L'EXPULSION
femmes de France d'aujourd'hui sont dignes des femmes de la France du passé.
Merci aussi pour la ville de Lille à laquelle vous avez fait tant de bien.
On pourra bien vous en chasser, on pourra vous exiler d'un misérable coin de terre, mais ce qu'on ne peut faire, c'est vous exiler du cœur de Jésus-Christ.
L'église se remplissait. Après la bénédiction, le Parce Domine lut chanté à pleine voix pour implorer le pardon du ciel sur le malheureux pays où de pareilles horreurs sont devenues journalières. Puis les religieuses, chacune accompagnée de sa dame d'honneur, et suivies d'une grande foule qui les acclamait, se rendirent à la gare pour le train de Belgique, où l'aumônier les allait présenter et confier à Monseigneur de Tournai. C'était devenu, en avançant, une véritable procession. Le hall de la gare se remplit. Les vivats redoublèrent avec les cris de : Vive la Liberté !
Que revienne donc la liberté, que revienne la justice : alors les religieuses reviendront avec elles. Alors aussi, je le demande, qui donc des survivants de cette exécution voudra avoir joué dans la Passion toujours recommençante de Jésus, un de ces premiers rôles dont l'Évangile avoué le nom à l'exécration des siècles? Qui donc même souffrira d'être appelé le fils de ces infortunés que la fonction, le salaire ou le métier auront requis pour le service des princes du peuple, des scribes et des pharisiens, et contraints d'arracher à son pauvre Gethsémani de prière et de souffrance rédemptrice Celui que nous venons de voir traverser en proscrit, en condamné, les rues de notre ville — la ville sainte autrefois — et qui, tout à l'heure encore, leur dira à tous, comme il disait ce jour-là au tribunal de Caïphe : « En vérité, en vérité je vous le dis : Le jour viendra d'un autre jugement, et nous nous y reverrons ! »
ANNÉE ACADÉMIQUE
M. le Chanoine Jules DILIOT, Premier Doyen de la Faculté de Théologie.
SÉANCE SOLENNELLE DE RENTRÉE
DISCOURS DE M*1 LE RECTEUR
« Dieu nous est bon. »
Messeigneurs, Messieurs,
Vous ne vous attendez pas à un discours triomphal. Le moment serait mal choisi pour monter au Capitole et vous inviter à y monter avec moi, que le moment où nous sommes ou frappés ou menacés de toutes parts. Mais n'est-ce pas là l'histoire ininterrompue des vingt-huit années de périls et de combats qui s'achèvent aujourd'hui ? Combats meurtriers et périls mortels : comment en sommesnous sortis? Le rappeler brièvement m'a semblé ce que nous avons de plus opportun à nous dire à cette heure, pour l'instruction de nos esprits et le raffermissement de nos cœurs (1). Aussi bien c'est un hommage que je dois, que nous devons tous, à l'assistance d'En Haut, laquelle,
(1) J'ai dû abréger ici le tableau que j'avais présenté en séance, dans mon Rapport de 1904, pour épargner au lecteur la redite des mêmes laits énoncés dans les discours des années soit antérieures, soit postérieures à celle-ci.
notre force dans le passé, demeure aujourd'hui notre suprême, notre unique, mais notre invincible confiance dans l'avenir. C'est presque un cantique en son honneur que je vais dire. Les trois jeunes hommes de la captivité ne faisaient-ils pas monter le leur du milieu môme des flammes de la fournaise de Babylone?
« Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous ? » C'avait été la devise inscrite sur notre drapeau, dès le premier jour de notre existence. Dès le premier jour aussi, la lutte commença contre nous par le déni de justice qui nous interdisait la jouissance, dûment achetée et payée, de l'hôpital nécessaire à la clinique de notre Faculté de médecine, octobre 1876. Mais dès le premier jour aussi, Dieu fut avec nous; et le 2 mai 1877, un arrêt du conseil d'Etat nous en rouvrait les portes, rouvrant en même temps une série de vingt-huit années de services insignes rendus à la science et à la charité. Dieu nous est bon, Messieurs.
