INAUGURATION DU CERCLE DES ÉTUDIANTS
alors, qui s'enrôle « pour la défense d'un saint sous la conduite d'un héros? comme disait de Pie IX et de Lamoricière Mme la duchesse de Parme. Oies braves enfants, o les nobles victimes! Les Gnillemin, les Guérin, les Bernard de Quatrebardes, les Mizaël de Pas, les de Qnélen. Et le lendemain, cenx qui, àLoigny, s'élancent et meurent sous la bannière du Sacré-Cœur. « Général, à quelle belle fête vous nous avez conduits! » Gelaient les jeunes d'alors. Vous étiez Jà par eux à l'avant-garde de la défense de l'Église et de la France.
Un dernier tableau : celui de ces deux jeunes officiers, Albert de Mun, de la Tour du Pin Chambly. qui au lendemain des désastres de la guerre, des incendies de la Commune, se jurent de réconcilier et fusionner les classes par l'institution des Cercles catholiques d'ouvriers et de patrons. Puis derrière eux ces sociétés, ers comités, ces patronages, <|iii se multiplieni el <|ui se remplissent. Ils se remplissent de qui? D'ouvriers, oui: d'apprentis, oui. Mais qui les a recrutés et amenés Là ; <|ui les y retient par l'attrail delà parole, de l'instruction, des conférences, des beaux-arts, du spectacle, du jeu honnête, de la religion, et du bon exemple par-dessus tout le reste? La jeunesse de l'Ecole, celle du collège, celle des Facultés. Vous toujours, vous partout, Messieurs, à l'avant-garde du travail de la paix sociale en ce siècle.
Telle est. Messieurs, dans L'histoire de la jeunesse < a 1 1 1 o I i que, la page du passé. Elle est glorieuse et belle ; et j'estime que les anges ont eu dubonheur à la transcrire là-haut sur le Livre de vie. Mais celte histoire n'est pas close: vous la continuez chaque jour, et la page du présent, celle qui s'écrit ici. écrite |>ar vous, celle de la jeunesse des Universités ou Facultés catholiques, s'éclairera de beaux rayons. Le Cercle que nous inaugurons aujourd'hui peut y avoir sa place, s'il est vraiment ce qu'il doit être : une chose vivante. Mais encore de quelle vie? Je vois bien son corps : un spacieux et artistique édifice d'architecture flamande. Mais son âme. quelle sera-telle? Celle qu'il y faut mettre, la voici :
Vous y mettrez uneâme faite de vos souvenirs : Plus liant que ceux de ce présent siècle que je viens de vous dire, il y a ceux de deux mille ans d'histoire chrétienne où vous avez conquis et assuré votre place par de beaux faits, de grands ser-
LA JEUNESSE CATIIOLÏQUB. 343
vices, de généreuses vertus. Vous en garderez la mémoire et y chercherez vos modèles. Je connais un Cercle catholique, celui de Marseille, qui a demandé à la peinture de reproduire l'image des œuvres principales de l'Eglise catholique sur les parois de sa grande salle. Apologétique catholique; théologie catholique, philosophie catholique, poésie catholique, croisades catholiques, éloquence catholique, lettres et sciences catholiques. découvertes catholiques, missions catholiques, ordres monastiques etc., saint Justin martyr, saint Thomas d'Aquin, saint Louis. Dante, Bossuet, Fénelon, Volta, Christophe Colomb, le Paraguay, saint Dominique et saint Bonaventure, etc. C'est tout votre arbre généalogique, jeunes chrétiens, avec ses maîtresses branches, leurs fleurs, leurs fruits, leurs parfums. Ajoutez-y, si vous voulez, les noms contemporains que je vous citais tout-à-1'hcurc. vos noms de famille eux aussi. Un cercle qui peut en inscrire de tels sur son blason est bien le cercle le plus fièrement aristocratique qui se puisse rêver. Mais encore celte noblesse ancestrale vous oblige autant qu'elle vous honore : vous ne dérogerez pas. Messieurs.
Vous mettrez de plus dans votre cercle une âme de saints respects. Le respect de vous-même d'abord : celui de vos paroles et conversations ; celui de vos habitudes et fréquentations ; celui de vos lectures... j'allais dire aussi de vos consommations. Et puis le respect de Dieu, de sa présence, il est là ; de son image, le crucifix, il est là; de ses saints anges : Et angeli sancti habitent in éd. demandions-nous naguère en bénissant celle demeure. C'est un foyer c'est vrai : allumez-y. entretenez-y le feu de l'amitié, faites-y briller la joie, étinceler l'esprit. Mais c'est un cénacle aussi : Ecce ego vobiscum sum. — Ego sum ! — Pax vobisl
Enfin vous y mettrez une âme faite de charité et de bonnes œuvres. La devise du Cénacle apostolique était, vous le savez, cor uniim et anima una. Donc vous vous aimerez d'abord beaucoup les uns les autres, et c'est ici plus qu'ailleurs que se formera, par la compénétration plus intime de vos âmes, celle cohésion de vos forces qui se nomme l'esprit de corps. — Vous vous exciterez aussi à aimer votre prochain, vous vous concerterez mii- les meilleurs moyens de leservir-: conférences d'études. comités, réunions provinciales, séances pour les bonnes œuvres. — Vous aurez aussi à y ouvrir des délibérations, à y prendre des décisions el initiatives collectives pour l'honneur, le recrutement, le soutien et la défense de la religion el de votre
34i INAUGURATION DU CERCLE DES ETUDIANTS.
