‹ Vingt années de rectoratChapitre 73 sur 112 · PHILIBERT VRAI · texte numérisé non relu

PHILIBERT VRAI

Je ne vous dirai pas ses œuvres — qui les pourrait redire toutes? — Mais je vous parlerai quelque peu de son cœur, le grand cœur où elles prennent leur source sur des hauteurs divines. Pour aujourd'hui, j'ai le cher devoir de vous dire la place première qu'y occupait la nôtre. l'Œuvre de l'Université catholique de Lille. Aussi bien, sur ce sujet de sa prédilection et de sa fidélité à la vie, à la mort, je vous apporte. Messieurs, des révélations qui confondront et raviront votre reconnaissance. Écoutez-moi jusqu'au bout; et, à la tendresse de son dernier legs, vous reconnaîtrez le disciple de Celui qui. « ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, sut les aimer jusqu'à la fin ».

Du jour où M. Vrau connut la beauté et la boni»' de Dieu, il n'eut plus de goût, de passion que pour lui. d'aspiration que pour lui. Il disposa dans son cœur, selon l'expression sacrée, des ascensions rapides qui relevèrent jusqu'à une perfection de piété, de zèle et de sainteté qui ne se mesure plus. 11 ne vit plus <|ue Jésus-Christ, il ne vécut plus que pour lui, pour son amour, pour son règne sur la terre comme au ciel.

Comme c'avait été là l'unique Bn de sa vie, c'en fut aussi le vœu suprême, la dernière prière et le dernier soupir. Là-dessus je puis vous faire entrer dans sa confidence intime. Hecueillez-vous, Messieurs : un cœur de saint va s'ouvrir! C'est son testament spirituel que je vous communique, son unique testament, un testament en dix lignes: mais dites-moi si ces lignes ne sont pas du ciel plus que de la terre?

« Mon testament.

« Je remercie Dieu de m' avoir permis de le connaître et de l'aimer. Je lui rends grâces de tous ses bienfaits.

« Je meurs dans son amour, et j'espère le bénir et le louer éternellement.

« Je le prie pour tous ceux qui sont sur la terre, et pour tous ceu.i qui y paraîtront jusqu'à la fin des siècles.

« Que la sainte Eglise s'étende par tout l'Univers, que le règne du Christ arrive. Amen ! Amen!

Vous venez de l'entendre. Ici plus rien d'humain : il n'y a plus que Dieu, Tunique bien, l'unique trésor de la terre et

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des cieux. S'il le remercie de la vie, c'est que la vie lui a permis de le connaître et de l'aimer. S'il accueille, s'il salue la mort, c'est parce qu'elle lui ouvre la porte de l'amour éternel. Sur la terre il ne considère que le règne du Christ ; et son royaume c est l'Eglise qu'il veut voir s'étendre sur tout le globe racheté. Puis sa prière finale est un dernier acte de charité universelle qui va des hommes qui sont à tous ceux qui seront jusqu'à la lin des siècles. En vérité, je me le suis demandé : chez les saintes âmes que j'aie connues, et même celles dont j'ai écrit, et qui sont ou seront portées sur les autels, ai-je rencontré des lignes de cette surnaturelle grandeur?

Celaétant, le reste s'explique de soi, vousdisais-je, Messieurs. Dieu élant tout, l'homme n'est plus rien; et voici que Philibert Vhau se dépouille entièrement pour l'amour de Dieu. « Dieu est un feu consumant », dit l'Ecriture. — « Quand le l'eu est à la maison, on jette tout par les fenêtres », disait saint François de Sales.

Le grand passionné de Dieu se désapproprie d'abord de lui-même; et vous l'avez vu, Messieurs, cet humble et ce doux de cœur, qui s'efface en tout et partout. Il met à disparaître l'art savant que d'autres mettent à chercher le grand jour; il l'onde des œuvres où il ne se montre pas ; il réunit des assemblées qu'il anime de son souffle, mais qu'il ne préside pas. Comme l'âme qui régit le corps, mais invisiblement, on le sent présent partout, mais on ne le voit nulle part. Il donne, mais à la condition expresse, sine quel non, qu'il ne sera pas nommé, car pour ce magnanime possédé de Dieu, la charité, c'est Dieu : Dieu à qui seul il est juste de rendre grâces, parce qu'en définitive c'est Lui qui a tout donné, et qu'il ne nous a donné tout que pour cela.

