A MM. LES ETUDIANTS
PREMIER ENTRETIEN DE M^' LE RECTEUR Premier Dimanche du carême. 19 février 1888
L'étudiant : Hier, Aujourd'hui, Demain.
Messieurs et chers fils.
Il y a déjà dix jours que je suis devenu votre Recteur; et depuis lors, combien il me tardait de nous voir face à face. ainsi que saint Paul l'écrivait à ses premiers fidèles : Et festinavimus faciem v es tram vider e !
Nous voici donc, mes chers fils, vous à moi. moi à vous. Quelques-uns de vous précédemment me furent de chers enfants au Collège Saint- Joseph, à deux pas d'ici. Aujourd'hui, ici. ils me deviennent de grands fils. Mais pas plus fils cependant que vous tous, Messieurs les Etudiants de partout. Car c'est bien une famille qui m'est donnée dans vous tons. donnée de la main de Dieu, à cet âge avancé de grand'palernité où Ton n'aspire plus qu'à voir mûrir l'espérance, pour en cueillir les fruits.
Chère espérance du pays, espérance de l'Église, voulezvous rire aussi la mienne, et dans ces jours de séparation me consoler ainsi de plus d'un sacrifice? Les années que je vous apporte sont apparemment les dernières d'un*4 vie déjà longue, mais le contact de votre jeunesse n'est-il pas ce qu'il y a
au monde de plus capable, sinon de la rajeunir, du moins de la galvaniser encore?
Dans cette première instruction, prélude de toutes celles que je me propose de vous adresser chaque dimanche de ce carême. et, si Dieu me le permet, des carêmes suivants, j'ai désiré de jeter d'abord un regard général sur votre carrière, embrassée dans son ensemble. Orientons-nous : c'est l'heure. Le slade de l'Université estime maîtresse étape dans le voyage de la vie. Aujourd'hui de cette halte, et dans cette demi-heure d'arrêt, voyons un peu d'où nous venons, où nous sommes, où nous devons tendre. Qu'étiez-vous donc hier? que4 devez-vous être aujourd'hui? que serez-vous demain? Jeunes pèlerins, laissezvous guider. Je suis un vieux routier qui sait la carte du pays : veuillez me suivre.
Ce que vous étiez hier : des enfants; vous allez devenir des hommes. Où vous étiez hier? Vous étiez à votre foyer, au foyer de votre famille; et quelles familles chrétiennes et choisies que les vôtres! 11 y en a encore, grâces à Dieu, en France, de ces familles où la foi a toute sa lumière, l'Évangile sa force, la vertu son honneur, Dieu et Jésus-Christ son culte. Vous êtes de cette race do choix. Et quand j'ai lu les lettres que nous adressaient ces jours-ci vos pères et vos mères, j'y ai senti des cœurs pleins de vous, c'est vrai, mais pleins de Dieu aussi : souvenez-vous de vos pères!
Ce que vous étiez hier : vous étiez des écoliers, vous devenez des étudiants, et des étudiants qui étudient. Messieurs, nous n'en voulons pas d'autres. Les écoles d'où vous sortez sont des collèges catholiques. Vous y avez trouvé ce que l'Eglise va mis : le catéchisme. l'Évangile, la grâce, le respect do soi-même et des autres, la pudeur, la vertu, les espérances célestes, et cette Table de l'autel où vous avez déposé d'inoubliables serments. Et puis des maîtres, des amis qui portaient «levant vous le flambeau de ces clartés, le parfum de ces vertus, le vase de ces grâces... Jeunes chrétiens de nos collèges, souvenez-vous de vos prêtres, souvenez-vous do vos frères!
Eux se sont souvenus de vous. Et quand l'heure est venue pour votre adolescence en fleur de quitter le collège pour l'Université, ils ont cherché pour vous. Dans un conseil sacre, eux et vos père et mère se sont demandé ensemble s'il n y
HIER, AUJOUD'HUl, DEMAIN. 2:{
avait pas quelque part, en France, un lieu unique où ils trouveraient des hommes qui croyaient comme eux, qui aimaient comme eux; qui vous serviraient comme eux, vous enseigneraient comme eux, et dont l'œuvre de foi et de science serait le couronnement de leur œuvre. Ils ont pensé à nous, et vous voici chez nous !
