LA MESSE D'ACTION DE GRACES
Le lundi, 18 janvier 1907, l'Université catholique de Lille a voulu solenniser, par la célébration d'une messe d'action de grâces, puis par un banquet offert par Mffr le Recteur, le XXe anniversaire de son jour d'inauguration, 18 janvier 1877, fête de la Chaire de Saint-Pierre.
A la messe solennelle célébrée par Msr Hautcœur, chancelier et premier recteur de l'Université, Mgr Baunard recteur, a prononcé, après l'évangile, le discours suivant :
DISCOURS DE lPr LE RECTEUR.
Souvenir et Espérance.
Messeigneurs, Messieurs les Etudiants, Messieurs les Professeurs,
C'est aujourd'hui, Messieurs. Il y a aujourd'hui vingt ans que, le 18 janvier 1877, fête de l'établissement de la Chaire de Saint-Pierre à Rome, nous célébrions, avec un vif élan de foi et d'espérance, l'inauguration de l'Université catholique de Lille, parmi des fêtes dont je rappelais le souvenir aux premières lignes de mon discours de rentrée.
Vingt ans, c'est présentement l'âge d'un grand nombre
d'entre vous, Messieurs les Etudiants : vous plairait-il de connaître une page d'histoire écrite sur votre berceau? Vingt ans, c'est un long souvenir pour nous, les anciens, qui nous rattachons d'autant plus au passé que nous n'avons plus guère le droit de compter sur l'avenir. Vingt ans encore, l'échéance solennelle d'un terme de la dette contractée par nous envers. Dieu et envers les hommes. N'est-ce pas l'heure d'en payer au moins quelque acompte? Et puis, après que, ce matin, nous nous serons agenouillés ensemble dans l'action de grâces, comme il y a vingt ans ; après que ce soir, nous nous serons assis comme frères à une même table, comme il y a vingt ans ; il me semble, Messieurs, qu'alors nous nous en aimerons mieux, que nous en aimerons mieux notre Université. Et Celui-là aussi sera mieux aimé de nous, et mieux servi, qui est le Père Céleste de toute notre famille.
Et en vérité, cela est juste, Messieurs; car savez-vous ce que, au fond, représentent à la pensée ces vingt années de notre existence et de notre croissance? Un continuel miracle de la Providence divine.
Ah! sans doute, pour leur part, les hommes n'ont pas failli à la tâche, et ils se sont aidés eux-mêmes pour que le d'elles aidât. A l'entreprise immense ils ont apporté tout ce qu'ils pouvaient, tout ce qu'ils avaient, tout ce qu'ils étaient, ces catholiques du Nord. — Et d'abord tout leur cœur, et quel élan de cœur! Vous n'en avez pas l'idée, vous qui ne fûtes pas de ce temps-là: et diiïicilement vous représenteriez-vous le souffle d enthousiasme qui avait passé sur le clergé et le peuple de ces deux diocèses, dans cette terre classique des Croisades, depuis le pays de Godefroy de Bouillon, de Baudouin de Flandre et d'Eustache de Boulogne, jusqu'à celui de Pierre l'Ermite. — Ils y avaient mis aussi, et c'était fort heureux, leur grand esprit de suite et d'organisation, leur génie des affaires, leur initiative qui ne veut être devancée nulle part en France ni par personne, devançant eux-mêmes la loi, en hâtant de leurs démarches le vote et l'application, harcelant les pouvoirs publics, prenant possession de tous les terrains libres pour s'y créer des droits, et s'y maintenant avec cette obstination de race, laquelle, pour les Flamends, est un si beau défaut qu'ils ne sont pas éloignés de s'en faire une vertu. —
Ils y mettaient enfin et surtout leur charité, leurs biens; ils y versaient leurs millions avec une magnificence qui s'ignorait elle-même, les plus donnants ayant eu soin de « couvrir la flamme de la charité des cendres de l'humilité », suivant une belle expression de Saint Vincent de Paul.
Tout cela, encore une fois, c'était la part de l'homme et sa contribution généreuse à l'œuvre de Dieu. Mais ces hommes comptaient sur Dieu par-dessus tout le reste. Donc, ce qu'ils avaient mis tout d'abord à la base de leur entreprise, c'était une grande prière. Nous sommes. Messieurs, les fils d'une grande prière. Ils s'étaient dit, ces croyants, que rien ne prévaudrait contre nous, pourvu que Dieu fût pour nous : Si Dcus pro nobis, quis contra nos? Et cette parole sacrée,, inscrite comme devise en tête de tous leurs manifestes, était devenue la formule de leur surhumaine confiance. Longtemps avant la loi, le saint sacrifice était offert chaque jour à cette intention. L'adoration nocturne faisait sa veillée d'armes devant le Très-Saint Sacrement. On portait le projet du grandiose établissement à tous les pèlerinages célèbres de la région, Notre-Dame de Grâce, Notre-Dame de Loos, Notre-Dame des Ardents. On avait déjà voué à Notre-Dame de la Treille l'enfant royal dont on attendait la naissance, on avait placé son berceau sous l'aile de Saint Michel archange, défenseur des droits de Dieu et protecteur de la patrie. Enfin, comme c'était une école que l'on voulait fonder, on avait appelé sur elle la protection des plus grands Docteurs et Pères de l'Eglise, Saint Ambroise, Saint Augustin, Saint Hilaire, Saint Athanase, Saint Jean Chrysostome, Saint Bernard, Saint Thomas d'Aquin. Saint François de Sales, dont les noms, se succédant de mois en mois sur les divers formulaires de prières, formaient sur le tout cycle de l'année comme un zodiaque sacré.