Trois ans s'écoulent. La loi du 18 mars 1880 nous enlève du même coup le nom d'Université qui est notre nom de famille, ainsi que notre minime participation à la collation des grades. Le monopole de l'Etat recouvrait son omnipotence sans contrôle ni frein. Qu'allait-il advenir du sort de nos candidats devant un jury désormais exclusivement composé de nos concurrents, et sans autre garantie d'équité et d'impartialité que celle tout individuelle et éventuelle de maîtres et juges étrangers à eux, familiers à d'autres? Il advint, messieurs, que, depuis vingt-sept ans, la valeur de nos examens a comme forcé la victoire ; et les succès obtenus devant l'Etat, seul juge et juge non suspect de favoritisme à notre endroit, sont venus authentiquer oiliciellement le mérite et la valeur de notre enseignement : Dieu nous est bon, Messieurs.
L'année suivante, l'administration des hospices, contrevenant à l'esprit, sinon à la lettre de notre contrat, nous enlevait, à l'hôpital, le local et le service de la maternité; janvier et février 1881. C'était un organe vital qui se trouvait manquer soudain à la Faculté. Fut-ce la
mort? Non, ce ne fut que la gène. Et après quelques années passées à l'étroit dans une maison de louage, la Maternité Sainte-Anne s'installait, rue du Port, dans un établissement spacieux et salubre qui allait bientôt compter, par milliers, les délivrances heureuses. Qui avait fait cela? La charité, mais en définitive la charité c'est Dieu. Avais-jc raison de dire que Dieu nous est bon, très bon?
Un jour fut — c'était à la rentrée de 1887, — où le transport à Lille des deux Facultés de Droit et de Lettres de Douai, opérant leur jonction avec celles de Médecine et des Sciences, vint mettre en ligne devant nous tout l'établissement académique du Nord. Cette concentration générale de ses forces, n'était-ce pas le prélude de notre écrasement? Tout d'un côté, le pouvoir, la faveur, l'argent, la latitude des programmes, la clef des grades, les bourses de licence, la protection de la politique régnante. Et de l'autre côté rien de tout cela, rien que les ressources précaires de la charité, rien que la conscience haute et lîère de faire une grande œuvre de vérité et de moralisation! Gela put nous suffire. Une sélection se produisit spontanément, en conséquence de la différence des doctrines et des milieux. Pour le public, nous n'avions pas cessé d'être et de nous appeler l'Université catholique de Lille ; les catholiques vinrent à nous. Leurs lils nous vinrent en dépit de tout, la plupart nous vinrent excellents. Et c'est pourquoi, à cette heure, de toute mon âme je me tourne vers eux, les parents et les fils, pour les remercier, pour les bénir d'avoir une fois de plus, donné raison au bon Dieu. Dieu nous est bon, très bon!
Je voudrais m'arrêter ici; mais eux, les adversaires, ne se sont point arrêtés de frapper. Voici la loi de juillet L889, contraignant nos séminaristes au service militaire. Elle nous atteignit en plein cœur. En plein cœur, ai-je dit, et ce que j'appelle ainsi c'est notre cher Séminaire académique de Lille. S'est-il vidé pour cela; a-t-il décru depuis ce temps-là? Il est plus rempli que jamais. A l'heure présente, 83 jeunes gens leremplissent jusqu'aux
combles, 83 jeunes clercs dont la moitié environ est en possession de ses grades supérieurs, dont l'autre moitié est en train de les conquérir; et qui tous, avant d'aller servir sous les drapeaux, se sont spontanément engagés dans la milice de Celui qui les a conviés à le suivre partout où il irait. Ce n'est pas — et ils le savent bien — ce n'est pas le suivre par un chemin de roses.