université. Que l'Esprit de zèle y préside, mais aussi l'Esprit de sagesse et de conseil, afin que l'action en sorte plus forte et plus efficace.
Je vous veux donc unis, je vous veux nobles, je vous veux purs, je vous veux bons, je vous veux forts, je vous veux sages, parce que je vous veux utiles, parce que je vous veux heureux. Or de tout cela le Cercle peut être l'école, aussi bien que le laboratoire, que la salle de cours, que l'amphithéâtre et la Maison de famille. C'est à la condition qu'il aura son inébranlable fondement dans la Foi, son orientation dans l'Espérance, son foyer dans la Charité, avec sa grande fenêtre perpétuellement ouverte vers le soleil éternel. Amen.
ANNÉE ACADÉMIQUE
rr o
SÉANCE SOLENNELLE DE RENTRÉE
DISCOURS DE M* LE RECTEUR
Lutte de doctrines. — L'apostolat universitaire.
Messeigneurs,
Messieurs les Professeurs,
Messieurs les Etudiants,
Il y a peu de semaines, Monseigneur l'archevêque, votre vénérée Grandeur mandait à votre diocèse que les temps étaient devenus tellement tristes que vous n'aviez pas le cœur aux anniversaires joyeux. Cela étant ainsi, vous ordonniez d'éteindre l'éclat des fêtes qui s'apprêtaient à célébrer votre Jubilé sacerdotal, pour en faire mémoire seulement et pieusement devant Dieu, et de ne vous offrir nos vœux que dans l'intimité des réunions de famille.
C'en est une, Monseigneur, c'en est une et pour vous et pour nous, que cette assemblée de vos fils, professeurs et étudiants de l'Université catholique de Lille. Souffrez donc que votre grande 1111e s'incline aujourd'hui, révérencieusement devant la couronne de mérites comme
de cheveux blancs que cinquante années ont mise au front du prêtre de 1852. En retour de son action de grâces et de son filial hommage, elle veut être bénie par les vaillantes mains que le Seigneur, ce jour-là, a ointes et consacrées non seulement pour porter la croix et la houlette, mais aussi pour manier hardiment, dans l'Eglise militante, une épée qui depuis lors n'est plus rentrée dans le fourreau.
Qu'il était beau, Monseigneur, ce matin de votre sacerdoce î J'allais dire, excusez-moi, de notre sacerdoce, puisque dans les mêmes journées, j'étais, moi aussi, investi du môme honneur, pour de plus humbles destinées. Ce millésime de 1852 c'était le second Empire, avec ses promesses de paix à la France et de liberté à l'Eglise. C'était Pie IX rentrant à Rome, ramené par sa fille aînée; l'cpiscopat compact retrouvant ses anciens conciles provinciaux ; l'enseignement, libre enfin, constellant le pays de ses collèges catholiques; de grandes voix à la Tribune, dans la Chaire, dans la Presse; d'illustres évoques, de vaillants chrétiens, d'éminents religieux, des <euvres sublimes engendrées par des saints, enfantées par des saintes, dignes des âges antiques; enfin, la marche en avant de toute une chevalerie se levant à un mot d'ordre que désormais elle ne recevra plus que du Vatican seul! Ah! que c'était donc un heureux et rare moment pour se faire prêtre, que ce brillant midi du xixc siècle! Quel élan d'espérance, quel souffle d'allégresse! Et que nous étions fiers, nous les jeunes du sanctuaire, (rentrer dans une carrière récemment élargie par de précieuses conquêtes, jalonnée par des guides fameux, éclairée par la riante perspective d'un lendemain qui serait notre jour à nous, et que notre foi, notre zèle, notre présomption peut-être, promettait de faire encore plus beau !
Hélas! nous n'en sommes plus là. Et, de nos juvéniles espérances d'alors, il ne resterait plus aujourd'hui à notre vieillesse que l'inconsolable douleur de finir au sein d'une Eglise opprimée et d'une patrie déchirée, si vous n'étiez ici, Messieurs les Etudiants, la représentation et déjà le
gage d'un meilleur avenir. Quel sera cet avenir? Le demander, c'est demander quels seront les hommes et les doctrines de demain. Or, les vraies doctrines à sauvegarder, et les hommes de doctrine et de vertu à former, n'est-ce pas, là en deux mots, la raison d'être, l'affaire unique, le mandat divin et humain de notre Université?
