourir, en fidèle chrétien qu'il était, sur le penchant de ces coteaux où fleurit l'oranger, pour s'en aller de là, j'espère, vers ce paradis plus beau dont il est écrit que le Christ lui-même en est le soleil sans déclin et le midi sans nuages.
Plus près de nous, dans le Maine, M. Hervé Lamache, professeur de droit, a achevé avant l'âge une existence dont vingt années ont appartenu à notre Université. Il était le neveu très cher, très digne du jurisconsulte, Paul Lamache, cet ami et compagnon d'œuvres de Frédéric Ozanam; et il nous plaisait de voir notre Faculté de Droit rattachée par ce lien tout d'or aux premières origines de la société de Saint Vincent-de-Paul. M. le doyen de Vareilles
a raconté, sur sa tombe, ce qu'ont été sa vie, son enseignement, ses travaux, sa charité, son courage, au sein de longues souffrances couronnées par une mort singulièrement belle. D'une main défaillante, mais d'une âme forte et en pleine possession d'elle-même, Hervé Lamarche adressa à ses collègues des adieux émouvants, dans une page où l'humilité chrétienne laisse transparaître, sans le savoir, la beauté de son âme (1). Qu'elle repose cette âme, dans le sein du Dieu de la charité et de la justice éternelle! Un gage nous reste de lui. Il nous laisse son fils aîné qui sera notre fds, et qui, tel qu'il s'annonce et que nous le connaissons, ne laissera rien perdre de l'héritage d'un tel père, de l'honneur d'un tel nom.
Tous ces deuils personnels ne sauraient nous rendre insensibles au deuil récent de l'Institut catholique de Paris, subitement privé de son illustre Recteur. Ah! laissezmoi, Messieurs, rendre hommage à cet homme excellent et éminent, comme à un frère plus grand. C'est vous-
li Telle «si cette lettre d'adieux du grand chrétien.
» Mon cher Doyen et mes ghers collègues,
« Je voudrais pouvoir vous écrire à tous individuellement. Mes forces ne me le permettent pas.
« Je tiens du moins à vous embrasser tous, et à vous dire en quelle • -lime je vous ai, vous tous qui avez eu la charité d'accorder votre sympathie à un collaborateur si indigne de vous.
•Je sens aujourd'hui toute la responsabilité qui m'incombe, en me représentant les âmes d'élite au milieu desquelles j'ai vécu depuis vingt ans. Que je regrette de n'avoir pas profité de ce contact, de tous exemples de vertu et de piété que j'ai eus sous les yeux!
Le compte qui me sera demandé de toutes ces invitations à bien faire que j'ai repoussées m'effraye singulièrement, au moment où je me Vois appelé à paraître devant Dieu...
« Je vous demande à tous de multiplier vos prières pour obtenir de Dieu, que j'ai si mal servi, sa miséricorde pour moi.
- Que mes ehers étudiants, qui m'ont donné tant de preuves de patience et de sympathie dans ces derniers temps prient aussi pour moi.
« H. l.AMAi 111
mêmes qui m'y conviez, Messieurs les Etudiants, puisque vous avez voulu, par une délégation spontanée, aller vous associer à cette douleur commune à tous nos Instituts d'où qu'ils fussent. Aussibien Mgr d'Hulst était-il en France la plus haute représentation de l'enseignement supérieur catholique tout entier. Et il y faisait si noble et si belle iigure! Que dis-je, en France? Groupant sous sa forte et large main toutes les puissances intellectuelles du monde catholique, par la réunion des Congrès scientifiques chez nous et à l'étranger, il en avait fait une coalition plus qu'européenne, réalisant ainsi un des vœux les plus chers de l'Eglise et de son Chef. Je ne parle pas de la chaire de Notre-Dame de Paris, de laquelle il avait fait, lui premier, une chaire savante, par une parole exquise et puissante à la fois, étonnement du vulgaire, charme des délicats, cl méditation des initiés et des penseurs. Je ne parle pas de la tribune française, trop désaccoutumée aujourd'hui dune langue et si noble et si fine. Ainsi nous était-il plus qu'une gloire, Messieurs, il nous était une force. CYtail le premier prêtre de France; sa mort nous laisse diminues. Ne nous donnons donc pas qu'elle soit devenu.', en France, un événement et un deuil public. Il aura mérité l'éloge soiennel des pontifes et les regrets des princes; il aura mérité aussi les larmes des humbles, des pauvres et des ouvriers; il aura mérité même l'éloge; officiel de ses adversaires; et ils ont fait applaudir son nom au Parlement, lorsqu'ils l'ont loué (Ta voir mieux que personne compris pratiquement que « quiconque est maître de l'enseignement est maître de l'avenir. » C'est une parole-programme, et nous la retiendrons.
Cet enseignement maître de l'avenir, M" d'Hulst proclamait que c'était, par-dessus tout autre, l'enseignement supérieur. Il estimait justement, — et je n'ai pas, quant à moi, de conviction plus profondément ancrée que celle-là — il estimait que l'Eglise ne reprendra le gouvernement des âmes que lorsqu'elle reprendra le sceptre des intelligences, par la doctrine de science comme parla doctrine de
foi : (( C'est ma conviction intime, proclamait-il dans une solennité semblable à celle-ci : l'enseignement supérieur catholique a pour lui l'avenir, parce que ses destinées sont liées à la perpétuité de la foi. Ne nous laissons donc pas détourner de ce suprême intérêt par d'autres grands intérêts. Ne disons pas : Il faut sauver l'école primaire; donc on peut abandonner l'école supérieure. Mais disons : ( l'est dans la région supérieure, celles des principes, qu'est le mal qui de là a débordé sur le peuple. C'est la science qui est apostate, et c'est la science apostate qui, parvenue au pouvoir, a entrepris de chasser Dieu de l'âme de l'enfant et de la conscience du peuple. C'est elle qui s'est donné pour tâche de briser le moule divin de l'humanité pour le refondre. Il est donc nécessaire, au sein d'une société ivre de science révoltée, de créer un foyer de haut savoir chrétien. Telle est notre ambition. La traiterez-vous de chimérique? Non, car ce que nous voulons est nécessaire; nécessaire à la cause de Dieu, dans un siècle où la science prétend à remplacer Dieu; nécessaire au salut des âmes, à qui l'on persuade que l'apostasie est la résultante de la science; nécessaire au salut de la société que la science séparée de la foi entraîne aux abîmes. Or, Messieurs, ce qui est nécessaire arrive, à moins que les ouvriers destinés par Dieu à cette tâche ne se dérobent par le découragement aux efforts et aux périls de la lutte. Telle ne sera jamais votre histoire ; voilà pourquoi notre œuvre ne peut pas périr. »
C'est le serment que nous sommes allés porter à Reims, c'est l'espoir que nous en avons rapporté. Nous n'allions pas là comme les autres, Messieurs, nous y allions avec Saint Waast dont les reliques nous y avaient précédés de quelques jours. Nous y étions du cortège de cet antique évêque que Rémy avait donné à Cambrai et à Arras. Nous y retrouvions sa place auprès de ce baptistère de notre nation, lui le saint moine de Toul, que Clovis après Tolbiac, avait choisi pour apprendre de ses lèvres le mystère du royaume des cieux. Et nous avions espéré de réjouir ses regards, <in lui montrant là, pressés sous sa
houlette, les arrière-neveux de ces vieux Francs qu'il avait engendrés dans le Christ.