Je vous ai dénoncé naguère le décret ministériel de 1904, plaçant nos candidats à la licence es lettres en présence d'autant de programmes différents qu'il y a de Facultés de lettres dans l'État, sans nous permettre d'avoir le nôtre. Or il y en a seize en France; seize programmes entre lesquels nos professeurs et leurs élèves auront à choisir et se partager. Ce labeur inégal ils l'acceptèrent, cet effort écrasant ils le firent. Vous entendrez tout à l'heure M. le Doyen des Lettres vous dire de quel succès Dieu daigna le couronner. Dieu nous est bon, Messieurs!
A près cette petite; guerre, la grande. 0 l'interminable guerre ! On l'appellera bientôt « la guerre de Trente ans » ! Je puis aller maintenant vite, car c'était presque hier que nous portions le poids de cette longue et renaissante et interminable entreprise pour notre dépossession de l'hôpital de la Charité. Les hostilités s'étaient ouvertes dès juillet et novembre 1887. Le grand assaut fut livré en 1902. Je n'ai pas à rappeler, Messieurs, le procès retentissant plaidé et gagné à Lille, plaidé et gagné à Douai. C'était pourtant déjà l'heure de la triple pression maçonnique, politique et administrative. Nous fûmes bien défendus : j'en ai remercié Me Théry. Mais n'avions-nous pas làhaut un autre et plus grand défenseur? A lui la gloire, a lui encore le religieux refrain de ce que je nommais tout à l'heure mon cantique : Dieu nous est bon, très bon!
Enfin l'année terrible, l'année honteuse qui vit la proscription légale des congrégations religieuses. Notre part fut large des blessures infligées à l'Eglise de France. Révérends Pères Jésuites, Pères et Frères Camilliens, Lazaristes des séminaires, nous manquaient tout à coup, en pleine année scolaire : ce fut un effondrement. Tout fut
à refaire à la fois, et à refaire tout de suite. Tout fut refait, Messcigneurs, et je n'oublierai jamais quelle main secourable nous fut tendue par vos paternelles Grandeurs. Mais surtout puis-je oublier la main de laquelle il est écrit « qu'elle conduit aux abîmes, et qu'elle en retire » ? Cette main puissante et bonne, je la baise à genoux. Que de fois je l'ai sentie soutenant la mienne dans le combat, et se posant doucement sur mon cœur dans ses inquiétudes tremblantes !
La voilà donc cette guerre que je puis bien aussi appeler a Guerre sacrée », comme les anciens nommaient la défense de leurs temples : deux fois sacrée, puisque nous combattions pour Dieu et avec Dieu.
Telle est l'histoire de notre passé : elle est triste, mais qu'elle est belle! Quelle sera celle de l'avenir? Qu'arrivera-t-il de nous? Après l'enseignement primaire, après renseignement secondaire, sera-ce le tour de l'enseignement supérieur d'avoir aussi sa fatale journée? Je sais et j'ai dit ici que déjà notre tête a été demandée de deux côtés à la fois; et au Sénat, et à la Loge suprême faisant fonction de Comité du salut public; à la loge par un hautmaçon de la ville de Lille, au Sénat par un sénateur du Nord. On peut donc s'attendre à tout.