Affaire de doctrines, ai-je dit; et je veux le redire encore. La lutte dans laquelle l'Eglise et la France se trouvent engagées à fond est une bataille d'idées. Ce serait s'illusionner puérilement que de croire que les événements qui, à cette heure, étonnent et épouvantent, ne sont que l'œuvre personnelle, occasionnelle, temporaire, d'un pouvoir de hasard, sans racine dans les intelligences et conséquemment sans puissance ni durée possible dans le pays. Non, Messieurs, ce que nous voyons éclater si menaçant à nos yeux n'est pas uniquement l'œuvre démente d'un parti violent qui arri\e à son tour : c'est l'œuvre très consciente, très raisonnée, très préparée d'une Ecole à demeure, très active, très résolue, obstinément vivace. Et c'est là précisément ce qui m'effraie le plus.
Au fond de toute cette politique, il y a une philosophie : l'une n'est que l'application pratique et brutale, mais conséquente et comme fatale de l'autre. Ce sont les esprits qui sont pervertis tout d'abord; et c'est de la science que les pervertisseurs se réclament pour autoriser, sous le nom de libre-pensée, la violence après le sophisme. Ainsi se réclamaient de l'Encyclopédie et du Contrat social les Jacobins à la fois doctrinaires et terroristes du xvme siècle.
Or il n'y a que l'Ecole pour répondre à l'Ecole. Et pour l'enseignement supérieur, il n'y a que l'enseignement des Facultés catholiques pour faire échec à celui des chaires universitaires, d'où sont descendues les théories subversives aujourd'hui maîtresses non plus seulement de l'esprit public, mais des pouvoirs publics. Ainsi la nécessité de nos établissements supérieurs s'éclaire-telle de l'urgence de la défense et conservation de tout
Tordre moral, intellectuel et social. Et de fait, qu'avaient voulu nos premiers fondateurs à la vue de ce débordement initial d'idées et de systèmes, et qu'est-ce que ces hommes de foi et ces hommes de bien espéraient alors et de vous et de nous ?
Ils avaient fait un beau rêve. Ils avaient vu, dans ce rêve, nos Instituts supérieurs se remplir, du moins proportionnellement, à l'instar de nos nombreux et florissants collèges de la région entière. Les disciples de la vérité allaient en devenir les apôtres. Ces jeunes gens, par milliers, seraient le lendemain des hommes, et ces hommes seraient en mesure comme en âge de prendre la tête des affaires, au maniement desquelles ils auraient apporté ces trésors indispensables du savoir, du dévouement, du désintéressement et de l'honnêteté qui, à l'heure qu'il est, en France, sont précisément les choses qui nous manquent le plus. Sans doute alors encore c'eût été le combat; mais nous étions en nombre, disciplinés et armés; et ainsi encadrés, compacts, c'eût été peut-être la victoire. Dieu ne nous l'eût pas refusée; nous voyant nous aider, il nous eût aidés lui-même. Et l'accomplissement final et bienheureux de notre rôve eût été la liberté, la grandeur religieuse, morale, politique, économique, scientifique, militaire même de la France.
Que dis-je? Un rêve! Mais, à deux pas de nous, n'avions-nous pas la Belgique, une vivante réalité, qui proclame à qui veut l'entendre que le foyer et le centre de sa vie catholique, nationale, morale, c'est son admirable Université de Louvain! Et, sans sortir de chez nous, ne venez-vous pas de voir aux Elections dernières, par un exemple victorieux, tout ce que peut faire, à l'occasion, un Institut tel que le nôtre, pour le salut public? Nous avions eu déjà précédemment au Parlement notre cher Raoul des Ro/ours, ce grand chrétien! Nous y avions eu, et, grâces à Dieu, nous y avons encore M. Ùansctte,
son digne ami, tous deux anciens étudiants de la Faculté de Droit. Mais ce qu'on n'avait pas vu jusqu'ici, dans un pareil éclat de vaillance, de talent, de dévouement, d'éloquence, c'était le spectacle simultané de trois des nôtres, un de nos maîtres — et quel maître! — et de deux de ses disciples d'hier et d'aujourd'hui, se levant de Tourcoing, de Béthune, de Maubeuge, pour une campagne de laquelle ils n'attendaient pour eux-mêmes, au prix de tous les sacrifices, que l'honneur d'aller représenter et défendre le patriotisme sans peur, le catholicisme sans fard.