Au surplus, Messieurs, n'est-ce pas ici, dans votre Gaule du Nord, que furent jetés les fondements de la patrie française? N'est-ce pas d'ici, de Cambrai, de Tournai, que sortirent ces rois chevelus, où eux et leurs proches avaient leurs petits états, où Ion retrouve encore leurs campements et leurs tombes? Tout a donc, dans ce temps-là, commencé chez vous, parmi vous. Une pensée jaillit de là : Est-ce que tout ne pourrait pas y recommencer encore, et y recommencer par vous?...
Oh! ne donnons pas un vol si large à l'espérance. Muis courage et confiance! vous disais-je ces jours derniers. Et si une renaissance de la chose chrétienne doit être donnée au siècle qui va s'ouvrir, nos vénérables Evoques, successeurs de Saint Waast, y auront eu leur part. Dans un temps et dans un pays où tant d'idoles ont encore leur culte et leur empire, eux aussi et eux seuls seront capables de courber sous la douce main du Christ la fierté du Sicambre, et de lui faire brûler ce qu'il a adoré, adorer ce qu'il a brûlé.
L'Université catholique de Lille à Reims XIV0 centenaire du Baptême de la France.
Extrait résumé du Journal V Avenir de Reims.
Cette année 1896 ramenant le quatorzième centenaire du baptême de Clovis, à Reims, Sa Sainteté le pape Léon XIII accédant aux désirs de S. E. le cardinal Langénieux, accorda qu'un jubilé solennel s'ouvrirait le jour de Pâques et se prolongerait jusqu'à la fête de Noël, jour où. en 496, Clovis devint chrétien, et le peuple français avec lui. Diverses solennités se succédèrent brillantes et nombreuses pendant cette période. S'adjoignant à l'Association de la Jeunesse Catholique française, l'Université catholique de Lille déjà honorée de nombreux témoignages d'affection de FÉminentissime Archevêque de Reims y envoya deux cents de ses étudiants ayant à leur tête leur Recteur, leur Vice-Recteur et plusieurs professeurs des diverses Facultés, avec leurs insignes et bannières, accompagnés par un bon nombre d'anciens étudiants et d'autres jeunes gens des collèges ou patronages de la région du Nord. Ce fut, en tout plus de trois cents adhérents, réunis pour le Congrès de la jeunesse qui s'ouvrit le mercredi matin 13 mai, à huit heures, dans la grande nef de la cathédrale de Keims, par le Yeni creator et la sainte messe. Après l'Kvangile, M«r le Recteur adressa à son jeune auditoire l'allocution suivante :
ALLOCUTION DE Wl LE RECTEUR Les promesses baptismales de la France.
Messieurs les Étudiants, Messieurs les Associés de la Jeunesse catholique.
Ce n est ni en mon nom, ni même uniquement au nom de la famille universitaire dont Dieu ma fait le père, qu'à la première heure de cette fête, je prends la parole dans ce grand et saint Lieu. C est au nom du diocèse, des deux diocèses du Nord d'où nous venons, lesquels revendiquent ici leur place historique, comme ils eurent leur auguste représentation dans le grand événement dont nous célébrons le quatorzième cen- Lenaire en ce jour.
A côte de votre saint et grand archevêque Rémy. qui baptisa Clovis. je lis inscrit à la même page, le nom de son auxiliaire, notre Saint Waast, évêque d'Arras et de Cambrai qui lavait catéchisé. Lui, le pieux moine de Toul, était allé à Clovis. comme Clovis à lui. le lendemain de Tolbiac. H l'avait pris par la main, ivre encore de sa victoire, et tout fumant, si j'ose dire, du sang de la bataille. Puis il lavait suivi sur la route triomphale pour le conduire ici, en lui faisant sous la tente, à chaque étape un catéchisme où la doctrine vivait dans 8a sainteté, éclatait dans ses miracles. Quand ensuite il le remit aux mains de l'Archevêque, la conquête élait faite: et au jour du grand baptême. 1 homme de Dieu se tenait là, entre le Pontife et le roi barbare, dont il était le parrain, et par là même le parrain de toute la France chrétienne.
Maintenant j en viens à vous tous d'où que vous soyez. Messieurs et jeunes frères, et je vous demande à votre tour : Ou ètes-vous venus faire ici, à ce baptistère national, en cet anniversaire de notre régénération dans le Christ ? Qu'ètesvous venus chercher, sinon un baptême, vous aussi; non le baptême dans leau. mais le baptême dans le feu et l'Fsprit, comme s'exprime le Seigneur? Et cela, à quelles conditions?
Ce n est pas moi qui vous répondrai. Trois mémorables paroles ont été proférées alors, pleines des plus hautes significations. Laissez-moi vous les rappeler au pied des mêmes autels. Ce sont les promesses baptismales de la France d'hier, et vous êtes. Messieurs, l'espérance de la France de demain.
C était donc en la fête de Noël 496, dans la cathédrale de Reims. L'évêque Rémy disait au chef d'une tribu guerrièrre, entouré de trois mille soldats convertis comme lui : « Courbe ta tête, doux Sicambre; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. » Cette invitation faite à la France naissante de répudier ses idoles pour n'adorer que Dieu seul, formule le premier article du pacte national qui nous engage à Lui.