Il aime Dieu; et le même amour qui l'a dépouillé de luimême par l'humilité, le dépouillera de tous les biens d'ici-bas, par la pauvreté. C'est ainsi que nous l'avons vu, ce pauvre volontaire, se défaisant de tout, renonçant à tout, ne gardant rien pour lui, vivant de rien, voyageant pauvrement une grande partie de l'année, heureux alors de n'avoir pas une pierre à lui où reposer sa tète. El, chez lui-même, il se retire, il se confine joyeusement dans une pièce unique, où du moins lui restent et lui suffisent deux choses, deux trésors, il est vrai, capables de lui tenir lieu de tout.

C'était d'abord, Messieurs, le souvenir toujours présent de

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sa vénérée mère, de sa sainte mère, qui avait vécu là. cjul était morte là. — Ah! Messieurs, et nous aussi, saluons cette chrétienne antique, remercions-la, bénissons-la; et tout à l'heure, dans notre Mémento reconnaissant, ne séparons pas son nom de celui de son iils. car cetle niére en fat une aussi pour notre Université.

C'était ensuite et surtout l'oratoire- domestique où habile jour et nuit la présence eucharistique de Notre-Seigneur Jésus. Deux pas le conduisaient là. au pied de son divin Ami. 11 s'y rendait sans cesse pour ses longues prières, el il s'y traîna encore lanl qu'il le put. dans sa dernière maladie, pour une suprême offrande et un suprême adieu.

Ali! cette chapelle. Messieurs, cet oratoire, où il allait prendre les ordres de la volonté de Dieu, combien d'oeuvres saintes y sont écloses au feu de sa méditation! Je m'y agenouille en pensée, avec vous, dans l'action de grâces, car nous aussi ne sommes-nous pas les fils de cetle ardente prière? (le sanctuaire fui notre berceau.

Mais ce Dieu qu'il aime uniquement, M. Vrau veut le l'aire aimer universellement. « [1 faut qu'il règne », s'écriail saint Paul, Oportet Muni regnare : telle est pareillement la devise de noire conquérant, car conquérant il fut. Après sa vie intime el cachée devant Dieu, voici sa vie d'action apostolique, militante, qui nous apparaît; et ainsi sommes-nous ramenés en présence de ses œuvres, que je puis nommer du moins.

Il fera régner Jésus-Christ dans son Eucharistie. Et de là «elle oeuvre 1res chère de V Adoration nocturne où il se complaisait, qu'il avait fondée chez nous, et à laquelle il nous entraînait à sa suite, de sanctuaire en sanctuaire, jusque sur les hauteurs sanctifiées de Montmartre.

De là encore l'institution de ces Pèlerinages eucharistiques où. dans les meilleures paroisses de la région et au delà, comme autrefois dans les villes el bourgades de la Galilée, les iideles viennent se presser autour de Jésus-Hostie qui bénit. qui guérit, quinourrit, qui passe en faisant le bien.

De là avant tout ces Congres eucharistiques internationaux, qui sont bien son œuvre à lui, que nous avons vus naître, et naître à son souffle chez nous, dont la première assemblée se fit ici, dans une de nos Maisons de famille; el qui de

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là se sont portés dans les grandes métropoles religieuses de la France, de la Belgique, de l'Italie de l'Espagne, pour aboutir à Rome, après Jérusalem...

À Rome! Il ne lui fut pas donné d'y assister : c'eût été son triomphe; mais pour ce motif même, ce modeste eût-il accepté de s'y rendre? Cependant Jésus ne refusa pas aux dernières journées du fondateur ignoré la consolation de lui montrer de loin les préparatifs et déjà presque l'aurore de ce Congrès romain. Bientôt, dans les mêmes jours, il le conviait lui-même à ce Congrès eucharistique de la Jérusalem céleste, où saint Jean nous a montré les vieillards venant déposer leurs couronnes et chanter le Sancttis, devant l'Agneau régnant à jamais sur un trône qui est aussi un autel.