S'attendre atout, oui, mais aussi à autre chose. Jeanne d'Arc, s'adressant à ses juges de Rouen, leur osait parler de sa délivrance prochaine que lui promettaient ses voix. Sur quoi ces hommes se demandant à qui et à quoi elle pouvait s'attendre présentement, la noble prisonnière leur lit cette sainte et sublime réponse : « Je m'attends à Notre-Seigneur! » Or, Messieurs, c'est le môme Seigneur que nous servons; et combien fidèlement lui-même nous a servis, vous venez de le voir. Sans doute nous ne lui sommes pas nécessaires, je le sais; mais les choses que nous représentons, la vérité, la justice, la loi morale, la conscience, la dignité dans la famille et l'ordre dans la société, l'union de la science et de la croyance, de l'autorité et de la liberté, les dogmes révélés, les sanctions éter-
nelles : autant de choses vitales qui font de l'Evangile, de l'Eglise, et conséquemment de nos corps enseignants, de nos Universités, sous n'importe quel nom et quelle forme, une nécessité indispensable de l'avenir. Sans doute c'est à la condition que la France consentira à vivre, en redevenant chrétienne. Mais que serait-elle sans cela? Je vois bien que le flot de la barbarie monte, monte toujours; et que de choses il a déjà submergées, emportées ! Mais sur ce déluge qui menace de devenir universel, je vois d'abord une barque qui flotte insubmersible, la barque du Pêcheur : c'est l'arche. Et puis, sur ce ciel de tempête, je vois luire un arc-en-ciel, allant d'un pôle à l'autre de noire horizon français. Je le reconnais : c'est la jeunesse, c'est vous, et je salue l'espérance.
En même temps, Messieurs, nous nous efforçons de multiplier nos intercesseurs dans le ciel. Nous apprendrez avec satisfaction, j'espère, que nous avons des premiers adressé, au mois dernier, une Lettre postulatoire pour obtenir du Saint-Siège qu'il soit procédé à l'introduction de la Cause de canonisation de Pie IX, de sainte mémoire. Nous y rappelons de quelle paternelle bienveillance sa paternité enveloppa le berceau de notre université. Nous nous permettons d'associer à notre vœu votre région tout entière. Nous la montrons, entre toutes, attachée au grand Pape par le souvenir qu'elle garde de ses malheurs et de ses bienfaits. Puis nous insistons sur l'inviolable et héréditaire fidélité qui vous distingue à l'enseignement et à la direction du Docteur infaillible, lequel, par ses actes et ses définitions dogmatiques, a eu l'honneur incomparable de poser le couronnement à l'édifice de l'unité romaine. Notre lettre n'oublie point les soldats en grand nombre que votre contrée a envoyés à la défense du Pontife roi, non plus que ces pèlerins innombrables qui, admis aux pieds de Pie IX, ou suspendus à ses lèvres, ont eu, en ces jours lointains, la vision terrestre d'une sainteté dont
« DIEl NOUS EST BON. « 405
ils ont rapporté l'image impérissable au foyer de leurs pères ou de leurs fils. « Nous hâtons donc de nos désirs, « disons-nous, le jour où l'Eglise de France, aujourd'hui « si cruellement opprimée, s'encouragera dans ses luttes « en voyant monter sur les autels celui qui, dans sa vie « terrestre, sut pareillement agir, combattre et souffrir. « C'est ici le témoignage de tout un peuple qu'il semble « expédient et urgent de recueillir, avant de voir dispa- « raître la génération qui en garde le trésor, et afin qu'en « ressorte la plus grande gloire de Dieu, avec celle du « Pontife magnanime que Dieu lit bon et grand pour « ses desseins. »
Il est juste de mettre à l'actif des œuvres de l'Université, et de la Faculté de théologie en particulier, la plus grande part de deux autres procès préparatoires à l'introduction de deux Causes de béatification. Ce sont celles de deux groupes, j'allais dire deux chœurs, de religieuses guillotinées en haine de la foi, sur la grande place de Cambrai, en vendémiaire 1794. J'ai déjà, l'an dernier, dit la clôture solennelle du procès concernant les Filles de la charité d'Arras. L'autre groupe de martyrisées, dont la cause fit l'objet de l'examen canonique, fut celui de onze Ursulines de Saint-Saulve, près Valenciennes. On iîe saurait rien imaginer de plus admirable que l'héroïsme de ces vierges s'en allant à la mort en chantant le Te Deum, le Veni Creator et les Litanies de la sainte Vierge. On ne saurait rien lire de plus sublime que la lettre de leur supérieure rappelant le supplice des cinq premières sœurs, et disant sa soif ardente, impatiente du môme bonheur! Nos collègues ! durent tressaillir à l'inspection de ces pièces, à la lecture de ces Acta martyr uni, et à l'audition des quarante-trois témoins, dont le vénérable M. Henri Wallon, membre de l'Institut et petit-neveu de la supérieure des Ursulines martyres. 11 y fallut vingt-six séances, au cours d'une année et demie, après laquelle la clôture du procès valenciennois eut lieu le 5 avril. C'était au monastère