Ai-je assez dit à M. le député Groussau le grand vide que nous laisse Féminent professeur de droit administratif qui nous faisait tant honneur? C'est maintenant l'heure de dire en retour la confiance et déjà la fierté que nous inspire le jurisconsulte et l'orateur parlementaire, pour le jour où la Chambre, qui lui a donné son estime, ne lui refusera plus une attention, dont elle est très avare, je le sais. Mais ceux qui parlent de ce qu'ils savent finissent toujours par l'obtenir, à force de talent, de savoir et de raison calme, surtout quand c'est aussi la langue du respect et de l'urbanité qu'il fait entendre même à ceux pour qui c'est une langue étrangère que celle-là (1).
M. le baron Dard, encore inscrit chez nous pour le cours de doctorat, est un second et bel exemple de cette pro-
(1) V. Annexe I, A M. le professeur Groussau, p. 362. On lit dans le Rapport de M. le doyen de Vareilles, 1902 : « M. Groussau porte à la Ghambre une compétence exceptionnelle, pour ne pas dire unique, en droit administratif, un esprit aussi prompt ;i décider qu'à concevoir, une énergie qui se possède, une parole claire, chaude el convaincante. Dans une Chambre où il est absolument inutile d'avoir raison, ces trésors ne produiront pas ce que la France pouvait en attendre, mais ils ne seront point perdus. La science vigilante de M. Groussau gênera singulièrement les ministres qui ont l'habitude d'en prendre à l'aise avec les lois et règlements. La force de ses démonstrations troublera secrètement plus d'une fois ceux des sectaires qui ont encore une conscience. Il ne permettra pas que les iniquités, petites on grosses, s'accomplissent dans l'ombre des équivoques etdes fausses misons. Il inondera de lumière des hommes qui la fuient et des actes qui ne la supportent pas. 11 dessillera les yeux, non pas d'un grand nombre de députés, mais d'une foule de citoyens, et hâtera l'inévitable revanche du bon -en- el de la justice.
ductivité, et plus précoce cette fois, de notre sol universitaire. Mais la victoire remportée par lui était trop éclatante et surtout trop chrétienne, pour qu'elle ne lui valût pas les honneurs de l'invalidation. La victoire quand même lui demeurera lîdèle ; et nous verrons bientôt se rallumer autour de lui l'enthousiasme des foules qui hier acclamaient sa parole, sa jeunesse, sa fierté, sa bonne grâce, sa foi, enlevant tous les cœurs, en attendant qu'il enlevât pareillement les suffrages.
Les suffrages, ceux des gens de bien, ceux des Français qui, au-dessus de l'appui éhonté des candidatures d'Etat, mettent la candeur d'âme, la noblesse du cœur, l'honneur chevaleresque, ces suffrages, il les a tous réunis sur son nom, ce jeune vicomte (I'Hendecourt, qui forçait l'estime de ses adversaires eux-mêmes, leur disputant le terrain avec une si vive ardeur qu'on put croire, un moment, qu'il coucherait vainqueur sur le champ de bataille.
Il fut un jour, une soirée, soirée inoubliable où dans une réunion plénière tenue au cercle, vous revendicâtes, mes chers fils, l'honneur de ceindre vous-mêmes l'écharpe de député à nos deux nouveaux élus, votre maître et votre camarade. Vous étiez bien dans votre rôle, car leur victoire, à eux, c'était votre victoire à vous, celle de notre programme : le patriotisme le plus pur et le catholicisme intégral. Et quand, dans le feu de la lutte, vous les présentiez à nos populations, ces candidats chrétiens, vous n'aviez qu'à faire lire leur profession de foi, montrer leur personne, rappeler leur beau passé, faire entendre leur parole ou même prononcer leur nom.
Mais cette double victoire constituait un double crime. On s'en lit peur, paraît-il, particulièrement dans le Nord. Et, comme les deux vainqueurs étaient des hommes de chez nous, leur crime, crime capital, retomba sur notre tête : la Mère allait payer pour ses fils.
L'Université fut décrétée de mort. La haute loge entendit un long Rapport, œuvre de fantaisie et de haine, demandant la Suppression des Facultés libres. Or, c'était un professeur des Facultés officielles de Lille qui
concluait ainsi contre celles d'en l'ace î Puis le bureau du Sénat reçut le dépôt d'un projet de loi pour l'abolition de la loi de 1875, relative à la liberté de l'enseignement supérieur. Or ce sénateur était un sénateur du Nord, ancien élève de l'enseignement catholique du Nord, aujourd'hui promoteur d'un monopole oppresseur qui scandalise et révolte jusqu'à ceux qu'il prétend servir (1) !
