‹ Vingt années de rectoratChapitre 71 sur 112 · UN MARTYR · texte numérisé non relu

UN MARTYR

qui s'échelonnent du boulevard Vauban à la gare le connaissaient : il vidait pour eux sa bourse tout entière. « Pourquoi donc ne vous êtes-vous pas enfui quand vous avez entendu le pas de Baumann? » lui demandait un de ses collègues. Il répondit : « J'ai cru que c'était un pauvre, et je m'apprêtais à lui donner quelque chose. »

Son bonheur était de rendre service et de faire plaisir. On se lasserait à dire tout ce qu'il apportait chaque semaine de livres curieux, de cartes nouvelles, d'échantillons géologiques ou minéralogiques, soit pour ses collègues, soit pour nos collections scientifiques. Il n'y avait qu'une chose qu'il refusât d'accepter : c'était d'en recevoir le prix. Un jour, il vint apporter à Msr le Recteur son traitement du mois tout entier, qu'il venait de toucher : « Ce sera une petite pierre pour la construction de la chapelle », lui dit-il simplement.

Et comme il sut pardonner! Il parlait de son assassin sans colère, ni rancune, n'aimait pas qu'on en dit du mal devant lui. A l'audience se penchant vers lui : « Baumann, je vous pardonne, dit-il; mais avouez que vous avez bien mal agi. » L'assassin se détourna avec une moue de haine et de mépris. M. Lebel l'eût embrassé s'il avait seulement répondu : « Oui. je regrette, je me suis trompé! »

Candide comme un enfant, doux comme un agneau. M. Lebel cachait tout au fond de son être des énergies de lion. A 1 hôpital Necker. pendant qu'on préparait l'opération du trépan, il rassurait un ami tremblant à ses côtés . « Ce n'est rien, disait-il, si on meurt pendant cette opération, on mourra... voilà tout! »

Les dix derniers mois de l'abbé Lebel ne furent qu'une longue agonie. Il se roidissait contre la souffrance avec une tragique énergie. Mais les forces le trahissaient. Il nous disait alors •. « J'ai peur de ne pas guérir ».

Verslaini-juillet. il était allé se reposer dans sa chère Champagne, à Roches-sur-Rognon, auprès de son frère, agrégé de mathématiques, professeur au lycée de Montpellier. C'est là qu'il vit venir sa fin douloureusement, mais doucement et pieusement. Il fit un effort suprême pour pouvoir dire la Messe jusqu'au 26 août, lavant-veille de sa mort, assisté de M. l'abbé Marchai, curé de sa paroisse. Ce jour-là. il célébra sa dernière messe ; il consacra lui-même l'hostie de son viatique. Quelques instants après, il se jeta sur son lit, et entra dans le grand silence : c'était le frère qui précédait la sœur. On lui donna

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