1. AI. Didiot, président du tribunal, MM. Panniercl Bcrnot, assesseurs, M. Salcmbier, promoteur de la foi.
même de ces héroïques filles, autour duquel rôdaient et grondaient sourdement dès lors les menaces d'une expulsion perpétrée maintenant. Tout ce pieux travail de nos théologiens ne peut manquer d'attirer sur l'université , et spécialement sur les avocats et les juges, la bénédiction de leurs immortelles clientes.
Le témoignage de la parole, rendu à la même foi, a été cette année porté magnifiquement par l'Université à la Tribune française. C'est à notre ami et collègue, M. le député G rousse a a, que ma pensée monte. Je dois le remercier ici; et, au nom de tous, proclamer que nous sommes fiers de lui. Il fait là-haut un beau et précieux service. Car je ne puis le croire : non, quel que soit l'aveuglement, la veulerie ou la tyrannie du vote, tant de raison, tant de savoir, tant de vigueur d'éloquence, tant de calme vaillance se seront pas perdus. C'est déjà faire beaucoup que d'enlever au mensonge le bénéfice de la prescription. Puis c'est une provision pour le futur dossier du procès de revision qui un jonc démasquera la colossale forfaiture de notre temps. L'histoire s'en chargera; et Y Officiel garde pour elle, dans chacun de ces lumineux et vigoureux plaidoyers, une page vengeresse.
En résumé. Messieurs, nous travaillons pour Dieu, et Dieu travaille pour nous. Que ses amis fassent tous de même; non pas quelques-uns, mais tous. Ou'ilsnous tendent la main, qu'ils nous ouvrent leur main. Qu'ils nous amènent leurs iils, fidèles comme leurs pères. Qu'ainsi nous ne soyons plus seulement une brave petite troupe, mais une armée serrée autour d'un même drapeau, ayant ses points d'appui comme de ravitaillement sur nos deux provinces de Flandre et d'Artois. Une telle force serait invincible à toute puissance adverse.
Cependant, depuis trois semaines, nous nous sommes mis à l'œuvre avec courage. Nous nous sommes comptés : notre rentrée a été bonne. L'année académique 1903-1904,
qui vient de se terminer, a maintenu le bon renom de ses devancières. MM. les Doyens de chacune de nos Facultés vont vous en faire le rapport, c'est leur part. Je ne réserve pour la mienne qu'une consolation et un devoir : la consolation d'adresser un souvenir religieux, fraternel ou paternel, à ceux des nôtres qui ne sont plus ; puis le devoir de vous nommer du moins les travaux et les œuvres, qui, ne rentrant pas dans le cadre normal de nos Facultés, n'en méritent pas moins une mémoire reconnaissante.