Enfin je ne vous aurais pas présenté dans son entier le bulletin de cette campagne, si je ne vous avais rappelé que, cette année encore, l'existence de notre Faculté de Médecine et de Pharmacie se vit sur le point d'être arrêtée ou suspendue par la dépossession judiciaire du pavillon qu'elle dessert à Y Hôpital de la Charité. Et pourtant est-ce que nous n'en avions pas acheté la jouissance à gros deniers? Est-ce que nous ne l'avions pas aménagé de deux cents lits, et organisé son service pharmaceutique et hospitalier? Est-ce que nous n'avions pas pris l'initiative d'ouvrir ainsi à nos frais ce bel établissement laissé inoccupé? Est-ce qu'à la suite d'un premier procès, le Conseil d'Etat ne nous en avait pas, par jugement, confirmé la jouissance? Est-ce que d'ailleurs toute notre clientèle de malades, et la commission des hospices elle-même, n'ont pas constamment rendu hommage à la qualité de notre service, à l'incontestable valeur scientifique et pratique de nos médecins et chirurgiens ? Mais que peuvent la raison, la justice, l'honnêteté devant l'aveuglement de la passion politique ?
Le nouveau procès intenté récemment, sous de nouveaux prétextes, ne fut pas plus heureux; et cette fois non
(1) Sur la proposition de M. Maxime Lecomte, voir l'excellent article du Journal des Débats, protestant an nom de l'Université de France : «M. Maxime Lecomte, dit-il, témoigne à notre enseignement supérieur une sollicitude (pic celui-ci ne réclame pas ctdelacpiclle il ne sera pas certes flatté. Nos Universités n'ont aucun motif, au moment où elles éprouvent pour elles-mêmes les bienfaits de la liberté, pour souhaiter qu'on supprime celle ilonl autrui peut bénéficier. W'ilestun domaine où la liberté doive être pleine et entière, c'est assurément celui de l'enseignement supérieur, etc., etc. » El connue conclusion... « C'est se montrer bien maladroit ou bien tyrannique que de réclamer le monopole de l'enseignement suprême. »
V1HG1 ANNEB8 DE DECT0R4T, 23
plus, il ne fut pas donné à la force de prévaloir contre le droit. Je ne commettrai pas l'inconvenance de faire aux juges du tribunal de Lille l'injure de les remercier de leur arrêt : on ne remercie pas un honnête homme d'avoir fait son devoir. Mais j'ai l'obligation, et très chère celle-là, de remercier en notre nom à tous, notre éminent avocat, M. Théry, d'avoir fait parler au droit ce langage pétri de lumière et de force, qui subjugue l'esprit par l'autorité des faits, et entraîne la conviction par l'évidence du vrai.
Que nous ayons des ennemis, ni nous n'en sommes étonnés, ni nous n'en sommes effrayés. C'est, depuis l'Evangile, et aujourd'hui plus que jamais, la condition de tout ce qui veut et qui fait le bien dans ce monde. Mais encore faut-il qu'au moins nous puissions compter fidèlement et pratiquement sur nos amis. Et ici souffrez, Messieurs et Mesdames, que je vous adresse, et à euxmêmes, de respectueuses et anxieuses questions.
Nos amis le sont-ils tous assez? Le sont-ils pratiquement et effectivement? Le sont-ils dans l'intelligence pleine d'une œuvre qui doit faire grand, sous peine de succomber dans une lutte inégale pour son existence.
De plus le sont-ils fidèlement, logiquement, dirai-je, et perse véramment ? Est-ce l'être fidèlement et logiquement, Messieurs, que de donner ses fils à l'enseignement chrétien, dans un collège catholique, à l'Age où il s'agit d'abriter ce que j'appellerai la foi inconsciente et l'innocence spontanée de l'enfant; puis, au lendemain du collège, de les arracher à cette lumière et à cette sauvegarde, pour les livrera un autre, à un tout autre enseignement, à d'autres conduites, à d'autres milieux et à d'autres exemples ? Et cela à l'âge même où l'esprit doit se mûrir, les convictions se former, les mœurs s'aguerrir et s'affermir; à l'âge où l'innocence doit devenir la vertu; où l'ignorance doit devenir la science; et où se dénoue la crise intellectuelle et morale, au terme de laquelle il y a pour toute vie d'homme la perdition ou le salut? Etrange inconséquence de parents, cependant rai-
sonnables et chrétiens, qui, ayant aimé l'âme de leurs enfants à douze ans, en perdent le souci quand ces grands lils en ont vingt?
Et cela pour quelle raison ? Serait-ce une infériorité quelconque de nos maîtres? Mais leur valeur, leur force, leur dévouement ne sont guère contestés que je sache ! Et leur mérite scientifique? Messieurs, il y a quelque temps, on m'écrivait de Paris : « Bonne journée pour votre Faculté de Lille. Je sors de la Sorbonne, où j'assistai à la soutenance de la thèse de doctorat de votre éminent professeur, M. l'abbé Bayard, agrégé de lettres, sur la langue de saint Cyprien, évêque martyr de Carthage. Ce fut, entre ces gros messieurs et lui, une causerie piquante et familière plutôt qu'un examen. Ils l'interrogeaient respectueusement; il répondait très modestement, mais avec une grande sûreté, et fort tranquillement, toujours victorieusement. Il semblait un des leurs. Ils lui ont décerné, avec force compliments, une mention honorable. Tous les assistants ont applaudi. »
Que redouterait encore la trop timide confiance de nos amis? L'infériorité numérique du succès pour nos étudiants? Mais l'expérience en est faite, et toute en notre faveur.