Comment, durant quatorze siècles, la France y fut fidèle: comment, jusqu'à nos jours, elle n'a courbé la tête ni devant 1 arianisme, ni devant l'islamisme, ni devant le protestantisme, ni devant le philosophisme, l'histoire est là pour le dire. Mais voici qu'aujourd'hui ce pacte quatorze fois séculaire, on voudrait nous le faire rompre, et nous prosterner encore devant de nouvelles idoles, dieux de boue et de chair, qui ont aujourd'hui des palais en attendant des autels. Voici que la fausse science, et l'école, et la presse et les pouvoirs publics, n'ont pas assez d'organes pour lui prêcher l'apostasie à la foi de ses pères. Eh bien, non, c'est venir trop tard; et j'entends la France chrétienne répondre, comme ce vieil évoque martyr, à qui l'on demandait de renier le Christ : « 11 y a quatorze cents ans que je le sers, et il ne m'a jamais fait de mal. Je n'élèverai pas le blasphème contre mon Père et mon Dieu ! »
Rt vous, jeunes gens, à votre tour, écoutez, retenez l'antique parole de Rémy. Il me semble l'entendre vous la dire du pied de cet autel : Jeune France, France moderne, depone colla. Courbe sous la main de Dieu la fierté de ton front. Abaisse ton orgueil d'indépendance et d'incrédulité. Ce qui t'a perdu. ce qui fait ton malheur, c'est l'égarement de ton esprit et la révolte de ton cœur. Il est temps de réduire enfin ton intelligence superbe in obsequium Christi. Mais pour cela, comprends-le bien, il te faut adoucir, apprivoiser d'abord l'humeur farouche qui te cabre, et te mettre à l'école de Celui qui s est appelé le doux et l'humble de cœur : Mitis Sicamber. Ainsi seulement trouveras-tu dans la foi soumise le repos à tes inquiétudes et à tes tristesses mortelles.
El loi, jeune France chrétienne, brûle résolument ce que la jeunesse adore : ce que l'on adore à Paris, ce que Ton adore à Lille, ce que Ton adore à Reims. Après les aveugle-
>0i L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE A REIMS.
ments orgueilleux de l'esprit, n'aurais-tu pas connu les abaissements et les avilissements de la conscience et de l'honneur ? Ne connais-tu pas les idoles vivantes de ce paganisme éternel qui a passé, qui passe toujours, à travers quatorze siècles de christianisme, comme un courant fangeux dans l'océan des âges? Fétiches de la sensualité et de l'animalité, il faut brûler tout cela, brûler, entends-le bien, et en savoir faire ici un généreux holocauste au Dieu de ton baptême. Puis sur ces autels profanes, brisés ou réduits en cendres, tu en élèveras un autre, dans la pureté et la force, pour y placer Celui qui seul est adorable : « Adore ce que tu as brûlé. » N'aie plus d'ardeurs que pour Celui quia tant aimé ton âge. que ton âge doit tant aimer! Aussi bien, tu l'as compris : s'il te demande de courber ton front, ûer Sicambre, c'est afin de le bénir; et s'il t'abaisse d'abord, c'est pour t » lever ensuite, t' élever jusqu'à son cœur, jusqu'à sa croix. jusqu'à son ciel. — Messieurs, voici l'heure de répondre : le voulez-vous pas '
L'obéissance, la foi, le sacrifice et L'amour, est-ce Là tout le devoir, Messieurs? Non, il y a L'action, le service et le combat, (le fut L'engagement de Clovis, et ce sera le vôtre.
Vous avez appris et récité tout enfants l'exclamation du roi
barbare, lorsqu 'entendant raconter L'histoire de la passion de Jésus-Christ, il s'écrie frémissant, la main sur sa framée : « Que n'étais-je Là avec mes Francs? » Telle est la seconde parole que je voulais vous dire, celle qui engage lé bras el l'épée de la France à la défense du Christ. Tel est Le second article du pacte national juré dans ce grand jour.
Et, cette fois encore, nous devons à la France de lui rendre cette justice qu'elle y demeura lidèle, et qu'elle fut là partout où recommençait dans le monde la passion de son Dieu dans celle de l'Eglise. Elle était là avec ses Francs, les Francs de Charles-Martel, pour défendre L'Eglise contre le Sarrasin. Elle était là avec les Francs de Pépin et de Char le magne pour défendre l'Eglise -outre Didier et les Lombards. Elle était là avec les Francs de Louis VII, de Philippe-Auguste et de saint Louis pour défendit' le Christ et son sépulcre profané contre les infidèles. Elle était là enfin, de nos jours, à la passion du Christ et de son vicaire à Home, avec les Francs
de Mentana et de Castelfidardo, contre les spoliateurs et les envahisseurs dont vous savez le nom. Ah ! qu'elle fut bien jusqu'à ce jour la fille aînée de l'Église!
L'est-elle encore aujourd'hui?... Je vois bien encore que la passion de Jésus-Christ recommence, hélas! et c'est beaucoup chez nous que se renouvelle, scène par scène, ce drame d'outrage et de douleurs. Jésus-Christ souffre dans sa tête qui est la vérité : il porte la couronne d'épines; que d'impiétés, de dérisions, de négations et de blasphèmes! Jésus-Christ souffre dans son cœur qui est la charité : Il est percé de la lance ; que de divisions entre les hommes! que de haines! que de révoltes! que de colères ! Jésus-Christ souffre dans ses membres et dans sa liberté : est-ce que ses pieds et ses mains ne sont pas cloués à la croix, et quelle croix! Où es-tu. Clovis, où es-tu aujourd'hui, toi et tes Francs?
Messieurs, lorsque Jésus-Christ était mourant au Calvaire, et que ses disciples et ses apôtres étaient en fuite, ou pis encore, il y en avait un, un seul, fidèle aujourd'hui à sa passion, comme hier à sa communion. Le Disciple que Jésus aimait avait aimé, en retour, Jésus jusqu'à la fin. Or, la tradition nous apprend qu'entre les apôtres Jean était le plus jeune. Il était là à ce poste pour y marquer votre place, à vous, jeunesse chrétienne. Et ce poste d'ouvriers dans l'œuvre de la rédemtion avec le Rédempteur, vous ne l'avez pas déserté une seule heure dans ce siècle. Qui donc a fondé la société de Saint- Vincent de Paul? Qui a pris l'initiative des Conférences de Notre-Dame? Qui a donné au Pape son bras, son épée, sa vie? Et aujourd'hui encore, votre Association de la Jeunesse catholique avec ses patrons illustres, ses chefs vaillants et éloquents, ses cadres et son effectif grandissant chaque jour, n'est-elle pas une espérance et déjà une force avec laquelle il faut compter et que je veux saluer ici?