11 fera régner Jésus-Christ, par la charité, chez le Pauvre. Je dis mal : il fera aimer, vénérer, assister et servir Jésus- Christ dans le pauvre. C'est son Œuvre des Conférences de Saint-Vincent de Paul. Président de leur Conseil central dans la région du Nord et du Pas-de-Calais, il ne vit dans ce titre que l'obligation de s'y dévouer personnellement, sans mesure ni relâche. Voyager pour elles d'un bout à l'autre de notre province ecclésiastique, se porter de l'une à l'autre, raviver les anciennes, en créer de nouvelles, les multipliera ce point d'en doubler le nombre et au delà, et surtout en faire des foyers de cet amour de Dieu qui consumait son cœur à lui : c'est ainsi que ce Président comprit sa présidence.

Ici encore, Messieurs, vous serez heureux d'apprendre que Jésus ne laissa pas sans consolation ni bénédiction le lit de souffrance du grand serviteur de sa charité. Il y amena, comme pour le représenter Lui-même, le Président général de la Société; et non pas seul. Derrière lui, il y avait, à quelques pas de là, l'Assemblée régionale annuelle des Conférences réunie à Lille. On y bénissait l'absent, on y faisait des vœux pour le malade, on se redisait ses conquêtes, on le portait dans ses prières; tandis que lui. heureux, chantait son Nunc dimittis, et s'en allait en paix, parce que ses yeux, avant de se fermer, avaient vu dans la fraternité catholique le remède à nos maux et le salut du peuple : Quia viderunt oculi met' salit tare tttum.

Il a voulu le règne de Jésus-Christ dans V Eglise, et que n'a-t-il pas fait pour son avènement? C'est Jésus-Christ qu'il voyait dans le Pontife suprême, et c'est aux pieds de Jésus-

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Christ, dans la personne du Pape, qu'il allait, presque chaque année, ouvrir ses trésors, ceux de son cœur d'abord, et y verser à genoux l'or, l'encens et la myrrhe.

Mais voici la persécution qui fond sur l'Eglise de France. Philibert Vrav s'arme pour elle; il s'arme de sa forte intelligence pratique, de son solide esprit d'organisation, de son esprit de suite et de persévérance. 11 nous arme tous avec lui. il nous arme de son courage et de sa foi, pour l'action, la résistance, la protestation. Ht vous m'êtes témoins de la part première qu'il eut dans l'organisation de cette défense religieuse qui a tourné les yeux de la France entière vers les catholiques du Nord : défense de l'Eglise, de son Chef, de ses droits, de ses biens, de ses prêtres, de ses écoles, de ses religieux et de ses religieuses, ses meilleurs serviteurs et ses meilleures servantes. N'était-il pas lui-même un religieux dans le sièele ?

Pour cette dernière campagne, une l'ois de plus. Dieu ne voulut pas rester en dette avec lui. 11 décora son vieux soldat, il le décora de la croix, de sa croix, sur le champ de bataille où il allait mourir. Non. la postérité ne croira pas qu'en France un tribunal se soit trouvé pour traduire un tel homme à sa barre, du chef d'avoir perpétré le crime de conserver chez lui des religieuses consacrées au service de ses ouvriers et de ses ouvrières. On ne croira pas que ce Juste ait été. comme son Maître, confondu avec les malfaiteurs, cum sceleratis reputatus es/, et finalement condamné à un mois de prison. Lui. en prison. M. Vrau!

Vous savez le reste. Le condamné en avait fait appel ; mais à la veille de l'audience, la douce victime expirait. Le juge qui l'ignorait 1 ayant fait appeler par l'huissier, son défenseur M Théry se leva et répondit : « Monsieur le Président, il est mort! » Le saint mort, à cette heure n'était plus justiciable que de la justice éternelle : Ad Jesum uppellol Et le Juge suprême venait de commuer son mois d'emprisonnement en béatitude et en gloire céleste, à perpétuité!