Oh ! qu'aujourd'hui surtout la peur prendrait mal son temps pour se couvrir de ce prétexte ! Jamais chez nous le travail ne s'est couronné de plus de palmes que cette année. MM. les Doyens vous l'établiront par des chiffres. Je les résume. Une proportion de 80 à 90 victoires sur 100 épreuves dans les Facultés de Droit, de Sciences, de Médecine, de Lettres. Aux Lettres spécialement, le chiffre de 24 licenciés admis ou admissibles sur 29 candidats; et 1S reçus définitivement : les deux tiers du premier couj). En Médecine, 28 nouveaux docteurs reçus au cours de cette année. En Sciences, section de la licence : 17 candidats. 22 examens, seulement 3 ajournements qui, tous trois, se trouvent réparés à cette heure. Au Séminaire, une rentrée de 85 jeunes ecclésiastiques remplissant tous les etagesjusqu'aux combles, oùronne trouve plus de cel-
:j.j6 DISCOURS DE RENTRÉE 1902.
Iules à donner à chacun; 85 jeunes clercs, l'espérance de leurs diocèses, se disposant vaillamment à répondre par leurs grades à l'éventualité des exigences légales. Voilà où nous en sommes à l'ouverture de cette nouvelle année académique. On me la dit supérieure, en qualité comme en nombre, à la rentrée précédente. Or, choisir cette heure splendide pour prendre officiellement en considération la motion maçonnique qui appelle la suppression de l'enseignement supérieur libre, n'est-ce pas s'infliger à soi-même la plus éclatante des réfutations, en portant la hache au tronc de l'arbre, juste au moment où ses branches sont le plus chargées de fleurs et de fruits ?
Que Dieu en ait la gloire! Aussi bien notre œuvre estelle tout entière un apostolat à son divin service. Parlons de l'œuvre du dehors, après celle du dedans.
Apostolat de Yexemple : 11 est porté partout par nos milliers d'anciens étudiants, delà région et au delà, qui, à l'autel, aux affaires, au barreau, à l'industrie, dans les chaires de l'enseignement, au chevet des malades, font dire d'eux ce que le Seigneur demandait de ses apôtres : « Soyez la lumière et le sel de la terre! ». Les avez- vous comptés, et savez-vous combien de ténèbres ont été éclairées par ces flambeaux, combien de terres assainies et fécondées par ces grains de sel?
Apostolat de l'enseignement: Je pense à ces plusieurs centaines de licenciés que nous avons donnés à l'enseignement libre, collèges, séminaires, qui, partout, y ont relevé le niveau des études, et préparé à ces maisons des succès hors pair. Et j'y trouve un des plus solides avantages de la religion, comme un des plus incontestables progrès de l'instruction.
Apostolat de la Presse, apostolat du Livre. Je lis M. Maurice Vanlaer dans la Dépêche et dans le Correspondant ; je lis M. le vicomte d'Adhémar dans la Revue des Deux Mondes ; je lis M. Lecignc dans notre Revue
de Lille, et ses brillants articles de critique littéraire, qui n'attendent qu'un lien pour devenir une gerbe. L'année dernière, j'annonçais ici prématurément l'ouvrage écrit en collaboration par M. le chanoine Moureau et M. le docteur Lavrand sur le Médecin chrétien : il était sous séquestre alors, comme l'étaient les presses de ses imprimeurs, et à comme le sont encore nos libertés publiques (1). Aujourd'hui, c'est le docteur Eustache qui nous présente saP«ericulture, un manuel destiné à l'instruction des mères et la délicate préservation des petits. C'est enfin M. le chanoine Didiot : Contribution philosophique à l'étude des sciences, sur le point de rencontre et de contact de la métaphysique et des sciences physiques et naturelles. Mais ne voyez-vous pas que tous ces livres de science sont des œuvres de foi, et qu'à leur cime ces pages portent, qui un rayon, qui un reflet de l'Évangile?