Jeunes fils des anciens Francs, vous avez comme vos frères le devoir de combattre pour Jésus-Christ persécuté, flagellé, couvert des crachats de la foule, et mis en croix par les scribes et les pharisiens de ce siècle. Vous ne serez pas seulement les disciples du Christ, vous en devez être les soldats et au besoin les martyrs. A défaut de la framée, à défaut de Tépée qui ne peut être une arme de conquête évangélique, vous avez la parole, qui est un glaive aussi; vous avez votre plume; et ce qui vaut mieux encore que la plume et la parole, vous avez l'irrésistible puissance de votre exemple et de votre charité.
Or ce sont des puissances victorieusement conquérantes que celles-là. Jésus-Christ demandait ce témoignage à saint Jean, votre jeune modèle, le jour où il disait à son frère et à lui: « Pouvez-vous boire mon calice? » Pouvez-vous être avec moi dans le combat de la croix, etdevenirmes témoins et mes vengeurs devant le monde ? Comme Jean et Jacques vous répondrez : « Nous le pouvons, Seigneur, Possumus. Nous le pouvons, et nous le voulons. Nous le voulons parce que c'est votre calice à vous. calicem nieum; vous y avez trempé vos lèvres, et il nous est doux après vous! Nous le pouvons quoique nous soyons faibles, mais parce que vous êtes fort et que vous serez avec nous. El si vous êtes avec nous, qui sera contre nous? Comptez sur nous, Seigneur, Possumus! »
Enfin, Messieurs, vous souvenez-vous de cette autre et dernière parole de Clovis. lorsque, franchissant le seuil de la cathédrale de Reims, parée, illuminée, pleine d'éclat et d'harmonie, « respirant, comme disent les chroniques, les odeurs du paradis », il se tourna vers les évêques et leur demanda transporté : « Est-ce là ce beau royaume que vous m'avez promis
Oui, en un sens c'était cela, non le royaume céleste encore, mais un royaume terrestre où il y aurait une place première faite à Dieu, à l'Eglise, aux âmes, puis à la science, au génie, aux arts et aux lettres, a toutes les magnificences spirituelles et temporelles dont ce temple offrait l'image ou le présage en ce jour. « Lorsque, dit notre Ozanam, lorsque le chef dune tribu gerrière et trois mille de ses compagnons sortirent des fonts baptismaux, on aurait pu voir en sortir avec eux. quatorze siècles d'empire, toute la chevalerie, les croisades, la scolastique, c'est-à-dire l'héroïsme, la liberté, la science. Une grande nation commençait dans le monde, c'étaient les Francs. Un grand royaume inaugurait ses destinées : c'était le royaume très chrétien. »
Que d'autres formes de société se soient produites après, dans la suite des âges, qu'importe? Ce n'est pas de la forme que je parle, c'est du fond; et le fond sur lequel repose la société française est essentiellement comme historiquement le fond chrétien. Le baptême des nations comme celui des in-
dividus leur imprime dans l'âme un caractère sacré, on ne l'efface pas.
Et quand un jour arriva où ce royaume très chrétien fut à la veille de devenir un fiel' de l'Angleterre, bientôt après hérétique et séparée; quand un jour fut où la nation française allait être balayée de la face du monde par un vent de colère, d'où nous vint le salut?... Ah! comment l'oublier ici? Car. Messieurs, c'était ici! Regardez, elle était là, notre Pucelle d'Orléans! Ces milliers de saints et de saintes qui font si vivant, si éloquent ce temple incomparable, pontifes, guerriers, vierges, martyrs, ne descendirent-ils point de leurs socles ce jour-là. 14 juillet 1429. pour se porter à la rencontre de la fille de Dieu, lorsqu'ils la virent monter les degrés de ce portique : Quae est istaP... Elle était là dans ce sanctuaire, couronnée de modestie et de gloire, tenant l'étendard sacré qui, ayant été à la peine, à Orléans, à Patay, avait bien le droit d'être aujourd'hui et ici à l'honneur. Autour d'elle des princes, des chevaliers, des hommes d'armes hier vainqueurs dans vingt combats; près d'elle, ici. devant cet autel. Charles-le-Yictorieux, incliné sous l'onction de l'huile sainte qui le sacrait Lieutenant du Roi des cieux... Quel spectacle! quel jour! En fut-il de plus grand, dans les fastes de notre histoire, après le jour primitif dont la mémoire nous rassemble?
Et lorsqu'au sein de cette pompe triomphale, le roi, rendu à lui-même, à son devoir, à son peuple, se ressouvenait de Chinon et des promesses de Jeanne, de la prophétie aujourd'hui réalisée par le miracle, n'était-il pas tenté de se tourner vers sa merveilleuse rédemptrice, et de lui dire, lui aussi, comme son grand devancier aux évèques gallo-francs : « N'estce pas là le beau royaume que tu m'avais promis? »
Mais finissons et laissons cela à de plus grands discours. Ce qu'il importe que je vous dise, c'est de vous tenir prêts à l'accomplissement des desseins de Dieu sur vous, pour procurer son règne, quand l'heure en sera venue. Or la première de toutes les préparations à cet avènement, disons-le. d'un mot : c'est le travail pour huis. Pour beaucoup d'entre vous, ce sera le travail d'étude, dans cette nécessaire initiation intellectuelle qui seule aujourd'hui peut faire des hommes chefs des autres hommes. C'est une si grande avance que de savoir les affaires, pour arriver aux alïaires; et il est si vrai de dire que savoir et vouloir sont les deux moitiés de pouvoir ! Mais, quelles que soient votre profession et votre carrière propres
vous y devrez exceller; et la place à laquelle votre travail doit tendre, selon vos dons et vos forces, c'est la première place. A vous donc, jeunes catholiques, d'être les premiers partout où vous pouvez prendre rang, écoles, conseils, affaires; non certes pour votre gloire, mais pour la gloire de Celui qui est le Roi des âmes, et que vos généreux bras replaceront sur le pavois.
Mais à ce roi Jésus, vous commencerez parfaire vous-mêmes et en vous-mêmes ce trône de foi et de sainteté dont lui-même disait : « Le royaume de Dieu est au-dedans de vous. » Lorsque vous aurez commencé par être des hommes de Dieu, voun pourrez utilement être les hommes du pays. Vainqueurs du mal en dedans, vous serez aguerris pour le vaincre au dehors. Alors d'heureuses espérances seront permises à l'hglise. Alors nous lèverons la tète, caries jeunes pousses seront aux arbres, et la saison des fruits ne pourra plus tarder. Et, plus tard, quand on voudra remonter à la source de ces choses heureuses, on se souviendra de cette journée, de ce jubilé, de cet autel. On datera de là votre propre régénération à vous-mêmes; et l'Histoire pourra dire : « Une nouvelle race de chrétiens est sortie de là. Klle s'était retrempée au baptistère de Reims! »
ANNÉE ACADÉMIQUE
DISCOURS DE M*r LE RECTEUR L'Extension universitaire.