Maintenant, Messieurs, je reviens à vous pour des choses finales, du plus tendre comme du plus grave intérêt pour vous. Ce règne de son Christ aimé, son règne par la vérité et par

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la sainteté, c était beaucoup sur vous, sur votre enseignement, sur votre exemple, sur votre action doctrinale et morale que comptait Philibert Yrau pour l'établir parmi la jeunesse universitaire premièrement; puis, par elle, dans toutes les classes, dans tous les lieux où elle devait se répandre pour être le sel de la terre et la lumière du monde. Et de vrai, dans les desseins de l'Eglise, telle n'est-elle pas notre raison d'être et notre fin dernière? Ne cessons pas de nous le redire : Nous n'avons été fondés, institués que pour cela.

Or, grâces soient rendues au Seigneur, vous l'avez compris, Messieurs ; et une des consolations du grand zélateur de la gloire de Dieu, la première des compensations à ses immenses sacrifices, c'est d'avoir trouvé cliez vous, maîtres et étudiants, des collaborateurs et des auxiliaires à chacune de ses œuvres de foi, de zèle, de charité, dans ces trente dernières années de campagne.

11 vous a donc aimés, vous le saviez déjà, messieurs. Vous saviez comment il vous aima toute sa vie, vous ne savez pas encore le gage qu'il vous en laisse après sa mort. Cette mort vous en apporte une révélation nouvelle. Ecoutez : c'est son testament que je rouvre, c'est à ces dernières volontés que je la demande. Elles vous stupéfieront dès la première ligne.

Premières dispositions, 1882 :

« Mes dernières volontés.

« Je désire que mon corps soit remis à la Faculté catholique de médecine pour être disséqué, et que Von fasse dire les messes usitées en ce cas.

« Quant à mon cœur, je voudrais qu'il fût placé dans quelque chapelle, le plus près possible, du Très-Saint Sacrement.

« Fait à Lille, en ce jour de ma retraite, 22 janvier 1882, Ph. VRAU. »

Secondes dispositions, de 1887. 11 n'est plus fait mention de l'abandon de son corps à la dissection. Mais j'y lis ces quatre lignes :

« Je désire que mon enterrement soit fait très modestement à 10 heures ou 10 h. 112 au plus tard. » Ainsi fut-il fait.

« S'il est possible, que mon cœur soit placé dans une des chapelles de l'Université catholique.

« Vendredi-Saint, 8 avril 1881, Ph. VRAU. »

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Qu'ajouter à de telles lignes? Elles nous seront sacrées. « S'il est possible? » disent-elles. Ce possible, nous l'avons l'ait et nous le ferons encore, pour que ce cœur, pieusement cxlrait dans toutes les conditions el avec les formalités requises, soit prochainement transféré dans notre chapelle de Congrégation, celle du Venite adoremus, celle de l'Adoration noclurne, tout proche de cet autel et de ce tabernacle à l'ombre duquel le repos lui sera doux : Sub umbrâ il lins quem desideraveram sedi.

Et sur le cippe ou la stèle, gardien de notre trésor, s'il faut une inscription qui console nos âmes et encourage notre espoir, nous l'emprunterons à ces radieuses paroles de son Testament : « Je meurs dans l'amour de Dieu, el j'espère le bénir et le louer éternellement. Amen! Amen ' »

ANNEXE II

A M. LE DEPUTE GROUSSAU

Hommage de MM. les Professeurs et Étudiants, en mémoire reconnaissante de sa mémorable campagne au Parlement dans la discussion de la loi de séparation de l'Église et de l'État.

En présence des immenses services rendus parla parole de M. Groussau à l'Église et à la France, dans les récents débats parlementaires sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat, MM. les Professeurs des Facultés catholiques de Lille ont tenu à honneur d'offrir au puissant et éloquent orateur un témoignage public et unanime de leur admiration reconsante, en faisant photographier, par groupes divers, tout le personnel enseignant et enseigné, afin qu'un hommage de ces portraits, réunis en un magnifique Album, fût présenté et offert à notre éminent collègue.

Mgr le Recteur a exprimé, dans la lettre qu'on va lire, les sentiments et les vœux de tous :

Gruson, le 1er août 1905.

Monsieur le député

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