Que vous dirai-je, Messieurs? Je parle de ce qui se voyait. Mais ce qui ne se voyait pas. qui pourra le redire : les oraisons des saints, leurs sacrifices intimes, leurs immolations secrètes au pied du Crucifix? Car il y avait des saints en tète de nos fondateurs et amis... Je pourrais nommer les morts... Mais non, respectons le mystère des négociations de ces plénipotentiaires interposés entre ce monde et l'autre. Cette haute diplomatie reste le secret du grand Roi. Un jour, en pénétrer le mystère et en admirer le triomphe fera partie de notre ravissement et de notre béatitude dans le ciel.
Maintenant, Messieurs, vous me le demandez : à la charité des hommes, à l'activité des hommes, à la prière des hommes comment a répondu la puissance de Dieu ? J'ai déjà, en commençant, prononcé le mot de miracle. Miracle de puissance, ai-je dit, dans la création de l'œuvre, mais de plus, miracle de Providence dans sa conservation. Je me souviens, Messieurs, d'une parole topique de M. Thiers se démontrant à lui-même l'existence de Dieu par la stabilité de l'ordre dans l'univers : « Le plus merveilleux de tout, c'est que cela dure », disait le vieux politique, qui, lui, avait vu tant de choses qui n'avaient pas duré. Passant du grand au petit, combien de gens ont dû se dire, en nous voyant reprendre et parcourir chaque année imperturbablement notre cycle scolaire : « Le plus étonnant de tout cela, c'est que cela dure ! »
On a tant fait depuis vingt ans. pour que cela ne durât pas. Je ne parle pas seulement de ces lois illibérales qui ont frappé avec nous toutes les facultés catholiques de France : retrait de notre titre d'Université, suppression du jury-mixte dans la collation des grades, programmes restrictifs de l'égalité et de la liberté ; procès passionnés devant le Conseil d'utat ; suppression arbitraire de telle de nos cliniques, enfin coalition de toutes les forces officielles contre nous. Mais sans sortir de chez nous, que de luttes et que d'alertes! Faut-il parler des difficultés intérieures, inséparables des commencements d'une institution recrutée à la hâte? Je ne puis pas tout dire. Mais nous les avons connus tous, ces périls multiples dont Saint Paul écrivait que sa vie d'apôtre était semée : In periculis ex génère, periculis ex gentibus, periculis in cwitate, periculis ex falsis fra tribus, in la bore et xrumna. in famé et siti... Mais quand Paul avait fait ainsi la longue énumération de ses tribulations, c'était pour se redresser du sein de ces infirmités, et pour conclure par ce paradoxe sublime : Cum infirmor tune polens sum. Cette puissance, 'c'est celle de la grâce : elle seule suffit, écrit l'Apôtre.
Portés par lamême grâce parmi et au-dessus de tant de crises, il nous a été donné non seulement de vivre, mais de croître. Regardez autour de vous. C'est sur ce champ de bataille que nous avons bâti l'Hôtel académique, la Bibliothèque, les Facultés, les Dispensaires, la Maternité, les Maisons de familles,
Thospice des Incurables, l'hôpital des enfants, les nouveaux laboratoires, toute une cité de Dieu, autour de laquelle gravite et s'aligne, sur notre boulevard, une nouvelle cité des hommes pleine de jeunesse et de grâce. C'est alors, c'est au sein de nos impuissances humaines que nous avons reçu la puissance d'attirer de jeunes étudiants de presque tous les diocèses de France et d'au-delà. C'est alors que nous avons vu le chiffre de nos élèves s'élever progressivement à ce nombre de six cents, dont l'accroissement n'aura de limites que celles de nos bâtiments et celle de nos ressources.
Et maintenant, Messieurs, reconnaissance et confiance : que telle soit la conclusion de ce discours !
Reconnaissance d'abord à Celui qui a tout fait et à qui nous sommes venus chanter le Te Deum pour ces vingt années, marquées sans doute du signe de la croix, mais de la croix victorieuse du mal et des méchants !
Reconnaissance au Pape Pie IX pour notre institution que nous tenons de lui, pour les prédilections dont il honora jusqu'à la fin « l'Université vraiment pontificale » de Lille, ainsi qu'il l'avait baptisée.