Ah! il leur en a coûté, à ces dignes pères et mères, et vous le savez bien. Il leur en a coûté quelque chose de leur cœur : ils vous envoyaient si loin! Il leur en a coûté quelque chose de leurs biens : c'était si lourd pour plusieurs! Mais c'était le prix, la rançon de votre foi et du salut de vos âmes. Messieurs, vous êtes les fils des sacrifices de vos pères : vous vous en souviendrez.
Vous êtes aussi les fils de leurs prières fidèles. Est-ce que pères, mères, frères et sœurs ne prient point là-bas pour vous? Est-ce que, hier, avant-hier, vous n'étiez pas à leur côté à la table de famille, sans doute, mais j'aime à croire aussi, à la Table de Dieu? Est-ce que sur vos tètes ne repose pas une bénédiction fortifiante et consolante ? Est-ce que vous n'avez pas encore gravées ici, dans vos âmes, de ces paroles d'adieu qui ne s'effaceront point? Encore une fois, Messieurs, souvenez-vous !
Maintenant, chers fils, en second lieu, qu'ètes-vous, présentement ici, et que devez-vous être?
Une Ecole d'abord, l'Ecole supérieure chrétienne. Ah! chers Messieurs, quel idéal que celui qui fut conçu par l'Eglise de France, lorsqu'à côté et à l'encontre de l'enseignement aveugle et malsain qui s'enfonçait dans la nuit des doctrines impies, apparut un jour l'espérance et bientôt le spectacle d'un enseignement qui, groupant une élite d'hommes unis dans la science et dans la foi, reprendrait déterminément le chemin de la lumière, et y ferait marcher de concert, comme soeurs, la jurisprudence, la médecine, les lettres, les sciences, à la suite de la théologie qui prendrait la tête du cortège, le flambeau à la main.
La chose est faite. Messieurs, vous voici nôtres aujourd'hui. Et, soit à Tégard de Dieu, soit à l'égard des hommes, vous avez à vous demander ce que vous devez être et faire à l'Université.
Je vous répondrai d'abord que vis-à-vis de Dieu vous devez rester ce que vous fûtes au meilleur jour de votre vie. Pour beaucoup, ce jour est celui de leur première communion. Vos serments d'alors tiennent encore ; le progrès de l'âge, encore moins celui delà science, ne vous en dégage pas. Seulement le progrès, le voici : Ce que vous étiez enfant au regard de Dieu, vous le serez encore étudiant, mais vous le serez autrement. Vous Tétiez par tradition, vous le serez par conviction ; vous l'étiez dans l'inconscience, vous le serez en pleine science; vous l'étiez dans l'innocence et dans la paix, vous le serez dans le combat et la virilité; vous Tétiez par l'habitude, vous le serez par attrait, par besoin, par amour: « T amour, semence de toute vertu », comme Dante Tachante. Ainsi une plus grande part de lumière et d'amour, pour plus de force dans Taction et plus de bonheur dans la vie, tel sera votre progrès à vous ; et telle notre œuvre, à nous. Mais non. ce sera la vôtre, ô Jésus! A vous de leur montrer la lumière de votre face, à vous de leur ouvrir les sources vives de votre cœur et de les enivrer des parfums de vos vertus. O Vérité, faites-vous connaître; ô Beauté divine, faites-vous aimer!
Est-ce que d'ail leurs lui-même ne vous y invite pas? Regardez autour de vous. Son image est partout : partout le crucifix étendant ses bras bénissants, sanctifiant vos salles de cours, vos bibliothèques, vos amphithéâtres et vos laboratoires. Sa prière est partout, avanl et après vos leçons, le matin et le soir au pied de ses autels. Sa parole est partout. Exhortations, conférences, prédications, congrégation, retraites, c'est sa parole publique. Puis sa parole intime : celle du prêtre qui conseille, celle du prêtre qui reprend, celle du prêtre qui dirige, qui absout, qui pardonne, qui relève! Sa présence est partout, sa présence eucharistique', dans nos maisons de famille, dans nos maisons hospitalières, dans notre séminaire, des Tentrée de notre établissement central. Lisez donc, c'est écrit : Venite, adoremus!
Messieurs, en vous demandant d'être ici des chrétiens, nous vous donnons d'abord tout ce qu'il faut pour l'être, La doctrine, la grâce, les sacrements, l'autel. Et c'est bien la moindre chose que vous soyez à Dieu, quand Dieu a comment <• par tant se donner à vous !
J'en viens maintenant aux hommes, à ce que vous devez aux hommes, ceux qui sont au-dessus de vous. Ce que vous de-