L'année dernière, c'était sur un lit d'hôpital que mon discours allait visiter notre savant et aimé professeur de géographie, M. l'abbé Lebel, la tête trouée de deux balles par la main d'un forcené. Aujourd'hui c'est devant sa tombe que je m'agenouille. Dans cet intervalle, il avait voulu reparaître dans sa chaire de Lille. Nous lui étions une famille, il se plaisait avec nous, il se fût donné volontiers tout entier à nous ; nous l'espérions presque : il était si bon maître et si parfait ami! Mais ni nos amitiés, ni nos prières, n'ont pu sauver la chère et douce victime. La balle de son assassin, qu'il a portée pendant dix mois, a eu raison de cette précieuse existence atteinte dès lors irrémédiablement. C'est un généreux cœur qui a cessé de battre, c'est une belle intelligence qui a cessé de luire. J'ajoute en m'inclinant : c'est une âme héroïque qui vient de consommer son martyre. Aussi bien, vous le savez : en lui ce n'est pas l'homme, l'inconnu, le passant, que voulait frapper, que cherchait à tuer l'agresseur, c'était le prêtre, et, s'il avait pu, tous les prêtres. Un tel aveu met l'auréole au front de notre ami : le divin Roi des martyrs a dû l'accueillir comme un frère (1).
L'année dernière encore, M. le chanoine Jules Didiot, malgré mes instances pressantes, nous quittait pour aller prendre une retraite méritée. Mes regrets avec mes vœux raccompagnaient sur ce chemin de son pays natal,
Mi V. Annexe II. M. l'abbé Lebel, |>. k!8.
408 DISCOURS DE REISTREE 1904.
au terme duquel il espérait trouver le repos, la santé, des loisirs, des amitiés, dans une solitude studieuse. J'ai su que ce chemin fut pour lui, hélas! un chemin de la croix, littéralement arrosé de ses larmes; et le terme à peine touché devenait aussitôt le terme de son existence (1). La Faculté de théologie, décapitée par sa mort, ne saurait trop le pleurer : c'était le maître de ses maîtres. Penseur, érudit, écrivain, artiste, éminemment professeur, par tous ces dons il régnait sur le cœur comme sur l'esprit de ses disciples qu'il emportait dans son haut vol. C'était l'autorité dans la majesté. Son prestige, qui fut grand, lui venait de plus haut encore : c'était un prêtre. Je pourrais citer de lui tel trait qui n'a son pareil que dans l'histoire des saints. Il lut généreux et clément, il sut donner et pardonner. A tous ces titres, M. Didiot méritait d'être heureux. Il lui manqua l'art de savoir l'être. Mais Dieu sufïit à de telles âmes, et c'est Lui qui se réserve, en les rapppelant à Lui, de les faire entrer dans la joie de leur Maître.
(1) « Ce rêve d'une vie de repos, écrit M. le doyen Quilliel, était d'ailleurs It'iii enveloppé de mélancolie : el de tristes pressentiments aillaient déjà l'âme inquiète de la mort. -le ne puis relire, sans une émotion profonde, ces ligues, les dernières peut-être, que M. Didiol ail tracées de sa Une écriture, mais légèrement tremblée. Elles sont adressées à un savant et saint religieux pour le remercier d'une élude de spiritualité : « .le l'ai lue avec grand plaisir dans ma retraite silencieuse, qui deviendra peut-être studieuse, quand la grande émotion et la fatigue dune pareille décision seront passées. J'ai voulu réaliser enfin, trop tardivement, hélas! mon désir ancien de vivre en chartreux convaincu de la nullité des choses d'ici-bas. C'est peut-être la meilleure des leçons que j'aurai données; peut-être aussi la plus inutile, rai- La frivolité mondaine est bien puissante, plus puissante que jamais, même dans le clergé. Je n'y échappe pas, tout en la dénonçant de paroles et un peu d'actes. Priez pour moi afin que je sois Logique en tout, et que je vive comme vous enseignez si bien qu'il faut vivre. Quand nous reverronsnous ici-bas? Ne m'oubliez pas. »
Api'és seulement deux mois d'un séjour plein d'angoisses dans sa chère paroisse d'Esnes (Meuse), M. Didiol expira Le dimanche, 20 décembre. M8* L'évêque de Verdun présida à ses obsèques, et y parla de lui sur ce texte d'Esdras: sacerdos dodus et pcrfecLus. On a gravé sur sa tombe celte brève inscription que lui-même avait rédigée. : ORATE-PRO-PECCA-
TORE-JVLIO-DIDIOT-SACERDOTE-QVI- ANNOS-N \T\ S-L\ III JVBENTE-CHRISTO- SVOOBIIT-DIE XX-MENSIS-DECEMBRIS-ANNI-MCMIII.