Messeigneurs, Messieurs,
Quel est donc le poète de société — c'était Méry, je crois, — qui, un soir de la Toussaint, prié de mettre en bouts-rimes quelques syllabes de circonstance, sur la fête du jour et son funèbre lendemain, eut bientôt fait d'écrire ce quatrain mélancolique :
Un jour de fête Un jour de deuil, La vie est faite En un clin d'œil.
Ce qu'il a dit de la vie, me permettrez-vous, Messieurs, de Le dire de Tannée académique qui vient de s'achever? 1 ne année de travail heureux, jour de fête ; une année de
pertes cruelles, jour de deuil. Et cependant si vite écoulée : un jour !
Je laisse à MM. les Doyens de nos Facultés la consolation de vous dire la fin triste et douce de ceux de nos chers Etudiants qui, dans la même période, s'en sonl allés célébrer une autre et plus belle Toussaint en Paradis. Pour moi, j'ai le devoir et encore plus le besoin, au commencement de cette séance, de prononcer, dans la reconnaissance, le regret et l'honneur, le nom du plus illustre de nos chefs disparus : M8' Chrétien Dehaisnes, secrétaire et vice-recteur honoraire, membre du Conseil d'administration et de la Commission permanente de l'Université catholique de Lille.
Je ne puis oublier. Messieurs, la séance de ce Conseil d'administration, à Laquelle nous le vîmes pour la dernière lois. Il y avait apporté, il y avait garde ce mutisme inquiétant qui faisait déjà présager le silence éternel. Une seule affaire cependanî lui avait été comme une secousse électrique : c'était le projet ou mieux l'idée, de la prochaine construction de notre église OU chapelle, dont le plan avait été déployé sons son regard. A cette vue. soudain ses veux retrouvèrent leur llamme et ses lèvres d'artiste leur accent. Celait la dernière étincelle. Quelques heures seulement après, tout s'éteignait : il venait d'être trappe, et frappé sans espoir.
Il avait donc jusqu'à la lin « aime la beauté de la maison de Dieu », ce maître en la science du Beau dans Pari et dans la vie. Il avait «loin-, jusqu'à la fin, aimé et servi l'Université, celui qu'on avait vu, des avant nos commencements" parcourir la France catholique pour y recruter et enrôler le personnel enseignant : et avec quelle conviction communie a tive, je lésais! Avenant, affable, obligeant, souriant, il était bien cet homme que nos Livres Saints appellent Vir amabilis ad societatem. Mais pardessus tout c'était un savant et un prêtre. Ce qu'il a l'ait pour le service de l'histoire locale et de l'art flamand, ses nombreux et érudits écrits le proclament assez. Ce qu'il avait mérité et obtenu de haute considération dans la
ville de Lille, Lille l'a assez fait voir en se portant à ses obsèques, et en lui faisant à Saint-Maurice un cortège quasi-royal.
Vous y marchiez en tête, Monseigneur le Chancelier : c'était bien votre place. La belle fraternité qui pendant dix années unit votre vie à la sienne, comme pendant quarante ans, elle avait uni vos intelligences et vos cœurs, ne restera pas seulement un admirable modèle d'amitié sacerdotale, elle demeurera pour nous le titre d'une imprescriptible obligation envers vous. Car, en lui faisant si douces, si honorées, si dignes, les dernières années de son existence, vous aurez acquitté, autant qu'il était possible, une partie de la dette de l'Université.
Lorsque, il y a quinze jours, Messieurs les Professeurs et Messieurs les Etudiants, la messe du Saint-Esprit vous réunissait à la chapelle, en si grand nombre que vous débordiez son enceinte, je vous ai demandé de grandir encore, de grandir intérieurement, de grandir en science, en piété, en vertu : et j'osai vous promettre que les autres agrandissements désirés et désirables vous seraient donnés par surcroît. Les autres agrandissements, qui nous sont venus durant les deux dernières années, je leur donnerai, s'il vous plaît, le nom collectif à' Extension universitaire; et, sous cette rubrique générale embrassant la totalité des leçons ou conférences données en dehors de nos cours normaux, j'en ferai le sujet principal et presque unique de mon Rapport de ce jour. Ce tableau, j'espère, vous fournira le spectacle et vous donnera le sentiment d'une initiative ardente, généreuse, spontanée, qui dénonce la vie. Mes yeux en ont été grandement réjouis; je voudrais en réjouir les vôtres.
Pour commencer par le Droit, il lui fallut bien se rendre compte que les temps modernes ayant amené des questions nouvelles, questions très larges, questions brûlant» s. les plus brillantes de ce siècle, il lui appartenait d'en connaître et d'y répondre. Questions politiques d'abord, sous un régime où chaque citoyen a sa quol-r-
part d'action et conséquemment d'appréciation dans ce qu'on a appelé le gouvernement du pays par le pays ; questions sociales à une époque où s'opère l'inéluctable évolution qui bouleverse les relations des classes et transforme l'organisme des sociétés nouvelles. Or, ces questions et leurs solutions, un homme d'aujourd'hui les peutil ignorer, spécialement l'homme cultivé ou l'homme influent qui, par sa situation ou son éducation, devra en porter la lumière dans la conscience des autres ?
h' École ou Section des sciences politiques et sociales, ouverte il y a deux ans par notre Faculté de Droit, et la première en France, a répondu a ce besoin. Forte de la Bénédiction spéciale de Léon XIII, du concours généreux de nos théologiens et de celui de publicistes, économistes, sénateurs et députés catholiques qui daignèrent venir à nous, la Section lit appel à tous les auditeurs de bonne volonté qu'elle eut bientôt attirés, d'abord par la richesse de son programme, et ensuite par le suggestif intérêt de ses leçons : Sociologie, — Encycliques pontificales, — Théorie de l'Etat, — Organisation du travail et collectivisme, — Assistance publique el privée, — Droit constitutionnel compare, — Etude du régime représentatif, — Institutions politiques des grandes nations européennes: Angleterre, Allemagne, Russie, — Devoirs du journalisme el législation de la presse, — Lutte contre l'alcoolisme, — La question coloniale et Madagascar, — La science financière; les Emprunts el la Dette publique.