Reconnaissance à Léon XIII, le promoteur des hautes études ecclésiastiques, le fondateur de notre chaire de Saint Thomas d'Aquin, le protecteur particulier de cet Institut dont il a dit « qu'il lui était cher comme la prunelle de ses yeux ».
Reconnaissance à ceux qui ont été, par leurs paroles, par leurs écrits, par leurs actes, les auteurs ou les défenseurs de la loi de juillet 1875, aux Dupanloup, aux Chesnelong, aux Buffet, aux Lucien Brun, aux comte Jaubert, aux Cornudet, aux Wallon, aux Laboulaye, et d'autres encore que l'histoire connaît. A ceux d'entre eux qui survivent pleins de jours et <!<■ mérites, à ceux aussi qui sont allés en recevoir la récompense auprès de Dieu !
Reconnaissance à ceux qui furent nos fondateurs, nos souscripteurs, nos administrateurs, nos organisateurs : à NX. SS. les Archevêques et Évêques de Cambrai, d'Arras et de Lydda. au cardinal Régnier, à Msr Lequette et à leurs successeurs. A ceux qui ont planté, à ceux qui ont arrosé, à ceux qui ont taillé et fait grandir l'arbre à l'ombre duquel nous sommes assis aujourd'hui, et que nous saluons tous représentés dans
la personne des deux vénérés Prélats qui président fraternellement à cette fête de famille où ils ne comptent que des fils ! Et puis confiance! confiance! Dieu ne fait rien à demi : il ne nous a pas fait parcourir ces vingt premières étapes pour ensuite reculer, car il marche devant nous : Confiance! Que seulement le grand but de l'œuvre soit toujours devant nos yeux : le service de Dieu et des âmes dans la vérité et la vertu. Que chacun se dise à soi-même que là est notre raison d'être, que nous ne sommes institués que pour cela, que nous ne valons que par là, que nous ne mériterons de vivre qu'autant que nous serons cela. Que cette principale affaire soit l'affaire de tous, et que chacun la fasse passer avant la sienne propre. Qu'ensemble nous estimions que le devoir, aussi bien que la force et l'honneur pour nous, c'est d'être nous, nous unis, nous compacts, nous fermes dans nos positions d'où ni appels ni avances ne nous feront descendre. Que nous n'oubliions jamais que, ne pouvant devoir le succès à la faveur, nous devons d'autant plus le devoir au mérite, et que pour atteindre le même but nous devons faire des pas deux fois plus grands que les autres. Qu'il en soit ainsi, Messieurs, de notre vie de foi, de notre vie de conscience, de notre vie morale, et privée, et publique : alors confiance, vous dis-je !
Nous ne sommes qu'une poignée, il est vrai, mais de ceux à qui II a dit : « Petit troupeau, ne crains rien. CVsl moi ! » C'est Lui qui nous défend contre les méchants que l'Evangile nomme les loups. « Et les méchants, remarque Bossuet, ne peuvent pas tout le mal qu'ils veulent. » Il y a une main qui les arrête, et c'est la main qui nous porte. Vous l'avouerai-je, Messieurs? Il est telles heures difficiles où, pour moi, cette main divine se montre si manifeste dans la solution inespérée des choses qu'en vérité je crois la voir : Dieu est là ! Je la touche, je la saisis comme celle d'un sauveur, d'un père; j'y attache la mienne, si débile, si tremblante; j'y attache mes lèvres pour l'adorer, la bénir, tandis que de ces lèvres s'échappe un cri de reconnaissance et de confiance. Et ce cri de mon cœur c'est la même parole que nos pères, il y a vingt ans, inscrivaient sur notre berceau : « Puisque Dieu est avec nous, qui sera contre nous? »
Confiance! de belles journées pourront se lever encore. 11 s'en lèvera, dans cinq ans, une plus brillante que celle-ci, un peu ternie qu'elle est par le sombre crépuscule de ce
siècle. Ce sera la journée jubilaire des vingt-cinq ans de notre installation solennelle, qu'éclairera cette fois l'aurore d'un siècle nouveau, le siècle qui va s'ouvrir, et qui sera votre siècle, Messieurs les Etudiants. Ce jour-là, Messieurs, ce ne sera pas ici, dans ce pauvre sanctuaire provisoire, que vous vous donnerez le rendez-vous sacré. Une église monumentale, récemment achevée et inaugurée ce même jour, recevra, pour la première fois, le cortège encore plus nombreux des maîtres et des étudiants. Et sous ces voûtes toutes jeunes, faisant retentir comme aujourd'hui l'hymne d'actions de grâces, vous vous féliciterez d'avoir eu confiance en Dieu, car il aura tenu toutes ses promesses, et vous aurez par là l'assurance et le gage qu'il les tiendra à jamais : Fiat misericordia tua super nos, quemadmodum speravimus in Te. In Te, Domine, speravi : non confundar in se ter nu m.