Permettez-moi, Messieurs, de ne pas quitter la Lorraine sans déposer sur une tombe prématurément ouverte, ces « lis à pleines mains » que le poète latin demandait pour une de ses jeunes ombres. Le jeune homme que je pleure avait été deux fois mon élève, au Collège et à L'Université. Pour moi aussi c'était un fils. Il avait, au collège, cueilli toutes les palmes ; il y avait offert l'image des plus aimables vertus, et il donnait de lui toutes les espérances. Notre espoir, à nous, à l'Université, notre désir, était de le voir un jour brillant professeur d'histoire à la Faculté des lettres, aux côtés de son bon et vénéré père. Ce vœu, qui était le sien, n'était ajourné secrètement chez nous que par une seule crainte que nous ne pouvions dire : celle, hélas! que nous inspirait sa santé : Si fata aspera rampas? La destinée de Victor Char aux îxxï^lws haute. Les anciens disaient que « celuilà est aimé des dieux qui meurt jeune ». Notre bon Dieu l'aima ainsi. Le voulant près de lui, il l'a cueilli à vingthuit ans, dans la fleur de l'âge, de la piété, du talent et de la distinction. Il l'a repris à son përe, à sa mère et à nous. Mais lui aussi est père, et il ne l'a rappelé que pour le couronner : Vixisti, Victor, vicisti!
Lorsque l'année dernière je proclamais ici que l'honorariat était conféré à M. le Professeur Villiéqae sa santé condamnait à prendre sa retraite, je concevais quelque espoir qu'elle serait pour lui une longue soirée reposante passée à son foyer, entouré, réchauffé par l'affection de ses très nombreux enfants et petits-enfants. Ce repos fut court sur la terre; quelques mois après c'était déjà l'entrée dans le repos éternel. Il l'avait bien mérité. C'était un grand homme de foi que cet homme de science, et cette foi lui était un patrimoine de famille. Je me souviens qu'il me raconta qu'à sa sortie du lycée de Blois, lorsque déjà il <l< Minait l'espérance d'un savant, il ne fallut pas moins que l'intervention de l'autorité la plus compétente comme la plus bienveillante pour décider son père, un instituteur chrétien, à le laisser partir pour les grandes Écoles de
Paris : « J'aime mieux qu'il en sache moins et qu'il se place moins haut, que de l'exposer à perdre la foi dans ce milieu parisien. » Grâce à Dieu, il n'en perdit rien, et tous ceux qui, par exemple, l'ont vu dans notre chapelle, les jours de communion, arriver avant les autres pour s'y préparer solitairement en lisant ses prières, ses « Actes » comme il faisait à douze ans, ont reconnu la candeur, la solidité et la gravité de sa religion, une religion antique, là bonne.
C'était (m plus l'homme du devoir. Il y avait en lui non pas seulement le professeur, qui donnait sa leçon avec une limpidité et une maestria qui s'échauffait parfois d'un enthousiasme mathématique, si ces deux mots acceptent de se trouver ensemble. Mais il y avait le maître, celui qui se dévoue à ses élèves, qui les aide, qui les exerce, qui les suit et les poursuit, pour les faire travailler, comprendre et arriver. Et ils arrivaient tous, c'était notoire Et puis enfin l'homme de cœur. Si, dans son entretien, c'était la tête qui parlait, dans l'intime de l'amitié et de . la famille, c'est par le cœur qu'il vivait. C'est par le cœur qu'il souffrit; et je ne crains pas de le dire : c'est par le cœur qu'il mourut. Il avait reçu là un coup dont il ne se guérit jamais. Dieu seul le pouvait l'aire en lui rendant là-haut ce iils, le noble et saint iils qui l'y avait précédé d'un si beau vol, et qui 1 y attendait en lui ouvrant ses ailes.