Sous Ces tèles de chapitres, ce qui s'est place de savoir
et d'éloquence, au cours de ces deux années, les auditeurs s'en souviennent. Ils me l'ont redit, el ils veulent qu'aujourd'hui solennellement je porte leur remerciement avec le mien spécialement à nos auxiliaires du dehors : M. de Lamarzelle, sénateur ; M. Le( îour-( irandmaison, sénateur; M. Hubert-Valleroux, le lî. P. de Pascal, M. Tavernier, M. Pierre de La Gorce, historien couronné de la seconde République et du second Empire, qui tous à l'envi l'un de l'autre, s'élevaient si haut, voyaient si loin, pensaient si juste, disaient si bien !
Un autre témoignage de l'excellence de l'institution, — et celui-là bien imprévu — est celui que lui rendit à la tribune du Sénat le personnage officiel, qui demanda pour les Facultés de l'Etat la création des mêmes cours, avec un doctorat qui en fût le couronnement, invoquant à l'appui l'exemple de l'enseignement libre, le notre. Il est vraiment bien heureux, n'est-il pas vrai, Messieurs? qu'oubliés, ignorés, n'existant pas quand il s'agit de nos droits et de nos libertés, nous nous trouvions revivre, quand il s'agit de nos exemples.
Sur cette première branche de l'Extension universitaire allait s'en greffer une autre. Je parle de l'institution des Conférences publiques d' Anthropologie et de Biologie. D'où vient l'homme? Quel est son premier ancêtre? Quel est son âge, au regard de la science et de l'histoire? Quels sont les traits spécifiques de sa physionomie, soit physique soit morale ? Quels sont les caractères ethniques des diverses races humaines ? Que nous apprennent de toutes ces choses la géologie, l'anatomie, la physiologie, l'histoire, la paléontologie, la linguistique? A ces questions qui, comme disait Jouffroy, inquiètent le roi sur son trône et le pâtre sur sa montagne; à ces questions qui aujourd'hui, poussées par tous les vents de l'opinion, viennent battre de leurs vagues montantes les portes des écoles et des académies, n'était-il pas du devoir des Facultés catholiques d'apporter, chacune pour sa part, les conclusions de la science, qui finalement se trouvent être les révélations de la foi? Pendant six mois, théologiens, historiens, médecins, géologues, botanistes, orientalistes, physiciens, naturalistes, dans des conférences publiques, sont venus spontanément apporter à ce sujet des origines humaines le témoignage indépendant, mais convergent et concluant, de leur enseignement respectif.
C'était un bel ensemble, varié et harmonique; et je ne saurais vous dire autant que je le sens, Messieurs, combien j'admire cette mutualité fraternelle e1 secourable de toutes les Facultés, mettant chacune sa connaissance
216 DISCOUIÎS DE RENTREE 1897
spécifique au service d'une même vérité primordiale, saisie et envisagée ainsi sous toutes ses faces, desquelles la lumière converge à un foyer unique où elle trouve sa force, son éclat et sa flamme. J'y prends, Messieurs, l'image d'une Université, au sens à la fois idéal et pratique de ce nom.
Dans un livre, ou mieux dans un plaidoyer en faveur de l'institution des Universités régionales officielles, M. Louis Liant, directeur de l'enseignement supérieur, avait indiqué à l'appui de sa thèse l'avantage de « cet échange perpétuel, incessant, de Faculté à Faculté ». Et il comparait l'Université de ses rêves à ces fruits cloisonnés dont les compartiments, tout en demeurant distincts, ont cependant des parois communes et perméables, el qui s'ouvrent tous sur le même cœur (1). » Le cœur? dit-il; mais ce cœur, source et centre «le toute la vie, laquelle en vient, laquelle y retourne, n'a-t-elle pas chez nous son nom. nom ineffable et que je retiens sur mes lèvres, mais que déjà toutes les vôtres onl prononcé tonl bas, en adorant ?
Une chose peut-être vous surprendra; el vous vous serez demandé comment des conférences dites d'anthropologie peuvent figurer sur l'affiche d'une Faculté de Droit, sous le couvert des Sciences sociales et politiques? 11 vous sera répondu que le Droit et sa section, ayant pris l'initiative de cette institution, s'en sont fait légitimement une province annexe. Que si dès lors l'arbre porte un feuillage et des fruits qui ne sont pas siens, c'est le naturel effet de la greffe, celui dont s'émerveillait le poète : mirât ur que novas /rondes et non sua poma.
Cependant jusque là l'extension de notre Enseignement n'allait pas jusqu'à sortir de notre ville, de notre enceinte. Ne pourrait-il en franchir utilement les limites, et se porter au dehors, en y dressant çà et là dans les villes voisines des chaires improvisées, où il ferait monter
(1) Loris Liard, Universités cl Facilites, p. 146.
les mêmes maîtres volontaires, en appelant autour d'eux des auditoires nouveaux ?
Nous savions que cela l'Angleterre le faisait. Sous le titre de University Extension Movement, une brochure de M. Max Lecierc publiée en 1893 nous avait appris que les célèbres Universités de Cambridge et d'Oxford envoyaient régulièrement, et cela depuis vingt ans, de leurs professeurs d'élite qui, sous le nom significatif de missionnaires, s'en allaient porter et répandre leur enseignement respectif dans les divers centres populeux de la Grande-Bretagne.
Nous savions de plus que ces missionnaires de la science étaient parvenus à réunir autour de leurs chaires ainsi mobilisées un nombre total et collectif de plus de 42.300 auditeurs, auditeurs sérieux, assidus, bourgeois et ouvriers, remettant chaque semaine plus de deux mille devoirs ou résumés écrits, méritant chaque année près de 1.500 certificats décernés après examen. Une pareille mobilisation de notre troupe enseignante tenta chez nous un jeune et grand cœur. « Ce qui avait réussi dans la protestante Angleterre, la France catholique ne seraitelle pas capable de l'accomplir? s'est demandé le jeune maître qui me défend de le nommer, mais qui, j'espère, me pardonnera de le remercier. Ce que les professeurs d'Oxford et de Cambridge avaient fait à prix d'or, les Professeurs lillois ne le feraient-ils pas pour la seule récompense de propager leur foi en même temps que l<ur science ? Enfin si les bourgeois et les pauvres ouvriers mineurs du Northumberland et les fîlateurs du Lancashire avaient montré pour s'instruire une bonne volonté si empressée, ne pouvait-on espérer la même ardeur intelligente des laborieuses populations de la Flandre et de l'Artois ? » Dans notre conception de la chose, ce dont il s'agissait, ce n'était plus de donner, dans les villes principales de la région du Nord, des conférences isolées sans lien et sans ^nite sur quelque sujet personnel à chacun, mais bien des cours suivis, un enseignement méthodique, coordonné, sérié, échelonné sur plusieurs mois, d'après un plan
d'ensemble, et spécialement sur des sujets d'intérêt local. Nous commençâmes par Roubaix. Nul ne s'en étonnera, quand il sera dit que nous venions y répondre principalement aux questions de droit commercial, d'économie sociale, de législation financière, de propriété industrielle, de travail et de salaire, qui, inquiétantes partout, sont la grande inquiétude intellectuelle et l'intérêt vital de celte première capitale industrielle du pays.