Apostolat... comment dirai-je ? Du livre encore? Mais est-ce un livre, n'est-ce pas plutôt une œuvre que nous présente M. Ory, dans le volume où, sous le titre à' Assainissement des cours d'eau, il a réuni tous les documents d'une entreprise digne d'Hercule : je puis bien le dire, puisque l'assainissement des écuries d'Augiasfut un des douze travaux du héros de la fable. Autour de ce projet lillois grouper un consortium de propriétaires riverains, obtenir et engager la signature des maires des communes intéressées ; créer, en outre, un mouvement d'opinion et de presse qui aille battre la porte des préfectures et des ministères, lesquelles finissent par s'ouvrir devant ce flot montant qui demande à passer, à nettoyer, à assainir, à rendre habitables enfin ces rives de la Deule, qui ne le sont vraiment plus : il n'y a qu'un homme de cœur pour concevoir une œuvre, qui est au premier chef une œuvre de salubrité publique. 11 n'y a qu'un homme d'intelligence haute et ferme pour la formuler, dans ses voies et moyens, avec cette irréfutable netteté de parole et de plume. Il n y a qu'un homme de caractère pour la mener avec une per-
(1) V. Lettre Préface, à cet ouvrage. Annexe I, 369.
sévérance de volonté qui ne se décourage de rien. Celuilà est un grand citoyen qui fait son affaire de ce qui devait être l'affaire primordiale d'une municipalité qui, elle, hélas! n'en a cure. Celui-là est un grand chrétien qui, cette fois, vient faire en grand, très grand, acte public de cette charité, dont il est l'apôtre et l'organisateur ailleurs, dans le conseil des Œuvres. C'est donc l'apostolat de la charité que je devais dire.
Apostolat de la charité aussi (pie nos cinq Conférences de Saint- Vincent-de-Paul, la pépinière dont le plant se transplantera, plein de sève, dans nos Conférences de paroisse.
Apostolat de la charité et de la parole en même temps, que celui de la Conférence Jeanne-d'Arc, cette troupe de volontaires, maîtres -chanteurs, artistes-dramatiques , orateurs populaires, gais enfants d'une basoche honnête, qui, en faisant applaudir dans les patronages et cercles d'ouvriers ses chansons et son jeu, fail applaudir le bon sens et rire de la sottise, cette reine du jour.
Apostolat de l(( parole que renseignement supérieur distribué aux jeunes filles des meilleures familles de Lille. Au lendemain du pensionnat et à la veille de leur entrée dans le monde qu'elles ignorent, elles emportent de là une parure, mais aussi une armure contre l'esprit du mensonge, lequel, depuis l'Eden, n'a pas cesse de se glisser entre l'arbre de la science et Eve trop séductible, pour lui présenter i'appâl du fruit empoisonné, qui pend aujourd'hui aux branches de boutes les connaissances humaines.
Mais notre apostolat extérieur entre tous, c'est celui de notre Extension universitaire. Vous dirai-je pourquoi je l'aime? Je l'aime pour l'amour de ces villes des deux diocèses, Dunkerque, Douai, Saint-Omer, qui lui ont fourni cette; année des auditoires à la fois si charmants et si charmes. Je l'aime par reconnaissance pour nos conférenciers, qui gracieusement ont apporté à ces soirées d'hiver tout ce qu'il fallait pour les réchauffer et les éclairer, à l'électricité de leur vive parole. Je les aime, ces Confé-
rences, pour les vérités qu'elles sèment, pour les erreurs qu'elles déracinent dans des intelligences, cultivées sans doute, mais où l'ivraie se mêle trop souvent au bon grain. Est-il nécessaire d'ajouter que je les aime, encore et beaucoup, pour l'amour de celui qui en a été le promoteur, qui en est toujours le zélateur, l'organisateur, le rémunérateur, et à qui en définitive nous nous reconnaissons redevables de ces fêtes de l'esprit, qui sont aussi de petits triomphes pour les hommes et les choses de l'Université ?
Le premier apostolat et le plus grand de tous, je ne l'ai pas dit encore, c'est Y Apostolat de la prière et de la communion. Mais est-ce le lieu de le dire ? l'Adoration perpétuelle, l'Adoration nocturne, telles qu'elles sont instituées, pratiquées par un groupe de nos maîtres et de nos étudiants, sont-elles choses à produire ici? Ne vous semble-t-il point qu'il faudrait ne parler qu'à demi-voix et dans l'intimité de ces heures mystérieuses qui se passent entre l'âme et Dieu, dans les ombres silencieuses d'une nuit éclairée uniquement par les flambeaux de l'autel et le rayonnement de la face de Jésus en son divin Sacrement? Et cependant ces voix des saintes veilles dont le murmure monte plus haut que les étoiles et va percer les cieux, ne sont-elles pas des puissances, elles aussi, des toutespuissances suppliantes? Et n'est-ce pas une de ces voix qui, dans une nuit orageuse, sur le lac de Tibériade, se faisant entendre par-dessus les vents et les tempêtes, 1 éveillait sur la barque le Seigneur endormi, en poussant vers lui ee cri de détresse, qui hélas ! est bien le nôtre à cette heure : « Seigneur, sauvez-nous, nous périssons î »
Je m'arrête; et, à la vue de tant de bien accompli, je sens monter en moi une confiance nouvelle. On la respire ici, malgré la malice des temps, comme on respire l'air pur sur une haute montagne, quand on a le soleil qui reluit tranquille sur la tête, tandis que les nuages noirs courent et passent tumultueux et menaçants sous les pieds.
