L'EXPULSION
ment, l'ardeur de foi, la forte et haute parole, pouvaient le plus énergiquement revendiquer le droit de son ministère sacré, l'honneur de la religion, et exprimer la douleur de l'Église et la nôtre à tous, dans des termes où tout est mesure, élévation, autorité, noblesse.
C'est lui que j'aurais voulu voir nous écrire ici l'heure d'histoire qu'il vient de vivre. 11 nous aurait dépeint ces attentes, ces ténèbres, cette invasion à coups de hache, l'apparition des exécuteurs, la grandeur dame des Filles du Carmel; la fîère et intrépide attitude de la trentaine ou quarantaine d'inoffensifs protestataires, contre lesquels on avait mobilisé et mis en ligne 150 agents en armes et 50 gendarmes à cheval!
Encore moins terrible, semble-t-il, s'annonçait au dedans cette bataille rangée contre une poignée de douces et humbles filles, de qui la mère venait de dire à M. l'Aumônier : « Nous n'avons pas la prétention d'arrêter la violence. Ce n'est pas pour autre chose que pour la sainteté du Droit avant tout, que nous résistons et résisterons jusqu'au bout! »
M. Dewaulle était là, restait là, pour un ministère plus auguste encore. De par sa fonction d'aumônier, le Saint-Sacrement lui était confié ; il en avait la garde, avec le devoir de le soustraire à la réclusion ou la profanation. 11 s'avança vers le commissaire, et prononça ces simples mots, calmes et forts :
Monsieur le Commissaire,
Prêtre du diocèse de Cambrai, actuellement aumônier de ce monastère, j'ai reçu de mon Archevêque la mission de veiller ici sur le Saint-Sacrement par un mandat régulier, particulièrement dans les circonstances présentes.
J'obéis donc à mon Chef et à un religieux devoir, lorsque je demande d'obtenir le temps d'emporter de chez lui mon Maître et mon Dieu, avec le regret intense de voir traiter aussi durement Celui qui est bon pour tous, et qui fut le modèle des vrais citoyens, rendant à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu.
Vous savez, Monsieur le Commissaire, mes titres, mon devoir <t le Dépôt sacré dont je suis responsable devant ma conscience H mes supérieurs.
L'aumônier, revêtu de ses habits sacerdotaux, put enlever et emporter son divin Trésor, sur sa poitrine, sous le voile. Très convenablement d'ailleurs, le commissaire le précédait pour lui montrer les issues libres lorsque, se détournant pour
éviter un obstacle, le prêtre se trouva face à face avec le liquidateur.
Ici un trait, une parole, une scène à enregistrer, à recueillir. L'histoire les retiendra.
Ce liquidateur, que l'ancien professeur de philosophie et directeur de la Congrégation de la Sainte- Vierge retrouvait là, à cette besogne, vingt ans après, c'était son ancien petit congréganiste du collège Saint-Joseph. Ils étaient donc là, tête à tête, presque poitrine contre poitrine, le bon Dieu entre eux deux : la Providence l'avait voulu. A cet instant, le maître si bon, si aimé jadis, regardant et reconnaissant son malheureux enfant : Charles, vous ici! A ces trois mots, une réponse éclata en paroles de vraie fureur. Et pourtant, pourtant, ces mots de douloureux rappel n'étaient-ils pas le iidèle écho de ceux, qu'au premier soir de sa Passion, le bon Maître faisait entendre au disciple qui, pour quelques deniers, venait se saisir de lui, à la tête d'une troupe armée, dans les ténèbres? Et, en vérité, ne croirait-on pas- que c'était Lui encore, lui Jésus présent, lui porté là par son prêtre, qui proférait de là cette même plainte terrible et douce : Amice, ad quid venistï?
Une dame chrétienne du voisinage, Mma Faucheur, eut l'honneur incomparable de recevoir la première chez elle le divin Expulsé. C'est là que se forma le cortège qui le conduisit à l'église du Sacré-Cœur. Le jour commençait à paraître. Arrivé au sanctuaire, avant de déposer dans le tabernacle l'Hostie qu'il portait devant lui, le chanoine Dewaulle, se tournant vers les proscrites, leur adressa ces paroles suprêmes de consolation, de remerciement et d'adieu :
Mes chères Sieurs.
BieD que le moment ne soil pas aux discours, permettez-moi de vous féliciter pour le courage que vous avez montre devant la persécution. Jésus-Christ, que je porte en ce moment sur ma poitrine, a souffert le premier pour son peuple : il faut que vous aussi sachiez souffrir pour lui, et vous avez montré que vous le saviez faire.
Le Carmel de Lille s'est fondé le jour de l'Exaltation de la Sainte- Croix, et c'est en ce même jour que vous avez commencé votre agonie sereine.
Mais nous avons confiance en cette Croix qui, après être tombée, s'est relevée et a dominé le monde.
Je vous remercie pour la France, car vous avez montré que les