Une quarantaine de conférences ou leçons furent donc données à Roubaix du 3 novembre à la lin de février, dans ce qu'on appelle la M (tison des Œuvres. Nous avions désiré faire salle pleine, et nous le fîmes. Nous avions besoin de L'appui de la bonne presse locale, et nous l'eûmes. Nous desirions voir nos auditeurs prendre des notes écrites, afin de pouvoir ainsi et ensuite décerner sur pièces des récompenses méritées, et nous le pûmes. Dans un article sur cet objet, le Journal de Roubaix portait à trois ou à quatre mille Le nombre global des personnes qui. pendant trois mois d'hiver, a v, lient proiité de ces cours.
[/essai avait réussi. Nous prîmes courage pour recommencer, cette année L897, en faisant pins et mieux. Avec Roubaix nous fîmes entier Tourcoing et Armentières dans le cercle élargi de notre extension. C'est donc aujourd'hui à une population totale de plus de deux cent mille âmes que nous nous adressons; et c'est de l'un à l'autre de ces trois points principaux de l'arrondissement que, deux ou trois fois la semaine, non plus dans 40, niais dans 143 conférences, nos professeurs missionnaires iront porter leur parole avec le bon renom de l'Université.
Dans chacun de ces trois centres, les bras nous sont tendus. Les catholiques notables ont préparé l'opinion. Lorsque nous nous présentons la salle est prête, souvent déjà pleine. Nous nous installons. A ces trois ou quatre cents auditeurs de toutes classes, dames et messieurs, nous commençons par dire que nous venons en amis reconnaissants, heureux de leur servir quelques-uns des fruits de l'arbre que eux ou leurs pères ont plante, et
qu'ils arrosent encore. Comme nous nous adressons à des militants de la cause religieuse et sociale, nous leur demandons de trouver bon que nous leur apportions des armes, « armes de lumière », armes pacifiques, non destinées à porter des coups dans des polémiques blessantes, mais consacrées uniquement à préparer la conquête d'un régime de paix. Ces avances sont bien reçues de ces hommes de sens et de cœur; et, s'ils y applaudissent, c'est parce qu'à nous entendre, ils ont compris tout de suite que nous sommes venus à eux dans l'unique intérêt de déposer en eux une parole vraie, une parole utile, une parole amie, de celles qu'on garde, qu'on retient, qu'on se redit entre soi, et qui, à une heure donnée, se transformant en action, devient pour un homme ou pour un groupe d'hommes, le mot du ralliement, la parole du salut, la parole de vie.
Pour vous reposer, Messieurs, voulez-vous que, pour un instant, nous nous asseyions au bord de la mer, sur la plage, à la pointe extrême de notre frontière maritime du Nord, au pied de notre Laboratoire de zoologie d'Ambleteuse, près Wimereux? Car là aussi s'est faite récemment une extension de notre enseignement scientifique. Là encore nous sortons de chez nous pour attirer à nous non seulement nos étudiants, mais tous ceux de Messieurs les Professeurs et Elèves de nos collèges qu'intéresse l'étude des sciences naturelles prises sur le vif. Je dis les sciences naturelles dans leur généralité, <ar ce n'est pas uniquement la faune marine qui, sur cette cote, fournit de riches échantillons et d'abondants sujets d'étude; c'est aussi la faune terrestre et la faune d'eau douce, c'est la flore des dunes, ce sont les coupes géologiques des terrains carbonifère, jurassique et crétacé de I intérieur des terres et le long- des longues falaises, de Boulogne au Gris-Nez et au Blanc-Nez; et enfin d'intéressantea stations préhistoriques qui appellent l'attention des naturalistes de tout ordre.
C'est là qu'aux grandes vacances et aux vacances de Pâques les étudiants, les maîtres, les professeurs de dos collèges ecclésiastiques se réunissent, autour de M. le professeur Charles Maurice, à qui revient tout l'honneur de cette institution, et que j'en devais remercier. Sans doute nous sommes loin encore de la prospérité de ces Ecoles d'été, comme on les nomme en Amérique, ces summer scliools, établies pour la même lin, aux Etats- Unis; par exemple, celle de Wood'shole, près de Boston, où cent ta deux cents instituteurs et institutrices viennent successivement suivre les cours et s'initier aux travaux pratiques, dans la belle saison! Du moins est-ce sur le même type, toutes proportions gardées, qu'a été conçue noire installation d'Ambleteuse. Rien de luxueux assurément, logement plus que simple, mais grande salle d'étude bien aménagée et outillage scientifique de choix; à peine le confortable, mais toul le nécessaire; par-dessus lout un bon accueil, une société amie, un enseignement magistral, une plage à perte <le vue, le spectacle et les émotions des glandes marées d'août el «le septembre, et une pêche miraculeuse de leurs nombreuses («paves : voilà ce que nous offrons à Messieurs les naturalistes qui veulent faire de leurs vacances un emploi profitable a eux-mêmes. profitable à leurs élèves, profitable à la science qui trouve là, dans ces organismes les plus rudimentaires de la vie animale, matière à des expériences et à des conclusions que nul de ceux qui sont ici n'a le droit d'ignorer.
.Messieurs, nommerai-je extension, ou bien concentration universitaire, l'institution faite par nous des Concours généraux entre les élèves des collèges on établissements d'enseignement secondaire libre de la région du Nord et du Pas-de-Calais ? Chaque année y amène quelque nouveau collège. Cette année, c'étaient vingt établissements qui ensemble nous envoyaient 161 concurrents. Si leurs bons anges, Messeigneurs, vous eussent conduits ce jour-là dans la grande salle de lecture de notre Bibliothèque, et que vous eussiez pu compter la, sous le cru-
ciiix, sous le portrait du Pape, entre nos fenêtres gothiques, ces 160 têtes de classes qui donneront un jour des têtes à chacune des œuvres de vos deux diocèses, les voyant studieusement courbées sur leur composition, dissertation, discours, problème ou démonstration, votre paternité s'en serait émue d'espérance ; et vous les auriez silencieusement bénies.