C'est parce qu'il en est ainsi, c'est en présence de tout ce travail d'étude, de science, de foi, de zèle, de charité, de piété, que, voyant l'œuvre en si bon train, j'avais cru d'abord que l'heure me permettait, comme l'âge me le commandait, de me retirer entièrement de l'action. Vous m'eussiez certainement compris et pardonné, Messieurs et chers collègues, de quitter le service à soixante-quinze ans. Et c'est ainsi que je priai Nosseigneurs les Evèques de me laisser m'éloigner et disparaître sans retour. Mais, avec une bienveillance qui me touche, et une autorité qui m'impose, leurs Grandeurs nie présentèrent des considérations d'intérêt général qui primaient de bien haut mes préférences personnelles, desquelles l'avènement ne semblait pas mùr encore. C'était irrésistible. J'ai donc dû m'incliner devant le pressant désir du Conseil supérieur, que je savais d'ailleurs être celui de Rome, etj'accueil- Iis avec respect la combinaison moyenne qui, en me rendant à moi-même, me laissait encore, avec le même titre, à l'Université.
Je demeure donc, Messieurs el chers collègues, comme depuis quatorze ans, votre Recteur et le chef de nos communs combats. Ce n'est pas que j'espère que le telum i m bel le sine ictu, manie par un vieillard, puisse beaucoup pour le salut d'un llion déjà en proie aux fureurs de l'ennemi. Mais j'aurai près de vous un lieutenant qui m'est donné, jeune encore, vaillant, habile, joignant l'aptitude des affaires à la connaissance des hommes, et, par-dessus tout, dévoué à l'Université. M. le chanoine Ram bure, du diocèse d'Arras, professeur suppléant de littérature latine, a été nommé Pro-recteur, pour une période de trois ans, avec mandat renouvelable. Ainsi pourrai-je obéir en même temps et à ma conscience qui me presse de me retirer sous ma tente; et à mon affection qui a voulu que cette tente fut tout proche de nos lignes
et en communication constante avec le quartier général (1). Que M"1 le Chancelier soit le premier remercié d'une disposition qui est tout entière son ouvrage, et avec lui Nosseigneurs les évoques dont la condescendance me permet ainsi d'entrer, non certes dans un repos oisif, mais dans un service plus libre de la sainte Eglise, sans quitter le service de nos Facultés. Quand l'épée est devenue trop lourde à une main fatiguée, ce n'est pas entièrement désarmer, ce semble, que de la remplacer par la plume. On n'a pas tout dit, tout écrit, il s'en faut, sur cette Eglise chère, ses luttes, ses œuvres, ses saints, ses forces immanentes, divines, sources et garanties de son immortalité. La faire ainsi resplendir au dehors, en la faisant mieux connaître, ne sera-ce pas encore partager vos travaux ? J'ai besoin de le croire, car c'est encore par là que nous nous toucherons, vous et moi, chers collègues; que nous nous retrouverons unis dans la même tâche, unis d'esprit comme de cœur, unis jusqu'à la fin.
(1) V. Annexe III. Paroles de M8' le Recteur en la célébration du ."><>* anniversaire de son ordination sacerdotale, p. 371.
« Le médecin chrétien »
Par M. le Chanoine Moureau, doyen de la Faculté de Théologie; et
M. le Docteur Lavrand, professeur d'Apologétique
et de Déontologie à la Faculté Catholique de Médecine.
Lettre préface de M*1 le Recteur à M. le Chanoine Moureau
Monsieur le Doyex,
J'avais commencé la lecture de votre livre, le Médecin chrétien, par devoir; je l'ai poursuivie par attrait; je l'ai achevée avec l'entière satisfaction que donne un ouvrage bien l'ait. Le voire dit tout ce qu'il veut et doit dire, et il le • lil comme il faut le dire, avec ordre, clarté, mesure, dans cette langue sobre el simple, qui est le miroir d'une pensée en pleine possession de la doctrine qu'elle fait transparaître el goûter.
Je vous remercie do l'avoir écrit. S'il est un livre qui soit comme L'éclosion naturelle des principes qui président à noire institution, c'est bien celui que vous mettez au service sacerdotal d'une Faculté de Médecine, de qui l'esprit chrétien doit être 1 esprit propre, n'ayant été voulue et l'ondée que pour cela.
Mieux que personne vous étiez préparé à le faire, parla nature et l'objet même d'une part considérable de votre enseignement. Aussi bien les pages que vous faites lire ici ontelles été d'abord, en substance du moins, les leçons que.