J'en aurais fini, Messieurs, avec tous nos deuils de famille, si une récente visite, pourtant bien aimable, de M ' . Bêchaux-, professeur titulaire d'Economie politique, ne venait de m'en apporter un autre. 11 y a cinq ans, nous avions eu déjà le regret de le voir s'éloigner de nous, pour un congé que réclamait le soin urgent d'un larynx dont les cordes s'étaient à demi brisées à notre service. Aujourd'hui, pour la même cause, notre collègue nous demande de transformer ce congé en retraite définitive. Nulle détermination ne pouvait nous attrister devantage. M. Béchaux, membre de l'Institut, n'était pas seulement l'excellent professeur dont nous aimions les leçons, le
conférencier distingué dont on applaudisait le discours, l'économiste éloquent dont l'Institut couronnait les écrits : cet inappréciable collaborateur de notre œuvre en était de plus le zélateur dévoué. A la Revue de Lille dont il fut un des fondateurs, à la Section des sciences sociales et politiques, à l'Extension universitaire, il nous rendit les plus signalés services. C'était un homme d'action. Au dehors, il avait su grouper et associer, pour le plus grand bien des patrons et des ouvriers, les chefs de l'Industrie, dans ces « Unions de la paix », dont il était l'apôtre, au sens chrétien de ce mot. C'était beaucoup l'effet d'un caractère heureux qui attirait l\ lui : attraction universelle dont bénéficiaient toutes nos œuvres. Nous ne le reverrons, nous ne l'entendrons plus à Lille que de loin en loin, et seulement le temps de nous le faire regretter davantage. Paris qui eut sa jeunesse, va posséder son âge mûr. L'école de Le Play, duquel il fut le secrétaire, nous remplacera auprès de lui. Sa plume, sa bonne plume, remplacera sa parole. Mais lui, l'homme, le collègue, le frère, qui le remplacera auprès de nous? Il trouvera, il a trouvé des amis à Paris : il lui est si habituel de s'en faire ! Mais l'amitié n'est pas exclusivement, que je sache, un article de Paris. Il sait combien celle qu'il a rencontrée à Lille est solide ; il connaîtra de plus en plus combien elle est fidèle.
Jubilé sacerdotal de Son Excellence Ms' Edouard Hautcœur. protonotaire apostolique, fondateur et chancelier de l'Université catholique de Lille.
Le 10 juin 1904 (lovait amener aux Facultés la célébration <lu jubilé sacerdotal de Mgr le Chancelier. L'état de santé du vénéré Prélat l'ayant forcé à s'éloigner quelque temps de Lille, ce fut au château de Petite-Synthe, près Dunkerque, que le vendredi, 10 juin, fête du Sacré-Cœur, il reçut d'abord les vœux de quelques parents et intimes amis conviés à cette fête familiale. Le courrier de cette journée jubilaire apporta à Monseigneur un télégramme personnel du Cardinal Merry del Val, avec la Bénédiction spéciale de Sa Sainteté Pie X ; puis un autre télégramme de Mgr l'Archevêque de Cambrai, en tournée pastorale; et notamment .celte lettre deMgr le Recteur des facultés de Lille :
Gruson, le S juin WO'l.
Cher Moxseigeuh,
Moins <pie personne je puis ignorer et oublier combien est sacrée pour vous la date d'après-demain 10 juin, cinquantième anniversaire de votre ordination sacerdotale. Aussi bien, je n'ai qu'à relire ces lignes que votre condisciple et ami d'alors, l'abbé Lelièvre, dont j'ai les lettres sous les yeux, adressai de Rome à son père. 9 juin 1854 :
« Voici que demain. M. Talbot et M. Hautcœur. avec lesquels je suis en relations intimes et quotidiennes, seront prê-