Un autre jour d'émotions est celui où, en présence des supérieurs de nos collèges ou de leurs représentants, en présence de nos professeurs formant le jury d'examen, sous notre présidence, le sceau mystérieux est rompu. Le pli est ouvert qui contient le nom de chacun des lauréats du concours, et les noms qui s'en échappent, s'envolent l'un après l'autre vers l'immortalité ! Le recteur les proclame, les journaux les impriment, les palmarès les enregistrent, les distributions de prix les acclament et les font applaudir. Aujourd'hui, Messieurs, c'est le triomphe. Vous allez la voir monter ici tout à l'heure pour y recevoir ses prix, cette intonsa juventus que l'Université a adoptée, et qui, elle aussi, a adopté l'Université. C'est, entre elle et nous, un pacte infrangible; une première inscription à nos Facultés est ainsi prise in petto. Car comment le jeune rhétoricien, le jeune philosophe, que nous couronnons aujourd'hui, pourrait-il demain tourner le dos à Y Aima Mater dont hier il fut le tendre nourrisson, et dont la main maternelle déposa le laurier sur son front ?
Entre les deux ordres d'enseignement, supérieur et secondaire, un lien était forgé. Vous en avez formé un autre, celui-là tout récent, Mgr l'Archevêque, en désignant deux de nos professeurs, l'un de lettres, l'autre de sciences, pour Y Inspection académique des dix-huit collèges du diocèse de Cambrai. MM. Cliquennois et Stoffaes savent quel accueil leur mnaége l'affectueuse et universelle estime des 440 ecclésiastiques employés dans ces maisons, où leur nom fait autorité autant qu'il inspire confiance.
A voir tous ces agrégats se former successivement ou
à la fois, autour de nos facultés, nous sommes bien tentés, Messieurs, d'en conclure à l'existence d'affinités électives entre vous et nous. C'est cette sympathie croissante qui me touche le plus, et dont je vous remercie. Le jour où l'Université exercera la même attraction morale dans toute la contrée, elle y sera une puissance unique, et nous pourrons en attendre tout pour l'avenir.
Un mot encore : un jour, les pères et mères de famille de Lille sont venus à nous. Ils nous ont demandé si la jeune fille chrétienne qui a achevé ses études d'enseignement secondaire, dans le pensionnat ou ailleurs, ne pourrait pas obtenir, elle aussi, une part dans cet enseignement supérieur distribué a ses frères? C'était une table a part qu'on nous priait de dresser, en quelque lieu béni. pour y rompre ce pain à des âmes exquises. Œuvre de délicatesse, de discrétion et de respect, autant que de savoir, l'institution, accueillie favorablement par notre Conseil supérieur, est présentement à l'étude. Au sein d'une commission composée de maîtres et de pères de famille, les programmes s'élaborent, les professeurs se recrutent, les conditions d'admission se pèsent et se délibèrent. D'ici à peu de jours l'annonce des cours sera faite et leur ouverture indiquée. L'Evangile parle d'un flambeau qui ne doit pas être caché niais qui doit être placé haut, pour éclairer, est-il écrit, tous ceux de la maison, /// luceat omnibus qui in clomo sunt. C'est un pareil flambeau que nous souhaiterions d'allumer pour la famille complète des bonnes maisons de Lille.
Il est une dernière extension de notre œuvre que je ne puis qu'indiquer : c'est celle qu'elle reçoit des plus importantes publications de ses maîtres. Certes, ils débordent les frontières de notre Ecole et de notre région, les grands travaux de Droit, de Théologie et d'Histoire qui
viennent justement de paraître en ce mois, et que j'ai le devoir de présenter en cette solennité.
Tel est l'ouvrage en deux volumes de M. le comte de Yareilles sur le Droit international privé, livre d'une philosophie si haute, d'une science si approfondie et si originale, d'une langue si belle !
Tel le beau volume de M. le chanoine Jules Didiot sur les Vertus théologales, le quatrième de son cours de théologie catholique ; œuvre « de travail personnel et de pensées autonomes », comme l'annonce la Préface; œuvre de désirs, qui, dit-elle encore, « au delà du pays et de l'époque qui Font vue naître, aspire à préparer et servir l'avenir » ; œuvre de science et d'art aussi, où Dante et Saint Thomas se rencontrent et se donnent la main dès la première page.
Telle enfin et surtout Y Histoire de la Collégiale et du Chapitre de Saint-Pierre de Lille, par M"r Hautcœur. Achevé dans les mêmes jours auxquels s'inaugurait notre Sainte Chapelle de Notre-Dame de la Treille, l'héritière de la Collégiale, ce livre fait songer à elle. Même construction granitique, même ordonnance harmonieuse, dans l'un et l'autre édifice. L'une et l'autre nous font pareillement transparaître dans la lumière les antiques personnages et les principaux souvenirs de l'histoire locale. L'une et l'autre enfin se relient à un ensemble inachevé encore, mais dont ils présentent l'image, inspirent le désir et encouragent l'espérance.
Ah ! que ne pouvons-nous, nous aussi, saluer l'espérance prochaine de la Sainte Chapelle de notre Université! Que ne pouvons-nous, en face d'elle, ouvrir parallèlement cette Aula maxima dont notre réunion convoquée aujourd'hui encore dans ce lieu d'emprunt atteste assez le besoin ! Du moins, Messieurs, pouvons-nous trouver quelque consolation dans les accroissements du temple intellectuel, que je viens de vous dire. Autant que nous avons pu, nous en avons dilaté l'enceinte et élargi les nefs .Nous en avons ouvert les portes ; nous en avons sonné les cloches, et fait entendre Leur appel jusqu'aux villes voisines, que dis-je? dans la France entière.
22 i DISCOURS DE RENTREE 1897.
Vous en êtes les fidèles, vous, nos chers Etudiants, qui y rentrez dans ces jours, en longue procession, pour le culte de la science, mais aussi pour le culte de Celui qui est de cette science le premier et divin Docteur. Nous en sommes les desservants, nous les maîtres et les gardiens. Vous en êtes les pontifes, vous, Messeigneurs les Evèques. C'est vers vous que montent nos hommages, c'est à vous que nous faisons cortège, c'est autour de vous que nous formons la couronne. C'est de vous, et par vous c'est du Pontife suprême, que nous attendons la doctrine, le commandement et la bénédiction.
ANNEXE XXe Anniversaire de l'Université.